ccFrapper ou convaincre ?))
Le PC allelll&lld face aux nazis (1923/1933)
Je rêvais de Teddy Thalmann
La nuit un beau rêve
Il s'était enfui du cachot
Des nazis hurlaient de rage .. .
de
Alain BROSSA T
« Le fort est plus fort quand il reste seul ( 1) », écrit Hitler dans Mein Kampf Derrière la musique vaguement nietzschéenne de l'aphorisme se profile une politique de l'élimination impitoyable de tous les concurrents dans la lutte pour le pouvoir. De tous ces concurrents, le plus direct; le plus dangereux était assurément pour le fondateur du Parti national-socialiste des travailleurs allemands (NSDAP) le puissant KPD, Parti communiste d'Allemagne. Aussi, de 1919 · 1933, garde-t-il immuablement le cap sur cette « orientation » : il faut briser les reins au « front rouge ».
Inversement, les héritiers directs et indirects du KPD en RDA comme en RFA, les officiels du SED comme les animateurs du minuscule DKP en Allemagne fédérale, aiment à souligner qu'ils incarnent la continuité la plus ancienne, la plus ferme tradition de l'antinazisme militant. Ernst Thaelmann, le dirigeant « historique » du Parti communiste allemand n'est-il pas mort à Buchenwald?
Cela est indéniable : les années trente, en Allemagne, ont été dominées par cette lutte à mort engagée entre le nazisme et le communisme. Léon Trotsky -dont les analyses de la montée du fascisme en Allemagne sont d ' une lucidité stupéfiante- souligne d'une formule péremptoire le caractère inéluctable de cette épreuve de force: «Si le Parti communiste est le parti de l'espoir révolutionnaire, le fascisme en tant que mouvement de masse est le parti du désespoir contre-révolutionnaire (2). » Et il est vrai que ce sont les militants communistes qui ont le plus, au cours des années trente, payé de leur personne dans les affrontements de rue avec les organisations paramilitaires nazies, qu'ils ont été les premiers à peupler les camps de concentration après l'incendie du Reichstag.
Pourtant, dès que l'on examine d'un peu plus près la politique de la direction du KPD - et donc, dans une large mesure, de la direction de l'Internationale communiste - vis-à-vis du phénomène fasciste sous la République de Weimar, l'image se brouille passablement. Ce n'est pas seulement -ni même essentiellement- que le génie de Hitler ait été, lorsque son parti n'était qu'un groupuscule, d'emprunter les symboles les plus usuels de ce qu'Ernst Bloch nomme « l'apparence révolutionnaire » : la couleur rouge et les vocables de « socialiste» et « ouvrier>>. Un passage parfaitement explicite de Mein Kampf nous persuade qu'il ne s'agit pas là d'un « malentendu » originel du nazisme, mais bien d'une « astuce » délibérée du futur Führer. Evoqua nt « la question du nouveau drapeau » qui, dit-il, le « préoccupait alors beaucoup», il indique, au fil d'un long développement sur la symbolique des couleurs, que le rouge s'y im-' posait car il est le signe de« l'idée sociale du mouvement (3) ».
