La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

XXVe CONGRÈS DU PCF

Un repli sans perspective

· Critique communiste, n° 39, mars 1985 · p. 9-14 · 4 947 mots

Le sort du PCF ne peut plus être présenté comme intimement lié aux reculs ou avancées de la classe ouvrière. Quand, en juin 1984, ce parti se retrouve à son niveau électoral de 1932, ce n'est pas en conséquence d'une défaite centrale de la classe ouvrière. Ce sont bien plutôt les travailleurs qui ont sanctionné le PCF au gouvernement pendant trois ans pour avoir activement mis en place, en compagnie du PS, une politique qui les frappait en premier lieu. Et c'est pour ne pas rompre les derniers liens de confiance qu'il entretient avec la classe ouvrière, que le parti sortait du gouvernement aussi précipitamment qu'il y était entré en 1981.

Cet échec de l'expérience gouvernementale s'ajoute à ceux produits par les orientations précédentes, qui alimentèrent un déclin régulier depuis la grève générale de mai-juin 1968. Que l'union au sommet avec le PS sur un programme de compromis l'ait conduit loin derrière la social-démocratie, c'est une évidence ... et l'objet de toutes les inquiétudes de l'appareil central. Car les solutions pour sortir le PCF de ce mauvais pas sont obscures. Si les délégués du xxve Congrès n'eurent pas à décider de la sortie du gouvernement, comme la base du parti n'eut pas à se prononcer sur la participation trois ans plus tôt, ils devaient en revanche adopter une ligne de redressement. Mission difficile pour la direction : il fallait présenter une orientation crédible, sans admettre une opposition constituée, en préservant l'unité de l'appareil. De plus, l'orientation devait être introduite de telle façon que le congrès n'ait pas à débattre du bilan précis des années écoulées depuis la rupture de l'Union de la gauche, en 1977.

En somme, toutes les questions étaient posées et se concentraient, en toute simplicité dans la conscience des militants, sur l'interrogation centrale : comment faire pour empêcher la marginalisation du parti, et endiguer un déclin qui pourrait le conduire jusqu'à la groupuscularisation. Le « cahier des charges » du congrès était donc bien lourd. Le xxve Congrès a-t-il été à la hauteur de ces demandes pressantes ?

E plaidoyer pro domo de juste, et celle de ne plus y participer Georges Marchais commença en juillet 1984 l'était aussi ». par un long voyage remontant La théorie échafaudée par la le temps, jusqu'en 1956 . Le direction est celle du « retard )). Déjà mécanisme employé était simple : en employée lors des trois congrès révélant l'ampleur des erreurs dues à précédents, elle s'érigeait cette fois en une fausse stratégie initiale, il véritable science, la retardologie. s'agissait de montrer que la direction sortante n'avait pu gérer au plus près des intérêts du parti dans les années Vingt-cinq ans récentes mieux qu'elle ne l'avait fait. d'erreurs, Ainsi Marchais invente-t-il un « déterminisme historique )) destiné à jus- sept ans de malheurs tifier les zigzags des années 19771984 et, particulièrement, à faire l'économie d'un bilan du passage au Le retard du PCF commence avec gouvernement. La phrase clé de son la déstalinisation. Quand, en 1956, rapport est celle qui affirme que Nikita Khrouchtchev présente au u notre décision de participer au xxe congrès du PC soviétique un gouvernement en juin 1981 était rapport sur les crimes de Staline, le

Page 10

PCF en développa « une inter- sommes nous-mêmes interdit.. . de prétation restrictive». «Nous avons, poser cette question comme une tâche dit Marchais, pendant plusieurs concrète à entreprendre 11.

pourtant essentielle de la condam- cet éclairage, Mai 68 devient une ocnation par les communistes sovié- casion manquée ! Le PCF n'a-t-il pas années minoré dans les faits la portée tiques eux-mêmes des erreurs et des crimes du culte de la personnalité. » En fait, ce n'est que vingt ans plus tard,« en 1975, que nous avons défini le stalinisme comme nous le faisons aujourd'hui: un ensemble de conceptions et de pratiques totalement étrangères à notre idéal et à notre politique 11 (...)«Ce n'est qu'enfévrier 19 76, lors du X XIIe Congrès, que nous avons renoncé à la notion de dictature du prolétariat ... et que nous avons ébauché un projet de société socialiste à la frança ise, se construisant par une voie originale. 11

