Interview de Jean-Pierre Garnier
A
Fossoyeurs
' NCIEN collaborateur de la revue Enjeu, Jean-Pierre Garnier a répondu volontiers à nos questions sur la situation politique française, le bilan de la gauche au pouvoir, les perspectives pour ceux qui ne désespèrent pas d'une issue socialiste. Sociologue urbaniste, Jean-Pierre Garnier est l'auteur de nombreux ouvrages sur l'aménagement urbain. • Quatre ans après le JO mai 1982, quel bilan fais-tu de la situation politique et de la trajectoire suivie par la gauche au pouvoir? Comment en est-on, selon toi, arrivé là?
Il faut revenir au point de départ ... qui est aussi un point d'aboutissement: la victoire électorale de la gauche le 1 0 mai. Beaucoup avaient cru voir dans l'arrivée au pouvoir d'une coalition de gauche, incluant le PCF et sur la base d'un prétendu programme de rupture progressive avec le capitalisme, l'amorce d'un processus de transformation radicale des rappôrts sociaux. Une politique gouvernementale audacieuse, à l'intérieur comme à l'extérieur, se serait appuyée, tout en la favorisant, sur une mobilisation massive des travailleurs. Bref, la majorité des idéologues et des politiciens de la gauche ont vu ou fait semblant de voir dans le 10 mai un événement fondateur.
Or, à mon avis, il ne faisait que parachever la normalisation du mouvement ouvrier et de tous les mouvements sociaux nés au cours de l'après-68. La reconstruction du PS et l'aggiornamento du PCF dans un sens de plus en plus réformiste ont permis d'institutionnaliser la contestation du systéme capitaliste, de canaliser les aspirations au changement dans des voies légalistes, de démobiliser tous ceux qui pensaient que seule l'initiative à la base garantissait un véritable bouleversement du mode de production et donc du mode de vie ... Aussi « l'alternance » a-t-elle débuté dans la plus grande tranquillité, les travailleurs s'en remettant à leurs représentants au gouvernement au lieu de pousser au cul en prenant les devant, c'est-à-dire en prenant l'offensive contre la bourgeoisie.
Passée l'euphorie des premiers jours, l'enthousiasme des électeurs se révéla n'être qu'un gigantesque « ouf>> de soulagement. Une foule de gens n'avaient pas cru à la victoire. Souvenons-nous de l'opération Coluche montée par des intellectuels complètement déboussolés par l'absence de perspective politique. Le slogan de Mitterrand-Seguela « la force tranquille » était à lui seul tout un programme : pas de vagues, pas de débordements. Bref, la force qui fait se tenir tranquilles ceux qui imaginaient naïvement qu'une gauche raisonnable, responsable et respectable allait s'attacher à réellement « changer la vie» de la majorité. • Tu présentes le JO mai comme le parachèvement de la récupération et de la neutralisation du mouvement social par les organisations réformistes. Mais le JO mai traduisait aussi un rapport de forces sociales que certains ont désigné comme l'adéquation entre la majorité sociologique et la majorité politique.
Remarquons tout d'abord qu'une légère majorité électorale, de l'ordre de 52 %, n'a rien à voir avec un raz-de-marée. C'est le jeu institutionnel de la v• République qui l'a traduite au plan parlementaire en majorité énorme, hors de proportion avec les pourcentages des votes. A cela, il faut ajouter qu'une part non négligeable de l'électorat de droite n'a pas voté Giscard, et le glissement temporaire vers la gauche d'une partie des cadres, ingénieurs et même des bourgeois éclairés, du type de ceux qui conseillent Mitterrand, qui ont discerné dans ~e PS un meilleur gestionnaire, plus adapte et plus ouvert aux nouvelles asp~ations que l'ancienne équipe giscardienne, complètement discréditée au plan de l'efficacité et de la moralité. Ce que fut réellement le 10 mai
Ce basculement électoral de 1981 n'avait donc rien d'une divine surprise. Il
s'en était d'ailleurs fallu d'un cheveu pour •qu'il intervienne dès l'élection de 1974. La sur-représentation socialiste ne doit pas faire illusion. Et cela vaut pour hier comme pour aujourd'hui : la majorité est maintenant moins minoritaire dans le pays qu'on ne le dit, et elle était au lendemain du 10 mai moins majoritaire -qu'elle ne le prétendait.