C'est sans doute à ce passage du livre de Hitler que pensait Ernst Bloch lorsqu'il écrivit ces lignes admirables qui dévoilent la duplicité du nazisme « social », « révolutionnaire » des débuts : « On commença par voler la couleur rouge, on s'en servit pour délayer. Les premières proclamations des nazis étaient imprimées sur fond rouge, on étendit cette couleur en masse sur le drapeau mensonger. Les affiches devinrent peu à peu de plus en plus pâles, de sorte qu'elles n'effrayaient plus le bailleur de fonds. Le drapeau lui-mê me portait d'ailleurs depuis le début son signe tordu et coudé et c'est ce signe qui lui donne son nom, et non la couleur. Pourtant lorsqu'un ouvrier habile découpa et enleva la croix gammée, il restait encore des mètres d'apparence rouge sur le drap. Avec seulement un trou au milieu, comme une grande gueule ouverte et totalement vide (4). » Le «discours Schlageter »
Non. ce n'est pas là l'essentiel en l'occu rrence, les ficelles - fussent-elles rouges - étaient assez grosses. Beaucoup plus important et beaucoup moins connu est le fait que. dès 1922. c'est-à-dire dès la première vague de patriotisme frustré qui défile sur l'Allemagne dans l'après-
(Wolf Biermann,
« la
Chanson
Thalmann »)
muns sont organisés. Dans certains, les · des écoles et des terrains de jeu », lisait-on guerre. les communistes allemands et ceux qui les inspirent du côté de l'exécutif du Komintern commencent à se poser une question qui ressemble fort à la quadrature du cercle : comment rivaliser avec les organisations nationalistes d'extrême droite sur le terrain du nationalisme« plébéien » alimenté par les rancœurs liées aux conditions draconiennes du Traité de Versailles et puissamment stimulé. bientôt. par l'occupation de la Ruhr? La crise qui monte en Allemagne -et qui culminera à l'automne 1923 avec l'échec de l'insurrection préparée par les communistes allemands et celui du putsch de HitlerLudendorff- alimente puissamment les courants fascistes qui. pour la première fois. commencent à prendre racine dans la classe ouvrière. A Moscou. l'on s'inquiète et. au printemps 1923. l'exécutif de l'Internationale publie une déclaration soulignant que « le Parti communiste allemand doit faire comprendre clairement aux masses nationalistes de la petite bourgeoisie et des intellectuels que seule la classe ouvrière. une fois sa victoire acquise. sera capable de défendre le territoire allemand. les trésors de la culture allemande. l' avenir de la nation (5) ».
On a là l'ébauche d'une orientation que Karl Radek, «le mentor du KPD (6) », va pousser, bien dans sa manière, spectaculaire et paradoxale, jusqu'à ses ultimes conséquences en prononçant en juin 1923 devant l'exécutif élargi de l'Internationale communiste un discours qui fit l'effet d'une bombe. Cette singulière harangue est demeurée dans l'Histoire sous le nom de «discours Schlageter », du nom d'un activiste fasciste qui, ayant commis des actes de sabotage dans la Ruhr, fut pris et fusillé par les troupes d'occupation françaises. Alfred Rosmer qui assista à cette intervention la rapporte en ces termes :
« Dans l'après-midi du 21, Sméral puis Gyptner étaient intervenus dans la discussion quand Radek surgit à la tribune. Son aspect était inhabituel et le discours qu'il allait prononcer ne le fut pas moins. Il débutait ainsi :
« "Durant tout le discours de la camarade Clara Zetkin, j'étais obsédé par le nom de Schlageter et par son sort tragique. Le destin de ce martyr du nationalisme allemand ne doit pas être tu ni être seulement honoré d'un mot dit en passant. Il a beaucoup à nous apprendre, à nous et au peuple allemand. Nous ne sommes pas des romantiques sentimentaux qui oublient la haine devant un cadavre. ou des diplomates qui disent : devant une tombe, il faut louer ou se taire. Schlageter, le vaillant soldat de la contre-révolution, mérite de nous, soldats de la révolution, un hommage sincère. Son camarade d'idées Freks a ,publié en 1920 un roman dans lequel il décrit la vie d'un officier tombé dans la lutte contre les spartakistes. intitulé le Pélerin du néant. Si ceux des fascistes qui veulent loyalement servir leur peuple ne comprennent pas le sens de la destinée de Schlageter, celui-ci est bien mort en vain et ils peuvent écrire sur sa tombe : le pèlerin du néant" (7). »
« Que signifiait cet étrange préambule? », se demande Rosmer. Tout simplement qu'au lieu de laisser aux fascistes et à l'extrême droite l'apanage de l'exploitation des sentiments nationalistes des masses , les communistes allemands devaient entreprendre de la leur disputer en faisant apparaître que seu le la révolution socialiste pouvait tirer la nation allemande de l'impasse.
C'est donc de «convaincre » qu'il s'agit, et non de frapper.
