Quand les chars du Pacte de Varsovie pénétrèrent à Prague, en août
1968, commença la traque à la ((contre-révolution ». Les normalisateurs 1 tchèques dénoncèrent le premier signal de celle-ci dans la réhabilitation de
Kafka, cinq ans plus tôt, lors de la conférence de Liblice. C'est à travers les Actes, très politiques, de cette conférence, qu'Alain Brossat nous invite 1 1 à voyager.
L
Gyôrgy Dalos, suite burlesque au 1984 de 1 décennies, les staliniens n'ont prononcé le 1 passionnée sur. .. <<le droit à la tristesse ». 1 son « pessimisme » dans le même sac que le 1
Dalos en rajoute-t-il, s'est-il laissé emporter 1 « formalisme » de Joyce ou de Beckett, 1 que porter un regard attentif et quelque peu 1 de Benn, la « pornographie » de Miller ou brûler Kafka? » Pierre Fauchery, animateur 1984).
dizaines d'écrivains le questionnaire sui- Ver/ag, 1966).
ES révolutions s'annoncent rarement par des événements aussi majestueux que la prise de la Bastille. Elles commencent souvent dans le détail inopiné ou l'anecdote, comme en mars 1 1968, avec un graffiti sur un mur de la 1 « faculté de Nanterre, et il y a loin de la 1 << cause » aux effets. Dans le 1985 1 de George Orwell imaginée par un citoyen du socialisme réel, le séisme politique qui va secouer l'<< Océania » trouve son origine insolite dans une discussion de bistrot par sa veine satirique? Nullement. Il n'a fait narquois sur sa société, la fiction ne fait ici que démarquer la réalité.
En effet, nous pouvons aussi bien dire que le Printemps de Prague a commencé en 1963 par une discussion passionnée mettant aux prises un quarteron d'intellectuels communistes tchèques, est-allemands, polonais, français, autrichiens ... , dans le château de Liblice, en Tchécoslovaquie. Objet du débat: Franz Kafka, à l'occasion de son quatre-vingtième anniversaire. Ou plutôt, objet manifeste du débat -car il apparaît aussitôt, à la lecture des actes de ce passionnant colloque 2 que l'objet latent, lui, est d'une tout autre envergure : il ne s'agit de rien moins, en effet, que d'une assez chaude empoignade sur le stalinisme et ses séquelles, l'état présent de la société et de la culture socialistes et leurs perspectives. En l'occurrence, nous voyons donc l'auteur de la Métamorphose jouer le rôle de miroir, de catalyseur d'une discussion fondamentalement politique. Mieux, nous voyons Kafka se transformer en enjeu politique d'une discussion mettant aux prises intellectuels << réformistes » et << conservateurs » dans l'entre-deux-eaux du khrouchtchevisme ... Intéressant phénomène de déplacement et de condensation qui nous incite à apprendre
Alain BROSSAT 1 à décrypter la politique dans d'autres hiéro- 1 glyphes que ceux de la langue de bois. 1
1 1 Littérature noire»
1 Mais venons-en aux faits. Pendant des 1 nom de Kafka que pour exorciser le spectre de la « décadence bourgeoise », pour stig- 1 matiser la littérature « noire >> de l'époque 1 1 impérialiste. Sans faire de détail, ils ont mis 1 1'« irrationnalisme » fascisant de Jünger ou de Sartre, l'« ésotérisme » de Faulkner -j'en passe et des meilleures. C'était cela le stalinisme dans la culture, non seulement la terreur active contre ceux qu'il avait à sa portée (Babel, Pilniak, Mandelstam ... ), la calomnie et les procédés d'Inquisition contre les autres (Ehrenbourg : Les surréalistes « mettent en avant.. . l'onanisme, la pédérastie, le fétichisme, l'exhibitionnisme, et même la sodomie ») mais aussi la terreur rétroactive contre les morts, une terreur consistant à « laver » la mémoire culturelle, comme les truands << lavent » leur argent sale dans les casinos, en banalisant l'insulte contre des auteurs dont les écrits sont non seulement ignorés, mais criminalisés -jusqu'en 1965, pas un seul récit de Kafka n'a été publié en URSS et dans son propre pays, ses livres ont disparu des librairies et des bibliothèques après 1948 .
En 1946, alors que le souvenir des autodafés nazis était encore ~résent dans toutes les mémoires, Action , hebdomadaire culturel contrôlé par le PCF, publiait une enquête élégamment intitulée : << Faut-il de ce journal, proposait alors à quelques vant:
Ce dessin, comme ceux qui suivent, est de Kafka.
1. Gyijrgy Da/os : 1985 (La Découverte,
2. Franz Kafka aus Prager Sicht (Voltaire
3. Action, juin 1946.
« l. Dans quelle mesure jugez-vous que que le Parti communiste >> (Roger Caillois, une société où les rapports entre les hom- -mais bien l'éternel protestataire contre
Rappelons pour mémoire qu'à l'époque mes entre les individus et l'autorité sont des auteurs de ces réponses indi- dev~nus opaques, où, comme le rappelait nombre narquoisement Caillois l'activité et les déci.peut dire ce qu'il lui plaît, sans autre souci gnées se considéraient comme des compa- sions de «ceux d'en haut>> (ceux du Chagnons de route du mouvement communiste.
Outre l'inquiétant Fauchery («L'œuvre teau, ou bien ceux des greniers où s'exerce une Justice douteuse) sont devenus une noire" ? La jugez-vous moralement nocive de Kafka exprime, de façon contagieuse, un énigme, un hiéroglyphe pour le commun certain des mortels, pour le premier Joseph K.
nez-vous en bloc ou croyez-vous qu'il faille décrivant des états de conscience manifes- venu... D'où l'exorcisme inlassable des tement ou de les confirmer, chez le lecteur. >>),il ne effets d'actualité possibles de cette œuvre :
« 3. Pensez-vous que la littérature de se trouva que deux plumes serviles pour notre temps doive être une littérature "op- baver dans le sens du courant : celle de décisions absurdes, de la servitude sans timiste"? Dans quel sens entendez-vous ce Claude Morgan -que l'on retrouve quel- espoir, il n'est pas difficile de le reconnaîques années plus tard, lors du fameux tre: c'est le monde capitaliste. Et pour peu
Le ton grossièrement jdanovien de cet procès Kravchenko, au premier rang des qu'on ait eu avec la civilisation nazie des interrogatoire valut à son auteur et à ceux . chiens de gardes acharnés à nier l'existence contacts plus proches que monsieur Cailqui l'avaient inspiré une fameuse volée de des camps de conentration en URSS - et lois, on ne s'étonne point que D. Rousset bois vert de la part des écrivains consultés. celle de Jean Fréville, le discret auteur du ait décelé une qualité "kafkéenne" dans
Il n'a à être ni optimiste, ni pessimiste » pour 1 'écrivain qui met son talent au service
« La littérature optimiste est comme le goisse et du désespoir, est liée à l'effondre- comprendre ce que le stalinien s'efforce_ ici ment d'une classe, celle (sic) de la bour- d'exorciser aussi fébrilement: la fonction geoisie. C'est la littérature d'un monde d'anticipation polémique de l'œuvre de condamné. Je pense qu'elle est particuliè- Kafka vis-à-vis d'un autre « monde des rement nuisible, à un moment où les peu- décisions absurdes, de la servitude sans ples s'efforcent de renaître, de reconstruire, espoir >>, d'un autre « univers concentrade créer pour la majorité des hommes des tionnaire >> - celui de la « patrie du sociaconditions de vie plus humaines >> (Claude lisme>>.
transcendantes, n'a pas décrit autre chose 1 Robert et bien d'autres) qui les gênait les impératifs sociaux et politiques doivent pince régir les formes et les thèmes de y~u':e littéraire? Etes-vous d'avis que l ecnvam que la qualité artistique de son œuvre ?
