Mao et la construction de l' Arlnée rouge chinoise
Arthur WILKINS l n'est pas courant qu'un militant révolutionnaire ait des raisons de s'intéresser à un travail purement académique dans le domaine de la recherche historique. Le livre de Hu Chi-hsi, l'Armée rouge et l'ascension de Mao, édité en 1982 à Paris par les Editions de 1 'Ecole des hautes études en sciences sociales, avec le concours du CNRS (semble-t-il avec un très faible tirage), mérite un tel intérêt, en particulier de la part de tous ceux qui s'occupent des questions militaires de la révolution nationale et sociale (permanente) dans les pays capitalistes sous-développés, dépendants de l'impérialisme. Elle mérite notre intérêt également pour une autre raison : le cinquantenaire d'une des plus grandes actions révolutionnaires de l'histoire - la Longue Marche de l'Armée rouge ouvrière et paysanne chinoise, qui a ouvert la voie de la victoire à la première révolution socialiste dans le « tiers monde ». La génération actuelle de militants pour le socialisme révolutionnaire ne connaît que très peu cette extraordinaire épopée révolutionnaire. Et le livre de Hu Chi-hsi présente les prémices militaro-politiques de la Longue Marche et la nature de l'événement qui a eu lieu durant la première période de cette marche et qui a sans doute déterminé sa réussite, permettant par là même à la révolution chinoise d'éviter un péril mortel. Cet événement, ce fut la conference du Parti communiste chinois tenue en janvier 1935 à Tsunyi, lors de laquelle Mao Tsê-tung s'est emparé dans les faits de la direction politique du parti et de l'armée, infligeant une défaite cuisante à la fraction stalinienne et indirectement à la bureaucratie contre-révolutionnaire du Kremlin, dont la marche au pouvoir avait été marquée par la trahison honteuse de la révolution chinoise dans les années 1926-1927 1•
Bien qu'il existe une littérature très riche consacrée à l'histoire du PC chinois, y compris à cette période, Hu apporte aux connaissances existantes quelque chose de très nouveau et de très important - il résout la question qui, à la lumière de recherches historiques précédentes, restait une énigme. Hu écrit:
((En dépit de son importance primordiale, l'ascension de Mao à Tsunyi en janvier 1935 reste une énigme historique. Privé du pouvoir militaire depuis la conférence de Ningtu en août 1932 par la faction des vingt-huit bolcheviks au profit de Chou En-lai, Mao vit son autorité s 'affaiblir sans cesse dans la République soviétique chinoise. La plupart de ses plus proches collaborateurs furent progressivement relevés de leurs fonctions et se virent attribuer des postes sans responsabilités réelles. Certains d'entre eux furent même expulsés du parti, disparaissant ainsi brusquement de la scène de l'histoire. Ses partisans dans l'Armée rouge, qui osaient encore appliquer ses idées stratégiques, furent immédiatement placés en résidence surveillée par les hommes de Teng Fa, chef du Bureau de la sécurité politique. Dans ces conditions, il est difficile de comprendre comment Mao, sans pouvoir militaire et sans contrôle de l'appareil du parti à la veille de la Longue Marche en octobre 19 3 4, ait pu, trois mois plus tard, ravir la direction du PCC aux vingt-huit bolcheviks soutenus résolument par Otto Braun, représentant du Komintern. L'accession au pouvoir de Mao à l'ère de Staline, au détriment de la faction stalinienne du PCC, fait unique dans le mouvement communiste international, est d'autant plus difficile à appréhender qu 'à de rares exceptions près, tous les dirigeants communistes restés dans le Kiangsi après la chute de la République soviétique chinoise étaient les fidèles de Mao qui, par conséquent, ne purent lui être utiles à Tsunyf. »
Hu ne fait pas que résoudre cette énigme. Il éclaire à nouveau une question, qui continue à susciter des controverses : la question de la nature sociale (ou plus exactement sociologique) du rr En Chine, la forme principale de la lutte, c'est la guerre, et la forme principale de l'organisation, l'armée. )) Mao Tsê-tung, 1938. rr Seule la campagne est le monde sans fin où les révolutionnaires peuvent agir en toute liberté. )) Lin Piao, 1965.
1. Sous la direction Staline-Boukharine, l'Internationale communiste avait intimé l'ordre au jeune Parti communiste chinois, alors en pleine expansion, de se fondre dans le Kuomintang, parti nationaliste de la bourgeoisie chinoise. Sous la direction de Tchang Kai-chek, les forces du Kuomintang n'allaient pas tarder à se retourner contre les communistes et à les écraser dans les villes. Voir à ce sujet « La question chinoise dans l'Internationale communiste», textes rassemblés par Pierre Broué, EDf.