Tandis que la presse social-démocrate titre « Radek fête Schlageter », les communistes allemands invitent au débat les nazis. L' historien allemand Ossip Flechtheim rapporte : « Le discours de Radek fu t le point de départ de la campagne dite de Schlageter, au cours de laquelle on en vint à des joutes littéraires entre communistes et nationalistes. Les colonnes de la Rote Fahne furent ouvertes au comte Reventlow, l'un des leaders nationalistes. Une brochure fut publiée, contenant des articles de Radek et de Moeller von den Bruck, l'auteur du Troisième Reich (8). » Des meetings comorateurs communistes argumentent contre l'antisémitisme des nazis au fil d'une dialectique parfois périlleuse. Ainsi, selon Margarete Buber-Neu mann, Hermann Remmele, député communiste, déclare le 2 août 1923, à Stuttgart, en réponse aux « déclarations incendiaires d' un dirigeant nazi : "Je comprends aisément comment l'antisémitisme peut naître. Il suffit de se rendre au marché aux bestiaux de Stuttgart et aux abattoirs pour observer comment les marchands de bestiaux, juifs pour la plupart, vendent leurs bêtes à n'importe quel prix, tandis que les bouchers de Stuttgart repartent les mains vides pour la raison très simple qu'ils n'ont pas de quoi payer le prix qu'on leur demande ... " (9) ».
Dans un autre meeting, toujours en août 1923 , c'est Ruth Fischer, figure de proue du parti à Berlin et future dirigeante du KPD en 1924-25, qui s'écrie dans un bel élan : « Oui, pendez les capitalistes juifs aux réverbères (.. .) mais ( .. . ) que pensez-vous des grands capitalistes, les Stinnes ? ( 1 0) »
D'autres témoignages font état de contacts cordiaux entre Radek et le chef de la Reichswehr, le général von Seekt, et d'autres personnages en vue de l'extrême droite nationaliste allemande. Quoi qu'il en soit, le fait est que la préoccupation de la question « nationale » allemande a entraîné en 1923 le KPD fort loin dans une politique de « dialogues et échanges » avec les nationalistes allemands et singulièrement les nazis qui, aujourd' hui, apparaît pour le moins paradoxale. Comme le dit Pierre Frank d' une formule lapidaire : «D'une préoccupation légitime à une ligne erronée, la distance avait été courte (Il). »
La« ligne Schlageter » passa aux pertes et profits dans le tumulte des préparatifs de l'« Octobre allemand» qui prit la tournure d'une déroute sans cornbat pour les communistes allemands. Les dirigeants du KPD sont dans la clandestinité et les chefs nazis vont bientôt prendre le chemin de la prison... Mais voici que, dès le début de l'année 1924 commence à fleurir dans certains cénacles de l'Internationale communiste une « théorie » dont la mise en pratique sera lourde de conséquence pour l'avenir du mouvement communiste en Allemagne: celle du «social-fascisme ». C'est à Zinoviev que revint la primeur de cette innovation : la social-démocratie, proclame-t-il, est devenue « une aile du fascisme. C'est une social-démocratie fasciste ». Théorie que Staline vint promptement enjoliver de quelques images frappantes: fascisme et social-démocratie, décréta-t-il, sont des « frères jumeaux », des « étoiles jumelles ». Frères jumeaux ?
Cette théorie surprenante dont l'application atteindra son paroxysme à partir de 1929 («Chassez les petits Zorgiebel alors dans une certaine presse communiste - Zorgiebel étant le préfet de police social-démocrate de Berlin !) a pour conséquence naturelle que la social-démocratie est, pour les communistes, un adversaire aussi dangereux que les fascistes, sinon plus car, jusqu'à la veille de l'accession de Hitler au pouvoir, la social-démocratie occupe dans l'appareil d'Etat des positions qui la désignent comme l'agent direct du capitalisme, de la « contre-révolution >>. De ce refus de désigner le nazisme et ses organisations comme l'ennemi principal, de tenter de contraindre la social-d6mocratie à faire front commun avec le KPD contre lui, découlent -dans les années trented'étranges attitudes de la part de la direction du Parti communiste allemand qui, parfois, glissent à la franche aberration. Attitudes que, de plus en plus, il faudra rapporter au cours adopté par l'Internationale communiste sur laquelle s'étend le contrôle de Staline.