,, 2. Que pensez-vous de la "littérature et socialement réactionnaire ? La condamy distinguer plusieurs variétés plus ou moins justifiables ? mot? » Voici un échantillon de leurs réponses :
« L'écrivain n'a pas à servir un parti ... (Julien Benda). bonheur: c'est quand on la cherche qu'on ne la trouve pas » (Jean Paulhan).
« Quant à brûler Kafka, je ne vois jus. qu'à présent que les hitlériens pour y avoir songé » (Michel Leyris).
« Optimiste ? Singulière question. Les Evangiles vous semblent-ils optimistes ou pessimistes?» (Joe Bousquet).
« Un peu surpris tout de même que l'on . puisse aujourd'hui - déjà et ici ! - parler de brûler des livres ou d'opérer seulement un premier tri. N'en a-t-on pas assez brûlé, il n'y a pas longtemps de cela, en Allemagne ? Les Allemands ont également commencé par Kafka. Puis ils se sont mis à brûler des hommes, des femmes, des enfants. D'abord on prend un doigt... L'on dit aussi qu'il ne faut pas jouer avec le feu>>
(Henri Calet).
« Si vous méprisez la littérature, à quoi bon attendre d'elle quoi que ce soit ?>>
(Gaétan Picon).
« On ne brûle pas les livres, même en pensée... On finirait par décider que les pessimistes porteront une étoile bleue ou verte ou jaune ... >> (Ilia Ehrenbourg, sur le chemin du repentir).
«En ce qui concerne la "Littérature noire", je constate que toute la littérature moderne est noire et contient, si l'on veut, un poison >> (Maurice Merleau-Ponty).
« En résumé, je pense qu'il conviendrait de brûler Kafka ou, du moins, de permettre la lecture de ses ouvrages aux seuls esprits avertis que la fermeté de leur vocation mettra à l'abri de toute faiblesse et la nature de leur charge dans l'obligation de tout connaître. Car les œuvres de cet auteur comptent parmi les plus décourageantes qui soient, par la peinture qu'elles font d'un monde mécanique et absurde, ou rien n'a de sens, ni la raison ni l'effort. En outre, il est à craindre que de méchants esprits ne s'avisent un jour de prétendre (à tort, mais le mal sera fait) que Kafka, dans les juges mystérieux du Procès, dans les fonctionnaires invisibles du Château, aux décisions inattendues, irrévocables, incompréhensibles mais indiscutables et, pour tout dire, sans rire). état de décomposition sociale, et en morbides, elle risque de les éveiller, Fils du peuple de Thorez.
« La qualité artistique n'est pas tc-ut de l'homme ... La littérature noire, d!! l'anMorgan).
«... La littérature noire nous englue dans des marais pestilentiels et un univers déliquescent. Dans le combat décisif où nous sommes engagés, le devoir de l'écrivain consiste à hâter les transformations nécessaires et inévitables. Toute littérature d'évasion ou de désespoir se ramène, de nos jours, à une désertion ou plutôt une trahison >> (Jean Fréville). Mots dum-dum
C'est ainsi, donc, que nos petits Jdanov fusillaient les morts et les vivants, en 1946, avec des mots en forme de balles dum-dum (le temps des mots-tocsins était depuis longtemps révolu), instruisaient pour l'homme de Prague au petit chapeau rond un procès de Moscou sur mesure, double plagiat indigent - et des vrais procès mis en scène par la troupe Staline-Vichinsky, et de l'œuvre même de l'écrivain. Mais du coup, en insultant sa mémoire et en mettant ses livres à l'index, ils lui rendaient étourdiment et rendaient à ses lecteurs potentiels un signalé service : ils faisaient apparaître l'enjeu politique de la lecture de Kafka, ils mettaient en relief, au fil de leurs oukases et de leurs lapsus, la portée politique de son œuvre. Leurs réactions démontraient en vérité que l'auteur du Procès et du Château les grattait précisément là où cela les démangeait: ce n'était évidemment pas le philosophe de l'Absurde et le poète de l'angoisse existentielle (selon l'interprétation de Camus) ni le chercheur de Dieu, l'homme de la Justice et de la Grâce (selon l'interprétation de Brod), ni le metteur en scène littéraire de l'+dipe (selon Marthe
« Le monde de Kafka, le monde des l'univers concentrationnaire >> (Pierre Fauchery).
Pas besoin d'être grand clerc pour Une véritable réhabilitation
La discussion sur Kafka qui prend corps au début des années soixante dans les pays de l'Est et parmi l'intelligentsia communiste occidentale confirme pleinement cet efficace politique et cette fonction de miroir polémique de son œuvre. On suit, au fil de ce débat, tous les déchirements, les paradoxes et les ambiguïtés du khrouchtchevisme. Par Kafka interposé, c'est de l'extension et des limites, du sens et de la portée de la déstalinisation que l'on parle. La forme même de cette discussion est éloquente : c'est une véritable réhabilitation de Kafka, au sens politique du terme, au sens où se trouvent réhabilités à la même époque des milliers d'anciens zeks et de vieux bolcheviks, qu'entreprennent alors des khrouchtcheviens « radicaux » comme Ernst Fischer 4 , Edouard Goldstücker 5 et, d'une manière plus ambiguë, Roger Garaudy. Ce n'est pas non plus par hasard que les avocats les plus notoires de Kafka dans le mouvement communiste sont, alors, des personnages politiques et non pas des écrivains ou des fonctionnaires culturels. On le · verra, c'est avec une argumentation intégralement politique que Sartre, installé alors dans son statut de compagnon de route, poussera dans le même sens. Et c'est également avec des arguments politiques que les khrouchtcheviens réticents ou circonspects -notamment les kafkologues est-allemands ou encore les germanistes de la Nouvelle Critique française s'efforceront de modérer ce processus de légitimation de Kafka par le monde communiste, de retar-
der les effets de cette débâcle du jdanavisme... et du lukacsisme. C'est qu'ils mesuraient parfaitement les enjeux de cette bataille « culturelle » au même titre que Khrouchtchev et les siens mesuraient les enjeux d'une éventuelle réhabilitation de Boukharine ou de Trotsky ... et refusaient de l'envisager pour cette raison précisément.