Dans le raisonnement du secrétaire général, la rénovation commence seulement en 1976 et remet en question << la notion de centre 11, le « rôle prépondérant 11 reconnu au Parti communiste d'Uni on soviétique. Jusqu'à cette date, le PCF demeurait prisonnier des réponses stratégiques léguées par l'Internationale communiste. Exemple d'erreur induite par ce retard, et dont la responsabilité est attribuée aux dirigeants disparus Maurice Thorez et Jacques Duclos, la compréhension du coup d'Etat gaulliste en 1958. «Nous avons même parlé dans un premier temps de menace fasciste, explique Marchais. Cette menace, notre parti avait eu à lui faire face dans le passé. Il y était parvenu. C'est donc tout naturellement.. . dans cette expérience du passé, principalement celle du Front populaire, que nous a vons cherché la réponse à la question posée par l'instauration de la ve République. Voilà pourquoi, dès 1958, et surtout à partir de 1962, nous avons fait de l'union des partis de gauche autour d'un programme commun de gouvernement l'axe central de notre politique. Mal posé, le problème a, ainsi, été mal résolu. 11 En effet, « dans les années trente, ce problème central était la menace fasciste. Et le Front populaire pour lui résister était la bonne réponse.!! Mais «aujourd'hui, c'est la crise, une crise qui appelle, pour être résolue, un changement de société 11.

Marchais décrit alors comment le PCF a autolimité sa propre action : « Pendant près de vingt ans, nous avons polarisé les luttes et les espoirs populaires autour d 'un objectif limité, et de l'alliance électorale qu'il impliquait 11 (...) «alors que ... la question d 'une tran~formation sociale profonde était à l'ordre du jour, nous nous

Remarquons au passage que, sous répété que ce grand mouvement populaire n'avait pu aboutir faute de débouché politique, le programme commun n'existant pas ?

L'effet pervers des conceptions stratégiques antérieures permet à Marchais d'avancer une explication du succés du PS. Signé en 1972, le programme commun devient la solution à tous les problèmes. Valorisée à ce point, cette orientation ne permettait plus d'en sortir, en 1977, quand il fallait changer de ligne : «Lorsqu'en 1977, le PS a décidé de vider le programme commun de son contenu, nous n'avons pas été en mesure de nous faire comprendre 11.

Marchais reconnaît que le PCF porte « une part de responsabilité dans la formation des illusions que l'expérience des vingt-cinq dernières années a suscitées. 11 Le cadre institutionnel dans lequel se déroule la logique du programme commun est celui de la ye République, « un régime quasi-monarchique 11. Former une majorité de gauche jouait en faveur du PS, parti « apparu comme le plus apte au second tour dans le cadre d'un scrutin majoritaire 11. L'union au sommet, négligeant la mobilisation populaire, comme l'avoue Marchais, a induit « l'idée d'un rééquilibrage de la gauche au profit du PS 11, condition même « de la victoire électorale 11. Le train fou de l'union au sommet n'a pas permis au PCF de « modifier les traits essentiels de la situation 11. La logique électorale favorisée par l'accord de sommet a joué en faveur en 1981 de François Mitterrand. D'où l'inéluctabilité de l'entrée au gouvernement en 1981, comme conséquence logique de l'accumulation des erreurs passées.

Mais, objecte Marchais, la stratégie mise en place en 1976 n'a-t-elle pas joué dans le sens de la rectification ? Se répondant à lui-même, il s'excuse en arguant de la difficulté de mettre rapidement en œuvre un tel bouleversement d'orientation. Et, « au total 11, les innovations stratégiques des congrès passés « ont pu apparaÎtre, de façon déroutante, comme un affaiblissement de l'identité révolutionnaire du parti 11, parce qu'elles intervenaient après que la compétition avec le PS eut tourné en faveur de ce dernier.

Au terme de cette autocritique formulée pour justifier les zigzags actuels, quelle ligne se dégage du xxve

Page 11

Congrès ? Une interprétation logique conduirait à une orientation en rupture avec la voie électorale, toute fondée sur la mobilisation des masses, sur une base de classe. Ce n'est point la thèse adoptée par le xxve Congrès. Le NRPM

Nouveau rassemblement populaire majoritaire, ainsi s'intitule la perspective avancée par le PCF au terme de son congrès. Il se présente comme étroitement articulé à une analyse de la crise. Celle-ci, décrite dans le rapport de Georges Marchais, mais aussi plus lor.guement dans la revue Economie et politique sous la plume de Philippe Herzog, serait due, fondamentalement, à l'accroissement des profits financiers non réinvestis dans la création d'emplois et la rémunération du travail qualifié. Car la motivation prioritaire du capital est de « transformer le capital productif en capital .financier tourné vers la spéculation 11. D'autre part, pour chercher des débouchés, les capitalistes se sont lancés dans une politique d'exportation, pendant qu'ils supprimaient des « productions essentielles» dans le cadre national.