Pour ce qui est de la trajectoire, on peut en résumer le cours en affirmant que le « socialisme à la française », dont les idèologues du PS annonçaient qu'il ne serait ni de type soviétique ni de type social-démocrate, a effectivement fini par emprunter une troisième voie : le « socialmodernisme», c'est-à-dire la modernisation du capitalisme français, au plan économique, bien sûr, en accélérant la restructuration de l'appareil industriel, en comprimant les salaires pour restaurer les profits et relancer l'accumulation, en « dègraissant » l'économie pour mieux la « muscler», etc. Modernisation également au plan institutionnel avec la dècentralisation de l'Etat qui consiste à déléguer aux collectivités locales la gestion des retombées de la politique de modernisation pour ne réserver à l'Etat central que les tâches d'ordre stratégique, division du travail appliquée depuis longtemps dans les pays capitalistes les plus ·avancés et notamment les Etats organisés sur le mode fédéraliste (RFA, Etats-Unis, Suisse, etc.). Bref, comme dirait Jacques Delors, « administrer moins pour gouverner mieux».
Modernisation aussi des conditions de la collaboration de classes avec les lois Auroux, octroyées d'en haut et non conquises par la base. Sous couvert de favoriser l'intervention des travailleurs dans la marche des entreprises, il s'agissait d'impliquer davantage les bureaucraties syndicales dans la cogestion de l'exploitation et d'en faire des forces de contestation « stérile ».
Modernisation idéologique, enfin, avec la liquidation de tous les acquis de la pensée de gauche : anticapitalisme, anti-impérialisme, antimilitarisme... au nom de la « modernité » ou de la lutte contre le « péril totalitaire » identifié au communisme.
Ce qui a donc changé en quatre années de gouvernement, ce n'est pas l'horizon de son action, mais la voie suivie. Au lendemain du 10 mai, la coalition au pouvoir - mitterrandistes, CE RES et PCF - comptait mettre en œuvre une sorte de capitalisme d'Etat à la française : développement industriel porté par le secteur nationalisé élargi, politique volontariste impulsée par l'Etat, planification.. . La relance escomptée diminuerait le nombre des chômeurs et accroîtrait le pouvoir d'achat.
Le « hic » est qu'une accumulation un peu plus « autocentrée » impliquait, sinon une rupture, du moins une prise de distance avec les « contraintes » du marché mondial, une moindre solidarité atlantiste, une révision complète des relations avec les pays du « tiers monde ». Face au chantage et aux mesures de rétorsion en tous genres de la part des gouvernements des autres pays du « monde libre», qu'une telle volonté d'indépendance n'eut pas manqué de provoquer, le seul recours pour un gouvernement progressiste eut été l'appel à la mobilisation populaire aussi bien contre la domination impérialiste que contre la réaction intérieure qui l'aurait relayée en France.
Or, outre qu'un tel mouvement de masse, même instrumentalisé, pouvait transgresser les limites légalistes dont le respect avait été la condition sine qua non de l'accession pacifique de la gauche française au pouvoir, il n'entrait pas dans Ïes vues de l'élite dirigeante du Parti socialiste de rompre la solidarité avec l'Occident capitaliste, même si le PCF et le CERES pouvaient croire -ou plutôt faire croire- le contraire pour s'assurer le soutien des couches populaires. Sans parler de renversements d'alliance, hors de question, il n'existait même pas dans l'esprit de Mitterrand et de ses« experts» une sorte de perspective gaullienne de dégagement, sinon de neutralisme, vis-à-vis des deux blocs. L'intervention de Mitterrand à propos des euromissiles, la création d'une «force d'action rapide» destinée à intervenir en première ligne aux côtés des troupes de l'OTAN ou la définition explicite de l'URSS comme ennemi potentiel en cas de conflit dans la loi de finances du budget du ministère des Armées en 1983 montrent bien que les socialistes français ont choisi leur camp. +S'agit-il d'erreurs, ou cette dérive droitière que tu décris n'était-elle pas prévisible ?
Ceux qui jugent que la dérive actuelle et le ralliement de plus en plus ouvert de la gauche française à l'ordre établi sont dus à la cécité intellectuelle, ou au manque de courage voire d'audace, se livrent à des analyses à caractère psychologiste. Il faut en revenir à l'essentiel que l'antimarxisme ambiant a fini par totalement occulter : la nature de classe de l'Etat, qui n'a pas changé, et le caractère de classe du pouvoir politique issu du 1 0 mai. Il est incarné par les représentants directs d'une fraction de classe dont on ne parle guère. Il est vrai que ceux qui pourraient en parler en font partie et n'ont aucun intérêt à faire la lumière sur le rôle de cette classe dans la conjoncture politique française en cette fin de siècle. Il s'agit de la petite bourgeoisie intellectuelle. Nouvelle couche médiane et médiatrice à la fois, sa place dans la division capitaliste du travail entre fonctions de direction et fonctions d'exécution la prépose à des fonctions intermédiaires de médiation : organisation, conception, encadrement, contrôle, inculcation ...