Voyons maintenant les lignes de force selon lesquelles se déploie l'offensive des partisans de la réhabilitation de Kafka et de son « accueil » dans le giron de la culture communiste.
Premier argument, directement polémique : Katka a été l'une des innombrables victimes de la période dite du « culte de la personnalité». C 'est une faute qu'il convient de racheter et pour laquelle il faut faire amende honorable. Parler librement et au besoin contradictoirement de Kafka dans une assemblée de distingués katkologues est bel et bon, mais cela n'a de sens que si le public est en mesure, lui aussi, d'exercer son jugement. Donc, il faut, avant tout, publier Katka, dans tous les pays de l'Est, rattraper le temps perdu. Fini le temps où l'on critiquait, assassinait des écrivains et des œuvres, sans que le public n'ait le moyen de juger sur pièces. Assez du paternalisme culturel et de la censure, les citoyens du socialisme réel sont majeurs et alphabétisés - s'il suffit d'un œuvre « noire » pour les « démoraliser », c'est qu'il y a quelque chose de pourri au royaume de Khrouchtchev, Novotny, Kadar et Gomulka.
« Katka a été chez nous victime de ce que l'on appelle les conséquences du culte de la personnalité. On comptait, au nombre de ces conséquences, une tendance dangereuse et simplificatrice à voir le monde en noir et blanc, ainsi que des doutes concernant la force de l'idée socialiste et, de ce fait, la substitution de mesures administratives à la discussion» (Eduard Goldstücker).
«... Certains ont même affirmé qu'il était nécessaire de défendre Kafka contre la critique bourgeoise, mais ils ont oublié de dire que pendant des années, après la dernière guerre mondiale, nous n'avons pas écrit un mot sur Kafka, que nous l'avons passé sous silence. Nombreux sont ceux qui nous ont exhortés à lire Kafka raisonnablement -mais comment diable peut-on lire un poète raisonnablement ? A mon avis, ce qu'il faut, c'est le lire et, avant tout, le publier. Enfin, on s'est souvenu de ce que Brecht a dit de Kafka, on a cité Brecht pour et contre Kafka, oubliant par la même occasion que les avis sur Brecht, son œuvre et son théâtre épique ont été longtemps partagés, que ce grand écrivain n'a pas toujours été "in odore sanctitatis" ; mais voici qu'on peut déjà le citer contre Kafka» (Roman Karst) 6 •
« Dans le monde où tant de divergences s'affrontent, non seulement diverses méthodes artistiques mais aussi diverses positions sociales et individuelles sont indispensables. A raison on publie de nouveau dans les pays socialistes les œuvres d'écrivains comme Kleist et Dostoïevski. Refuser à
Kafka la possibilité qu'on donne aux autres me parait absurde. Nous devons espérer que ce colloque aidera à arracher Kafka à fa zone de fa guerre froide (c'est moi qui souligne, A. B.), qu'il aidera à ce que son œuvre ne soit plus réservée uniquement aux commentateurs, mais qu'elle puisse arriver entre les mains des lecteurs socialistes.
« Je fais appel au monde socialiste : faites revenir l'œuvre de Katka de son exil volontaire ! Donnez-lui un visa permanent à durée illimitée ! » (Ernst Fischer). Décadent?
La seconde ligne de défense -décisive- de l'idéologie jdanovienne qu'enfoncent les avocats de Katka est celle de la «littérature décadente>>. Il faut se souvenir que, dans un essai écrit quelques années auparavant (après la mort de Staline) et éloquemment intitulé Franz Kafka ou Thomas Mann ? 7 , Lukacs continue de placer ce concept au centre de sa réflexion sur l'œuvre d'art contemporaine. Pour lui, l'œuvre de Kafka reflète un monde « conçu comme l'allégorie d'un Néant transcendant>>, elle est, comme celle de Beckett ou de Camus, dépourvue de « mobilité >> et de « perspective >> historique... « Franz Kafka est l'exemple classique de l'homme qui s'immobilise dans . une peur panique et aveugle de la réalité effective >> et « cette manière de rester inerte, en proie à une angoisse panique considérée comme l'expérience vécue originaire de l'homme actuel implique que l'écrivain, en face de la vie contemporaine, adopte - consciemment ou non, peu importe - une attitude immédiate et non critique. >> Allant un peu plus loin, Lukacs se demande si « le sentiment de perdition >>, «le désespoir», « l'angoisse» qui se donnent libre cours dans les œuvres d'auteurs comme Kafka ne permettent pas « aux . propagandes du fascisme et de la guerre froide d'exercer leur plein effet ». Et de conclure sommairement : « Franz Kafka ou Thomas Mann ? Une décadence artistiquement intéressante ou un réalisme critique vrai comme la vie ? »
Dans ce texte, on le voit, la matrice de la pensée lukacsienne demeure fondamentalement stalinienne : réalisme critique d'un côté, fondé sur une perspective « historique )) et donc objectivement progressiste, réalisme métaphysique ou abstraction formaliste de l'autre, intégralement pénétrés de l'esprit de la décadence. Dans la préface à l'ouvrage contenant l'essai sur Katka et Mann, écrite après les événements de 1956 en Hongrie, Lukacs essaie de faire passer ce dogmatisme sur le compte de la nécessaire prudence à une époque où régnaient encore les théories jdanoviennes... Mais sur le fond, il persiste et signe en stigmatisant « la naissance d'un révisionnisme qui rejette toute la critique marxiste de la décadence, qui récuse le principe même du réalisme socialiste et ne le considère que comme un obstacle à l'épanouissement et au progrès de la littérature ».
4. Ernst Fischer (1899-1972), dirigeant communiste autrichien, écriwzin.
5. Eduard Goldstücker : germaniste, professeur à l'université Saint-Charles de Prague. A joué un rôle important dans le courant K réformateur » du Printemps de Prague en sa qualité de président de l'Association des écrivains tchèques.
6. Roman Karst : critique linéraire, rédacteur en chef adjoint de la revue linéraire Tworczosc.
7. Georg Lukacs : la Signification présente du réalisme critique (Gallimard, 1960).
Les avocats de Kafka au séminaire de Liblice, eux, n'ont ni de ces prudences, ni de ces inhibitions «théoriques ». Pour eux, le recours au concept de la décadence dans l'analyse des œuvres d'art a inévitablement un parfum de dogmatisme stalinien dont il convient de se détourner :
« Nous ne pouvons pas condamner en les rassemblant dans le concept sommaire, fourre-tout et indéfini de "décadence" tous les courants artistiques qui se fondent sur d'autres prémisses que les nôtres et créent des œuvres dans cet esprit, qui vont à l'encontre de notre méthode et de notre esprit» (Eduard Goldstücker).