Quelles réponses apporte le PCF ? «Relancer les productions et l'économie en mobilisant les ressources pour créer des emplois et des richesses nouvelles 11. Là-dessus reposent les nouveaux critères de gestion. II s'agit di! récupérer les masses de capitaux investis à l'étranger, évadés pour des buts spéculatifs, accumulés dans le cadre privé des grandes fortunes, pour les inv~stir dans l'emploi et la modernisation. A la base est l'intérêt national, pour bâtir une industrie compétitive, créatrice d'emplois qualifiés. Le moyen : la suppression du prélèvement parasitaire des profits financiers.

Dès lors, il s'agit d'orienter les luttes vers le financement des emplois nécessaires. <<Partout le mot d'ordre est de se brancher sur tous les types de .financement pour qu'ils servent à développer des emplois viables 11, écrit Philippe Herzog dans Economie et Politique (février 1985).

Ainsi, les capitalistes ne sont qu'une classe parasitaire, qu'il convient de ramener à une bonne gestion par l'intervention des travailleurs et de différentes couches sociales intéressées. La crise est à traiter dans le sens d'un accroissement de la production de richesses et de plus-value.

Donc dans le sens de la croissance et de la relance immédiate.

L'axe général est celui de la résistance nationale à la crise, fondée sur la revendication principale d'accès à la décision dans la gestion patronale. « L es luttes décentralisées pour exercer des pou voirs de décision et pour changer les gestions à tous les niveaux ... permettront de réussir de nouvelles croissances viables dans les entreprises. Elles seules dans leurfoisonnement et leurs convergences permettront de changer radicalement le fonctionnement de l'économie mixte 11, explique Herzog.

Marchais a expliqué la même chose, de façon plus prosaïque, au xxve Congrès. « Comment financer cette relance de la croissance par le développement de l 'emploi ? La réponse à cette question est claire : aujourd'hui, l'argent va à l'argent : il faut qu'il aille à l'emploi ... Il faut agir partout en ce sens. Dans chaque entreprise, et en coopération avec d'autres, il est possible de réduire les sorties de capitaux, les prélèvements des fortunes , les placements et la spéculation, et de réorienter les ressources disponibles vers l'emploi et la création de richesses socialement utiles. 11

Les limites et contradictions de cette démarche sont apportées par le secrétaire général lui-même. « Cela dit, mettre fin à la domination du grand capital, ce n 'est pas la nationalisation de tout, ce n'est pas le "collectivisme" comme disent nos adversaires. (. .. ) C'est le développement, à côté du secteur public, d 'autres formes de propriétés sociales, le respect de la propriété privée pour les petites et moyennes industries ... »

La démarc he anticrise ainsi définie, le rassemblement au sens politique du terme prend l'aspect suivant : il ne s'agit pas de rallier « à la classe ouvrière, au prolétariat 11, les autres couches sociales qui peuvent se reconnaître dans le rassemblement. Il s'agit au contraire de rassembler à la fois « celles et ceux qui subissent le plus directement les conséquences de la crise 11, mais aussi « les techniciens, les ingénieurs, les cadres 11, les « agriculteurs qui sont contraints d 'abandonner des productions 11, «de nombreux travailleurs indépendants, artisans, petits commerçants 11. Philippe Herzog ira dans la revue qu'il dirige jusqu'aux patrons conscients de l'intérêt national et disposés, à ce titre, à créer des emplois.

L'illustration de cette démarche fut apportée à la tribune du congrès par des dirigeants fédéraux. Au nom de la défense de l'emploi dans l'électronique en Bretagne ou de la métallurgie du Creusot, le rassemblement est défini comme la mise en marche de couches et classes diverses, juxtaposées dans la même manifestation, et défendant le tissu industriel régional. Le délégué de Lannion fit état de la peine qu'il eut à convaincre les militants de sa fédération pour qu'ils acceptent de défiler dans un cortège avec le RPR ! Pareille démarche avait conduit des ouvriers des chantiers navals de La Seyne à quitter la manifestation, en raison de la présence des élus de droite derrière une banderole les identifiant.

