La 4e Internationale a réuni son XIIe Congrès JDondial
Entretien avec Daniel Bensaïd
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OUS avons demandé à notre camarade Daniel Bensaïd de présenter et de commenter pour les lecteurs de « Critique communiste» les débats et les conclusions essentiels du XIIe Congrès mondial de la
IVe Internationale. Ce congrès s'est tenu au mois de janvier dernier, et a rassemblé deux cents délégués, délégués fraternels, observateurs et invités. (( Inprecor », revue du secrétariat unifié de la IVe Internationale, et (( Rouge >> ont de leur côté informé de l'ordre du jour du congrès et des déclarations qui y furent adoptées. Nous renvoyons donc nos lecteurs à ces deux publications, et à l'édition ultérieure des résolutions adoptées.
• Un congrès mondial a d'abord pour objectif de déterminer les grandes caractéristiques de la situation internationale, présente et à venir. Or celle-ci est aujourd'hui dominée, dans toutes les parties du monde, par la crise.
La résolution mondiale adoptée au congrès caractérise la crise, dans ses mécanismes profonds, comme la plus grave qu'ait connu le capitalisme à l'échelle internationale. C'est important pour mesurer et mettre en perspective la situation dans les pays capitalistes développés, pour combattre l'idée qu'il puisse y avoir une issue à la crise par une nouvelle vague d'innovations technologiques ou sur la seule base de défaites limitées de la classe ouvrière. Quels que soient les délais, les rythmes ou les difficultés, cette crise va aller en s'approfondissant.
La crise propre aux pays de l'Est ne découle pas mécaniquement de celle de l'impérialisme, même si elle peut être indirectement nourrie par certains de ses effets. Des signes d'épuisement des mécanismes mis en place avec la fondation de ces Etats se manifestent, aux conséquences politiques tout à fait considérables. Rien n'est encore joué • Au moment où les effets de cette crise commencent à peser, on n'assiste pas, dans nos pays ouest-européens, à , une contestation plus ou moins généralisée d'un système capitaliste manifestement en faillite. Le climat dans la classe ouvrière n'est pas à la confiance en elle-même. La situa tion sociale française est éloquente à cet égard. Dans le même temps, la révolution sandiniste victorieuse au Nicaragua paraît bien isolée, menacée par un impérialisme nord-américain qui a repris du poil de la bête.
Il faut partir de l'inflexion qui s'est produite en 1979 entre la fin du mandat de Carter et l'arrivée de Reagan à la Maison-Blanche. Cette année est d'ailleurs celle du triomphe des révolutionnaires nicaraguayens. Dès les premiers actes de la présidence de Reagan, nous avons parlé de contre-offensive impérialiste. Elle s'est effectivement développée sur le plan politique général, sur le plan militaire avec la remilitarisation et sur le plan social par les offensives d'austérité dans les différents pays capitalistes. Mais il convient d'en mesurer les .résultats par rapport au projet de l'impérialisme. Ce dernier vise à retourner la situation internationale telle qu'elle se dessinait à la fm des années soixante-dix, marquées par la paralysie des Etats-Unis après leur défaite au Vietnam.
Tu évoques l'effet dévastateur de la crise sur le mouvement ouvrier eu-
début 1984 au même niveau qu'en • considérable en France. On pouvait trade-unions et une division réelle au' ouvrières en Espagne, la moyenne ropéen. Il faudrait aussi inclure le Japon. Dans ces pays, le prolétariat a connu des échecs, des défaites, bien qu'encore limitées : à la Fiat en 1981, ou l'issue toute récente de l'épreuve de force entre Thatcher et les mineurs britanniques. Il faut voir maintenant ce que cette défaite va impliquer pour la résistance sociale du mouvement ouvrier, tant il est clair que l'objectif du gouvernement conservateur est de l'affaiblir structurellement, y compris institutionnellement.
Mais pour le moment, cette contre-offensive impérialiste s'est heurtée à une résistance ouvrière qui est loin d'avoir épuisé ses capacités. Si .}'on considère la seule année 1984, on a connu en Europe la lutte des conseils d'usine en Italie pour la défense de l'échelle mobile, la grève sans précédent dans l'Histoire des mineurs britanniques, la remise en mouvement du syndicalisme allemand avec la campagne des 3 5 heures, les grèves générales des travailleurs de la fonction publique en Belgique et en Hollande, les luttes régionales aux Asturies ou dans la région de Sagunto en Espagne. Dans ce dernier pays, le niveau des luttes sociales se situait 1976, au lendemain de la mort de Franco. Des grandes luttes de résistance, donc, il y en a eu. Elles se sont terminées souvent par des compromis, sans victoire décisive dans un sens ou dans l'autre.
L'idée développée dans la discussion préparatoire et au congrès même est celle d'un bras de fer dans lequel, pour le moment, la situation est largement d'impasse, aucune des forces n; étant en condition de l'emporter de façon décisive. Cela non en raison de la force intrinsèque des protagonistes, mais des faiblesses de chacun d'entre eux. La crise de direction du mouvement ouvrier empêche de remporter des victoires, encore qu'il faille affiner cette affirmation à la lumière de la grève des mineurs britanniques : ce n'est pas le manque de détermination de la direction des mineurs qui explique la défaite, mais l'attitude des sein de la classe ouvrière, qui existait aussi dans certains bassins miniers. Les mécanismes de solidarité dans le mouvement ouvrier n'ont pas joué de façon à emporter la résistance des directions syndicales traîtres.