A partir de 1929, l'initiative dans la rue appartient aux nazis. Heinz Neumann lance le mot d'ordre martial « Frappez les nazis où vous les rencontrez >> mais, curieusement, il retrouve la veine de la « ligne Schlageter >> pour aller polémiquer dans les réunions nationales-socialistes (avec Goebbels, notamment) et, selon Flechtheim, y clamer: «Jeunes sociaiistes ! Vaillants combattants pour la nation ! Les communistes ne veulent pas de guerre fratricide avec les nationaux-socialistes ( 12) ! >>. Margarete Buber-Neumann présente une autre version de ces étranges joutes oratoires entre Goebbels et Neumann : « (...) Lorsque Goebbels eut terminé son discours qui, par des attaques incessantes contre les "cocos", avait porté l'auditoire au comble de la surexcitation, un des organisateurs de la réunion s'avança sur l'estrade et annonça : "L'orateur suivant est le commu-
niste Neumann." En disant cela, il eut un sourire sarcastique, persuadé que Neumann n'oserait jamais se risquer à la tribune (...) Sans broncher, Neumann traversa la foule vociférante pour gagner la tribune. Je croyais à chaque instant qu'ils allaient l'assommer. Il prit la parole et réussit rapidement à se faire écouter. Il y eut même quelques applaudissements. Au lieu d'engager la discussion, Goebbels était résolu à provoquer Neumann par ses questions et à le mettre ainsi hors de combat. Chaque réponse soulevait les hurlements de protestation de la foule. Goebbels lui demanda enfin de dire s'il maintenait encore son mot d'ordre "Frappez les fascistes là où vous les rencontrez !" Après le "oui" de Neumann, les propos qui suivirent se perdirent dans un oragan de "Crève Judas", "Tuez-le" et de sifflets ( 13). »
En 1932, la paternité de ce mot d'ordre vaudra à Neumann de se faire sérieusement sermonner par Staline et de perdre toutes ses responsabilités. C'était là, lui reproche-t-on à Moscou, l'incarnation d'une politique « gauchiste et sectaire» vis-à-vis des nazis. Selon Margarete Buber-Neumann, tout se passe comme si, à partir de 1930, Staline avait décidé qu'il convenait de « coexister pacifiquement » avec les nazis, voire envisager d'un œil favorable l'installation au pouvoir de Hitler. Elle rapporte des propos que le futur « Père des peuples » aurait tenus en 1931 à Heinz Neumann: « Ne croyez-vous pas, Neumann, que s'il arrivait que les nationalistes prennent le pouvoir en Allemagne, ils s'occuperaient si exclusivement de l'Ouest que nous aurions tout le loisir de hâter le socialisme (14)? » Assurément, le nouveau maître de l'URSS n'avait pas lu Mein Kampf .. Le plébiscite «rouge»
Les fascistes sont-ils plus dangereux que la social-démocratie ? Le moins que l'on puisse dire c'est que, dans les années trente, la réponse est incertaine, du côté de la direction du KPD, comme de l'exécutif de l'Internationale communiste. Jan Valtin rapporte une conversation qu'il aurait eue à cette époque avec Dimitrov, le futur symbole de l'antinazisme triomphant :
« Les sociaux-démocrates disent aux travailleurs que les grèves sont vouées . à l'échec lorsqu'il existe des chômeurs par millions. Ils conseillent aux ouvriers d'accepter des réductions de salaire sans résistance (...) Ce sont les plus dangereux ennemis des ouvriers qu'ils ont vendus à la bourgeoisie !
- Et le mouvement nazi, demandaije (...)
