l y eut la marche des Beurs le 1er décembre 1983. Puis, le 3 décembre 1984, celle de Convergence. Et maintenant, le 15 juin 1985, le rassemblement de SOS-Racisme : nouveau défi lancé à la banalisation du racisme, à la haine raciale distillée par Le Pen et consorts sous l'œil bienveillant de tous ceux qui ont intérêt à diviser...
Le message d'espoir semé par les beurs a fait germer peu à peu dans la jeunesse un réveil salutaire symbolisé aujourd'hui par les deux millions de petites mains de toutes les couleurs, arborées par ceux qui veulent, tous les jours et partout, dire qu'ils ne partagent pas l'horrible discours devenu, hélas, en quelques années courant et presque « normal » : dehors les immigrés qui volent le pain, le travail et menacent notre culture ...
Le 15 juin est tout à la fois une nouvelle démonstration de la force du mouvement antiraciste, de son caractère permanent et durable, et l'affirmation de la richesse de notre société multiculturelle où des artistes d'origines diverses vont s'exprimer ensemble devant un public tout aussi multicolore et heureux de l'être.
Les forces de la réaction et de la xénophobie ne l'emporteront pas aussi longtemps que la jeunesse exprimera la force de son mouvement, réagissant à chaque crime raciste, revendiquant haut et fort la nécessité d'une société égalitaire où chacun des siens, quelle que soit sa couleur et son origine, puisse trouver sa place ; aussi longtemps que ce mouvement entraînera dans son sillage un nombre croissant de travailleurs.
La rapidité de la montée du racisme et l'amplification des scores de l'extrême droite ont largement démontré à quel point cette arme est toujours affiltée et peut, à chaque occasion favorable, servir, détruire, tuer en toute impunité. La droite bien pensante, qui se présente encore en héritière de la Résistance, n'a pas résisté longtemps au succès électoral du discours raciste et à l'ex-parachutiste borgne, nostalgique de l'ordre et du grand nettoyage. Elle a elle-même, quand elle était au pouvoir, soumis les immigrés à un statut spécial, depuis le boulot débilitant mais rentable pour le patronat jusqu'au carcan des lois spéciales : contre le droit d'association, contre le droit de vote, droit de travailler et de se taire, de loger dans des foyers casernes et d'être surveillé nuit et jour, à la ville et au travail.
Le Pen s'est contenté de tirer profit de cette situation de non-droit dans laquelle était confinée toute l'immigration pour désigner le coupable de tous les maux, chômage et insécurité, à la vindicte populaire, selon un schéma parfaitement classique et éprouvé de longue date.
Quant à la gauche, elle a réussi le tour de force de s'offrir peu après son arrivée au pouvoir la plus belle flambée de racisme jamais vue depuis l'avant-guerre. Elle porte là une lourde responsabilité : elle renonce d'abord à ses promesses comme l'octroi du droit de vote; puis, loin de s'opposer frontalement aux premières campagnes racistes en 1983, elle se tait, prétendant qu'il vaut mieux ne pas gratter là où cela chatouille, quand elle ne fait assaut de déclarations anti-immigrés lors de la grève de Flins et de la campagne municipale à Marseille. Il est vrai que sa réputation antiraciste s'était déjà dégradée, pour l'une de ses composantes, par
-------------l'usage devenu célèbre d'un certain bulldozer à Vitry. Sa politique au gouvernement va davantage « régler » le problème des clandestins que celui du racisme.
La gauche au pouvoir a nourri la base du racisme : l'idée que les immigrés sont différents (ils n'ont pas les mêmes droits), dangereux (les mesures de répression anticlandestins), responsables du chômage (licenciements massifs dans l'automobile accompagnés des déclarations douteuses de Mauroy sur l'islam intégriste), envahissants (mesures d'interdiction du regroupement familial).
Sans les beurs, partis un jour de la cité des Minguettes pour mettre tout le monde devant ses responsabilités, il n'est pas sûr que la gauche aurait finalement décidé qu'il fallait réagir contre le racisme et accorder par exemple la carte unique à la majorité des immigrés. Sans les milliers de petites mains fleurissant brusquement partout, il n'est pas sûr que Mitterrand se füt rappelé sa quatre-vingtième proposition concernant le droit de vote des immigrés aux élections locales.
Le mouvement des beurs et son élargissement à l'ensemble de la jeunesse au travers de SOS-Racisme a bousculé l'échiquier : les beurs n'étaient pas prévus au programme de la droite et de l'extrême droite; la gauche traditionnelle ne les pas pas vus arriver. Elle négociait « de meilleures réponses » aux « vrais problèmes » posés par Le Pen. Elle s'accomodait bien d'un peu de racisme et de division parmi les travailleurs pour régler le problème de Talbot et préconisait l'aide au retour pour sauvegarder un semblant d'humanisme face à la haine liquidatrice du Front national.
Les beurs ne l'ont pas entendu de cette oreille: pour eux, partir n'a aucun sens. Ils sont nés ici, conséquence imprévue d'une immigration massive des années soixante qui arrangeait tant les profits patronaux dans la période d'expansion. Les beurs sont ici chez eux, ou plutôt ils voudraient bien l'être, et ne pas se faire tirer comme des lapins à cause de la consonnance de leur nom ou de la couleur de leur peau.
Alors, les beurs, que tous considéraient comme des petits rôdeurs, casseurs de banlieue, sont tranquillement descendus dans la rue et ils ont fait mille kilomètres, rassemblé cent mille personnes pour démontrer qu'on ne leur passerait pas sur le corps. Le reste de la jeunesse a suivi : Touche pas à mon pote ! Fini d'un coup, l'immigration «extérieure», étrangère, passagère, qui parle mal le français. Dans la jeunesse, le mélange s'est déjà opéré et les racistes se sont trompés d'histoire et d'époque. Les jeunes sont nés ensemble, ils ont grandi ensemble, ont partagé les mêmes bahuts et les mêmes bandes, les mêmes jeux et les mêmes problèmes face au chômage et à l'avenir.
C'est cette force qui s'est exprimée au travers des deux millions de badges vendus et cette force-là n'est pas facile à détruire. Construire sur cette base un vaste mouvement permanent capable de riposter à chaque déclaration, agression ou assassinat raciste, à chaque mesure anti-immigré; construire un mouvement porteur de la revendication d'égalité des droits, symbole concret de la volonté de rompre avec des décennies d'apartheid déguisé dans notre société, tel est l'enjeu actuel.
Toutes les organisations qui se réclament du combat des travailleurs, de la démocratie et des libertés doivent prendre leurs responsabilités face à ce tournant de la situation. A commencer par la gauche au gouvernement pour qui la meilleure manière de démontrer dans quel camp elle se situe est de prendre des mesures claires en faveur de l'égalité, de tenir ses promesses sur le droit de vote le plus rapidement possible, de renoncer à sa politique de répression, de rétablir le droit au regroupement familial, d'affirmer le droit au séjour pour tous et toutes.
Il est temps de répondre aux immenses potentialités qui se développent un peu plus de mois en mois, de s'engager dans la construction d'un front uni contre le racisme rassemblant le plus largement possible toutes les forces, courants, militants et individus qui sont prêts aujourd'hui à faire la guerre au racisme, à ne pas laisser le moindre répit à Le Pen et à ses sbires de tous bords, à bloquer la montée dangereuse de l'idéologie xénophobe. à renvoyer aux oubliettes de l'histoire les nostalgiques de la solution finale.