2. Contrairement à Hu Chi-hsi, qui dans son livre utilise la transcription des noms chinois selon le nouveau système « p'in yin tzu mu», nous utilisons le système traditionnel de romanisation.
PC chinois et de l'armée qu'il a mise sur une cuisante défaite qui faillit lui coûter pieds. Pendant plus de vingt ans, cette la base révolutionnaire àes Ching Kang armée a mené la lutte sous les drapeaux Shan 3 • >> tion nationale, loin des grandes villes et grégea en pleine bataille, les combatdes concentrations prolétariennes qui tants paysans ayant décidé purement et ne constituaient qu'un pourcentage in- simplement de rentrer chez eux. La fime dans ce pays semi-colonial et ar- ' faible valeur militaire et les désertions riéré, déjà capitaliste, mais encore sous massives aussi bien des soldats de le poids des millénaires d'une civilisa- Nanchang que des insurgés paysans
(( Comment Mao réussit-il à assurer - de l'Armée rouge et la petite armée qui de la révolution agraire et de la libération agraire. Expérience et conception maoïste
L'Armée rouge ouvrière et paysanne a été créée par Mao Tsê-tung et Chu Teh en 1927 à partir de restes de deux types de forces militaires : des détachements révoltés de l'armée du Kuomintang de la ville de Nanchang et des troupes du Soulèvement de la Moisson d'Automne qui, après de lourdes défaites, sont parvenues dans les monts Ching Kang Shan. Un an plus tard, la 4• armée rouge, forte de quatre mille soldats, descendue des Ching Kang Shan, ayant perdu la moitié de ses effectifs initiaux après trois mois de marche et de lutte, fondait la base révolutionnaire rurale à Kangsi (plus tard, la zone centrale de la République soviétique chinoise). Elle était déjà une armée totalement différente. d'abord la survie de sa petite armée, puis à créer progressivement une force populaire suffisamment puissante pour tenir tête à des troupes ennemies très supérieures en nombre et en armes constitue assurément une des leçons les plus riches de la révolution chinoise.
(( On sait que pour atteindre son objectif, qui était d'installer une base révolutionnaire dans le Kiangsi, Mao avait déjà mis au point dans les monts
Ching Kang, sa tactique de la guerre des partisans : "L'ennemi avance, nous reculons; l'ennemi s'immobilise, nous le harcelons; l'ennemi s'épuise, nous le frappons ; l'ennemi recule, nous le pourchassons. " Cette tactique était sans doute parfaitement conçue, encore fallait-il qu'il y ait des partisans capables de l'appliquer, car elle exigeait rien de moins que des hommes en condition physique impeccable, ayant une foi inténse dans leur mission messianique, un sens aigu de la discipline, la volonté peu commune de supporter une vie matérielle extrêmement pénible, voire un certain mépris de la mort. Pour ne pas avoir eu ou plutôt ne pas avoir pu faire de tous ses hommes des guérilleros parfaits, Mao devait subir en août 1928, quatre mois 3. Cene citation ainsi que les suivan- après avoir élaboré sa tactique maintetes proviennent du livre de Hu Chi-hsi. nant célèbre de la guerre des partisans,
En effet, un des régiments se désaétaient le trait caractéristique des régiments « fondateurs» de l'Armée rouge durant la marche vers les monts Ching Kang Shan. Rien de semblable ne caractérisait plus les combattants qui se rendirent à Kiangsi.
(( Les quatre mille partisans descendus des monts Ching Kang en janvier 1929 étaient, heureusement pour Mao, des hommes d'une autre trempe que les soldats réguliers de l'insurrection de Nanchang qui se débarrassaient en route des armes et des munitions encombrantes, ou que les paysans hunanais révoltés qui "prenaient les choses en douceur, n'hésitant pas à s'arrêter au beau milieu d'une opération pour faire la cuisine et manger sur le bord du chemin ". Bien endoctrinés pendant toute une année dans les monts Ching Kang, ces soldats d'une nouvelle espèce suivirent Mao et Chu Teh contre vents et marées sans se plaindre. Aucun d'eux ne trahit, ni même ne déserta. >>
Cette différence qualitative essentielle entre les régiments « fondateurs » sous sa direction est venue de Ching Kang Shan à Kiangsi, est devenue pour Mao le fondement de sa conception de la construction de l'Armée rouge.