Il y a parallèlement crise de direction du côté bourgeois : Thatcher vient de remporter une victoire sociale, mais elle peut encaisser demain une défaite électorale et politique. L'instabilité des systèmes politiques est générale. Que la gauche réformiste ou les partis bourgeois se portent aux commandes de la gestion de l'austérité, ils en payent très vite le prix sur le plan électoral.
Du point de vue du dénouement des grands rapports de forces, nous disons que l'affaire n'est pas jouée. Il faut mettre en regard les points marqués .par la bourgeoisie avec ce qui est nécessaire pour, sinon sortir de la crise, lui donner du moins un répit sérieux et le temps de se restructurer sur le plan économique. Quand les porte-parole patronaux annoncent qu'il faut réduire le pouvoir d'achat des salaires de 15 % , on est loin du compte. Comme on en est loin en matière de démantèlement des conquêtes sociales, notamment des systèmes de sécurité sociale, des systèmes d ' indemnisation du chômage dans les différents pays. Ces épreuves-là n'ont pas été tranchées.
Ce qui est réel néanmoins, c'est une érosion des forces syndicales du mouvement ouvrier, essentiellement dans l'Europe du Sud, car ce phénomène est très limité ou inexistant au Nord. Le recul de la syndicalisation est spectaculaire en Espagne et escompter, en réponse aux attaques subies, des phénomènes de réorganisation plus profonds et plus rapides du mouvement ouvrier. Une des raisons de la lenteur de ces phénomènes, qui se produisent (dans une certaine mesure) au niveau syndical mais peu encore au plan politique, c'est la faible incorporation de la jeunesse dans les grands centres de production. Ce fait est statistiquement établi en France et en Espagne. A contrario, un des éléments de combativité important de la grève des mineurs britanniques a été le rôle des jeunes. Avec le gonflement du chômage des jeunes, le renouvellement est faible, ou bien il s'effectue sous la forme d'emplois précaires et temporaires. Certains signes expriment spectaculairement cette exclusion des jeunes. Ainsi, au dernier congrès des Commissions d'âge des délégués se situait entre trente-sept et trente-huit ans, ce qui est énorme. Le plus jeune délégué avait vingt-neuf ans ! La génération qui constitue le centre de gravité de la résistance dans les luttes ouvrières a connu la fin du franquisme, Mai 68 en France, 1969 en Italie.. Depuis 19 7 6, il y a des classes d'âge sinon manquantes, du moins réduites. Cela pèse de façon importante. C'est là un premier aspect : un affaiblissement plus du mouvement ouvrier que de la classe ouvrière.
Deuxième élément: l'ampleur du chômage ne provoque pas les réactions d'autodéfense et de solidarité que l'on a connues, sans les mythifier, dans les années trente. Les mécanismes de gestion du chômage font que, pour le moment, c'est encore une confiance et une demande envers les institutions qui dominent, et non une prise en charge de ces problèmes par le mouvement ouvrier. Cela tant que la bourgeoisie peut financer ces systèmes. Nous sommes dans cette situation intermédiaire.
Si la classe ouvrière est sur la défensive, se développent en revanche des mouvements de masse qu'il faut estimer à leur juste mesure. C'est à tort que certains parlent de dépolitisation de la jeunesse: l'activité politique et la mobilisation de la jeunesse sont aujourd'hui plus fortes, plus étendues que dans les années soixante, lors de l'essor des mouvements de solidarité avec le Vietnam. Les grandes mobilisations de la jeunesse en Europe aujourd'hui, contre le danger de guerre, contre les missiles, les marches contre le chômage en Belgique constituent des phénomènes massifs. Même en France, où ces dernières mobilisations sont plus faibles, les manifestations antiracistes touchent infiniment plus de jeunes que les mouvements anti-impérialistes d'il y a vingt ans. Cependant, et c'est une différence importante avec cette période de référence, il ne se produit pas une politisation correspondant au niveau de mobilisation. La défiance à l'égard des organisations politiques est générale et un doute profond pèse sur les perspectives. Ce facteur de blocage ne doit pas conduire ·à méconnaître la mobilisation et la disponibilité à la lutte qui existent dans la jeunesse. Un processus désynchronisé
La troisième limite rencontrée par la contre-offensive impérialiste, c'est évidemment l'Amérique centrale. La volonté d'intervention US existe, les menaces sont réelles, mais il y a pour ·le moment un décalage encore important entre le discours de Reagan et les actes. Le discours de restauration de la puissance impérialiste a marqué des points dans l'opinion essentiellement sur le feu vert donné au réarmement. Mais en ce qui concerne les interventions dans le monde, l'effet
de frein joué par le traumatisme viet- les secteurs liés à l'église de base, à la une exception, que la révolution est namien continue à opérer. L'in- théologie de la libération sont parti- possible, aujourd'hui même, dans le tervention directe de l'impérialisme culièrement sensibles à la Pologne, et contexte de la crise.
au Moyen-Orient ou au Salvador pas seulement à cause de la question révolution aujourd'hui en cours dans les plus lucides, la Pologne prouve le monde, qui pose le problème non que « ça n'est pas possible », qu'il ne seulement d'une lutte de libération faut pas défier l'URSS à sa fontière et mais du socialisme, de l'instauration que Jaruzelsky est le moindre mal.
d'un nouvel Etat ouvrier, et cela à la On entend ce discours dans des frontière des Etats-Unis- était au courants qu'on peut considérer reste un problème. C'est pourquoi la défense du Nicaragua - la seule centre de notre congrès. • Traditionnellement, dans notre mouvement, nous raisonnons en termes de dialectique, d'interaction entre ce que nous appelons les trois secteurs de la révolution mondiale : la révolution dan,s les pays capitalistes avancés, dans les pays dépendants et semi-coloniaux, dans les sociétés postcapitalistes bureaucratiques de l'Est. Comment cette dialectique opère-t-elle aujourd'hui ?