Dans certains pays développés, l'absence ou la défaillance des bourgeoisies locales a pu permettre à l'intelligentsia radicalisée de s'appuyer sur des mouvements populaires pour évincer des couches dirigeantes faibles, corrompues et incapables de se comporter en véritables « bourgeoisies nationales ». En d'autres termes, les élites de la petite bourgeoisie intellectuelle de ces pays ont pu, via l'étatisation et la planification, se substituer à la bourgeoisie pour mettre en œuvre l'accumulation du capital sur une base nationale. Or, un tel avenir historique est interdit à leurs homologues dans les pays du capitalisme avancé.
Certes, les leaders et théoriciens du PS et du PCF ont pu ambitionner de jouer, à la faveur d'un ample mouvement populaire, le rôle d'une bourgeoisie vraiment nationale, et de remettre en cause la dépendance de la France à l'égard du capitalisme transnational. Une phrase de Didier Motchane résume bien cette problématique qui inspire aussi toute l'orientation idéologique d'un journal comme le Monde diplomatique : «Nous n'avons pas en France de véritable classe dirigeante.)) Sous-entendu: c'est à nous de l'aider à faire son métier et, au besoin, de le faire à sa place. Quel métier ? Accumuler et non se contenter de « profiter )) de façon improductive et parasitaire en privilégiant la spéculation fmancière aux dépens des investissements industriels. Bref, aux yeux des néo-petits-bourgeois modernistes, notre bourgeoisie serait trop profiteuse et pas assez exploiteuse!
Le « hic )) est que la bourgeoisie française des années quatre-vingts n'est ni la lumpen-bourgeoisie cubaine ou vietnamienne des années cinquante ni la noblesse tsariste décadente de la Russie du début du siècle. Elle est solidement implantée au pouvoir depuis l'avènement sanglant de la n• République, et ses fractions les plus dynamiques sont parfaitement intégrées au capitalisme mondial. En d'autres termes, elle n'est nullement décidée à laisser la place. En revanche, ses secteurs les plus éclairés sont parfaitement conscients de la nécessité de renouveler l'alliance de classes qui garantit l'hégémonie de la bourgeoisie.
Il s'agit de mettre en place le partage des tâches qui garantit la domination dans les pays capitalistes « modernes )) : tandis que la fraction française du capitalisme multinational vaquera à son occupation habituelle, l'exploitation, la petite bourgeoisie bureaucratique assurera la reproduction des conditions de l'exploitation au sein de l'appareil d'Etat dont les hautes sphères seront dorénavant ouvertes aux représentants les plus brillants des nouvelles couches intellectuelles grâce à «l'élitisme républicain )). Quand ces derniers abandonnent peu à peu toute référence au socialisme pour exalter « la République moderne», ils ne font qu'adapter enfin leur discours à leurs pratiques en prenant acte du contrat tacite qui les lie désormais à la classe dominante : œuvrer sous le .signe du «rassemblement)) et de la « modernisation )) à la régénérescence du capitalisme français. Parmi ces nouveaux associés à l'entreprise « France», «partenaires sociaux)) s'il en est de la bourgeoisie nationale ou étrangère, je range aussi bien les énarques « de gauche)) que le mandarinat universitaire « progressiste », ou les hiérarques syndicaux chargés
paraît essentielle à ce propos : le passage contribuer, par complaisance ou par inmassif des intellectuels français à des compétence, à accélérer la mise à l'écart positions conservatrices, qu'elles s'af- du prolétariat comme acteur historique
+ Tu introduis là un débat qu'il faudra fichent ouvertement com me telles du reprendre ultérieurement. Mais comment - voire la « nouvelle droite » ou le pas besoin de lui, dès lors qu'il ne s'agit expliques-tu qu'il n'y ait pas eu plus de « néo-libéralisme»- ou qu'elles se plus de changer de société mais d'aider réactions du mouvement ouvrier et d'au- revêtent des oripeaux du catholicisme celle-ci à changer pour perdurer.
tres composantes du « peuple de gauche 11 social, voire des divers déguisements philosophiques ressortis du placard univer- + Tu as collaboré plusieurs années aux sitaire que l'on avait cru défmitivement publications du CERES. sans être mem-
Plusieurs facteurs expliquent cette refermé en 1968.