Le problème que Mao devait résoudre en entamant la construction de l'armée était de savoir quel milieu existant réellement sur le terrain des activités militaires du PC pouvait fournir ces «hommes de qualité», fondamentalement différents aussi bien des combattants paysans que des soldats révoltés du Kuomintang. Il ne pouvait être question de la classe ouvrière, totalement insignifiante sur ce territoire. Mao a découvert ce milieu dans le lumpen-prolétariat, c'est-à-dire parmi les éléments déclassés. Cela lui était d'autant plus facile qu'il percevait depuis longtemps certains traits potentiellement révolutionnaires de cette couche :
((Mao et Chu Teh décidèrent de soumettre chaque volontaire qui cherchait à s'engager dans l'Armée rouge à un examen approfondi et n'accueillirent que "des hommes prêts à abandonner leur famille, peut-être aussi à perdre leur vie, ou des hommes dont la famille était déjà ruinée et détruite et à qui il ne restait d'autre espoir que la révolution".
D'où sortaient ces hommes si ce n 'est des rangs de l'immense armée du lumpen-
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Itinéraires de la Longue Marche (octobre 1934-octobre 1935) des troupes de Mao (la première armée de front), qui ont traversé douze mille kilomètres, et les deux autres corps de l'Armée rouge ouvrière et paysanne de la Chine.
mode de construction. << Vous vous lais- défaveur de Mao lors de l'arrivée à sez inconsciemment dominer par des Kiangsi d'une autre armée et la création conceptions conservatrices ; vous n 'avez du s• groupe d'armées. Les comman-
Mao considérait qu'il n'était utile pas l'intention d'augmenter énergique- dements de ces deux groupes souteque d'attaquer les petites villes, et cela ment les effectifs>>, écrivait-il aux res- naient la politique militaire de la direccontrairement à la position du groupe ponsables de la 4• armée. Après la tion du PC . Mais, fait plus important, de Li Li-san, qui dirigeait le parti depuis proclamation en novembre 19 31 de la les soldats du s· groupe d'armées pen-
Shanghai et exigeait l'attaque des gran- République soviétique chinoise à chaient en faveur de la ligne du comité des villes. Li Li-san était confiant dans Kiangsi, qui est devenu la zone soviéti- central contre celle de Mao. Issus de l'imminence d'un grande montée révo- que centrale (le siège du gouvernement l'armée du Kuomintang, ces soldats
«soviétique»), la pression a encore étaient passés du côté de l'Armée rouge augmenté. Le groupe de Wang Ming en raison des conditions matérielles mée rouge de Mao occupa, les révolu- . rablement les forces militaires de la ainsi libérés étaient recrutés dans l'ar- · lons de la Garde pour défendre tel vil-
Durant les trois premières campa-_ forces armées locales (unités de partide cette concordance entre sa pensée gnes d'encerclement de la zone soviétimilitaire et la nature particulière de cette que centrale par les armées du Kuomindement du premier groupe d'armées, faveur du service militaire obligatoire créé par Mao, et celui du troisième lancée immédiatement dans le Kiangsi.
Teh-huai. Cet équilibre fut rompu en pour l'augmentation des effectifs de · prolétariat qui hantait la campagne chisoise, notamment les régions rurales des provinces du sud ? >> lutionnaire, bien qu'en fait il n'y eut pas de telle perspective. Dès ce moment, Mao était tourné vers la stratégie d'une guerre prolongée dans les campagnes. Des attaques étaient réalisées chaque fois que Mao estimait que l'effet global n'affaiblissait pas l'Armée rouge, mais la renforçait en armes et en hommes. C'est justement dans les villes que fut recrutée, durant la première période, la majeure partie de combattants, et cela justement dans les rangs du lumpenprolétariat. Dans toutes les villes que l'Artionnaires ouvrirent toujours les prisons, libérant tous les détenus sans distinction, suivant le principe : « Le crime est une question de classe et les vrais criminels ne sont jamais parmi les prisonniers. » Nombre de prisonniers mée, où ils recevaient une formation idéologique intensive.