On peut décrire à peu près les effets de la crise, qui traversent tous les secteurs de la révolution mondiale. Mais, et c'est une des caractéristiques de la situation présente, il n'y a pas d'unité immédiate de la révolution mondiale. Tel est le problème. Nous gardons une vision d'ensemble, il y a une unité sur le long terme, mais l'action réciproque d'un secteur sur l'autre n'est pas immédiate.
La convergence apparue en 1968, quand on alignait symboliquement le Vietnam, la Tchécoslovaquie, Mai 68, avec l'impression que les trois secteurs de la révolution mondiale se mettaient en marche du même pas, n'opère plus. Il ne faut pas croire que cette convergence était une illusion d'optique, un raccourci subjectif conçu de Rome ou Paris. C'était une époque où, par exemple, les organisations révolutionnaires latino-américaines se référaient à l'Europe et croyaient à la possibilité d'une révolution dans le vieux continent ; elles voyaient dans les organisations révolutionnaires européennes des organisations sœurs, confrontées à des problèmes analogues. Aujourd'hui, l'idée très largement dominante dans ces courants est que l'Europe est un grand arrière pour la solidarité. C'est utile et sympathique de rèster révolutionnaire en Europe occidentale, mais le problème n'est pas à l'ordre du jour.
L'affaire de la Pologne a joué d'une façon double parmi les révolutionnaires latina-américains. Pour un secteur important, c'est la révélation des fragilités, de la crise possible des Etats bureaucratiques. Au Brésil, ou même au Nicaragua, religieuse. Mais pour .d'autres secteurs révolutionnaires, même parmi comme révolutionnaires, qui croient voir là un réalisme politique.
Il y a donc une désynchronisation entre les différents secteurs de la révolution mondiale. Parmi les révolutionnaires des pays dépendants, on considère que les effets de la crise dans les pays européens ou capitalistes développés, c'est encore quelque chose de dérisoire. Il y a le chômage, mais il y a encore la protection sociale. On ne connaît pas les phénomènes d'effondrement, de dislocation sociale qui bouleversent les pays dépendants. L'unité de la dynamique révolutionnaire est difficile à perçevoir, et cette situation nourrit la vision d'une lutte de classes internationale dominée par les rapports entre les blocs, entre les systèmes d'alliances entre Etats. L'effet de la révolution sandiniste • La révolution nicaraguayenne était au centre du congrès. Quelles tâches de solidarité ont été fixées autour de cette révolution ?
La question nicaraguayenne était effectivement centrale dans la préparation et dans le déroulement du congrès mondial. C'est la seule révolution socialiste en cours, qui joue sur les rapports de forces politiques mondiaux pour quatre raisons : 1. Elle est située directement dans la zone d'influence américaine. 2. Elle intervient en Amérique latine alors que la révolution cubaine n'a pas épuisé ses effets, n'a pas connu une contre-révolution bureaucratique et continue de servir de référence sur le continent. 3. Elle représente déjà un problème de politique intérieure aux Etats-Unis, compte tenu du pourcentage de la population américaine qui est aujourd'hui de langue espagnole. 4. C'est un détonateur par ·rapport à une situation continentale en Amérique centrale et du sud qui est deveue explosive.
Pour toute l'Amérique latine, le Nicaragua affirme que Cuba n'est pas
La solidarité avec l'Amérique centrale est donc pour nous un devoir prolongé, afin de peser sur les rapports de forces internationaux ; c'est également important pour les nouvelles générations en Europe, très actives contre l'arme atomique, le racisme, la faim, qui sont animées d'un sentiment de solidarité humanitaire, mais souvent aussi d'impuissance. La solidarité avec le Nicaragua est une des seules activités en positif pour une solution révolutionnaire. • On a du mal à apprécier, en Europe, l'impact de la révolution nicaraguayenne sur l'ensemble de l'Amérique latine. Cette révolution mobilise-t-elle les espoirs sur tout le continent? Contribue-t-elle à renouveler les conceptions stratégiques et politiques dans l'avant-garde de ces pays?
Après le traumatisme de l'échec des mouvements armés au début des années soixante-dix, le Nicaragua appporte la preuve de la possibilité d'une victoire militaire. Cela ne veut pas dire qu'il faille copier un modèle nicaraguayen. Les organisations latino-amencaines sont aujourd'hui beaucoup plus prudentes, conscientes qu'il s'est produit au Nicaragua une combinaison de luttes, auto-organisation de masse, comités de défense civique, guérilla, formes insurrectionnelles. C'est un cas riche à étÙdier, tout en gardant prudemment en tête ses particularités.
Cette révolution relance le débat sur la question stratégique, comment lutter pour le pouvoir, y compris sur le plan politico-militaire. Elle invite aussi à la réflexion sur le problème de la tactique d'alliances dans le cadre de la lutte révolutionnaire. Le cas du
Nicaragua est assez particulier puisque la révolution a pris la forme d'une lutte antidictatoriale, en même temps qu'elle est le parachèvement d'une nation qui n'avait jamais vraiment existé de façon indépendante par rapport à l'impérialisme. Signaler cette spécificité est nécessaire, sans occulter un problème plus général qui surgit aujourd'hui dans toute l'Amérique latine : les coûts de la crise sont tels qu'ils ont un effet de désagrégation sur certains secteurs de la bourgeoisie elle-même. On ne peut imaginer, dans des pays comme le
Mexique, l'Argentine ou le Brésil, que l'effet de la crise agisse de telle façon qu'elle donne naissance du jour au lendemain à des courants proléta-
riens majoritaires de masse. On va assister à des effets de réorganisation, de reclassement beaucoup plus différenciés, intermédiaires et complexes.