Cette démission politique de l'intel- cette collaboration. Pourquoi ?
ment cru au début que le gouvernement litgensia française et la régression théoriallait répondre à leurs aspirations. que que traduisent les innombrables taculaires semblaient concrétiser les spécifiquement français dont il n'y a pas CERES mettait en avant pour dormer espoirs dont il était porteur : relèvement de quoi se vanter, mais qu' il conviendrait plus de dynamisme à sa marche au riposte des travailleurs à une politique qui Pourquoi? Par « réalisme », pour user de transformer leurs organisations en courroies de transmission. depuis quatre ans ? inertie. D'abord, les travailleurs ont vraiD'autant que certaines mesures specdu SMIC, cinquième semaine de congés payés, nationalisations, lois Auroux .. . Idem parmi les couches néo-petites-bourgeoises : abolition de la peine de mort, suppression de la Cour de sûreté de l'Etat, envolées tiers-mondistes de Claude Cheysson, Jean-Pierre Cot ou Jack Lang, mesures pour égaliser les conditions de travail entre femmes et hommes, décentralisation, encouragement aux créateurs et artistes issus de la génération de Mai 68, etc. La passivité ouvrière et ses raisons
Peu importe que beaucoup de ces actions aient été relativement peu coûteuses et que la plupart participaient, comme je l'ai rappelé, d'une entreprise de modernisation des rapports sociaux capitalistes au plan économique ou culturel. A une époque où le gouvernement des sociétés repose de plus en plus sur la gestion de l'opinion par des politiques de « communication», ce qui importe, c'est moins ce que la gauche au pouvoir a fait, que la manière dont elle l'a fait savoir. Le matraquage propagandistique à propos de la «rigueur», de la «modernité» ou de l'indispensable prise en compte de la « réalité », est en train de priver peu à peu les couches populaires de toute leur « mémoire », des références historiques qui leur permettaient d'échapper à l'emprise idéologique des classes dominantes.
Réhabilitation du profit, du marché, de l'entreprise, de la compétition .. . Justification des expéditions néo-coloniales, des entorses au droit d'asile, de la répression et de la criminalisation des formes extra- parlementaires d'opposition, reprise de la thématique sécuritaire, concessions démagogiques à propos du « contrôle de l'immigration» .. .
Certes, ce n'est pas la première fois que la gauche au pouvoir renie ses engagements. Rappelons-nous l'époque du
« Front républicain » sous la IV• à laquelle par bien des points on semble revenir depuis peu. Mais ce qui est nouveau sinon intéressant, c'est qu'il n'y a plus de force suffisamment importante à gauche de la pseudo-gauche pour lui faire contrepoids. Il faudra bien parler sérieu.
sement un jour d'une question qui me
« retour à » participent d'un mouvement d'analyser.
Pour en revenir à la faiblesse de la les voue au chômage et réduit leur niveau de vie, il faut donc tenir compte en premier lieu du fait qu'ils sont désarçonnés de voir les organisations qui les représentaient promouvoir une politique qu'elles avaient combattue, au nom de l'inéluctabilité des « mutations » imposées par la «crise ». Plus que la révolte, c'est la résignation et l'abattement qui prédominent. D'autant que le PCF a longtemps cautionné ce virage à droite lorsque ses ministres faisaient tout pour que « la force tranquille » mérite son appellation. Que veux-tu que fassent les travailleurs quand ils voient ou entendent à longueur de temps le gouvernement censé les représenter ressasser qu'il s'était trompé, que la gauche doit abandonner ses illusions, que le socialisme est une duperie ou une utopie, qu'il n'y a pas d'alternative ni d'autre perspective que la « modernisation » poursuivie actuellement. ..
Mais il existe un autre élément explicatif de la passivité des travailleurs, plus structurel : la décomposition/ recomposition qui affecte le prolétariat au plan sociologique sous l'effet de la restructuration capitaliste. Avec le déclin de certaines branches, l'apparition ou la transformation de certaines autres, les fractionnements, les déqualifiations ou requalifications qui en résultent pour les salariés, la disparition ou l'effritement de pans entiers de la classe ouvrière, le renouvellement des formes de prolétarisation aussi bien dans le « secondaire » que dans le « tertiaire », tous ces processus mettent à mal les vieilles solidarités, brisent la cohésion acquise dans les luttes du passé, affaiblissent l'autonomie de classe et la capacité d'organisation.