Mao attachait une grande importance à cette formation ; elle seule pouvait faire d'un homme ayant certaines prédispositions révolutionnaires objectives -c'est-à-dire d'un lumpen- un bon soldat de l'armée révolutionnaire. Il en allait de même avec les paysans, recrutés de façon très sélective et soumis à la formation idéologique qui faisait d'eux des soldats. ·
Un facteur supplémentaire qui faisait de l'Armée rouge de Kiangsi une armée «non territoriale», sans attaches à la terre, était le fait que les soldats qui la composaient provenaient majoritairement d'autres régions. A l'automne . 1929, ils composaient 80% de la 4• armée.
« Là plupart de ses hommes, n'ayant pas de racines dans le sol du Jiangxi, ne se sentaient pas liés, d'une façon organique, à la révolution agraire dans la zone soviétique centrale. Leur état d'esprit était plutôt celui de soldats de métier que celui de paysans en armes... Depuis la descente de la 4' armée des monts Ching
Kang jusqu 'à la troisième campagne d'encerclement, Mao tira toute sa force
Armée rouge. »
Le mode de construction de l'Armée rouge adopté par Mao était critiqué par la direction du PC quasiment depuis le début. En avril 1930, Li Li-san exigeait un changement radical de ce
(dit des vingt-huit bolcheviks) , dépêché de Moscou avec pour mission de soumettre totalement le PC chinois au Kremlin, après avoir pris en main la direction du parti et après lui avoir imposé la « ligne offensive bolchevique », réussit à modifier progressivement la situation à Kiangsi en défaveur de la politique militaire de Mao. L'arrivée à Kiangsi de l'Armée rouge dirigée par Peng Teh-huai renforçait considézone centrale de la République soviétique, mais en même temps privait Mao du monopole du pouvoir militaire.
En attaquant durement « ceux qui ne savent pas organiser les gardes rouges, les unités de partisans et les bataillage, tel canton ou tel district, ceux qui ne sont pas résolus à augmenter les effectifs de l'Armée rouge et à lutter pour une victoire préliminaire dans une ou plusieurs provinces >>, Peng Teh-Huai affirmait que « leur idéologie est une idéologie paysanne à cent pour cent >>. Accusation étonnante et même démagogique : Mao attachait une grande importance à l'armement des masses paysannes engagées dans la révolution agraire et tentait de les armer le plus largement, mais en même temps il ne permettait pas que s'effacent les différences entre les détachements armés de paysans et l'Armée rouge régulière, à la construction de laquelle il se consacrait avant tout. Il surveillait également la division des tâches entre ces deux types de forces armées. S'il le faisait, c'est justement parce qu'il était capable de ne pas céder à la pression de l'idéologie paysanne.
Le comité central contre Mao tang, il y avait un certain équilibre dans le pouvoir militaire entre le commangroupe d'armées, dirigé par Peng désastreuses dans lesquelles ils se trouvaient. Très faiblement formés et motivés idéologiquement, originaires du nord -ouest de la Chine et très nostalgiques pour leurs provinces natales, ils avaient beaucoup de mal à s'accoutumer au climat chaud et à l'alimentation du sud:
«Si les hommes du 5" groupe d 'armées avaient dû choisir entre la stratégie maoïste impliquant une guerre des partisans prolongée et la « ligne offensive bolchevique >> du comité central, ils auraient probablement opté pour une bataille décisive avec les forces nationalistes qui leur aurait donné une chance, si hypothétique soit-elle, de pouvoir rentrer chez eux.>>
Partant d'un pronostic mécaniste sur les effets de la crise capitaliste dans le monde et en Chine autant que d'une sous-estimation de la force militaire du Kuomintang, la soi-disant « ligne bolchevique» prévoyait d'étendre rapidement le territoire de la République soviétique chinoise, de réunir par les moyens militaires les différentes zones soviétiques, de combattre l'armée du Kuomintang sur son propre territoire et d'occuper les villes clés de la vallée de la rivière Gan pour obtenir prochainement « une victoire préliminaire de la révolution dans une ou plusieurs provinces».
Jusqu'à la tenue de la conférence de
Ningtu en août 1932, la politique de construction de l'Armée rouge préconisée par Mao prévalut dans le soviet de
Kiangsi, malgré les attaques de plus en plus fortes du comité central. Ce dernier, pour mettre en œuvre sa ligne militaire offensive avait besoin d'une armée nombreuse, capable de faire non seulement une guerre de mouvement mais également une guerre de position de grande ampleur, apte au combat de rues, à la défense anti-aérienne comme à la guerre de blockhaus, etc. Toutes les sans, régiments et divisions indépendantes, etc.) furent progressivement intégrées dans l'armée régulière et une grande campagne de propagande en
Les résultats de cette campagne .