La démarche du NRPM relativise en même temps tout débouché politique central. «Comment envisage o ns-nous d'accéder au pouvoir? 11 demande Marchais dans son rapport. Et de répondre que les élections et le vote communiste sont importants, mais que le mouvement populaire doit avoir la primauté. Ce primat n'implique pas de « mésestimer les exigences spéc(fiques du calendrier électoral 11 ni de « renvoyer toute possibilité de déboucher au niveau de l'Etat à un avenir lointain 11. En positif, « cela veut dire rassembler, j our après jour, rassembler dans l'action pour résoudre tous les problèmes posés. Cela veut dire aussi mener avec conviction et dynamisme toutes les batailles électorales pour le vote communiste ... Cela veut dire enfin aborder et résoudre le problème des accords politiques 11.

Aucune formule precise ne ressort de l'orientation adoptée. Marchais précisera toutefois : « bien évidemment, lorsque nous évoquons l'ampleur du rassemblement que nous proposons, nous ne pensons pas aux partis de droite... Mais nous nous tournons vers les hommes et les femmes qui ne se reconnaissent pas dans la notion de "gauche" et qui ont néanmoins de puissantes raisons de prendre leur place dans un mouvement diversifié de lutte pour le progrès ... 11 Ainsi le point d'appui d'un rassemblement, excluant un débouché national, fondé sur le rejet de l'union de la gauche, ouvrant ses rangs à des couches et classes sociales diverses, jusque et y compris des gens qui ne sont pas de gauche, sera de plus en plus le cadre régional, ou des parcelles de pouvoir et des lieux d'intervention dans la gestion peuvent être investis.

L'orientation adoptée dément donc les accents « gauche 1>, « anticapitaliste », remettant en cause l'autolimitation des objectifs de

Page 12

Le PCF connaît pour la première autour de leurs directions déparchangement de société présents dans le bilan. L'autocritique du début débouche sur une orientation qui ne repose pas sur la mobilisation ouvrière. La rupture du monolithisme fois la rupture décisive d'un monolithisme qu'il avait soigneusement préservé. Un appareil fort de plusieurs dizaines de milliers de permanents eut longtemps les capacités de maintenir son unité interne et de faire passer cette unité pour celle de tout le parti, argument d'autorité suffisant pour museler toute voix discordante. L'efficacité de cet appareil permit des décennies durant à la direction d'exercer un contrôle absolu sur les directions intermédiaires des fédérations, et notamment sur le secteur des cellules et sections d'entreprises, élément fondamental pour lui.

Ce monolithisme est rompu. Les effets des échecs répétés dans le domaine électoral comme dans le domaine social ont suscité une montée des mécontentements des élus aux entreprises. Les intérêts particuliers de ces différents secteurs de l'appareil ne peuvent être conciliés harmonieusement. D'autant que l'inquiétude sur l'avenir même du parti, liée à la perte de crédit de la direction, alimente les tendances centrifuges.

S'il n'est pas apparu un courant d'opposition clairement délimité et constitué, l'ébranlement du haut en bas de l'édifice a été suffisant pour que des bouches s'ouvrent, pour que les porte-parole d'une contestation multiforme ne se rallient pas à la direction au terme du congrès.

Pierre Juquin et Félix Damette ont tenu, à la tribune du congrès, des discours aux nombreux points communs, centrés sur l'autocritique des années passées au gouvernement, sur l'évolution démocratique de la vie interne, sur le refus du repli sectaire du parti. Maintenus au comité central « malgré leurs divergences », selon la formule de conclusion de Georges Marchais, ils ont néanmoins renoncé à défendre une union de la gauche et un maintien au gouvernement qui est en fait le socle de leur position. La direction les a contraints à une ambiguïté certaine dont elle a joué pour dénoncer leur démarche. Tenant compte d'un rapport des forces l'obligeant à ne pas les sanctionner trop durement, le jeu subtil de la direction consista à la fois à les valoriser

-pour montrer à l'ensemble de l'appareil le danger de l'ouverture de divergences permanentes-, et à leur faire porter le poids de la ligne passée d'union de la gauche, afin de démontrer au parti réuni l'ampleur du tournant à prendre.

