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Un article de Jeanne Martin

· Critique communiste, n° 39, mars 1985 · p. 28-30 · 2 573 mots

Nous reproduisons ci-dessous un article de Jeanne Martin, compagne de Léon Sedov. Il constitue un témoignage sur l'activité du disparu mais aussi, ce n'est pas le moins important, sur l'homme tel qu'il vivait et ressentait le monde, les siens, sa propre existence. Témoignage aussi sur le climat dans lequel agissaient, en une

L

EON est mort à trente et un ans - l'âge même où sa sœur Zinaïda, privée à tout jamais de tout droit de retour en Russie où elle avait toutes ses attaches spirituelles et familiales, malade et désespérée, s'est suicidée à Berlin.

Léon était plein de jeunesse et de forces vives. Ce n'était pas un ascète du tout. Il aimait la vie sous toutes ses formes. Il aimait le mouvement et l'action. Il aimait la Russie.

Il n'a pas eu le droit de vivre. Il n'avait pas le droit d'agir comme il aurait voulu le faire. La Russie de Staline l'avait banni.

Il avait dû laisser là-bas un petit garçon qu'il aimait tendrement, et c'était la grande douleur de sa vie, de n'avoir jamais pu obtenir de le faire époque terrible, les hommes et les , femmes regroupés dans le mouvement pour la IVe Internationale ; sur le caractère des jeunes militants de l'Opposition de gauche en URSS, nés et élevés dans la révolution, parmi lesquels était Sedov. Cet article fut publié en 1938 dans la Vérité sous le titre « Léon». venir en Europe auprès de lui. « On lui apprendra, disait-il, à me haïr et à . me mépriser. »

Il aimait l'action. Toute sa vie antérieure n'avait été qu'action. Il courait, enfant encore, échappé de la maison, au milieu des combats de rues à Moscou. Il mena en Russie, parmi la jeunesse, le combat oppositionnel, du temps où c'était encore possible.

Jusqu'au jour où Staline le chassa.

Il mena alors, en Turquie, puis à Berlin, jusque dans le Berlin hitlérisé, la vie d'un révolutionnaire émigré, surveillé puis traqué, à qui seule est possible la lutte souterraine.

Lui qui aimait les rues, les assemblées ouvrières, la vie agissante, il

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r c'était le travail de préparation révoque ce fût. « Si la Russie soviétique . que cela ne nuisît au bon renom des

---~~-~~~--~~~-~-~-dut apprendre à se n;plier, à renoncer à la lutte ouverte et violente, il dut transposer son action en étudiant et en écrivant, mener enfin, dans ces années de recul, le seul combat qui lui fût possible - accepter la tâche ingrate que lui seul, par sa formation particulière, pouvait assumer : étudier les problèmes posés par l'évolution de l'URSS, dégager, des nouvelles rares et déformées qui filtrent à grand'peine de ce vase clos, la réalité nue et tragique d'une révolution arrêtée dans sa marche et étranglée ; chercher, avec une patience sans limites, les moindres symptômes de volontés révolutionnaires qui percent le couvercle étouffant jeté sur elles, -essayer de découvrir et d'identifier, à quelques milliers de kilomètres et à travers deux frontières bien gardées, ceux qui bravent cette contrainte sans précédent et veulent crier une parole vraie avant d'être saisis et mis à mort -tenter de renouer, toujours de nouveau, le fil fragile d'une correspondance clandestine, un jour brisé pour de bon -ce travail que seul un homme formé en Russie et connaissant d'expérience les conditions du pays, l'esprit des hommes qui y vivent, pouvait accomplir en Europe occidentale.

On lui a souvent, ouvertement ou non, reproché ce « travail en cabinet » qui ne l'était d'ailleurs pas toujours. Au moindre geste extérieur apparent qu'il eût fait, il eût immédiatement été chassé, d'un pays à l'autre, et mis dans l'impossibilité de poursuivre sa tâche particulière.