Brève chronologie
-Avril 1927. Coup contre-révolutionnaire du général Chiang Kai-shek. Féroce répression contre le PC et le mouvement ouvrier.
-Août-septembre 1927. Eclatement du soulèvement militaire de Nanchang, de l'insurrection paysanne de la Moisson d'automne et de l'insurrection ouvrière de
Canton, sous la direction du PC.
-Octobre 1927-avri/1928. Arrivée des troupes insurrectionnelles de Mao et de Chu
Teh aux Ching Kang Shan.
-Janvier 1929. L'Armée rouge de Mao et de Chu Teh, venue des Ching Kang Shan, établit sa base dans le Kiangsi.
- Eté 1930. Echec de la ligne aventuriste de la direction Li Li-san du PC qui lance l'Armée rouge à la conquête des grandes villes.
-Janvier 1931. Les « 28 bolcheviks », avec à leur tête Wang Ming et Otto Braun, assument la directon du PC. Dans le Kiangsi, l'Armée rouge vainc contre la première campagne d'encerclement par l'armée du Kuornintang.
-Mai 1931. Défaite de la deuxième campagne d'encerclement du Kiangsi.
-Septembre 1931. L'incident de Mukden provoqué par l'impérialisme japonais marque le début de l'invasion de la Chine. Fin de la troisième campagne d'encerclement dans le Kiangsi.
- 7 novembre 1931. Anniversaire de la révolution d'Octobre, la République soviétique chinoise est proclamée dans les zones rouges.
-Août 1932. Conférence du PC des zones soviétiques à Ningtu. Mao perd tout pouvoir militaire et de fait politique.
-Mars 1933. Echec de la quatrième campagne d'encerclement.
-Octobre 1933-octobre 1934. Cinquième et dernière campagne d'encerclement de
· la zone soviétique du Kiangsi.
-Février 1934. Mao perd la présidence du Conseil des commissaires du peuple de la République soviétique chinoise.
-Octobre 1934. Retraite stratégique de l'Armée rouge du Kiangsi. Début de la
Longue Marche.
-Janvier 1935. A Tsunyi, occupée par l'Armée rouge, lors de la réunion élargie du bureau politique du CC du PC, Mao prend la direction militaire et politique de la révolution chinoise. l'Armée rouge indiquent que la mobili- . taire de la République soviétique chisation militaire dans la République so- noise. » viétique fut d'une ampleur rarement En avril 1934, l'Armée rouge de atteinte. A partir de 193 3, toutes les Kiangsi comptait environ 180 000 solmesures sociales et économiques prises dats, dont 77 % de paysans mobilisés par le gouvernement de la zone soviéti- sur place et ayant bénéficié des avantaque centrale convergent vers cet objectif ges de la réforme agraire radicale : prioritaire qu'est l'édification d'une << Composée pour près de 80 % de . grande Armée rouge. C'est dans ce paysans du Kiangsi et du Fukien, cette contexte qu'il faut comprendre l'adop- nouvelle Armée rouge était une armée tion d'une ligne de classe radicale dans née de la révolution agraire et ayant des le domaine de la révolution agraire, qui attaches avec la terre. Une telle armée visait à créer un climat politique et était beaucoup plus volontiers prête à se social favorable à une mobilisation laisser convaincre par la ligne militaire militaire intensive. du comité central préconisant la défense
Face à la cinquième et la plus im- du territoire soviétique que par la straté- . portante campagne d'encerclement du gie maoïste qui impliquait l'acceptation Kiangsi par les armées du Kuomintang, de "laisser l'ennemi venir casser la vaisla direction du PC remplaça la « ligne selle". Analysé sous cet angle, l'affaiblisoffensive bolchevique » par la ligne de sement de la position de Mao dans la défense passive - comme Mao devait la République soviétique chinoise s 'inscrit nommer plus tard - de la zone soviéti- dans une logique qui conduit inéluctaque: . blement à une rupture entre la concep-
« L'approfondissement de la révolu- tion stratégique de Mao et une Armée tion agraire devait favoriser la mobilisa- rouge métamorphosée. >> tion militaire intensive tandis qu 'une Le rapport de forces sociales à grande Armée rouge composée essentiel- Kiangsi était devenu très défavorable lement de paysans ongmaires du pour Mao après la troisième campagne Kiangsi devait logiquement amener d'encerclement. Face aux forces du celle-ci à exiger une ligne militaire con- Kuomintang, Mao utilisait une stratégie duisant à la défense des intérêts acquis dont le principe était de préserver au de la révolution agraire, donc du terri- maximum les forces vives de l'Armée
rouge tout en cherchant à détruire le permettrait l'occupation de la zone so- vement, il n'était possible que de chermaximum de forces vives de l'armée du viétique par les armées du Kuomintang. cher à préserver la zone, en exposant l'Armée rouge -c'est-à-dire la princien une guerre de manœuvres sur de Comment et pourquoi pale forme d'organisation de la révoluprofondément l'adversaire dans la zone Mao triompha cours des combats défensifs ou de préserver au contraire l'armée et perdre la zone, c'est-à-dire sa principale base dence d'appui. Le choix était dramatique.