La brèche ouverte dans le monolithisme ne se circonscrit pas à ces deux intervenants. Elle provient de fédérations entières, homogènes tementales, qui ont centré leurs interventions sur les droits démocratiques des membres du parti face à la direction nationale.

Pas plus que Juquin ou Damette, les fédérations de Haute-Vienne et de Meurthe-et-Moselle, du Doubs ou du Puy-de-Dôme n'avançaient d'options alternatives à la ligne de la direction. Elles ont présenté des amendements, votés par une large majorité de leurs conférences départementales, portant surtout sur les droits démocratiques des dirigeants exprimant des divergences. Elles revendiquaient pour elles-mêmes une certaine autonomie de gestion du parti dans leur département. Plus précisément, la fédération de Haute-Vienne défendit par la bouche d'Ellen Constans, ancien député et membre du comité central sortant, le droit de voter le texte présenté par la direction nationale -amendé par la fédération-, puis le texte initial non amendé. La signification d'une telle procédure est claire : opposer un texte amendé au texte initial revient à élire des délégués sur une base spécifique, sur

<< l'autre texte de résolution », comme l'écrit l'Humanité, commentant les travaux de cette fédération.

De multiples interventions au congrès, dont celle de Charles Fiterman, condamnèrent cette pratique qui frisait la revendication du droit de tendance. Par avance, Georges Marchais, dans son rapport d'introduction, avait condamné la formation des délégations sur la base de « sensibilités » correspondant à des positions regroupées sur des amendements.

Malgré le tir du barrage organisé par la direction, le secrétaire général de la fédération de Haute-Vienne, intervenant de la salle, ne renia pas cette manière de débattre qui fut pratiquée à la satisfaction générale des membres de sa fédération.

La fédération de Corse-du-Sud mena un autre débat, dont l'écho ne fut pas négligeable dans le congrès.

L'amendement qu'elle déposa s'attira les foudres de Paul Laurent, responsable de la commission de la résolution. «Nul ne peut être écarté d'un poste de responsabilité au motif qu'il

Page 13

aurait défendu dans les organismes de direction auxquels il appartient ou dans la presse du parti un point de vue différent», expliquaient les délégués de Corse-du-Sud. Malgré le refus de la direction d'intégrer cet amendement, le débat continua. Martial Bourquin, secrétaire général de la fédération du Doubs, renchérit. Pour lui, un dirigeant ayant exprimé des positions particulières pouvait prétendre au renouvellement de son mandat.

Dès lors, la transaction intervenue entre la direction nationale et les directions fédérales s'explique mieux. L'échange se fit entre la ratification par le comité central des directions départementales élues et le renoncement à leur poste dans cette instance de membres contestataires. Cette transaction est à double tranchant. Le bureau politique réussit à isoler trois contestataires, Marcel Rigout, Pierre Juquin et Félix Damette, qui se retrouvent seuls au comité central puisqu'une dizaine de dirigeants fédéraux, comme Ellen Constans, François Asensi (Seine-Saint-Denis) ou Alain Amicabile (Meurthe-et-Moselle) ne sont pas réélus.

En revanche, se crée dans les fédérations ayant pris des positions particulières une situation inédite. La Haute-Vienne, qui dispose d'un quotidien diffusé dans plusieurs départements limitrophes, apparaît comme une véritable place forte. En Seine-Saint-Denis trois fidèles de la direction sont promus au comité central, mais François Asensi demeure secrétaire général. La fédération du Doubs se verra mise en tutelle, tandis que le ralliement de Roland Favaro à la direction créera des tensions importantes au sein de la fédération de Meurthe-et-Moselle.

Beaucoup reste donc à faire pour la direction groupée autour de Georges Marchais à l'issue du congrès. Le critère d'élection au comité central a été la fidélité absolue à cette direction là. Les cadres accédant au CC n'y parviennent ni sur une ligne politique nouvelle pour laquelle ils auraient combattu, ni sur une reconnaissance particulière par les militants de leurs capacités propres. Le nouveau comité central est composé essentiellement de militants à l'estomac suffisamment solide pour digérer sans mot dire tous les zigzags passés, et pour admettre tous les inconvénients liés à une politique de repli du PCF. Cette méthode de composition de la direction ne lui confère pas le crédit nécessaire à la conquête d'une autorité perdue sur le parti et son secteur ouvrier notamment.