Si révolte il y a contre les conditions de vie, et de plus en plus de survie, imposées aux couches populaires, surtout parmi la jeunesse, il prend une forme souvent individualiste et apolitique. Un refus collectif et conscient de la réorganisation de l'exploitation capitaliste à laquelle l'actuel gouvernement met la main supposerait que la classe ouvrière ait conservé son identité, son unité et sa puissance, alors que les « mutations » actuelles l'atomisent et la divisent, et que les organisations qui devraient l'aider à résister et à riposter ne font elles-mêmes que changement. Il est vrai que l'on n'a bre du PS. Tu as mis récemment fin à
Bien que ne nourrissant aucune illusion sur le « projet » socialiste que le pouvoir, j'ai tout de même joué les compagnons de route avec eux dès 1979. d'un terme à la mode. Conscient de l'affaiblissement du mouvement anticapitaliste de masse tout au long des armées 1973-1978, j'ai essayé de travailler avec des gens qui, pour des raisons tactiques, laissent encore un champ d'expression à des analyses marxistes et anticapitalistes de l'évolution de la société française. La vague néo-conservatrice à laquelle je faisais allusion a complètement recouvert les lieux où l'on pouvait afficher des positions en rupture avec l'ordre établi autrement que sous la forme académique ou mondaine. Face aux rocardiens qui prêchaient ouvertement le ralliement aux «valeurs» occidentales et l'abandon de l'héritage intellectuel qui fondait la spécificité de la gauche française, j'ai préféré m'allier temporairement aux tenants d'un capitalisme d'Etat dont je savais la réalisation impossible en France vu le contexte international, mais qui obligeait ses adeptes à conserver les acquis théoriques du mouvement ouvrier,, même déformés par les élucubrations des porte-parole du socialisme réellement inexistant.
Pendant toute cette période, je n'ai pas été censuré : mes déviations « gauchistes » et « basistes » étaient mises au service de la lutte prioritaire contre la « gauche américaine », elles prouvaient le « pluralisme » du CERES et étaient noyées dans la ma,sse des articles « responsables ».
Avec le retour de Chevènement aux responsabilités ministérielles lors de l'été 1984, plus question de rigoler. Le CERES avait joué la radicalisation à gauche contre Delors pour gêner les mitterrandistes et négocier la rentrée gouvernementale de Chevènement et. de ses amis. Cet objectif atteint, il n'était plus question d'attaquer la gauche au pouvoir. Or, celle-ci, avec l'extradition des Basques, les interventions militaires en Afrique et l'appui aux régimes fantoches qui y aggravent la misère, la faim et la répression, les credo incessants à la gloire des « battants », « irmovants » et autres « performants» qui œuvrent au « redressement» du capitalisme français, pour ne rien dire du retour de « l'éducation nationale » à « l'intruction publique», c'est-à-dire à une conception réactionnaire, autoritaire, productiviste et élitiste de l'enseignement,
qui raye d'un trait de plume tout ce qui avait été conquis pratiquement et intellectuellement dix ans auparavant contre ce qu'on appelait « l'école du capital», tout cela donc rendait de plus en plus absurde une collaboration qui, pour se prolonger, aurait dû accepter de s'autoœnsurer. + Tu as déclaré par ailleurs qu 'il fallait débarrasser la gauche d'un certain type de socialistes. Comment vois-tu ap! paraître une alternative politique ?
