Une alternative pour 88,
et après ...
Fuels objectifs les révolutionnaires doivent-ils se donner pour 1986? Comment peuvent-ils se préparer à cette échéance? Cette discussion ne sera pas la moins importante lors de la fête que Lutte ouvrière et la Ligue communiste révolutionnaire organisent en commun les 25 , 26 et 27 mai à Presles.
Les enjeux de 1986 Les états-majors politiques de tous bords préparent fébrilement les élections législatives de 1986. Les résultats de la confrontation droite/gauche ne sauraient laisser les révolutionnaires indifférents car ils traduiront à leur façon un rapport de forces politique entre les travailleurs et la bourgeoisie. Victorieuse par KO, la classe dominante se sentirait les coudées franches pour lancer les plus violentes attaques et affaiblir pour longtemps le mouvement ouvrier.
C'est là un premier enjeu de ces élections, sur lequel les révolutionnaires ne peuvent guère peser dans les conditions actuelles.
Mais il en est un second, qui les concerne directement. Quels que soient les résultats des élections législatives à venir, celles-ci clôtureront une expérience qui, commencée en 1981, avait soulevé beaucoup d'espoir dans la classe ouvrière, dans la jeunesse, parmi les immigrés. Une clôture donc, mais aussi une sanction : celle d'une politique du double langage, toute en ruse et mensonge à l'égard des travailleurs, pour leur faire accepter en douceur - et plus brutalement quand nécessaire - la gestion de la crise capitaliste. Une politique que le PCF attaque aujourd'hui à boulets rouges pour tenter de faire oublier sa participation pleine et entière au gouvernement pendant trois ans.
Ce sur quoi les révolutionnaires peuvent peser Que les révolutionnaires puissent, à l'issue d'une telle expérience, contribuer à faire apparaître et rassembler un courant, celui qui n'a pas renoncé aux espoirs de 1981, est d'un intérêt capital. Qu'un tel courant parvienne à se rassembler pour les élections de 1986, cela signifiera que de l'expérience des partis ouvriers réformistes au gouvernement, il sortira quelque chose de positif pour la suite, et pas seulement le désarroi politique, l'écœurement et l'affaiblissement du mouvement ouvrier. C'est la politique que nous proposons, celle que la LCR tente de mettre en œuvre : une alternative pour 1986.
Nous connaissons l'opinion des camarades de LO: selon eux, une telle politique pourrait être la bonne si se manifestait au sein de la classe ouvrière un courant allant à gauche. Ils admettent que les révolutionnaires devraient alors s'inscrire dans un rassemblement électoral traduisant cette poussée à gauche, et même contribuer à jeter les bases d'un nouveau parti au sein duquel ils défendraient leurs positions. Mais, ajoute LO, un tel courant n'existe pas aujourd'hui dans la classe ouvrière. Il n'existe que des « déçus du mitterrandisme ».
Certes, un tel courant ne s'exprime pas au niveau des luttes, et on ne peut escompter qu'il se manifeste sur ce terrain d'ici 1986. Certes, le soutien apporté au gouvernement de gauche et à sa politique par les organisations de masse de la classe ouvrière, syndicats compris, ont profondément désorienté les travailleurs,
développé massivement un sentiment d'impuissance, f~tit reculer le niveau d'organisation, détourné du mouvement ouvrier des couches sociales périphériques et la jeunesse. Mais ce constat suffit-il à répondre à la question posée?
Si la confiance en soi et la combativité des travailleurs avaient été plus fortes dès le début du septennat de Mitterrand, on aurait assisté probablement à des grandes luttes, à des débordements massifs, à la possibilité de voir se constituer à chaud dans la classe ouvrière ce courant dont LO déplore l'inexistence. Mais du constat que ces grandes luttes n'ont pas eu lieu, les révolutionnaires doivent-ils conclure qu'ils n'ont rien de mieux à faire que le train-train électoral habituel? Doivent-ils ajouter au sentiment d'impuissance ambiant l'aveu de la leur propre?
L'opinion de la LCR est que ce climat de déprime dans la classe ouvrière, la désaffection à l'égard des organisations et de l'action collective sont d'abord le résultat de la trahison des directions réformistes. Privée de perspective et d'instruments pour lutter, la classe ouvrière réagit dans sa masse de cette façon, ce qui comporte il est vrai des risques de recul de la conscience de classe.