Nous ne pensons pas que la structure de ces bourgeoisies, dans les pays les plus industrialisés comme le Brésil ou l'Argentine, soit telle que puisse surgir une nouvelle vague de populisme bourgeois nationaliste, comme le fut le péronisme. En dernière analyse, ces bourgeoisies, si elles ruent dans les brancards, renégocient leur dette et sont étroitement dépendantes. Mais il existe dans ces pays des secteurs de la petite bourgeoisie qui vont rompre avec le populisme sans nécessairement passer sur des positions de classe claires et définies du jour au lendemain. Comment traiter ce problème-là? La réponse en termes de front unique ouvrier n'est pas suffisante. Au Brésil, le front unique ouvrier, c'est le PT qui qui fit J % des voix en moyenne aux élections de 1982, plus le PC et le PC pro-albanais qui sont des groupes très limités. Il faut une réponse sur les secteurs populaires qui aille au-delà, et qui exprime politiquement l'unité d'action possible autour des revendications sociales, démocratiques et anti-impérialistes.
Troisième élément de réflexion très important, c'est que parmi l'avant-garde, ou du moins dans ses parties significatives, la forme de transition au Nicaragua depuis le renversement de Somoza est prise très au seneux. Elle n'est pas perçue seulement comme une façon de manœuvrer et de gagner du temps face à l'impérialisme. Je pense essentiellement à la démocratie, au pluralisme et aux élections. Le fait de vivre depuis cinq ans dans ce cadre pluraliste au Nicaragua devient un apprentissage de la politique, pris en compte en ce qu'il permet de résoudre des conflits, en ce qu'il permet de discussion, en ce qu'il est adéquat y compris au rythme de transformation sociale.
Bien que le phénomène soit encore limité, une combinaison étonnante s'est produite entre le traumatisme de dix ou douze années de dictature, avec des dizaines de milliers de disparus et de torturés, selon les cas, dans de nombreux pays du continent, et l'irruption de la révoluti on nicaraguayenne. Ce traumatisme, nous sommes obligés de l'imaginer. Ces formes extrêmes de répression n'ont pas été la conséquence d'une occupation étrangère comme en Europe, mais il s'a~it d'un phénomène produit par la société elle-même. Il en a résulté une sensibilité démocratique qui est probablement durable. C'est un souci très profond, enraciné. Vient là-dessus l'expérience du 'Nicaragua qui semble donner à la fois une réponse à la libération en préservant ces termes démocratiques. L'impact est énorme. S'ajoute à cela dans beaucoup de ces pays le rôle de l'Eglise et la référence, même indirecte, même dans des secteurs plus limités, à la Pologne.
Tout cela contribue à modifier les comportements et la pensée dans l'avant-garde. Les organisations révolutionnaires des années soixante-dix étaient souvent des mouvements militarisés, avec la discipline et l'absence de débat que cela suppose. On a maintenant l' i mpress ion que beaucoup de ces organisations pensent que pour résoudre le problème du pouvoir, il faudra l'unité des différentes composantes, avec leurs traditions différentes ; qu'il faut savoir cohabiter ou vivre avec ces différences-là. Cette idée de pluralisrp.e qui existe sur le plan social, politique, institutionnel agit aussi dans la conception de la construction des organisations et de leur vie interne. Je ne dis pas que c'est acquis, loin de là, mais ce souci est nouveau. Questions posées par la révolution polonaise • A propos du Nicaragua, tu viens d'évoquer la Pologne. L e congrès a rediscuté la portée et les enseignements de cette révolution antibureaucratique, provisoirement vaincue.
Sur la Pologne, il y a eu un débat à deux niveaux. Le premier porte sur une position, très minoritaire, qui tend à réduire la lutte contre la bureaucratie à un réforme des institutions de l'Etat polonais dans le sens de leur démocratisation. Il ne s'agirait pas de renverser ces institutions, dans la mesure où elles font partie du dispositif de défense de l'Etat ouvrier face à l'impérialisme. Au contraire, pour nous, l'intérêt de l'expérience de la révolution polonaise a été de montrer ou de confirmer la nécessité de détruire des éléments-clés de cet appareil d'Etat, ses piliers répressifs, qui jouent un rôle d'oppression de la classe ouvrière de ces pays. Cette première discussion, très simplifiée ici, a d'autres implications
tituent un élément de contradiction. cipalement, un rôle de référence sur la compréhension des tâches dans un pays comme la Pologne.
L'autre discussion, loin d'être épuisée, est plus une réflexion en termes stratégiques : d'un cadre commun sur les perspectives de la révolution polonaise - qui prend la révolution politique comme une révolution à part entière, pas comme une pseudo-révolution-, il y a un débat stratégique sur l'appréciation de ce· qu'a été le développement réel et surtout le niveau atteint par le mouvement en 1980-1981 : quel degré effectif d'auto-organisation, dans quelle mesure ce processus, rapide d'auto-organisation massive exprimée dans Solidarnosc, dans les conseils d'autogestion, dans les usines, parvenait à poser consciemment - pas objectivement mais consciemment- le problème de la lutte pour le pouvoir ? Dans quelle mesure ce problème était assumé, sinon par l'entièreté du mouvement, du moins par un réseau important de cadres?