J'ai formulé autrement mon vœu en écrivant que si certains, tels Alain Touraine, théologue bien connu de la deuxième gauche, se félicitaient de ce que Mitterrand ait su débarrasser la gauche du socialisme, il fallait, pour ceux qui restaient fidèles au socialisme, essayer de se débarrasser de cette gauche-là. Il se trouve qu'elle ressemble de plus en plus à celles qui gouvernent en « alternance » depuis des lustres dans les pays du capitalisme avancé. Et, mis à part l'Allemagne de l'Ouest, avec l'essor d'un puissant mouvement « alternatif» et le « regauchissement >> (relatiD du SPD, il faut bien reconnaître que la compromission de la gauche européenne dans la cogestion du capitalisme n'a pas jusqu'ici suscité sur sa gauche une opposition populaire massive et organisée. Les jeunes polétaires anglais désœuvrés, par exemple, préfèrent manifester leur dégoût du monde où ils végètent en se saoulant à la bière et au rock plutôt qu'en se solidarisant avec les mineurs en grève. Convergences pour un renouveau
Pour la France, qui se distingue de la plupart des nations voisines par la tradition anticapitaliste qui inspirait une bonne partie de la gauche, la question est de savoir si, malgré les efforts de l'actuel pouvoir « socialiste » pour liquider cette tradition et aligner ainsi la gauche française sur ses homologues étrangères, on parviendra à réactiver la lutte contre l'ordre établi sur des bases nouvelles permettant de faire converger un ensemble de mouvements sociaux diversifiés (politiques, syndicaux, associatifs, féministes, écologistes ... ) en un vaste mouvement d'ensemble. L'extrême gauche, qui dispose des seules forces organisées, fussent-elles minoritaires pour le moment, peut contribuer, si elle en a la volonté, à articuler la tradition anticapitaliste de la gauche française aux revendications des nouvelles générations venues à la politique d'une autre manière et pour d'autres raisons que les militants révolutionnaires de la « vieille garde» soixant'e-huitarde. Ce rôle unificateur et catalyseur implique bien sûr que l'extrême gauche se débarrasse, elle aussi, des grilles de compréhension et du langage, voire des modes d'action périmés qui l'empêchent d'être en phase avec et en prise sur l'évolution des mentalités et des comportements engendrée par les transformations récentes et à venir des modalités de la domination capitaliste.
Sans pour autant vouloir faire écho à André Gorz qui disait « adieu au prolétariat», il faut s'interroger sur la façon dont les exploités peuvent aujourd'hui redevenir un sujet collectif susceptible d'intervenir de façon autonome sur la scéne historique, sans voir une fois de plus leur initiative détournée et mise à profit par les «travailleurs intellectuels», c'est-à-dire les néo-petits-bourgeois frustrés pour qui le « socialisme » invoqué n'est qu'un moyen de réaliser leur aspiration à supplanter la bourgeoisie ou à coopérer avec elle.
Il ne s'agit pas de faire une croix sur la nouvelle petite bourgeoisie comme actrice éventuelle d'un bouleversement révolutionnaire. Si ses élites ont pu, grâce au 1 0 mai, accéder au rang des gouvernants à part entière, ses couches inférieures, dont la situation s'apparente de plus en plus à celle des prolétaires du « tertiaire», s'aperçoivent qu'elles ont été roulées. Beaucoup ont choisi de se désengager pour se replier sur la sphère du « privé » : changer « sa » vie - ou l'idée que l'on s'en fait!-, plutôt que de chercher à changer la vie. Mais, passée une première phase de désarroi et d'écœurement, cela peut aussi enclencher un réveil et une remobilisation, comme en témoignent les remous observés dernièrement au sein de la CFDT, dans ce qui subsiste du PSU, voire à la base du PS. Reste à savoir s'il s'agit des derniers sursauts d'une gauche française à l'agonie et promise à une vocation gestionnaire, ou de symptômes annonciateurs d'un renouveau.
S'il y a des raisons d'espérer, il ne faut cependant pas se dissimuler la gravité de la situation. Pour la première fois depuis la fin de la dernière guerre, une majorité de Français se déclarent de droite et contents, sinon fiers, d'être classés comme tels. Le «phénomène Le Pen» n'est que la face émergée de l'iceberg idéologique : le basculement de la société française dans une vision du monde conservatrice. L'Occupation a montré comment le « pays de la Révolution » pouvait être aussi à l'avant-garde de la réaction. Il est à cet égard significatif qu'à l'approche de 1989, les gouvernan!S « socialistes » ne se réfèrent à la Révolution que sur le mode de la rétrospective et de la commémoration. Fossoyeurs du socialisme -quelle que soit l'incertitude pesant sur sa définition - , ils cherchent à puiser une légitimité «répub lica ine» dans une révolution que d'autres ont faite, faute d'être eux-mêmes les artisans d'une rupture aussi fondamentale, deux siècles plus tard.
Il est à craindre qu'il en aille de 1789 comme de 1917 : en célébrant l'anniversaire d'un événement qui ébranla le vieux monde, les usurpateurs qui s·en réclament s'arrangent toujours pour faire oublier qu'ils sont aussi là pour qu'un tel événement ne puisse plus se reproduire. En l'absence d'une poussée populaire de grande ampleur, le bicentenaire de la Révolution française risque fort d'être également le prétexte à un enterrement définitif de l'idée même d'une possible révolution socialiste. • Les intertitres sont de la rédac!ion.