but de retarder son offensive. L'Armée peuple de la République soviétique Mais Braun refuse de trancher, espérant rouge attendait que l'adversaire soit qu'en février 1934, il fut privé de tout sauvegarder l'une et l'autre, ce qui poudans la zone où une attaque surprise pouvoir militaire dès août 19 3 2, lors de vait conduire à la perte des deux.
était préparée et le détruisait dans cette la conférence de la direction du PC des zones quence lution, sociaux de plus en plus négatifs. Les réel et Chou En-Lai, dépêché au et, dans une guerre de blockhaus, la masses paysannes la payaient cher. · Kiangsi par le groupe « bolchevique » seule qui puisse assurer la défense de la ·
Durant la troisième campagne d'encer- de Wang Ming afin de soumettre plei- zone, les possibilités pour l'Armée clement, les troupes du Kuomintang nement 1 'Armée rouge à la « ligne ofoccupèrent pratiquement toute la zone fensive » (qui signifiait en réalité, guerre de mouvement sur une grande soviétique centrale, pendant trois mois, comme nous l'avons montré, la défense en pleine moisson d'automne, provo- passive du territoire de la République quant des terribles pertes dans l'écono- soviétique). Chou En-lai prit des mains mie paysanne. Une véritable famine se de Mao le poste du commissaire politidéclara dans la zone qui, en temps que général de l'Armée rouge. Mais paysannes ont par la suite exercé une gne d'encerclement du Kuomintang, qui
Kuomintang. Cette stratégie consistait larges terrains: l'Armée rouge attirait soviétique, lui permettant de progresser selon un plan préétabli, sans lui opposer de résistance et sans actions ayant pour zone.
Cette stratégie, très efficace du point de vue militaire, avait des effets normal, exportait le riz. Les masses pression pour que la stratégie de Mao soit abandonnée. Cette pression a commencé à se concentrer au sein de l'Armée rouge elle-même, qui avait cessé d'être une formation autonome de la paysannerie et était devenue, à la suite de sa politique de construction imposée par le comité central, une armée populaire. Cette pression favorisait l'introduction de la « ligne offensive bolchevique » car celle-ci, pour pouvoir être mise en œuvre, signifiait que l'Armée rouge répondra aux campagnes d'encerclement par la défense passive de la zone centrale et donc de l'économie paysanne.
Pour comprendre la situation de l'époque, qui a conduit à une défaite grave de Mao au sein du PC et de l'armée, il faut prendre en compte cette contradiction radicale surgie entre la stratégie militaire de Mao et sa stratégie politique, elle-même fondée sur le développement de la révolution en s'appuyant sur la paysannerie et sur sa lutte pour la réforme agraire. Cette contradiction ne pouvait être résolue tant que le Kiangsi était soumis aux campagnes d'encerclement du Kuomintang. Si l'Armée rouge avait maintenu son caractère élitaire premier et avait poursuivi l'application de la stratégie de
Mao - qui ne prenait pas en compte les intérêts des masses paysannes - elle aurait été condamnée à perdre le soutien de la paysannerie, même si la révolution agraire n'était possible que grâce à elle : rien de matériel ne subsistait des acquis de la révolution quand cette armée ne défendait pas le territoire et tion
Bien que Mao ne perdit la présidu Conseil des commissaires du soviétiques à Ningtu. En consédu caractère militaire de la révoil fut privé en fait de tout pouvoir quand commença la cinquième campadevait déterminer le sort de 131 République soviétique, la direction de fait de l'Armée rouge s'est trouvée entre les mains du communiste allemand Otto Braun, envoyé par le Komintern comme conseiller militaire de la direction « bolchevique » du PC. Braun fut par la suite le seul Européen qui participa à la Longue Marcl}e.