Lié à cela, un second problème : quels étaient le poids réel et les racines, dans la classe ouvrière, de certaines institutions comme le POUP. Ce dernier a perdu beaucoup de ses membres. Nombreux parmi eux se sont affùiés à Solidarnosc, c'est vrai. Mais peut-on penser que ce parti peut s'effondrer -parce qu'il est construit de façon artificielle grâce aux prébendes de l'appareil d'Etatou a-t-il des racines historiques qui font qu'une politique visant à la différenciation de ce parti est une tâche à part entière, et sur le long terme ?
La société de ces pays n'est pas inorganisée, avec un simple bouchon bureaucratique par dessus. Elle est pénétrée par le parti, l'Eglise, les institutions qui agissent comme autant de relais en son sein. Comment agir par rapport à ces données? Une montée antibureaucratique massive, spontanée peut-elle poser directement le problème d'une alternative de pouvoir ? La force du mouvement de masse dans ces pays va peut-être beaucoup plus vite que dans les pays capitalistes, la prise de conscience y est plus accélérée, mais ne résolvent pas spontanément, comme au passage, le problème d'une véritable stratégie politique. Celle-ci ne se réduit pas à la grève générale et à la lutte pour le pouvoir. Elle implique aussi autre chose·: plus on pense qu'une stratégie politique est nécessaire et plus se pose la question d'un parti révolutionnaire. Dans les pays de l'Est, il y a évidemment méfiance par rapport à la notion de parti, identifiée au parti au pouvoir et, cor3D rélativement, espoi r que le mouvement de masse résout tous les problèmes dans un bref délai. Si l'on admet au contraire qu'il y a des problèmes politiques et stratégiques à résoudre, la question de l'organisation d'avant-garde, de la création d'un courant militant sur une base politique définie est posée.
Autre problème discuté : comment répondre stratégiquement à l'argument de la menace des chars soviétiques ? On peut toujours critiquer pour leur modération les arguments du KOR au sein de Solidarnosc, mais la raison de la thèse de « l'autolimitation » de la révolution était la recherche d'un équilibre possible, en tout cas une non-agression avec la bureaucratie soviétique. La réponse du KOR -le social et l'économique au mouvement ouvrier, le diplomatique et le militaire à la bureaucratie pour ne pas aller à l'affrontement direct avec l'URSS -était illusion.
La réponse alternative, nous l'avons défendue tout au long des événements polonais : plus le mouvement est audacieux et va loin dans la lutte pour le pouvoir, plus le coût d'une intervention soviétique s'élève. L'audace révolutionnaire est aussi un défi, ce qui vaut d'un côté pour l'impérialisme vaut aussi pour la bureaucratie sovié t ique. Cette réponse est un point de départ contre toute politique réformiste dans les pays de l'Est. Mais seulement un point de départ. Il faut répondre à cette autre question : quelle solidarité susciter et exercer dans les autres pays de l'Est et en URSS même, quel discours tenir en leur direction et quel dialogue établir avec quels éléments?
Si l'on raisonne dans ce cadre, il est évident que des fractures dans la bureaucratie elle-même sont importantes. La division du POUP, sa crise pendant l'été 1981 , comme celle du PC tchécoslovaque en 1968, conssusceptible d'agir en retour par rapport aux menaces d'intervention des chars du Pacte de Varsovie.
Le document adopté au congrès apporte une première réponse à ces questions. Nous sommes là sur un terrain stratégique, d'expériences de lutte, de leçons politiques à accumuler, d'orientations à débattre dans nos rangs comme avec les éléments oppositionnels à l'Est qui dialoguent avec nous. • Un peu à l'image d 'une situation mondiale que tu viens de décrire brièvement, les forces de notre Internationale n'ont pas connu de développements notables ces dernières années. Cinq ans après le précédent congrès mondial, comment se présente la réalité militante de la IVe Internationale dans les pays où elle dispose d 'organisations ?
Sauf des cas assez délimités, Mexique et Brésil dans une moindre mesure, il n'y a pas eu depuis le XI econgrès mondial d'expansion quantitative de l'Internationale, mais plutôt un maintien des effectifs globaux. Il y a eu des gains en termes de nouvelles sections, principalement au Brésil, en Uruguay, en Equateur, et une première section africaine reconnue comme telle au Sénégal.
Ce maintien ne peut cependant pas être perçu comme un statu quo. En Amérique latine, où nous avions été très affaiblis par la scission qui a suivi le XIe Congrès mondial, l'Internationale s'est reconstruite, consolidée ou développée dans la plupart ·des pays du sous-continent, l'Amérique centrale mise à part. En Europe, il y a eu maintien ou parfois recul, mais en même temps progression en termes d'implantation sociale, de racines sociales des organisations, de stabilité de leur fonctionnement, d'expérience politique accumulée, de formation de noyaux de direction. Cela est très important, quand on se souvient qu'après 1968 la continuité organisationnelle de nos sections, issues de l'expérience entriste, était précaire. Ce capital a été reconstitué depuis quinze ans. Il ·s'est consoijdé ces dernières années. Enfin, note dominante du congrès, une volonté très partagée s'est exprimée de faire de la politique autrement. • Voilà qui mérite pour le moins d'être explicité.