Trois grosses sections ouvrières ont mêlé leurs voix au débat en cours dans le congrès. La section des usines Michelin de Clermont-Ferrand se fit remarquer par son délégué, volant au secours de Pierre Juquin au nom de la démocratie. Il dénonça une tribune de congrès qui n'organisait le débat dans la salle qu'après le discours des contestataires, et les méthodes consistant à faire dire à Juquin ce qu'il n'avait pas dit. «Tout le monde n'a pas cinq heures pour s 'exprimer)), lâcha-t-il à l'endroit de Georges Marchais.

La section des usines PeugeotSochaux reprocha au parti de n'être pas sorti plus tôt du gouvernement. Quant au secrétaire de la section de Renault-Billancourt, il paya de sa place au comité central, au profit du dirigeant CGT de Billancourt, son flirt avec les rénovateurs.

Des fédérations entières, des cellules ouvrières ont donc traversé le congrès sans faire, à son terme, un quelconque serment d'allégeance à la direction. La mise en œuvre du nouveau rassemblement populaire majoritaire peut-il parvenir à colmater les brèches apparues lors du xxve congrès ? Faiblesses de la nouvelle ligne

L'hypothèse non avouée de la direction du PCF est celle du retour de la droite en 1986 . Pour redresser la parti, la direction se met en position d'attente. Le·PS, désormais seul au gouvernement, usera rapidement son crédit électoral. Le retour de la droite redistribuera les cartes d'une nouvelle situation politique, le PCF aura eu le temps de faire oublier son passage au gouvernement en faisant porter toute la responsabilité du désastre de la gauche au seul PS. Il aurait ainsi les coudées franches pour entamer un nouveau cycle politique où les compteurs seraient remis à zéro. C'est ce calcul que visait Pierre Juquin dans son intervention au congrès quand il rappelait que « l'histoire ne repasse pas les plats deux fois )). Beaucoup plus à l'aise dans l'opposition, le PCF s'extrait de la situation politique pour attendre ces changements dans lesquels il n'entend intervenir que par le discours et le commentaire.

Le repli qu'il vient d'officialiser lors de son congrès consiste à enlever toute perspective de débouché politique, par les urnes ou par la grève générale. Le mouvement intitulé « nouveau rassemblement populaire majoritaire » ne vaut que par le but de le construire. Rien n'est indiqué quant à son objectif final.

L'horizon est donc celui d'une vis sans fin. Appliquée à la crise du capitalisme, cette vision risque d'être bien peu convaincante pour la base ouvrière du parti. Le nouveau rassemblement populaire majoritaire est sous-tendu par une vision mystificatrice de la crise du mode de production. A la fois crise de surproduction et de suraccumulation de capital, elle n'est prise que sous l'angle des effets de cette crise de suraccumulation, à savoir l'accroissement de la spéculation due à la masse de capitaux non investis dans la production. Le capitalisme n'est critiqué qu'à la marge, sous l'angle de l'anarchie de la production, des gaspillages qui en résultent. Cette thèse a pour fonction de couvrir l'idée que la rupture globale avec ce mode de production n'est pas nécessaire, qu'il convient de rationnaliser les structures et le processus de production pour sortir de la crise. Le PCF à cet égard prétend se passer d'une démonstration décisive au crédit de ses propositions. En quoi un investissement massif des capitaux détournés pour la spéculation et l'appropriation individuelle Oes grandes fortunes) vers les secteurs industriels français, en quoi une gestion tournée vers les échanges franco-français de produits fabriqués dans le pays, seraient-ils créateurs d'emplois ? Les patrons français, même encadrés par des comités de surveillance ayant accés au chapitre des investissements, seraient d'abord motivés par l'espérance de profit à court terme. Comme leurs congénères, ils tenteraient de rentabiliser au plus vite les capitaux investis par une exploitation renforcée, par l'achat au plus bas taux possible de la force de travail, par l'économie la plus massive possible d'emplois et par leur précarisa ti on.

Une perspective de relance de la production, qui fonde toute l'analyse du PCF, ne tient pas compte de la surproduction de marchandises, exprimée sous forme de surcapacités de production. Toute politique de ·relance de la croissance ne peut, dans le mode de production actuel, qu'être fondée sur une défaite sor:iale de la classe ouvrière. La relance américaine, notamment dans j'automobile, s'est faite au prix du cassage systématique des emplois stables et protégés, et par la réembauche des

Page 14

20 pages, 10 francs à la librairie La Brêche et auprès des :militant( e )s mêmes ouvriers sur la base d'emplois précaires, moins payés, qui concentrent pourtant plus de tâches à un poste de travail automatisé.