Les forces pour l'alternative existent
Il serait cependant unilatéral de ne considérer que ce côté des choses et d'ignorer d'autres signes, qui indiquent une tendance contraire : le rejet de l'accord sur la flexibilité par les militants et cadres intermédiaires de la CFDT et de FO, qui traduit aussi un refus de masse des exigences patronales ; la crise ouverte de la CFDT - organisation syndicale qui s'est avancée le plus loin dans la définition d'un projet cohérent de collaboration de classes - et l'affirmation en son sein d'une opposition lutte de classe qui ressent le besoin d'opposer à l'orientation d'Edmond Maire une contre-orientation d'ensemble ; la grande disponibilité de la jeunesse au combat antiraciste, révélée par le succès de SOS-Racisme; l'écho de ce mouvement dans les entreprises. _
Ces signes multiples indiquent trois choses : 1. La désaffection populaire à l'égard de la gauche ne signifie pas un ralliement aux thèmes de la droite et du patronat, ni un abandon des exigences dont des millions de travailleurs ont cru voir la réalisation possible à travers l'Union de la gauche. 2. Tout un secteur militant du mouvement ouvrier n'admet pas les reniements de la gauche au pouvoir. Il l'exprime dès qu'il en a la possibilité et ressent le besoin de nouvelles perspectives pour sortir de l'impasse. Le même phénomène est sensible dans la crise que connaît le PCF, même si de très nombreux miltants, mis sur la touche, ne sont pas aujourd'hui regroupés.
La dissidence diffuse de ce secteur militant ne signifie pas qu'il refusera d'emblée son vote auPS - comme moindre mal face à la droite-, mais qu'il faut le gagner à autre chose. 3. La trahison des organisations majoritaires du mouvement ouvrier, la coupure béante intervenue entre la politique politicienne des directions et les préoccupations des masses, ont entraîné un discrédit réel de toute forme organisée, syndicat ou parti, discrédit particulièrement sensible dans la jeunesse. Ce phénomène peut dérouter les révolutionnaires, qui affirment à juste titre n'avoir aucune responsabilité dans la politique du gouvernement. Il n'en existe pas moins, et il serait absurde de l'ignorer ou de le rejeter comme réactionnaire.
Rassembler non les « déçus » mais ceux qui n'ont pas avalé les couleuvres Ni la LCR, ni LO, ni nos deux organisations réunies ne peuvent prétendre à regrouper ce courant, divers et hétérogène, derrière leurs bannières. Ce que la LCR et LO peuvent faire, par contre, c'est l'aider à se rassembler, à s'exprimer, à agir et à progresser.
C'est ce que la LCR entreprend en participant à la création de regroupements locaux ou. dans les entreprises, avec des militants venus d'horizons différents
- démarche déjà concrétisée en plusieurs endroits et sous des formes diverses. Elle poursuit le même objectif à travers des rencontres avec toutes les forces politiques à gauche qui ne se sont pas compromises avec le gouvernement ou ont rompu avec lui : les Verts, le PCML, le PSU et les groupes issus de sci~sions de gauche de ce
parti, la FGA et la Gauche autogestionnaire. C'est la proposition que la LCR renouvelle à Lü, à l'occasion de notre fëte commune.
Alternative 86, pour la construction d'un parti à la gauche de la gauche
Lü nous oppose jusqu'à maintenant une fausse alternative: soit un accord électoral large mais sans contenu politique, concevable pour tourner les dispositions antidémocratiques du mode de scrutin et avoir des élus ; soit un accord politique entre m:ganisations révolutionnaires, qui a ses préférences.
Tel n'est pas le sens de nos propositions: un accord électoral fondé sur le rejet des reniements de la gauche dans tous les domaines - économiques et sociaux, environnement, relation avec le tiers monde, politique étrangère et militaire, ventes d'armements, colonies françaises, solidarité avec les immigrés, etc. - ne serait pas un simple accord électoral sans contenu. Il ne peut se conclure que sous-tendu par la volonté explicite de définir une autre politique, alternative à celle des réformistes, c'est-à-dire reposant sur la satisfaction des besoins sociaux et non la recherche du profit.
Rassembler les « déçus du mitterrandisme » comme dit Lü ? Bien plutôt ceux qui -souvent déçus, oui- ont refusé d'avaler les couleuvres du mitterrandisme, restées en travers de leur gorge, et qui commencent à en tirer les conclusions politiques s'ils ne l'ont pas déjà fait.
C'est l'orientation que nous avons prise et à laquelle nous convions Lü. Une orientation dont rien ne garantit d'avance le succès immédiat, car les obstacles sont nombreux, mais qu'il importe de mettre en œuvre avec le maximum de résolution. Car il est illusoire d'avancer vers la construction d'un parti révolutionnaire sans prendre en compte, tels qu'ils se présentent, les reclassements encore très limités vers la gauche provoqués par cinq années d'une expérience politique majeure: la gestion gouvernementale par les directions réformistes du mouvement ouvrier.