En effet. Il faut se souvenir que dans le passé l'Internationale a joué, .non exclusivement mais prinanalytique, de défense du programme dans les termes les plus généraux. C'était un résultat en partie inévitable de l'isolement et de la lutte à contrecourant, même si l'effort a été fait en permanence pour maintenir le lien avec la pratique et faire le maximum avec des forces limitées, comme en témoigne l'aide apportée par l'Internationale à la révolution algérienne. On défendait par exemple la révolution permanente contre la théorie stalinienne de la révolution par étapes, avec le sentiment que de là découlait très naturellement une réponSe aux situations politiques. Il
n'y avait pas de différence, pour beaucoup de sections, entre l'expression dans la propagande de leurs idées générales et l'activité politique traduite en initiatives, en tactiques, en opérations, en réponses à des problèmes politiques posés au jour le jour. Cette situation était particulièrement dangereuse parce que chaque réponse politique concrète à un problème donné tendait à apparaître comme une vérification directe ou une trahison du programme. Il n'y avait aucune flexibilité entre les deux. Ce mécanisme est sans doute derrière pas mal de scissions. La fonction de l'Internationale doit changer
Ce qui est nouveau, c'est l'idée qu'on cherche à répondre à des problèmes concrets. On peut par exemple discuter en termes généraux de la révolution permanente, de l'alliance entre la classe ouvrière et la paysannerie, déterminer si, autour des tâches démocratiques dans la lutte antidictatoriale, il peut y avoir des accords tactiques avec des secteurs bourgeois. Mais pour toutes les sections latino-américaines aujourd'hui, ces questions ne relèvent plus seulement d'un débat de principe ou de théorie générale, car chacune est devant un cas précis de figure à résoudre.
Faut-il être dans la Gauche unie au Pérou ? Comment lutter contre l'élargissement de cette coalition à l' APRA, qui est un authentique parti bourgeois, et comment mener la bataille électorale sur ce plan? Au Brésil, nos camarades ont participé à la création d'un parti ouvrier de masse, le PT, mais qui n'est ni majoritaire ni parti unique de la classe ouvrière. Comment s'adresser à d'autres secteurs et continuer à le construire ? Ce parti existe comme parti de classe indépendant, mais l'indépendance n'est pas un programme de classe à elle seule. Le PT avance-t-il dans la définition d'une stratégie ? Comment s'adresse-t-il à d'autres partis? Fallait-il en Uruguay intégrer le Frente amplio, front large qui comporte certes un parti bourgeois, mais qui a incarné la résistance unitaire à la dictature, qui a été l'expression politique de la réorganisation unitaire du mouvement syndical, qui a donné naissance à un millier de comités de base, de rue, etc. à Montevideo ? E! s'il falljlit être dans ce front, comment s'y battre ? Ce sont des problèmes que les sections veulent discuter maintenant.
Des organisations petites, dès lors qu'elles ont dépassé un certain seuil d'existence effectif et sont impliquées dans la crise du mouvement ouvrier, assument des responsabilités démesurées, bien au-delà de leurs forces quantitatives. Ainsi nos camarades boliviens, qui ont joué un rôle important dans la formation de la nouvelle majorité dégagée au congrès de la COB, la centrale syndicale. Désormais, nos camarades ne peuvent plus se contenter de mettre au défi le PC, comme ils pouvaient le faire quand ce parti dirigeait la COB, de lancer la grève générale ou d'organiser l'autodéfense des masses! C'est maintenant leur responsabilité de faire cela, en tout cas une responsabilité qu'ils partagent. D'où le besoin de réponses concrètes, profondemment ressenti au congrès mondial.
Du même coup, la fonction de l'Internationale doit changer. Ce que les camarades attendent, ce n'est pas qu'on leur donne l'orthodoxie programmatique face à une situation concrète. Certes, ce type de réponse reste important dans les polémiques avec d'autres courants. Mais ce dont nos camarades ont besoin, c'est d'un cadre de discussion dans lequel ils puissent traiter leurs problèmes d'orientation en d'autres termes que « censure » ou « excommunication ». En dehors de l'Internationale, les courants morénistes et lambertistes offrent une caricature de ce mécanisme.
Dans le cadre d'orientations programmatiques partagées, il y a place pour un dialogue politique qui n'est pas un jugement mais la tentative, de section à section ou de section à direction de l'Internationale, de traiter de problèmes politiques, d'utiliser l'expérience commune. Par delà des divergences politiques possibles existe la conviction qu'on essaie de résoudre les mêmes problèmes. On y apportera peut-être des réponses différentes, mais elles n'impliquent pas nécessairement des divergences de programme, des ruptures historiques, des capitulations des uns ou des autres.
C'était là un sentiment très fort, très présent au congrès. Celui-ci s'est déroulé sans rupture, bien qu'il eût à son ordre du jour des débats programmatiques fondamentaux, qui touchaient sous certains aspects aux bases de fondation de l'Internationale. C'était le quatrième auquel j'assistais et de loin le plus serein parce qu'il y avait cette majorité large sur
une certaine conception de l'Internationale et une volonté de la transformer dans un certain sens. • Fort bien. Restent néanmoins ces problèmes fondamentaux qui ont surgi dans l'Internationale sous l'effet des révolutions polonaise et nicaraguayenne. De plus, notre mouvement est absent, en tant que force présente et active, de la scène centra-américaine. Comment réagit-il à cette situation?