En 1973, dans le cadre de la campagne antimaoïste du Kremlin, ses mémoires relatant son activité au Kiangsi, la Longue Marche et son séjour au Y ennan ont été publiées à Moscou et à Berlin-Est 4 • C 'est un document d'importance, même si l'on tient compte du fait qu'il devait servir non à approfondir la connaissance historique mais les intérêts du Kremlin dans la rivalité soviéto-chinoise. Comme le livre de Hu, il montre que durant la période allant du début de la cinquième campagne d'encerclement au début de la Longue Marche, les deux personnalités politiques centrales qui représentaient les fractions adverses du PC étaient Mao et Braun.
La cinquième campagne lancée par le Kuomintang contre le soviet de Kiangsi était non seulement la plus importante mais aussi la plus moderne. On y a employé la stratégie de la guerre de blockhaus, conçue par les conseillers militaires allemands du Kuomintang, sous la direction personnelle de Tchang Kai-shek. En dernière analyse, le choix 'stratégique pour le camp de la révolution au cours de cette campagne se réduisait à ceci : défendre l'existence de la zone soviétique centrale ou défendre l'existence de l'Armée rouge. Objectichinoise - à l'anéantissement au
La « tactique des attaques brèves et soudaines » de Braun fut élaborée à partir de deux prémisses : le territoire soviétique doit être défendu à tout prix rouge de détruire l'ennemi par une échelle sont extrêmement réduites, pour ne pas dire inexistantes. D'autant que l'ennemi ne se laisserait pas toujours stupidement anéantir par une guerre de mouvement traditionnelle à la Mao. C'est cette appréciation de la situation qui donna naissance à la théorie de Braun selon laquelle seules les victoires tactiques pouvaient être transformées en victoires de campagne qui, à leur tour, pouvaient susciter des changements stratégiques favorables à l'Armée rouge - théorie dans laquelle il s'agit bien d'une tactique militaire élevée à la hauteur de la stratégie de la révolution.
Quel choix proposait alors Mao ? Lui-même et ses partisans expliquèrent plus tard que sa position lors de la cinquième campagne fut la suivante : on aurait dû adopter, avant la bataille décisive du Kwanchang, la stratégie employée au cours des trois premières campagnes d'encerclement et, après la défaite de l'Armée rouge à Kwanchang, la stratégie de la fuite en avant en abandonnant la zone soviétique centrale de Kiangsi pour préserver les forces vives de l'Armée rouge, quitte à la voir détruite plus tard hors du Kiangsi. C'est justement cette stratégie qui fut adoptée, au dernier moment, ouvrant ainsi la
Longue Marche. C'est elle qui permit de préserver 1 'Armée rouge. Mais une telle ligne a-t-elle été défendue vraiment par Mao lors de la cinquième campagne, et surtout a-t-elle été adoptée parce que les principes stratégiques de Mao, alors privé de tout pouvoir, gardaient une influence profonde dans l'Armée rouge tandis que la ligne de la direction
« bolchevique >> du PC n'avait pas encore pénétré totalement cette armée ?
C'est ce qu'écrivit plus tard Mao. Cette affirmation provoque des commentaires sarcastiques de certains historiens.
En effet, il n'existe pas de documents datant de la période de la cinquième campagne qui exprimeraient la
4. O. Braun, « Chinesische Auf tive - au commandement de l'Armée zeichnungen 1932-1939 >>, Dietz Ver/ag, rouge et au pouvoir suprême dans la Berlin 1973.
la victoire sur Braun et les « Bolche- · redevenue maoïste par la force des position de Mao ou qui attesteraient que celui-ci jouissait encore à ce moment d'une influence au sein de l'Armée rouge. La preuve n'est donc pas apportée que les critiques contre la ligne de Chou En-lai et Braun, exprimées pour la première fois dans la résolution de la conférence de Tsunyi pendant la Longue Marche, aient été formulées au cours de la campagne et non seulement après la défaite militaire du PC. Aucun document saufun, publié en 1967 dans l'ouvrage sur l'histoire des campagnes d'encerclement contre les communistes, . édité par le bureau d'histoire militaire du ministère de la Défense de Taiwan. Anonyme et reproduit sans aucune référence, ce document était passé totalement inaperçu des historiens.
