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Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

GRANDE-BRETAGNE

Désindustrialisation sauvage

· Critique communiste, n° 41, mai 1985 · p. 20-22 · 1 691 mots

A

entendre certains, les mineurs britanniques seraient des passéistes indécrottables, voire des réactionnaires viscéralement opposés au progrès : puisque les mines de charbon ne sont plus rentables et que le charbon lui-même est un combustible du passé, il serait absurde de chercher à poursuivre indéfiniment l'extraction, à n'importe quel coût. Ce serait gaspiller des ressources en capital et en hommes qui pourraient fort bien être utilisées dans d'autres secteurs plus prometteurs.

Le cadre de pensée à l'intérieur duquel se placent ces apôtres inconditionnels du « modernisme » est clairement le libéralisme économique. Ses arguments sont frappés au coin du bon sens de l'idéologie dominante : puisque le charbon est moins cher ailleurs (en Pologne ... ou en Afrique du Sud), pourquoi continuer à le produire en Grande-Bretagne ou en France? Nous reviendrons en conclusion sur ces fausses évidences qui fondent le démantèlement des industries lourdes traditionnelles en Europe. Il faut d'abord voir pourquoi, massivement et sans l'ombre d'un doute, les mineurs britanniques ont eu raison de s'opposer aux vingt mille suppressions d'emplois: jamais le gouvernement Thatcher n'a pu sérieusement montrer que sa politique amènerait une seule création nette d'emploi permettant d'espérer la moindre reconversion des licenciés pour les années à venir. La force et le désespoir des mineurs proviennent en grande partie de la conscience de cette impasse qui porte un nom : désindustrialisation. Le poids d'un passé « glorieux »

De par sa position de première puissance mondiale au Xl.Xe siècle, la Grande-Bretagne a hérité de caractéristiques qui pèsent de plus en plus lourd sur ses épaules. Le système financier est hypertrophié. Le rôle de la C'ity et des banques britanniques sur le marché financier international paraît sans commune mesure avec le poids économique réel du pays dans les échanges mondiaux de marchandises. La puissance des compagnies d'assurances maritimes et internationales britanniques reste colossale. La rapidité traditionnelle des capitalistes anglais à exporter leurs capitaux en fonction des opportunités à saisir s'est étendue de leur antique zone coloniale (le Commonwealth) à l'ensemble des pays capitalistes, y compris développés.

Cette ouverture systématique sur le grand large ne posait aucun problème tant que l'industrie britannique bénéficiait d'une supériorité absolue sur tous ses concurrents. Elle permettait de profiter d'approvisionnements à bon marché en matières premières ou en produits semi-finis qui , après transformation, étaient exportés à nouveau avec de confortables bénéfices.

La décadence de l'industrie britannique engagée après la Deuxième Guerre mondiale change tout. La part des biens manufacturés britanniques dans le commerce mondial était de 25% en 1950. Elle tombe à 10% en 1970. Durant les années cinquante et soixante, la croissance économique a été la plus faible des pays industrialisés (2 ,8 % par an, contre 5,7% en France et 10% au Japon). L'investissement et la productivité ont stagné. La nécessité de défendre le cours de la livre sterling (pour garantir la puissance financière du pays) a conduit les gouvernements à mener des politiques restrictives qui accentuaient les blocages. Le graphique ci-contre montre que la production industrielle de la Grande-Bretagne n'a augmenté que de 12 % entre 1970 et 1984, contre 33% en France, 53 % aux Etats-Unis et 79 % au Japon.

Des auteurs britanniques écrivent : << L'industrie de transformation qui, à son apogée en 1966, employait 8, 4 millions de travailleurs, ne fournit plus de travail qu'à 5,5 millions de personnes en octobre 1983, soit une perte de 34,5% en dix-sept ans. Ce recul est sans égal dans le monde. Il s 'est produit pour moitié depuis 1979, date depuis laquelle l'industrie britannique de transformation a perdu 1, 5 million d 'emp/ois 1 • ))

Appliquée à une industrie malade, la politique monétariste de Thatcher a eu les effets d'un cyclone sur un château de cartes. Ravages du thatchérisme

La politique libérale de Thatcher retira à des pans entiers de l'industrie britannique les béquilles qui les maintenaient encore debout. L'automobile (British Leyland , Triumph, etc.), la sidérurgie, le charbon ont subi des cures d'amaigrissement draconiennes. L'emploi dans la métallurgie et l'industrie mécanique a diminué de plus d'un tiers depuis 1979.

Pour la première fois dans 1 'histoire du capitalisme britannique, le solde des échanges de biens manufacturés est devenu négatif en 1983 : la Grande-Bretagne a plus importé de produits industriels qu'elle n'en a exporté. Le pays a réussi à maintenir un équilibre de la balance des paiements grâce au pétrole de la mer du Nord et à

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l'excédent de la balance des services. Mais ces deux points forts s'affaiblissent rapidement, et ils n'ont pas suffi l'année dernière à compenser les achats de denrées alimentaires et de matières premières. En outre, jusqu'en 1983, les bénéfices du pétrole ont contribué à faire grimper la livre sterling par rapport à toutes les monnaies (sauf le dollar), rendant moins chères les importations. Ceci a encore contribué à accélérer la ruine de l'industrie.

Les services étaient traditionnellement créateurs d'emplois. Ce n'est plus vrai depuis que le gouvernement sabre systématiquement dans les dépenses publiques et réduit le nombre de fonctionnaires. 500 000 emplois ont disparu dans le secteur tertiaire depuis 1979. Seules la banque et la finance ont accru leurs effectifs, de ... 2 %.