Derrière ce rejet du dogmatisme se profile un autre concept de l'art, de la culture, du rapport entre l'art et la politique, un autre concept de la création culturelle, de la responsabilité de l'artiste et surtout, peut-être, un autre système de valeurs politiques et culturelles - en totale rupture avec le système des représentations staliniennes. D'une part, notent plusieurs orateurs, si l'on veut commencer à travailler sérieusement sur l'œuvre de Kafka, il faut renoncer au <<sociologisme vulgaire»: ce n'est pas parce qu'il est, socialement, un «petit-bourgeois » que sa littérature est petite-bourgeoise, c'est-à-dire noire et décadente. Comme le rappelle Garaudy, « Marx attire notre attention sur le fait qu'une œuvre élaborée à l'époque de la décomposition d'une classe donnée n'est pas nécessairement décadente 8 ». On peut s'étonner de la platitude de la remarque, mais elle est, dans son contexte, de bien plus longue portée qu'on ne l'imagine : derrière l'enjeu Kafka, c'est celui du marxisme qui se dessine, c'est sa fossilisation dogmatique et mécaniste qui se trouve ici clairement dénoncée et rejetée. Politiquement et stratégiquement, une telle « percée » où, timidement, la dialectique s'en vient réaffirmer ses droits, va loin : si le «petit-bourgeois » n'est pas nécessairement un décadent et un allié objectif du fascisme et de l'impérialisme, c'est toute la politique d'alliances sociales et politiques du prolétariat avec les « classes moyennes >> qui va pouvoir être repensée et c'est tout le rapport du marxisme à la culture voire à la science « bourgeoises >> qui va pouvoir être réévalué, sous les auspices de l'esprit «d'ouverture>>. Ce précisément à quoi s'emploient, en ce début des années soixante, les futurs ténors de l'eurocommunisme.
Ensuite, remarque Ernst Fischer, les critères prévalant dans l'appréciation du discours politique n'ont pas à être transposés sans médiations sur le terrain de la culture. Il est absurde de reprocher à Kafka son peu d'« optimisme>>. La création littéraire obéit à des règles spécifiques. L'art n'a pas à être politiquement aligné: « L'écrivain n'est pas tenu de proposer des mots d'ordre. Ses points d'interrogation sont souvent plus riches de contenu que des points d'exclamation trop fréquents et imprimés en caractère trop gras. >> Nouvelle évidence pour le public contemporain, même marxiste, même communiste, mms qui, à l'époque, tire sa formidable vertu polémique de ne rien signifier de moins que l'adieu au réalisme socialiste ... L'art n'a pas, au premier chef, à être utile et vrai au sens de la fidélité à l'enveloppe extérieure du réel, il a à être fort, c'est-à-dire expressif, et vrai au sens de la fidélité au mouvement profond et contradictoire du réel. Le réalisme socialiste simplifiait et enjolivait la réalité, il gommait les contradictions. L'art authentique rend compte de la complexité et des tensions du réel: «Nous n'avons pas besoin, bien entendu, dit Paul Reimann 9 , l'un des initiateurs du colloque, d'une littérature qui voile les contradictions réelles de la vie, nous avons besoin d'une littérature qui donne aussi accès aux contradictions complexes qui se jouent à l'intérieur de l'homme. Sur ce plan, nous pouvons apprendre de Kafka ... >> Retour du marxisme
Au fil de cet inlassable travail de déconstruction de l'édifice du dogmatisme stalinien, nous voyons resurgir progressivement quelques-unes des catégories majeures du marxisme vivant : un concept de la totalité sociale perçue comme un ensemble de rapports articulés, traversée par des contradictions ; une notion du mouvement historique ; un concept de la conscience ou de l'« intériorité >> humaine dialectiquement articulée avec les conditions externes - et non simple reflet de cet état du monde ... Du coup, ce sont les canons mêmes du réalisme en art que s'attachent à réviser les partisans les plus déterrnin~s de Kafka. Tout grand art est réaliste en ce sens qu'il rend profondément et expressivement compte d'une réalité contradictoire, note en substance Garaudy - « Un écrivain peut par exemple sentir tel ou tel aspect de l'aliénation, l'exprimer très bien, sans pour autant en découvrir les causes et les moyens de le surmonter - et être pourtant un grand écrivain >>. Le réalisme ne se rattache pas nécessairement à un style donné, il n'exclut pas la déconstruction des formes données, comme chez Picasso, ou le recours au mythe, comme chez Kafka. L'optimisme historique, la présence de héros positifs ne sont pas davantage des critères du vrai réalisme : Kafka est un grand réaliste pour autant qu'il décrit avec profondeur les formes de l'aliénation capitaliste, «il n'est ni un optimiste, ni un pessimiste, mais un homme qui cherche le bonheur ... Il dévoile un drame sans en voir la solution >>, conclut Garaudy.
Mais c'est encore une fois Ernest Fischer qui va le plus loin dans cette entreprise de réévaluation et de réhabilitation de la méthode marxiste : en soulignant que « la réalité est le jamais-fini. l'inachevé, l'amplement ouvert - non pas un état des choses immobile, mais un processus >> ; en mettant en relief la dialectique de l'intérieur et de l'extérieur comme moment fondamental de l'art-« Est-ce que la manière diverse dont le monde extérieur devient expérience vécue n'est pas un facteur important de la réalité?>> -. en introduisant la notion de condensation dans le discours sur l'œuvre d'art, lorsqu'il évoque la «capacité de l'artiste à percevoir des détails nouveaux ou ignorés jusqu'alors avec une intensité bouleversante, à assembler ces détails comme des signes d'une réalité encore cachée >>, lorsqu'après Walter Benjamin il montre toute l'importance de cet art du détail pour l'esthétique moderne.