-Le mouvement de Hitler n'a pas de sympathisants parmi les travailleurs, répliqua Dimitrov. Hitler promet à tout le monde. Il vole ses idées à chaque parti <...) Le plus grand obstacle sur la route de la révolution prolétarienne est le Parti social-démocrate ( 15). »
De là à l'idée que Hitler, en lançant ses sections d'assaut contre la « Reichsbanner » social-démocrate est « à son insu notre allié » comme l'aurait déclaré Manuiliski (16) qui occupait alors les plus hautes fonctions dans l'appareil du Komintern, à l'idée que certaines « alliances tactiques » avec les fascistes contre « l'agent direct >> de la contre-révolution, le Parti social-démocrate... Jan Valtin évoque ainsi« des douzaines d'entreprises terroristes C..) avec les éléments nazis les plus douteux », racontant notamment comment, à Brème, en 193 1, communistes et nazis firent cause commune pour saboter une conférence syndicale organisée par les sociaux-démocrates :
« En moins de deux minutes, nous nous étions entendus sur un plan d'action. Aussitôt que la conférence fut suffisamment avancée, je me levai et commençai une harangue du haut de la galerie. Dans une autre partie de la salle, Tidow [le responsable nazi, NDLR] en fit de même. Les délégués du syndicat restèrent d'abord sans voix(...) A l'instant même où le premier syndicaliste toucha l'un de nous, nos partisans se levèrent et la bagarre commença (17). »
Pendant l'été 19 31, les nazis et autres organisations d'extrême droite lancent une « initiative populaire » destinée à renverser le gouvernement social-démocrate en Prusse. Bientôt arrive de Moscou l'ordre de participer aux côtés des nazis à ce « plébiscite brun ». Il suffit alors d'en changer la parure : il s'appellera désormais « plébiscite rouge ». Thaelmann s'empresse d'exécuter. A la base, c'est avec beaucoup de réticences que les militants se plient à cette surprenante orientation consistant à faire front commun avec les fascistes pour censurer un gouvernement qualifié de ... « fourrier du fascisme » ! Cette opération fut d'ailleurs un échec électoral pour le KPD.
D'une façon générale, d'ailleurs, comme le montrent très bien l'historien Wolfgang Abendroth ou l'ancien spartakiste Oskar Hippe dans leurs souvenirs (18), autant les directions du Parti social-démocrate et du Parti communistes sont réticentes à faire front commun contre la montée fasciste, autant la base de ces partis est, spontanément, encline à l'unité. Tandis que Thaelmann continuait à clamer inlassablement que « sans la victoire de notre lutte contre la social-démocratie, nous ne pourrons pas vaincre le fascisme », les travailleurs, d'instinct, aspiraient à serrer les rangs face à la menace fasciste. Mais, dans le même temps, la direction du KPD préfère se livrer aux délices d'étranges opérations publicitaires comme le ralliement du nazi Scheringer. Celui-ci, activiste du NSDAP, avait rencontré en prison des communistes allemands qui l'avaient convaincu de la supériorité de la vision marxiste du monde sur l'obscurantisme hitlérien. Le Parti communiste mena grand battage autour de la conversion de ce jeune officier de la Reichswehr au communisme : c'est qu'au fond, la «ligne Schlageter »
n'était pas vraiment enterrée et qu'il ne renonçait pas à capter une partie des flux nationalistes qui portaient l'extrême droite. C'est dans le même esprit qu'à cette époque, la direction du KPD décide de s'adresser aux « électeurs ouvriers du
NSDAP » et aux « membres des SA » afin de les convaincre que Hitler a trahi
« l'idée sociale du mouvement», pour reprendre les termes de Mein Kampf
En novembre 193 2, quelques
· semaines avant l'accession de Hitler au pouvoir, Thaelmann réalise le front unique avec ... les nazis à l'occasion d'une grève des transports à Berlin. Heinz
Brantlt raconte : «En novembre 1932 a lieu à Berlin la grève peu glorieuse des travailleurs des transports. Le NSDAP y avait de fortes cellules d'entreprise et il décréta la grève contre la Société des transports berlinois dirigée par les sociaux-démocrates. Le KPD constitua avec les nazis une direction commune de la grève et devant les dépôts de tramways et d'autobus se tenaient ensemble aux
"piquets de grève" des SA en uniforme et des permanents du KPD. Pleins de fierté, ils se faisaient photographier ensemble (19). »
La responsabilité du désastre
Comment et pourquoi les communistes allemands ont-ils pu suivre un cours aussi suicidaire dont les éléments que nous avons mentionnés ne donnent qu'un très faible et très partiel aperçu ?