II y a aujourd'hui 3 200 000 chômeurs officiels, et les instituts de prévision sont unanimes à en annoncer plus de quatre millions à l'horizon 1989. Les multinationales britanniques ont accéléré leur redéploiement à l'extérieur du pays. Ainsi les industries électriques et électroniques ont-elles créé 32 600 emplois à l'étranger, mais supprimé 42 000 à l'intérieur. Dans quelque direction que l'on se tourne, industries traditionnelles ou de pointe, commerce, services ou fonction publique, de nouveaux licenciements sont partout, encore et toujours, en perspective. Et l'on voudrait faire passer les mineurs pour des ringards accrochés à leur statut et incapables d'évoluer ! Et l'on a voulu les accuser de faire une grève «politique », comme s'ils n'étaient pas en état de légitime défense face à un gouvernement aussi obstiné à vider l'économie de sa substance ! Le charbon, une aberration économique ?

Dans la logique libérale, il est aberrant de maintenir une production non rentable grâce à des subventions : mieux vaut reconvertir les ressources immobilisées dans des activités dynamiques et rentables. Lesquelles ? Un peu de patience, voyons, nous sommes dans une phase de mutation, demain tout ira mieux ...

A l'opposé de cette pseudo-rationalité économique existent des instruments de calcul qui peuvent servir à poser les problèmes de façon nouvelle, et par là même à suggérer de nouvelles réponses. Ainsi, la méthode des effets, mise au point par les économistes du développement pour sélectionner les projets d'investissement dans les pays du tiers monde, peut parfaitement s'appliquer à la situation de nos pays. La méthode ne consiste pas seulement à comparer la rentabilité financière de deux projets (dans le cas qui nous intéresse ici : le maintien de l'exj)loitation des puits ou leur fermeture), mais l'ensemble des conséquences de chaque projet sur l'activité économique, le chômage, les finances publiques (Etat et

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Sécurité sociale), le commerce extérieur, les revenus des salariés ...

Commandée par les Charbonnages de France en 1981, une étude publiée l'an dernier 2 indique que l'ouverture d'une nouvelle mine à Ladrecht, prés d'Alès , nécessiterait certes une subvention de l'Etat (86 millions de francs par an), mais permettrait de créer 985 emplois et de faire économiser ainsi 34 millions de francs par an à la caisse de chômage et 30 millions de francs à la Sécurité sociale (cotisations versées par les mineurs embauchés). Le coût global réel pour les finances publiques serait de 22 millions de francs. Une autre étude sur l'extension de l'extraction à la Houve, en Lorraine, indique une création nette de 1 609 emplois, sans aucune subvention, qui ferait économiser 38 millions de francs à la caisse de chômage et 43 millions à la Sécurité sociale. La valeur ajoutée nouvelle créée par ce projet serait de 437 millions.

L'intérêt considérable de ces travaux est d'opposer aux discours vagues et généraux sur la « modernisation » et la « priorité à l'avenir » des projets concrets dont les effets sont clairement délimités. Face aux modèles macro-économiques très abstraits, teintés de technocratisme et surtout fort peu précis sur les modalités concrètes de réalisation des scénarios proposés, ces méthodes apportent la preuve qu'il est possible, dès maintenant, de créer et de maintenir des emplois condamnés par !a logique capitaliste. Ce n'est pas un hasard si, après avoir commandé ces études en 1981, le commissariat au Plan les a soigneusement rangés dans les tiroirs et cesse toute recherche dans cette direction. L'heure n'est plus à la recherche d'issues alternatives, mais à l'application la plus servile et même la plus fanatique des critères de gestion traditionnels.

Le gouvernement britannique n'a jamais eu ces états d'âme : Thatcher applique depuis le début la doctrine libérale, aussi rigoureusement que les rapports de forces sociaux le lui permettent. L'industrie risque de mourir guérie : quelques entreprises performantes au milieu des décombres et des files de chômeurs. Tel est le prix à payer pour l'ouverture systématique aux flux de capitaux et de marchandises, déterminés par la nouvelle division internationale du travail, quand on possède une industrie qui n'a ni l'avance technologique américaine ou japonaise, ni la qualité et le savoir-faire allemands, ni les coûts salariés dérisoires de Taiwan ou de la Corée du Sud.

La Grande-Bretagne ne fait peut-être que préfigurer ce qui risque de se produire en France. C'est là une raison supplémentaire de soutenir la résistance ouvrière outre-Manche à la « modernisation » capitaliste, cette « destruction créatrice )) 3 qui oublie de créer.

1. ln <<Restructuration économique: l'expérience britannique' · D. Rose, C. Vogler, G. Marshall etH. Newby (université d'Essex). Traduit dans le n° 1912 de Problèmes économiques, la Documentation française, 20 février 1985, sous le titre : <<La désindustrialisation en Grande-Bretagne et ses interprétations 11.

2. << Le charbon de Ladrecht. Une problématique de sélection des projets ''· J.-H. Mou/ignat, Etudes pour le développement, SEDES, juin 1984. L'ensemble du numéro de la revue, consacré au calcul économique alterl)atif, vaut d'être lu.

3. Formule célèbre de l'économiste autrichien Schumpeter pour caractériser l'innm•ation. Une brochure publiée par nos camarades de Belgique Disponible à La Brèche

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