Comme nous l'avons vu, donc, un sujet peut en cacher un autre et, derrière Kafka, c'est la figure du marxisme dialectique que Fischer s'efforce de réhabiliter, contre le marxisme conservateur des bonzes. Le propre du marxisme dialectique est, entre autres, son aptitude à appliquer dans l'examen de sa propre action ses catégories critiques. Fischer va en faire la p,reuve sans ambages -et c'est là qu'apparaît toute la portée politique de cette bataille autour de Kafka, de cette bataille pour Kafka. Il ne fait pas de doute, argumentent en effet les kafkologues est-allemands, que l'auteur du Château représente une figure éminente de la littérature contemporaine. Mais fondamentalement, sa pensée et son art tendent à généraliser, universaliser les conflits existants, à les mettre en scène sur le terrain d'une abstraction a-historique, comme le montre son recours incessant aux allégories et aux symboles. En d'autres termes, la perspective de Kafka « éternise » les con ditions de son époque, il en perçoit l'inhumanité, mais est incapable d'en concevoir le possible dépassement, sa perspective ne porte pas au-delà de l'horizon de la société de classe. En ce sens, sa pensée se meut dans la sphère du flou et de l'irrationnel : « Désespéré par la déraison de son temps, Kafka perdit la foi en la force de la raison. >> (Klaus Hermsdorf). Et de conclure : « A mon avis, l'importance et la fonction productive de Kafka dans la littérature et dans la société résident dans le rôle de ferment, d'aiguillon qu'il joue, nous invitant à surmonter dans la réalité ce qu'il présentait comme insurmontable. Ce qui inclut la tâche suivante : l'historiser(Hermsdorf). « Historiser >> Kafka, cela signifie ici en proclamer le dépassement et l'inactualité, en montrer le rattachement à une figure ancienne de l'histoire et de la culture, définitivement révolue à l'heure du socialisme triomphant. Kafka penseur de l'aliénation
Tout au contraire, proteste Ernst Fischer, Kafka n'appartient pas au passé, Kafka est plus actuel que jamais. C'est que, rappelle-t-il, s'attaquant à un formidable tabou du stalinisme, il est vrai que« l'aliénation de l'homme qu'il (Kafka) a représentée avec une intensité maximale atteint un degré tout à fait sinistre dans le monde capitaliste. Mais aussi bien, elle n'est en rien surmontée dans le monde socialiste (c'est moi qui souligne. AB). La dépasser pas après pas dans le combat contre le dogmatisme et le bureaucratisme, pour la démocratie socialiste, pour l'initiative et la responsabilité est un processus de longue haleine et une tâche éminente ... Au lieu de faire fi de lui ou d'avoir peur de lui, on devrait éditer ses livres et susciter ainsi une discussion de haut niveau. >> Profession de foi essentielle qu'Eduard Goldstucker ne
tarde pas à reprendre à son compte ( « Et parce que l'aliénation existe, Kafka est également actuel chez nous » ), mais ces mots ont, dans sa bouche, une portée supplémentaire du fait qu'il est, lui, citoyen du socialisme réel. Le Polonais Roman Karst va dans le même sens, en termes à peine plus voilés : « Il (Kafka) a également prévu d'une manière prophétique les dangers de l'avenir et décrit la cruauté menaçante, apocalyptique du pouvoir totalitaire. »
On le voit, nous avons avancé ici bien au-delà de la simple perspective d'une décrispation idéologique, d'.une ouverture cuiturelle, d'un simple « dégel » intellectuel. C'est qu'en effet, si Kafka est actuel sous le socialisme réel, si le citoyen tchèque, polonais ou soviétique peut, à bon droit, se reconnaître, reconnaître son aliénation, son mal-être dans le miroir de l'œuvre de Kafka, si les bureaucrates énigmatiques et lointains, les agents de la force publique tout de noir vêtus qui surgissent au pied de votre lit au petit matin (ceux qui hantent l'œuvre de Kafka) lui rappellent quelque chose, si les «messagers de l'apocalypse» qui y rôdent évoquent pour lui plus que par coïncidence des personnages bien réels du nom de Beria, Geroe ou Beirut- c'est donc que ses efforts pour secouer le joug de cette « aliénation>> sont légitimes, c'est qu'il est temps, à l'Est aussi, de « remettre l'histoire sur ses pieds », c'est que la volonté de savoir et le refus de l'arpenteur du Château de se plier aux diktats des fonctionnaires enfermés dans leur tour, le refus de l'obscurité de ce monde peuvent trouver, dans Je socialisme réel d'explosifs prolongements ... Ici, c'est à l'évidence le Printemps de Prague qui se profùe derrière l'actualité retrouvée et proclamée de Kafka. A reculons
Une nouvelle fois, les Allemands de l'Est présents à la Conférence de Liblice ne se sont pas trompés sur la portée de tels discours et se sont efforcés d'organiser un contre-feu avec les moyens du bord. Ils ne l'ont pas fait - et cela est symptômatique du fait qu'après les XX et XXII" Congrès du PCUS, après la révolte hongroise de 1956 et l'adoption de la politique de la coexistence pacifique une page est irréversiblement tournée - en se cramponnant à des positions jdanoviennes ou même lukacsiennes. Ils l'ont fait, disons, dans l'esprit du khrouchtchévisme circonspect et passablement réticent, s'efforçant non sans habileté d'accréditer l'idée que les katkologues est-allemands (et leurs homologues communistes en RFA) n'ont pas attendu le feu vert de leurs collègues tchèques pour passer au crible l'œuvre de l'auteur du Procès dans le silence de leurs cabinets de travail, proposant d'intéressantes et érudites analyses de contenu du texte de Kafka, mais criant casse-cou chaque fois que leurs confrères étrangers s'efforçaient de dégager les prolongements idéologiques et politiques de l'enjeu Kafka. Arrêtons-nous un instant sur leurs arguments. ·
Prenons garde, disent Helmut Richter et Ernst Schumacher 10 à toute instrumentalisation polémique de cette discussion entre experts. L'enjeu de cette conférence est de progresser dans la connaissance d'une œuvre, pas de régler son compte au stalinisme ou ses comptes avec le stalinisme.
N'allons ni trop vite, ni trop loin. N'oublions pas que Kafka a été, après la Seconde
Guerre mondiale, dans le climat de guerre froide, une arme formidable aux mains de la propagande occidentale : à l'évidence, Je
« culte de Kafka », à l'Ouest, dans l'esprit de l'existentialisme, notamment, de l'irrationalisme renaissant, à visé à détourner la jeunesse, les intellectuels du combat pour l'émancipation. Kafka a été transformé en machine de guerre contre le socialisme, les pays de l'Est, on en a fait un prophète antitotalitaire, oubliant du même coup que la société qu'il critiquait et dont il désespérait était bel et bien la société capitaliste ...
Prenons garde, donc de ne pas reprendre à notre compte ces mêmes arguments spécieux. Gardons-nous d'élever son œuvre au pinacle, d'une manière totalement acritique, sous prétexte qu'elle a été, pendant des années, passée sous silence à l'Est et dans le mouvement communiste.
Dans cet esprit, Richter admet parfaitement que le problème de Kafka est, dans ce contexte, fondamentalement politique. Il affirme que la publication ou la non-publication de ses œuvres est un problème d'opportunité pour chaque pays socialiste, qu'il faut prendre en compte les conditions spécifiques de chacun d'entre eux (elle revêt notamment, dit-il, une dimension particulière dans la bataille politico-culturelle pour
« l'héritage » qui fait rage entre les deux
Allemagnes) et qu'il existe, pour les Allemands de l'Est des tâches beaucoup plus importantes que de publier tout Kafka (il ne dit pas lesquelles et c'est dommage). Mais c'est qu'au fond , le problème, pour lui, le problème Kafka, est une question de rap.port des forces entre l'Est et l'Ouest. Ouvrir toutes grandes les vannes à Kafka et au kafkaïsme dans les pays socialistes, ce serait faire à l'idéologie occidentale d'excessives concessions, laisser le champ libre à un
« libéralisme » culturel et idéologique dont on ne sait pas où il peut conduire, faire la part belle à la mode existentialiste, à un humanisme ni chair ni poisson, bref
«s'adapter», renoncer au concept marxiste de la culture selon lequel Kafka et le kafkaïsme sont des denrées historiquement
<<dépassées » (aufgehoben). Ne nous laissons pas contaminer, à propos de Kafka,
8. Je traduis de l'allemand, ignorant si le par l'idéologie bourgeoise, ne nous laissons texte de l'intervention de Garaudy à Liblice a été pas mouvoir par des réactions purement publié en français.