Soulignons d'abord que Thaelmann et ses amis sont loin de porter seuls la responsabilité du désastre de 1933. Les sociaux-démocrates ont fait preuve d'autant de myopie et d'aussi peu d'empressement à réaliser quand il était encore
-a: LJ.J temps l'unité avec les communistes con-
IL
IL tre le danger nazi. Mais, pour ce qui est
~ z g du KPD, de nombreux facteurs sont
~
.....
a:
entrés en ligne de compte. Pour Trotsky, f-
LJ.J son orientation dans les années trente est
LJ.J:2
« fondée, en partie consciemment, en paruO
IL tie inconsciemment, sur la reconnaissance zf-;"
~
~:2
.....
du caractère inévitable de la victoire c::o fasciste (20) ». C'est en effet qu'à accom-
W
LLO moder le « fascisme » à toutes les sauces, à faire des dirigeants sociaux-démocrates, des politiciens conservateurs comme
0
Brüning et von Papen, indistinctement,
0 des « fascistes », la direction Thaelmann
<( se trouvait nécessairement désemparée, incapable de renverser le cours des w choses.
~
Margarete Buber-Neumann, elle, est w intimement persuadée qu'à partir de
1930, Staline souhaite une victoire des
0 nazis et ne ménage aucun effort pour m conduire le KPD à l'abîme. Si cette lec-
<( ture a posteriori, à la lumière du Pacte germano-soviétique, est discutable, une chose est certaine : la direction du PC allemand, elle, est demeurée jusqu'au bout convaincue que Hitler « travaillait pour elle » ; Thaelmann était absolument convaincu que les nazis, dépourvus de programme cohérent et de personnel politique capable seraient balayés en quelques mois et qu'ensuite viendrait le tour des communistes. Thaelmann, des centaines de milliers de communistes allemands, des millions d'êtres huma;ns ont payé de leur vie cette grossière sous-estimation du danger nazi.
Faut-il un épilogue? Dans la nuit du 31 décembre au 1er janvier 1940, Staline livra à Hitler plusieurs dizaines de communistes allemands et autrichiens réfugiés en URSS. Alexandre Weissberg qui fut de ce singulier « transport » se rappelle : « [Le train) emportait c?ez eux soixante-dix être vaincus. Ils quittaient la patrie de leur choix pour retourner dans un pays qui leur était devenu étranger. Ils étaient debout entre les fronts de guerre. Ils étaient "heimatlos" dans un pays comme dans l'autre.
« A travers la Pologne dévastée, nous continuâmes notre voyage vers Brest-Litovsk. Au pont du Boug, nous attendait l'appareil de l'autre régime totalitaire en Europe, la Gestapo allemande (21 ). »
«Entre la fin de 1939 et juin 1940, conclut Margarete Buber-Neumann, l'Union soviétique a livré à l'Allemagne nazie environ cinq cents communistes allemands et autrichiens qui avaient fui leur pays (22). »
1. "Mein Kampf "• Nouvelles éditions latines, p. 504.
2. ,, Comment vaincre le fascisme ,,, Bochet-Chastel, p. 22.
3. ,, Op. cit. "• p. 492 et suivantes. 4. " Héritage de ce temps "• Payot, p. 63.
5. Cité par Pierre Broué, « Révolution en Allemagne "• Editions de Minuit, p. 689.
6. " Ibid. "• p. 924. 7. "Moscou sous Lénine "• Pierre Horay, p. 267 et suivantes.
8. " Le Parti communiste allemand sous la République de Weimar "• Maspero, p. 118.
9. « La Révolution mondiale "• Casterman, p. 91.
10. Broué, " op. cit. "• p. 695 . 11. «Histoire de l'Internationale communiste "• La Brèche, tome 1, p. 292.
12. "Op. cit. ,, p. 209-210. 13. " Op. cif. "• p. 242. 14. " Ibid. ,, p. 291. 15. « Sans patrie ni frontière "• Dominique Wapler, p. 221.
16. Selon Margarete Buber-Neumann.
17. "Op. cit. "• p. 273 et suivantes. 18. Wolfgang Abendroth, "Ein Leben in der Arbeiterbewegung "• Suhrkamp. Oskar Hippe: "Und unsere Fahn' ist rot "• Junius.
19. " Ein Traum der nicht entführbar ist "• Verlag europiiische ldeen, p. 78-79.
20. "Op. cit. "• p 71. 21. "L'Accusé "• Fasquelle, p. 579. 22. " Op. cit. "• p. 396.