Personne n'a compris le tragique qu'il y avait, pour cet homme plein de forces et plein de goût pour l'ac. tion physique, dans cette vie d'emmuré qui ne pouvait agir que par l'étude, l'écrit, la parole en petit comité, et qui eût rêvé d'agir, comme les autres, au grand jour dans les rues de la ville.

Cette privation de militantisme actif, c'était la seconde grande douleur de sa vie. Il rongeait son frein. Nous avions décidé d'un accord tacite, tout au début, de partir pour l'Espagne comme combattants du front et nous avions fait une partie du chemin.

Mais on n'avait pas voulu de lui et je n'avais pas voulu le laisser seul.

Il aimait la Russie. Il était plein, toujours et malgré tout, de l'invincible espoir d'y retourner un jour, à quelque titre et de quelque manière avait un jour besoin d'hommes pour la défendre, disait-il, j'irais me présenter, sans rien demander d'autre. »

Il avait au cœur un amour immense pour la terre russe elle-même, et le souvenir de ses neiges était en lui comme celui d'un paradis perdu.

C'était la troisième grande douleur de sa vie, de ne pas savoir s'il retournerait jamais sur cette terre, et peut-être cette douleur dominait-elle toutes les autres.

Il avait aussi dans sa vie une occupation qu'il tenait quasi secrète, parce qu'on l'en raillait souvent : les mathématiques. Il avait pour les mathématiques un goût passionné et purement désintéressé. S'il avait, en Russie, commencé ses études d'ingénieur, c'était parce qu'il fallait participer à la construction industrielle du pays. Mais il aimait la science spéculative, celle qui n'a pas de but apparent. Quand il pouvait échapper pour une heure à la chaîne de ses obligations, il se jetait dans les mathématiques. C'était pour lui mieux qu'un délassement de l'esprit, une véritable joie qu'il se donnait. Il commençait de préparer, par bribes, une thèse de doctorat, mais c'était pour lui un peu comme un rêve qu'on poursuit, sachant qu'on ne pourra l'atteindre. « Pas le temps, disait-il, d'y travailler sérieusement. n faudra y renoncer. »

On lui attribuait parfois un goût particulier pour le travail de bibliothèque, une tendance bureaucratique. Il était tout l'opposé. Qui eût cru qu'ancien sportif, il avait parfois des velléités de dépense physique purement gratuite. Mais il les réfrénait aussitôt. «Je n'ai pas le . temps, disait-il, je n'ai pas le droit. Le travail, c'est ma vie. Je vis pour travailler. » Et il me faisait la même objection, lorsque je lui reprochais de se surmener. Le travail pour lui, le seul et véritable travail qui comptât et qui valût la peine d'être accompli, lutionnaire auquel il avait voué sa vie.

Il était surmené dans tous les sens de ce mot, travaillait sans relâche jusque tard dans la nuit et sans connaître de dimanche, et ne se permettait que de rares instants de détente et de repos, se les reprochait ensuite.

Aucun pays ne lui accorda jamais de permis de travail. Les tentatives qu'il fit, parfois, de se faire confier des travaux par des institutions scientifiques, échouèrent toujours parce qu'on redoutait de l'employer lui, et institutions. Dans des périodes qui lui furent, matériellement, particulière-

-- -ment difficiles, il prit à domièile des petits travaux manuels miserablement payés et sut, par son expérience personnelle, ce qu'est l'exploitation éhontée des heimatlos.

Il savait se plier aux plus ingrates besognes accessoires. Rien ne le rebutait. Rien n'ébranlait la confiance qu'il avait tout de même et toujours dans la vie et dans la révolution qui, pour lui, se confondaient.

Il n'était pas d'accord avec nous, ni avec moi, sur les questions d'organisation et était lié, d'aucuns diraient à l'autre camp, si l'on peut toutefois considérer comme deux camps distincts les deux fractions actuelles de la IVe Internationale en France.