9. Paul Reimann : membre correspondant affectives, « ressentimentales » à l'expérience douloureuse du stalinisme. Notons de l'Académie des Sciences tchécoslovaque.
Directeur de l'Institut pour l'histoire du Parti en passant que ce langage où transparais- communiste tchèque.
sent de fortes séquelles de dogmatisme et
JO. Helmut Richter: maitre-assistant d'hisoù s'exprime comme la nostalgie d'un toire littéraire allemande auprès de /a faculté de marxisme orthodoxe de combat trouve, à la philosophie de l'université Karl-Marx (Leipzig).
même époque et dans les années suivantes . Ernst Schumacher: poète, critique littéraire un écho persistant dans les travaux du ouest-allemand. Klaus Hermsdor/: maitre-assisphilosophe communiste français Louis tant à l'Institut de germanistique de l'université
Althusser, notarnrnent dans son acharne- Humboldt (Berlin-Est). Enseigne, au moment où ment à démontrer que l'« aliénation» n'est se tient la conférence, à l'université Saint-Charles de Prague.
pas une catégorie authentiquement marxiste
11. Louis Althusser: Pour Marx (Masmais une simple séquelle de l'hégélianisme. pero, 1966). Voir aussi les deux tomes Lire Je
Littéralement, son Pour Marx 11 ne dit rien Capital conçus sous sa direction (Maspero, d'autre que ce qu'Ernst Schumacher rétor- 1966).
que peremptoirement à Ernst Fischer : l'alienation n'est pas «une categorie eternelle de l'humain». On comprendra que la direction du PCF qui fut, elle aussi, si longtemps reticente à monter dans le train de la destalinisation, ait, pendant un temps, specule sur la possibilite d'utiliser Althusser comme un contrepoids theorique à ... Garaudy. Démilitariser la culture
Il est interessant de noter ici combien les Tchèques. Ernst Fischer et Roman Karst (discrètement secondes par les intervenants hongrois et yougoslave à la Conference de Liblice) occupent une position avancée même par rapport à un compagnon de route - non tenu aux obligations de reserve - comme Sartre. Un an auparavant, en effet, celui-ci avait tenu à Moscou 12 , devant le Congrès mondial pour le desarmement et la paix, un interessant discours où il avait ete beaucoup question de Kafka. Tout comme Ernst Fischer, Sartre adjurait les Sovietiques de donner à Kafka son visa, de << renoncer à la mefiance », de permettre, en le publiant, que puisse s'exprimer la << vraie universalite » de Kafka et, ce faisant, de contribuer à rehabiliter et restaurer le marxisme : << Le moment historique est tel, aujourd'hui, affirmait-il, que la lutte idéologique consiste pour l'ideologie marxiste à tout prendre, à tout dissoudre en soi, à tout transformer ... En d'autres termes, réclamer l'unite de la culture, c'est la réclamer dans ses contradictions vivantes et ce n'est pas, tout au contraire, abandonner la lutte ideologique. >> Mais cette invitation à ouvrir les portes à Kafka etait entouree chez lui d'une prudence diplomatique dont on ne trouve guère de traces dans le discours des avocats de Kafka à Liblice. Il est vrai, disait Sartre en preambule, que Kafka a ete mobilise à son corps defendant dans la culture de guerre froide de l'Occident, l'absence de ses œuvres en URSS obéissait donc à un << reflexe de defense » bien comprehensible. Mais à l'heure du khrouchtchevisme et de la coexistence pacifique, poursuivait-il en substance, plaidant pour la << demilitarisation de la culture », la societe et la culture sovietiques sont assez fortes et sûres d'elles-mêmes pour accueillir Kafka .... Ce n'est pas tout à fait ce que dit, fiît-ce entre les lignes, Ernst Fischer : pour lui, la rehabilitation de Kafka est un aspect de la liquidation active et polémique du stalinisme ; l'Est, non seulement peut vivre avec Kafka, mais il a besoin de sa fonction critique par rapport à l'état des choses. Dans une très belle image, il évoque le couple <<jumeau » d'hommes en noir qui viennent annoncer à K. (dans Le Procès) qu'il est en état d'arrestation, les décrivant comme les << messagers de l'apocalypse » annonciateurs de catastrophes et de séismes dont toute l'œuvre de Kafka porte le pressentiment. Comment ne pas songer alors à ces deux autres « jumeaux de l'Apocalypse» que furent Hitler et Staline. et comment s'étonner que les kafkologues d'Ulbricht aient alors sursauté sur leur siège et songé que, décidément, les choses allaient trop loin ? A qui est Kafka ? Un autre aspect décisif et symptomatique de l'enjeu Kafka, à Liblice, est sa dimension nationale. A l'evidence, la fougue et la flamme avec laquelle les initiateurs tchèques de la conference (d'origine juive pour un certain nombre et même un nombre certain d'entre eux) plaident pour la réhabilitation de Kafka n'est pas étrangère à certains mécanismes d'identification nationale. Ici encore, le dèbat latent avec les Allemands de l'Est est intéressant. Notons d'abord que le volume où sont recueillis les actes de la conference de Liblice est intitulé Franz Kafka aus Prager Sicht, soit « Franz Kafka vu de Prague ». Et telle est en effet leur première ambition : contrebattre une image désincarnée, abstraite, lestée d' a priori métaphysiques de Kafka et du kafkaïsme, le reenraciner dans sa culture pragoise et, en ce sens, se le réapproprier, le réassimiler à leur culture. En lui-même, cet effort de reappropriation revêt des fonctions polémiques multiples. Il s'agit, d'une part, en mettant l'accent sur l'enracinement culturel pragois de Kafka de montrer que l'étiquette d'<< écrivain allemand » lui convient à peu prés aussi bien qu'une mitre à un rabbin ; il s'agit ensuite d'affirmer que la tradition culturelle tchèque n'est pas ce que les staliniens en ont fait, de dénoncer l'étroitesse chauvine du national-stalinisme tchèque, de faire de Kafka une sorte d'emblème de cette culture composite, multinationale, plurilinguistique, à la fois tchèque, allemande et juive, typique de Prague et que les staliniens se sont acharnés à « nationaliser » après 1948 et après, il est vrai, que les nazis eurent fait le plus gros du travail. Il s'agit donc, par Kafka interposé, de renouer avec une tradition culturelle résolument cosmopolite dont les protagonistes étaient aussi bien un Hasek qu'un Kafka, un Rilke qu'un Kafka, un Werfel qu'un Teige ... Il est tout à fait significatif, d'ailleurs, que les Tchèques n'aient pas hésité à lancer une invitation à Max Brod, l'ami et l'exécuteur testamentaire de Kafka, à un Brod sioniste, installe en Israël, dont ils contestent par ailleurs vigoureusement l'interprétation religieuse et métaphysique de Kafka et alors même que Paul Reimann définit cette conférence comme une discussion << entre camarades».