La thèse du PCF en matière de nouveaux critères de gestion relève d'un mythe, celui d'une issue à la crise faisant l'économie d'un affrontement central entre les classes. La classe capitaliste n'entend ni partager son pouvoir de décision avec les travailleurs ni esquiver la nécessité absolue de baisser ses coûts de production par la baisse du prix de la main-d'œuvre et par la précarité d'un emploi adapté aux carnets de commandes et aux espérances de profit. Le PCF va donc fourvoyer les travailleurs, à Renault comme à Creusot- Loire, dans la chimie comme dans l'électronique, vers des contrepropositions industrielles qui ne sauvegarderont pas les emplois et qui seront considérées avec ironie par un patronat gardien de l'unité de commandement dans l'entreprise.

Face aux effets de la crise sur l'emploi, le PCF se profile de biais, prêt, comme il le fit à Talbot et à Citroën, à accepter le sacrifice d'emplois au nom du sauvetage de l'entreprise. II se limitera, à l'instar d'un syndicat responsable, à intervenir pour amoindrir les effets sociaux les plus durs de la mutation industrielle.

Si le rassemblement anticrise, nom affectueux donné au NRPM, n'est qu'une chimère, le cadre d'alliance prévu pour le remplir ne vaut guère mieux. Vouloir mêler dans un même rassemblement petits et moyens patrons, ouvriers et cadres, petits commerçants et artisans, et sceller ce rassemblement par l'idée d'un intérêt national commun à défendre, c'est feindre de croire que les contradictions de classes ne s'aiguisent pas mais s'émoussent en période de crise. Le ralliement des couches périphériques à la classe ouvrière se fait au nom du plus fort, du plus décidé, du plus actif. II n'y a pas de juste milieu quand les petits patrons sont menacés de faillite et les ouvriers menacés de chômage. L'intérêt national, carrefour des intérêts de chacun et de tous à la fois, n'est qu'une vue de l'esprit.

En quoi un militant ouvrier, ayant fort mal supporté que son parti cautionne des mesures d'austérité au gouvernement, est- il aujourd'hui mieux armé pour lutter contre la crise ? Le PCF a tenté de faire croire qu'il rompait « à gauche du PS ». La confédération syndicale qu'il contrôle, la CGT, avait le rôle d'accréditer cette idée par le thème de la grève générale. Ce devait être bien grave, cette rupture... au point que Henri Krasucki envisage la grève générale ... Tel était le réflexe recherché par l'appareil. Ceux qui ont gobé trop vite la manœuvre en sont pour leur naïveté. Le PCF ne prépare pas un troisième tour social après les législatives et la présidentielle de mai 1981. Occupé à tenter de refermer ses

En vente

plaies internes, il organise un repli d'autant plus criminel qu'il n'est motivé que par des raisons d'autodéfense et de survie.

Face à la montée du chômage et des attaques anti-ouvrières, le dispositif du repli désarme, démobilise; les militants ouvriers du PCF. Lequel d'entre eux est capable d'exposer cette ligne devant une assemblée générale de travailleurs, et de montrer que ça marche, que c'est efficace contre les licenciements ?

La seule connotation gauche conférée au NRPM résulte de la division, de la polémique avec le PS. Attaquer la social-démocratie pour sa gestion loyale des affaires du capitalisme, c'est émailler le nouveau discours du PCF d'un vocabulaire dénonciatoire anticapitaliste. Dans le genre, il excelle. Les conséquences pratiques risquent d'être bien décevantes. Car la ligne de repli, qui suppose la division avec le PS et quelques succès acquis au nom de la nouvelle orientation, n'est pas assurée de réussir. Le PCF n'est-il pas tombé dans l'opinion ouvrière sous le seuil de crédiblité nécessaire à son redressement? Tout semble indiquer que les effets du débat qui vient de le traverser ne sont pas épuisés. Tout semble indiquer une résistance ouvrière interne à la ligne du NRPM. Et, au fond, le PCF peut-il espérer reconstruire son audience sur la base d'une défaite électorale et sociale dont il est d'ores et déjà tenu en partie pour responsable ?

Une erreur sur cette page ?