Il était, en cela comme en autre chose, toujours très optimiste. Quand . je lui parlais, avec douleur, des luttes affreuses qui déchiraient nos deux partis, pourtant si proches politiquement : « Ne te torture pas, me disait-il. La lutte politique a sa logique implacable. Mais cela passera comme une maladie de croissance dont on guérit. Et tu regretteras peutêtre un jour de t'être tant et inutilement tourmentée pour une crise qui ne devait être que passagère. » Et quand je lui parlais avec amertume du fameux principe« tous les moyens sont bons », il me répondait : « Oui, mais toute la question est là : être sûr que ces moyens servent réellement la cause qu'on défend.»

Et c'était lui, banni, pourchassé, limité dans toutes les manifestations de son être et comme amputé, qui savait redonner courage et confiance dans l'avenir.

Toujours sans bruit et sans phrases. Il n'employait jamais de grands mots en parlant, et son style était nu, concret, dépouillé. Il ne notait que le réel, le nécessaire, l'essentiel. Jamais d'expressions grandiloquentes, ni de mots ornementaux, rien qui sonnât. Et jamais il ne citait un fait qu'il n'eût rigoureusement contrôlé, ni ne donnait une citation qui ne fût, à une virgule près, calquée sur le texte même. Le moindre article qu'il écrivait était précédé de journées de recherches, d'étude, de réflexion. Il ne rédigeait qu'une fois sûr d'avoir dégagé le fond et l'essence de la question traitée. C'était tout le contraire d'un journaliste, d'un écrivassier. Il ne mettait sur le papier que pour divulguer plus largement l'idée qu'il voulait exprimer.

Il avait pour son père une immense vénération. Et cependant, ne se confondait pas avec lui et n'aimait

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dent et implacable. Mais ce n'était · m'auront tout de même un jour ou cheval, et c'était horrible. » Il avait . peine d'être vécu, lui qui pleurait seconde de recul mental tout ce à . manière éclatante. L'affaire Reiss, pas qu'on le considérât comme un prolongement de lui.

Dans la lutte politique, il était arpas une machine à penser politique, ce n'était pas un schéma d'homme. C'était un homme bien vivant, avec le lot de fragilités et de faiblesses d'un humain trés humain. Qui croirait qu'il était de caractère très tendre, et qu'il avait un grand besoin de douceur ? Qui croirait qu'il était sensible à la beauté des choses et qu'il était capable de s'arrêter, dans la rue, pour regarder des fleurs? Non, je ne le diminue pas en livrant ces traits plus légers et moins connus de son caractère, je l'humanise et cherche à la dépouiller de ces traits schéma. tiques sous lesquels on a tendance à se le représenter. Ce n'était pas une machine à fabriquer de la politique. C'était un homme simplement, un jeune homme plein d'amour pour la vie telle qu'elle est et plein de confiance en elle.

La révolution n'était pas pour lui jeu de l'esprit, ni jeu de chicanes. «J'ai vu dans la rue, me dit-il un soir, une femme qui tirait une petite voiture derrière elle, comme un vieux grand'pitié d'une vieille femme de ménage, notre voisine, et ne pouvait voir sans un serrement de cœur ces vieilles vendeuses de journaux qui cherchent à écouler leur pile jusqu'à minuit passé, aux bouches de métro. Et si la révolution était pour lui une réalité vivante, c'était justement parce que, je le répète, il avait un immense amour de la vie et là trouvait belle malgré tout.

Toujours, dans sa vie souvent difficile, mais, tout de même, relativement libre d'Europe, il pensait avec angoisse à ses anciens camarades restés en Russie : « Je me promène dans les rues de Paris, disait-il -et il aimait beaucoup les rues de Paris-, et eux, comment vivent-ils ? Que sont-ils devenus ? »

Mais il savait sacrifier sans une quoi il eût tenu. Il aimait la vie et en faisait bon marché délibérément. Il était surveillé, suivi, traqué par le Guépéou dans ses moindres démarches. Il savait que la vie lui était comptée parcimonieusement, mais quand je le suppliais de prendre plus de précautions, il disait : « A quoi bon prendre des précautions ! Ils l'autre. Pour leur échapper, il faudrait que je devienne un petit-bourgeois. » Et il continuait sans rien changer à sa vie, sans vouloir penser à l'échéance, qu'il sentait pourtant prochaine et inévitable, à quoi ne manqueraient pas de l'acculer ses ennemis.

