ARS et avril 1985 resteront probablement dans l'Histoire comme marquant la fin d'une ère politique qui aura dominé la vie politique française depuis treize ans, celle de l'union de la gauche. Car si un PCF affaibli avait en juin dernier rompu l'alliance gouvernementale, s'il s'est depuis évertué à récuser l'idée même de gauche, le PS, force politiquement et électoralement dominante dans le mouvement ouvrier, restait officiellement attaché à l'union. C'est cela qui a pris fin avec les élections cantonales de mars et les manœuvres politico-institutionnelles qui ont suivi.
Ces élections ont confirmé les tendances apparues lors des précédents scrutins : la gauche est nettement minoritaire dans le corps électoral et, fait aggravant, elle ne semble pas pouvoir compter en 1986 sur une réserve importante d'abstentionnistes.
Bénéficiant d'une légère remontée par rapport aux élections européennes, le PS demeure cependant fort loin de la barre des 30 %, niveau convoité qui le consacrerait comme force incontournable, axe obligé de toute coalition gouvernementale.
Dégagé de son alliance avec les socialistes, le PCF parvient pour l'instant à bloquer sa chute électorale. A cela sans doute se limitait l'ambition d'une direction communiste qui ne peut escompter une éventuelle remontée qu'à moyen et long terme, après 1986, sur la base d'une défaite et même d'un éclatement po~sible de son concurrent socialiste.
Pour majoritaire qu'elle soit en voix, la droite n'a pour l'heure résolu aucune des questions qui l'asaillent : celle de son leadership, et le problème posé par un Front national qui confirme en mars 1985 sa percée électorale dejuin 1984.
Prologue aux élections législatives de 1986 , les cantonales de 1985 ont fourni le sondage grandeur nature qu'attendait l'Elysée pour donner forme et contenu à une réforme électorale gardée en réserve comme arme suprême. Le choix de Mitterrand en faveur d'une proportionnelle départementale semble acquis au moment où nous bouclons de numéro, s'il n'est pas confirmé officiellement. Choix logique au demeurant puisque le mode de scrutin et de représentation choisi présenterait, pour l'Elysée, les avantages suivants : coincer la droite entre le PS et une forte représentation lepéniste, la diviser dans le choix de ses alliances pour gouverner. A van tage également de réduire le nombre de députés communistes, dont le niveau est désormais au-dessous de 20 % dans de très nombreux départements, et repousser le PCF aux marges du jeu politique, comme sous la IVe République.
Comme tous ceux qui ont précédé depuis 1981 , ce tournant a été pris indépendamment du PS, de ses instances dirigeantes et de ses militants. Mitterrand seul décide, à ce point sûr de la dépendance du PS qu'il laisse aller et même favorise une discussion contradictoire entre dirigeants socialistes. Cette discussion, qui aborde la question des alliances par le biais de la réforme électorale; apparaît d'autant plus vaine que chacun attend la décision élyséenne.
La manière monarchique de Mitterrand fut de suite appliquée aux parlementaires socialistes, invités un matin à débattre de la réforme électorale ... pour comprendre le soir que leur sort était déjà fixé : la fin de tout espoir de réélection pour beaucoup, puisque la proportionnelle départementale éliminera
d'emblée nombre de ces notables. Condamnée à se faire hara-kiri- puisque la décision de changer la loi électorale lui appartient ! - , la troupe parlementaire socialiste s'incline silencieusement. Il s'agit avant tout de permettre à Mitterrand de terminer son mandat présidentiel, non de sauver une majorité de gauche au Parlement.
Le choix des alliances est donc fait : dessiner en 1986 une nouvelle majorité centre-gauche, du type Front républicain de 1956 (qui, élu pour faire la paix en Algérie, se lança dans la guerre à outrance) et adapter la Constitution gaulliste en conséquence. Déjà ne manquent pas, dans la presse qui a l'oreille de l'Elysée, et notamment à Libéra tion, les dissertations sur la nature plus démocratique, car censée refléter mieux les clivages politiques réels dans l'opinion, d'un système électoral permettant de renouer les allliances d'antan entre socialistes et droite républicaine. Les plus acharnés des « modernistes » s'enivrent -qui l'eut cru ? - du vin aigri de la IVe République ...
Faut-il rappeler que la réforme concoctée à l'Elysée et mijotée dans les ordinateurs du ministère de l'Intérieur n'a rien à voir avec une proportionnelle nationale intégrale, seul mode de scrutin démocratique car reflétant au plus près l'opinion du corps électoral au moment du vote, et assurant une représentation de tous les courants, même minoritaires?
Le tournant pris par l'Elysée ne tombe certes pas du ciel. Il vient en conséquence de la politique menée depuis bientôt quatre ans par la gauche au pouvoir, et particulièrement du cours vers l'austérité engagé sous la houlette de Delors en 1982 et aggravé depuis 1983. Il parachève l'œuvre de Mitterrand dont l'ambition a toujours été de recréer les conditions d'une domination stable de la bourgeoisie française en donnant du jeu aux institutions de la ye République.
Ces grandes manœuvres politiciennes se développent au-dessus de la tête du« peuple de gauche », qui n'a jamais été roi que dans les discours électoraux ou de congrès. Désorientés et souvent écœurés, les travailleurs victimes d'une politique d'austérité qui ne peut qu'amplifier le chômage ; les enseignants et les laïques roulés comme on peut difficilement l'être; le monde du travail qui a vu le discours gouvernemental reprendre si rapidement celui des gouvernements de droite honnis ; la jeunesse à qui l'on offre généreusement des TUC ... et un service militaire volontaire allongé en guise des six mois promis naguère ...
La classe ouvrière a été trahie par ses représentants, dans lesquels elle avait mis sa confiance. Aujourd'hui sur la défensive, elle ne répond pas aux attaques subies par de grandes luttes, mais montre à chaque instant qu'elle reste déterminée à défendre ses acquis. Les états-majors syndicaux férus de« flexibilité» en ont fait les frais.
A tous ceux qui n'oublient ni les espoirs qui fondèrent leur engagement, ni les trahisons grandes et petites, ni les conditions d'existence toujours plus dures et souvent plus précaires des travailleurs; à tous ceux qui ne désespèrent pas des luttes pour l'emploi, le pouvoir d'achat, l'environnement, contre le racisme à tous ceux pour qui le mot socialisme a toujours un sens, à ceux-là de fixer maintenant leur propre cap.
C'est celui du regroupement des forces anticapitalistes, pour une alternative. Cette force peut et doit se regrouper, jour après jour, dans les entreprises et les localités, à travers les luttes, les débats, les échanges entre militants d'origine diverses, entre mouvements et organisations qui ont gardé leur indépendance par rapport au gouvernement de gauche. Regrouper pour donner une expression politique aux aspirations sociales trahies, pour dégager les voies et moyens d'une autre politique - anticapitaliste-, tel est l'objectif.
Le temps est compté pour mettre en œuvre ce rassemblement, mais l'objectif n'en paraît pas moins nécessaire. L'union de la gauche a mené les travailleurs sur la voie d'un désastre social et politique, sanctionné par la menace d'un retour de la droite et le développement de l'extrême droite. S'il doit sortir quelque chose de positif de cette expérience, c'est ce regroupement de ceux et celles dont l'activité est tournée vers la défense des revendications et le développement des luttes, qui cherchent une autre voie, une autre politique, réellement socialiste. Si ce regroupement s'opère dans l'année qui vient, et s'il sait combattre en 1986 à la fois contre la droite et pour une alternative de gauche, il pesera lourd quand l'heure des bilans et des réorientations aura sonné pour toutes les forces du mouvement ouvrier.