Nous voyons donc Eduard Goldstücker insister sur le fait que les écrivains pragois de langue allemande, spécifiquement les juifs de langue allemande, issus d'une communauté minoritaire (au début du siècle, Prague compte un demi-million d'habitants dont 30 000 seulement sont de langue et de culture allemande) et vouée à des fonctions économiques spécifiques, sont particulièrement bien placés pour comprendre et sentir <<que l'époque du libéralisme bourgeois va irrémédiablement vers sa fin». Frantisek Kautman 13, lui, rappelle que Kafka ne s'est jamais senti << membre de la nation allemande », qu'il ne l'a jamais été, que sa << germanité » (Deutschtum) « n'a jamais eu un caractère nationaliste ni, a fortiori, chauvin ». Kafka, souligne-t-il, vivait dans un milieu où prédominait la culture tchèque, son rapport à la culture tchèque a toujours été positif, il parlait et écrivait le tchèque, s'intéressait à la vie culturelle et politique pragoise, parlait vraisemblablement allemand avec les Allemands et tchèque avec les Tchèques - << tout comme son père dans sa boutique, avec les clients ». De nombreux passages des fameuses Lettres à Mi/ena 14 confirment d'ailleurs tout à fait l'analyse de Kautman. L'écrivain Ivo Fleischmann 15 va dans le même sens lorsqu'il affirme : « Kafka n'est pas notre prophète, Kafka est notre poète. » Avec beaucoup de discernement, Norbert Fryd 16 montre, lui, les affinités entre l'art du grotesque chez l'« Allemand » Kafka et le Tchèque Hasek. Paul Reimann enfonce enfin le clou en affirmant : << Bien que Kafka ait écrit en allemand, toute son œuvre se rattache davantage à notre tradition littéraire et culturelle tchécoslovaque qu'à la tradition de l'Allemagne.»
Quel est l'enjeu de cette incessante affirmation d'un << point de vue pragois » sur Kafka? D'une part, il s'agit à l'évidence d'une protestation implicite contre l'hétéronomie de la culture tchèque placée sous la coupe de la culture pan-stalinienne, telle que les canons en sont décrétés à Moscou. Ce qui se dit ici sur le terrain de la culture se transpose aisément sur celui de la politique -on le verra suffisamment en 1968, c'est aussi à la lumière du sacrifice « national » de lan Palach qu'il faut comprendre les propos que nous venons de citer. Le réflexe de réappropriation de Kafka prend un sens d'emblée politique dans l'espace culturel d'une << petite nation ». Kafka lui-même était d'ailleurs parfaitement averti de ce phénomène et les lignes qu'il écrivait à ce propos, évoquant la littérature yiddish de Pologne, sont assez prémonitoires :
<< La mémoire d'une petite nation n'est pas plus courte que celle d'une grande, elle travaille donc plus à fond le matériel existant. Il y a certes moins d'emplois pour les spécialistes de l'histoire littéraire, mais la littérature est moins l'affaire de l'histoire littéraire que l'affaire du peuple, et c'est pourquoi elle se trouve, sinon dans des mains pures, du moins en de bonnes mains. Car les exigences que la conscience nationale pose à l'individu dans un petit pays entraînent cette conséquence que chacun doit toujours être prêt à connaître la part de littérature qui lui revient, à la soutenir et à lutter pour elle, à lutter pour elle en tout cas, même s'il ne la connaît ni ne la soutient17. »
Propos confirmé par l'un des intervenants tchèques au colloque : l'un de ses amis lui a rapporté récemment que son fils venait d'échanger sa mobylette contre un exemplaire... du Procès ! Souveraineté
Dans le prolongement de cet effort de réappropriation de Kafka par les intellectuels tchèques, le problème qui se trouve fmalement posé est celui de la souveraineté nationale d'un pays socialiste, celui de l'affirmation de sa « voie » spécifique. Appa-
de la culture (Situations VII, Gallimard, 1965).
l'lnstitut pour la littérature tchèque de l'Académie des &iences tchécoslovaque.
limard, Idées, 1983).
1911 (Le Livre de poche, 1983).
r--------------------remment, les intellectuels et fonctionnaires culturels tchèques qui ont organisé ce colloque n'ont pas attendu le feu vert de leurs homologues moscovites pour en prendre l'initiative, et ce n'est pas leur faute si ceux-ci n'ont pas répondu à leur invitation. Que leurs collègues est-allemands, mieux alignés sur le Kremlin et ses agences cultu· relies, professent une autre religion qu'eux en matière de kafkologie ne semble pas les émouvoir outre mesure. L'intervention parfaitement « titiste » de leur collègue yougoslave (en substance : nous, nous n'avons attendu l'autorisation de personne pour publier Kafka, et ce depuis belle lurette ! ) ne peut, naturellement, que les confirmer que dans cet esprit de souveraineté, de même que l'offensive prestation du Polo· nais Roman Karst et celle du Hongrois Ienô Krammer annonçant qu'à Budapest Kafka se publie et se lit de plus en plus ... Avec Kafka, donc, et sous Kafka, ce n'est donc pas seulement l'épais manteau de glace culturelle qui craque, ce sont aussi les liens de dépendance absolue instaurée dans la période de guerre froide, ce sont aussi les liens de dépendance absolue instaurés dans la période de guerre froide, ce sont les perspectives hérétiques du polycentrisme et de l' eurocommunisme qui se fraient leur chemin.
Cette sorte de surcharge nationale du discours de leurs protagonistes tchèques sur Kafka ne pouvait que faire bondir les Alle· mands présents à Liblice, d'où leur insistance à déftnir l'auteur du Procès comme «un Allemand de Prague», à mentionner « l'appartenance ... allant de soi » de Kafka à la littérature allemande (Klaus Hermsdorf) ... Que dit Kafka ?
Le dernier aspect de cette bataille pro· téiforme pour Kafka n'est évidemment pas le moins important : quel est, se demandent inlassablement les vingt-huit orateurs intervenant à Liblice, le sens réel de l'œuvre de Kafka? Message d'espoir ou de désespoir? Chant de combat ou d'abandon? Plaidoyer pour la Raison ou fuite vers l'irrationnel ?, tels sont quelques-uns des thèmes autour desquels s'organisent leurs interventions.
Deux éléments frappants sont à souli· gner à ce propos: d'une part, le caractère réellement ouvert et pluraliste de la discussion, portant au-delà même des clivages que nous avons relevés jusqu'à présent; d'autre part, le rejet par l'ensemble des orateurs de la grille de lecture de la « littérature décadente » pour analyser et juger l'œuvre de Kafka.