Il avait écrit, un an avant sa mort : « Si quelque chose m'arrivait un jour, c'est du côté de Staline qu'il faudrait rechercher la cause ( l ). »

Les procès de Moscou, depuis août 1936, avaient été pour lui une expérience si vivante et si douloureuse, que ses forces physiques en avaient été ébranlées. Parmi ses cheveux blonds, plein de fils blancs déjà. « Pour toi, me disait-il, comme pour tous, un tel fusillé, un autre fusillé encore, ce sont des noms seulement. Pour moi, ce sont des hommes. »

Après l'assassinat de Reiss, il avait écrit en conclusion d'un article : « Et d'autres suivront. »

C'est lui qui a suivi. Lui, l'homme jeune, plein de forces vives, de foi et d'amour pour tout ce qui valait la pour un enfant perdu, lui qui songeait parfois avec angoisse qu'il ne reverrait jamais plus peut-être les belles neiges de Russie - lui qui savait en même temps, lorsqu'il s'agissait de lutte politique, se bander et être aussi impitoyable que s'il eût été insensible-, lui qui avait sacrifié tout ce qu'il aurait désiré vivre (erleben), parce que la révolution, c'est-à-dire le seul amour vrai et fécond des hommes, s'était saisie de lui tout entier.

Ils ne pouvaient pas le laisser vivre et continuer, ceux qui, là-bas, étranglèrent chaque jour cette révolution à laquelle, avec ses petites mains d'enfant, il avait déjà commencé à participer.

Mais c'était trop dangereux, cinq mois à peine après l'assassinat de Reiss, de l'assassiner, lui aussi, d'une c'était une sorte d'exemple que le Guépéou faisait, d'exemple dans le sens répressif que lui donnent les militaires.

Lui, on savait que nul exemple ne l'effrayerait ni ne l'arrêterait. On l'a exécuté, scientifiquement, obscurément, lâchement, sans avoir l'audace de l'assassiner.

On l'a exécuté dans l'ombre. On a su le faire mourir. Si savamment que nul, qui ne soit averti de ces choses, ne voudra jamais le croire. Que la Justice criminelle, qui n'oublie pas d'être bourgeoise, ne découvrira jamais rien qui ne lui semble participer d'un processus pathologique naturel. Une rechute chez un opéré récent et qui semblait en voie de guérison, quoi de plus plausible ? Les médecins traitants, surpris d'une empiration soudaine et que rien ne faisait prévoir, et qu'ils ne parviennent pas à expliquer, parlent un instant d'un « accident inexplicable », d'un « empoisonnement possible ». Mais dès qu'ils apprennent de qui il s'agit, effrayés de leurs propres paroles, ils reculent brusquement, « découvrent » que l'évolution du mal peut être naturelle.

La sérénité de la science ? Tragique foutaise, en régime d'exploitation.

La justice qui cherche le crime ? Il y a le pacte franco-soviétique, - et que pèse la vie d'une homme ? Tragiques foutaises que tout cela. Les deux enfants d'un des médecins traitants de Léon disparaissent, et qui comprend le signe qui est donné par là ? Est-ce un châtiment ? Est-ce, chose plus grave, un avertissement et. ces deux enfants sont-il des otages ?

Qui se soucie qu'il y ait, sous terre, le cadavre d'un jeune homme de trente ans, un homme qui était plein de promesses et d'amour de la vie, le cerveau riche d'idées et le cœur riche de vouloir? Tout cela est dissous et n'a plus de nom, et qui se souvient de lui encore?

Il y en eut des millions ainsi et depuis vingt-quatre ans, les hommes en ont pris la tragique habitude.

Personne ne la défendu. Songez parfois à lui, qui a tout donné et tout perdu, parce qu'il a refusé de capituler.

Jeanne Martin

1. "Confessions "• n° 10, 4 février 1937 : · " Accusé, j'accuse ! ''·

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