D'une certaine façon, la révolution nicaraguayenne nous pose un défi : voilà une révolution, qui est faite par d'autres que nous, et qu'au début nous avons mal comprise. Cette situation pouvait générer dans nos rangs deux réactions extrêmes. L'une consiste à rejeter une référence programmatique qui nous aurait empêché de reconnaître la révolution sandiniste et de nous y lier. Pour les camarades qui dans l'Internationale développent cette position, la théorie de la révolution permanente est une théorie sectaire qui nous éloigne des processus réels. Il faut donc s'en débarrasser. Ce qui demeure bon chez Trotsky, selon ces camarades, c'est le maintien des traditions de la In• Internationale, de ses quatre premiers congrès. Par contre, ce que Trotsky a ajouté dans les années vingt et trente nous handicape aujourd'hui.
Cette réaction pouvait engendrer un débat entre révision et orthodoxie, qui aurait été désastreux. Nous avons au contraire essayé de cerner, à travers l'étude concrète de la révolution nicaraguayenne, en quoi il y avait actualité ou pas - et actualisation nécessaire- de nos références programmatiques. Les sandinistes ont-ils conduit leur révolution à leur corps défendant, malgré leur politique d'alliances avec des secteurs bourgeois, malgré leur conception de la transition sur le plan économique ? Ou au contraire grâce à leur politique? Aujourd'hui, si l'on peut formuler des critiques sur certains aspects, nous reconnaissons que les sandinistes ont triomphé grâce à leur politique et non pas « malgré elle ».
Il faut l'étudier et déterminer en quoi cette politique nous remet en cause. Nous avons relu collectivement la Révolution permanente, éliminé certaines confusions : si les tâches démocratiques bourgeoises et socialistes de la révolution ne sont pas séparées dans le temps par une muraille de Chine, elles ne sont pas non plus totalement télescopées, le prolétariat peut avoir différents alliés à différents moments du processus révolutionnaire. Malheureusement, certains trotskystes donnent une version de la théorie de la révolution permanente dans les pays dépendants qui est celle que critiquaient les staliniéns, une version gauchiste : la lutte pour le pouvoir tout de suite et non comme l'aboutissement d'un processus révolutionnaire qui peut commencer par des luttes sur un plan démocratique, antidictatorial, national.
L'autre danger était de tomber dans un certain masochisme et une fausse humilité: d'autres que nous ont fait des révolutions, il faut se mettre à leur école. Non ! Bien sûr, nous avons toujours à apprendre des expériences, mais nous sommes un courant historique qui maintient en particulier cette bagatelle, une vision internationale de la révolution, et d'avoir dès l'origine présenté une alternative au stalinisme. Etre à la fois du côté de Solidarnosc en · Pologne et de la révolution au Salvador n'est malheureusement pas chose partagée aujourd'hui, même parmi les révolutionnaires.
De la même façon ce n'est pas à nous, qui défendons depuis des décennies une tradition programmatique, de battre en retraite au moment où d'autres, en Amérique latine, découvrent que les phases démocratique et socialiste de la révolution font partie d'un même processus ; au moment où le PC salvadorien rejette, sous la pression des événements, la vieille théorie menchévique et stalinienne des « deux révolutions », démocratique bourgeoise et socialiste, séparées dans le temps. Ce n'est pas à nous de battre en retraite à ce moment-là ! Il n'y a pas à se faire plus petit ou plus modeste au moment où l'Histoire nous rend justice.
Nous pouvons être -interlocuteurs à part entière de ce mouvement de réflexion, de réexamen, à condition d'être engagés dans l'action, d'être partie prenante du processus. Cette volonté est commune, avec une confiance certaine dans le rôle de l'Internationale si nous savons être clairs sur ce qui peut être fait et atteint aujourd'hui. • Etre un interlocuteur à part entière, partie prenante aux côtés d'autres forces révolutionnaires de ce qui se fait, d'accord. Mais quelle perspective de construction de l'Internationale se dégage du congrès ?
Une vieille idée a été balayée à ce congrès mondial : celle d'une Interna-
tionale pouvant se métamorphoser en Internationale de masse, brusquement, par une percée autour d'un événement-clé de la lutte de classes mondiale. La réorganisation de l'avant-garde sur le plan international sera beaucoup plus longue, complexe et inégale, selon les continents et selon les pays. li n'y aura pas ce saut brutal, cette métamorphose, du moins dans des délais prévisibles.
L'hypothèse d'une transformation brusque de l'Internationale pouvait être assez logique en 1938, quand notre mouvement fut fondée. Il y avait alors trois courants dans le mouvement ouvrier : les staliniens, les social-démocrates et une IVe Internationale qui représentait un héritage direct, proche encore de la Révolution russe. Vivace était aussi l'espoir qu'une section russe de masse pouvait ressurgir de la guerre, que les procès de Moscou et les déportations n'étaient pas suffisamment profonds pour avoir détruit la tradition révolutionnaire.
Le spectre des forces politiques dans le mouvement ouvrier international est aujourd'hui beaucoup plus ouvert. Il n'y a plus seulement les staliniens, les social-démocrates et nous. Il y a des positions intermédiaires qui disposent de nombreux points d'appui. La situation est donc beaucoup plus complexe. La question de création de nouveaux partis est partout présente en Amérique latine. Nous devons participer pleinement à ces processus tout en maintenant le cap sur la nécessité de l'Internationale et la défense de son programme. Cette ambition demande des méthodes de travail différentes. Aller au devant des difficultés
Si le congrès s'est déroulé de cette façon, c'est aussi parce que le processus avait été mis en branle avant, en particulier à travers la transformation de la presse de l'Internationale. Inprecor rend désormais largement compte de l'activité des sections. L'idée s'est imposée que plus on est amené à coopérer avec d'autres courants, plus on doit le faire avec la confiance sur nos propres positions, qu'il faut donc former et élargir une couche de cadres internationaux. C'est un paradoxe de constater que notre Internationale, qui détient le record de longévité par rapport aux autres, ait attendu près de cinquante ans pour se doter d'une école de cadres internationale. Cette école fonctionne maintenant depuis trois ans. Les réunions régionales de bureaux politiques (européens, latino-américains, et bientôt dans d'autres parties du monde) ont créé un mécanisme où les gens discutent politique entre eux, disposent d'un cadre d'échange autour de problèmes similaires à résoudre.