Hu Chi-hsi a réussi à déterminer de façon certaine que l'auteur de ce document fut le jeune commandant du 1er groupe d'armées (c'est-à-dire du groupe formé par Mao à la suite de la croissance de la 4e armée), Lin Piao ... âgé alors de vingt-sept ans. Il s'agit d'une critique acerbe, bien qu'un peu voilée pour des raisons tactiques évidentes (la fraction stalinienne était alors au sommet de sa puissance au sein du PC et de l'armée) de la tactique de Braun. Cette critique contenait en même temps les principales thèses que l'on retrouve dans la résolution de la conférence de Tsunyi, lors de laquelle Mao a remporté viks ». Parmi ces thèses, les propositions d'abandonner la zone soviétique centrale pour la fuite en avant de l'Armée rouge.
L'identification de ce texte a permis à Hu Chi-hsi de découvrir un document clé pour l'histoire de la Longue Marche, mais également de mettre à jour un maillon manquant de cette histoire. Vers la Longue Marche
Il est évident qu'au travers de l'article de Lin Piao, c'est Mao qui a exprimé sa pensée militaire en pleine cinquième campagne ; que Lin Piao et le 1er groupe d'armées qu'il dirigeait durant l'effacement de Mao ont joué un rôle clé dans la lutte pour le pouvoir militaire (et donc aussi politique) dans la République soviétique, en soutien à la fraction maoïste. Il apparaît que cette dernière était encore puissante, grâce à l'appui dont elle jouissait parmi les cadres de cette première formation militaire du PC, formée par Mao, qu'il avait menée des années auparavant des monts Chang Kang Shan au Kiangsi.
Lorsqu'en 1934 l'Armée rouge quittait le Kiangsi, entamant l'épopée de la Longue Marche, la nouvelle ascension de Mao - cette fois-ci définidirection du Parti communiste était pratiquement inévitable. Malgré le souci de l'Armée rouge d'éviter le combat, souci partagé d'ailleurs par les troupes du Kuomintang, les effectifs de cette armée à la dérive fondaient à un rythme soutenu depuis le début de la marche. Ils passèrent de 85 000 hommes en octobre 1934 à un peu plus de 30 000 en janvier 1935. Compte tenu du nombre réduit de combats, on peut penser sans prendre de trop gros risques que la quasi-totalité de ces pertes provenait de désertions. Les premiers à déserter étaient les derniers venus, recrutés au cours des campagnes pour l'expansion de l'Armée rouge organisées massivement parmi les paysans par les « Bolcheviks » et à travers l'intégration des milices paysannes à l'armée régulière. Quant à ceux qui restaient envers et contre tout, ils représentaient les éléments les plus disciplinés sur le plan organisationnel, les plus endoctrinés sur le plan idéologique et les plus attachés au métier de soldat de la révolution.
En un mot, ce qui est resté, c'était le noyau dur de l'armée. Amputée de ses éléments proprement paysans attachés à la terre et aux acquis de la révolution agraire, l'Armée rouge était choses. Hu Chi-hsi écrit: << L'Armée rouge qui occupa Tsunyi était donc une armée qualitativement différente de celle qui avait combattu dans la cinquième campagne d 'encerclement. Elle était redevenue, par la force des choses, une force non territoriale, sans attaches avec la terre, prête à effectuer des manœuvres à grand rayon d 'action ; en d'autres termes, une armée telle qu 'en exige la conception stratégique maoïste, la copie conforme de celle qui avait brisé les trois premières campagnes d 'encerclement sous la conduite de Mao. C'est sous la pression de cette Armée rouge, métamorphosée une nouvelle fois, qu 'eut lieu la conférence de Tsunyi. >>
Présentée par Hu Chi-hsi, l'analyse du déroulement de la lutte politique au sein du PC chinois autour de la manière de construire une armée révolutionnaire et de la stratégie de la guerre révolutionnaire ne se limite pas aux questions idéologiques. Elle montre la lutte des idées sous l'angle de l'évolution constante du rapport de forces sociales au sein de l'Armée rouge et en rapport à la base sociale de cette armée - réalisant ainsi le principal postulat méthodologique du matérialisme historique. Hu met à jour ainsi certains des grands paradoxes de la révolution chinoise.
Mao, qui fut le premier comrpuniste 1
chinois à découvrir que Je processus de la révolution prolétarienne peut se développer largement en se fondant sur la dynamique de la révolution paysanne, a été également le premier à comprendre à quel point J'avant-garde politico-militaire organisée doit rester indépendante de la dynamique spontanée de la révolution paysanne, si ce processus devait être mené à son terme. C 'est lui, le plus confiant dans le potentiel révolution-
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