Quand on évoque la centralisation de l'Internationale, on pense spontanément à l'application des décisions d'un comité central. En matière internationale, les choses sont beaucoup plus complexes. Il peut y avoir centralisation sous forme de décision : on vote une résolution sur un problème mondial important, et on l'applique. Mais il y a d'autres formes de centralisation, et le dialogue politique en est une. Ces mécanismes mis en place, la dynamique enclenchée, le congrès a manifesté la volonté de persévérer dans ce sens. • Dans cette optique nouvelle, quel rôle est appelée à jouer la direction de l'Internationale, et quels rapports entend-elle nouer avec les sections ?
La méthode dont je viens de parler se révèle nécessaire et utile, pas seulement pour traiter des propositions de révision programmatique. Mais partons de celles-ci : elles expriment au sein de l'Internationale des tendances centrifuges qui existent en dehors de nous ; parce que la révolution nicaraguayenne existe, parce que cette fameuse unité de la révolution mondiale, si elle est tendancielle, n'est pas immédiatement perceptible, spontanément évidente. A partir du moment où les sollicitations sont réelles, on ne peut pas répondre à ces pressions uniquement par une réaffirmation de principe. Ce serait mortel. On aurait un face à face entre des sections ayant des problèmes de plus en plus concrets et une Internationale qui servirait essentiellement à les mettre en garde contre des écarts de conduite ou des déviations programmatiques potentielles. Une espèce de feu rouge permanent!
Les tendances centrifuges ne peuvent être limitées dans l'Internationale qu'en allant au devant des difficultés, pas en s'en protégeant abstraitement. Nous ne disposons pas d'une direction internationale assise sur l'expérience d'une révolution, dotée d'une autorité majeure conquise dans le feu de la lutte . . Cela implique de trouver des mécanismes de direction capables d'établir le dialogue politique en concentrant ce qu'il y a de mieux comme expérience ac-
cumulée de l'Internationale, pour aider à répondre aux problèmes tels qu'ils se posent. Le résultat ne peut être qu'un enrichissement de la vision et du patrimoine de l'Internationale.
A discuter de cette façon, l'Internationale devient intéressante et utile pour des courants qui n'ont pas nécessairement l'intention de s'y affilier rapidement. Certaines organisations dans des pays d'Asie ou d'Amérique latine demandent à participer aux écoles de l'Internationale parce qu'elles y trouvent un éclairage historique qui leur manque souvent.
En Asie, par exemple, les conflits
Chine-Vietnam-Cambodge obligent à repenser toute l' H istoire du mouvement ouvrier dans la région.
Ces organisations y trouvent aussi des éléments comparatifs d'expériences politiques, à condition de les traiter comme telles, et non de les dis-
-------------------------------------, 1 soudre dans des généralités programmatiques, importantes, mais qui ne résolvent pas par elles-mêmes les problèmes.
Evidemment, ce changement et cette volonté créent en même temps une attente. Il faut que cette volonté rencontre une réponse aux expectatives. D'où le défi qui est posé par le congrès, la capacité à prolonger, en prenant le temps nécessaire, cette transformation en cours dans le fonctionnement, l'approche des problèmes politiques, des relations entre sections.
Dans cette logique, il faudra repenser la conception des congrès mondiaux futurs. Le xne Congrès
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0 z mondial était typiquement en transition. Il a discuté à 80 % de a:
UJ problèmes prog r ammatiques
Il.
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LLO lleurs un problème en soi : comment un congrès mondial peut-il discuter concrètement de la ligne en Bolivie ?
Ou bien c'est de l'information pour
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Q des gens qui apprennent, ou bien le
<t risque existe de trancher sur des
1questions qu'on ne connaît que superficiellement. Il doit être possible
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de discuter et d'adopter de grandes w z résolutions sur des points-clés, des questions partagées par tous - par
0 exemple aujourd'hui la militarisation al
<t ou le Nicaragua- et de réserver une longue partie du congrès à des travaux en commissions. C'était d'ailleurs grosso modo ainsi que fonctionnait la me Internationale lors de ses premiers congrès.
Quant au rôle proprement dit des
-----organes de direction de l'Internationale, il doit rester de définir une position de tout notre mouvement face aux grands événements de la lutte de classes, mais aussi de dialogue avec les sections sur leurs problèmes d'orientation, de préparer les réunions régionales, d'éditer la presse internationale et de lui donner une orientation, d'adapter le système de formation internationale aux besoins des sections, de coordonner et centraliser ce qui est centralisable dans les expériences de construction ... C'est à la fois modeste et ambitieux. Ce n'est possible qu'en s'appuyant sans cesse davantage sur les directions des sections elles-mêmes, en internationalisant leur pratique, en élargissant à partir de tâches concrètes le réseau de cadres impliqués non seulement dans les débats mais dans l'activité de l'Internationale, en faisant en sorte que les organes de direction puissent exprimer l'expérience vivante des sections et de leurs cadres. Il faut tendre à une véritable synthèse et non entériner une division des tâches, à terme fatale, entre la politique quotidienne relevant des seules sections et les directions internationales se consacrant aux questions théoriques et programmatiques.