Tous les intervenants s'accordent pour constater que le point de départ de l'œuvre de Kafka est le conflit, un état profond d'irréconciliation avec le monde, avec son monde ( Garaudy : << Chez Kafka, le conflit avec le père n'est qu'un condensé, une extension de la tension sociale. » ). Mais les points de vue divergent radicalement dès qu'est abordée la question de l'élaboration du conflit dans l'œuvre littéraire de Kafka. Pour Roman Karst, par exemple, les thèmes qui y dominent sont ceux de la protestation et de la responsabilité : « Dans la littérature bourgeoise du xxe siècle, dit-il, je ne con· nais pas d'œuvre qui proteste aussi fortement, aussi passionnément, aussi opiniâ· trement, aussi douloureusement contre la réalité existante que celle de Kafka. » Ce n'est pas pour rien, poursuit-il, qu'on voit émerger de plus en plus fortement, au ftl de cette œuvre, la ftgure du rebelle: si Joseph K. << accepte » le verdict qui le conduit à la mort, tout comme le ftls de la célébre nouvelle (le Verdict) , l'arpenteur du Château (le dernier roman inachevé de Kafka), lui, proteste et se rebelle. Il . n'y a donc pas trace d'irrationalisme dans l'œuvre de Kafka, ses « héros » sont sans cesse en quête de vérité et leur existence est un combat incessant et nécessaire contre la << non-vé· rité ». Kafka n'est ni optimiste ni pessimiste, il croit, simplement, en la nécessité du combat, quelle que soit son issue. En ce sens, il est « le poète de l'absolue responsabilité » : « Peut ·être les personnages de Kafka sont-ils aussi tragiques parce qu'ils parcourent le monde avec le poids effrayant de la responsabilité sur les épaules ... c'est pour nous que ce poète a écrit et souffert. »
Klaus Hermsdorf ne nie pas l'existence d'un sens de la responsabilité chez l'écrivain : dans le texte que nous avons cité plus haut sur la littérature des petits peuples comme dans des nouvelles telles que Un champion du jeûne et Joséphine cantatrice des souris, il se pose le problème de la responsabilité de l'artiste vis-à-vis de son public et de son peuple. Mais son mode d'expression allégorique l'entraîne en permanence sur la pente de l'universalisation des rapports existants, l'éloigne de l'histoire, l'entraîne vers les sphères de l'absolu, de l'indéfmi, de l'irrationnel - un irrationnel qui se formule comme désespoir. C'est cet « irrationalisme » de Kafka que les marxistes ne peuvent accepter. Sur ce point, il rejoint le Tchèque Paul Reimann qui affirme:
« Au désespoir concernant le présent capitaliste auquel succomba Kafka, nous opposons notre perspective de l'avenir communiste heureux de notre pays. » Ernst Schumacher va dans le même sens que Hermsdorf lorsqu'il incrimine l'« ambiguïté » ou la pluralité de sens de l'œuvre de Kafka. Il y voit l'échec de cette œuvre et souligne qu'à son avis, les socialistes doi. vent être résolument partisans d'une littéra· ture <<dépourvue d'ambiguïté », c'est-à-dire porteuse d'un seul sens.
Ernst Fischer, lui, n'a pas de ces réserves. Pour lui, Kafka est le peintre puissant du négatif de son temps :
<<Aucun autre écrivain n'a transposé dans le langage avec une telle intensité ce négatif, l'aliénation totale de l'homme. »Le héros de Kafka n'est pas un personnage romantique en proie à des frissons méta· physiques, mais bien le petit-bourgeois désespéré confronté à l'univers sombre du capitalisme tardif... « Il voudrait être en accord avec la société, s'intégrer positivement à sa vie quotidienne, famille, mariage, profession, mais cela n'est plus possible. La déchirure est incurable. » Plus de trace d'utopie, donc, dans l'œuvre de Kafka,
12. Jean-Pau/ Sartre : la Démilitarisation 13. Frantisek Kautman : collaborateur de 14. Franz Kafka : Lettres à Milena (Gal15. lvo F/eischmann : écrivain tchèque. 16. Norbert Fryd: écrivain tchèque. 17. Franz Kafka : Journal, 25 décembre
toyable : "Cela ne va pas ! ", Kafka provo- . que cette loi ne peut plus être considérée simplement, une oscillation constante entre la protestation et le sentiment de culpabilité - car « être un homme honnête dans une porcherie sociale s'avère être faute ». Inutile donc de chercher dans l'œuvre de Kafka des lignes de fuite vers une quelconque transcendance, c'est bien dans la réalité d'ici-bas que son œuvre est entièrement immergée, elle accompagne « le cortège funèbre d'un monde de catastrophe », dans l'angoisse et le désespoir. Mais ces sentiments face à ce monde sont en eux-mêmes protestation et appel à la révolte : l'œuvre de Kafka est donc traversée par un mouvement dialectique qui lui confère sa portée subversive : ·
« Par sa négation totale, par son impique à la négation de la négation. »
Dans un important article publié la même année par la Nouvelle Critique 18 , Fischer prolonge et approfondit ces analyses du sentiment de l'aliénation chez Kafka, montrant comment le poète « a vécu dans l'angoisse et la terreur le pouvoir des choses sur l'homme, le déchirement de l'existence entre un "monde extérieur" réifié, aliéné, et le Moi violemment renvoyé à lui-même », mettant en relief le sentiment de la communauté chez Kafka ( << Plutôt la pire des communautés que la solitude ! ») et sa prise de parti sans ambiguïté en faveur des opprimés et des humiliés - même si elle s'accompagne d'une <<absence totale de confiance dans la force historique de la classe ouvrière >>. Insistant sur la nouveauté et la force de sa << description intensive du monde>>, il conclut: << Des "écrivains bourgeois" tels que Thomas Mann, Robert Musil, Franz Kafka, William Faulkner ont contribué, par leur familiarité avec les problèmes du monde capitaliste, à une époque de grands bouleversements historiques, à la découverte de réalités cachées. Parmi tous ces écrivains non marxistes, Kafka était le plus proche de la classe ouvrière, sans toutefois adopter son point de vue historique. >>
Intervenant dans le même sens, Eduard Goldstücker va encore plus loin. Rappelant que Kafka s'intéressait beaucoup plus à la politique qu'on ne l'a longtemps dit, fréquentant notamment des réunions organisées par de petits groupes socialistes ou anarchisants, il s'efforce de montrer que Kafka a recherché de façon assez constante un lien avec la classe ouvrière, qu'un texte comme << Le chauffeur >> (le premier chapitre du roman l'Amérique) s'inscrit dans la perspective du << socialisme critique utopique >>, ou encore que dans le Château, Kafka s'efforce de poser le problème du révolutionnaire sous les dehors de l'arpenteur. Fondamentalement, donc, sa perspective de Kafka est celle d'un humanisme socialisant d'un intellectuel qui épouse le point de vu~ de << la classe la plus souffrante >>, nullement celle d'un << nihilisme >>. Il est patent pour Goldstücker qu'à la fin de sa vie, lorsqu'il écrit le Château, Kafka a << surmonté son fatalisme >>.
Analyse dont s'étonne Helmut Richter: pour lui, on retrouve au contraire dans ce roman « l'atmosphère typique de Kafka, une atmosphère faite d'un sentiment d'impasse déprimant et se déploie de la manière la plus ample, au point que tout l'environnement se trouve assimilé à la psychologie du héros imprégnée de désespoir >>. Notons pourtant que dans un intéressant article sur le Procès publié la même année par la Nouvelle Critique, Richter propose une grille de lecture qui, par certains traits, s'apparente à celle d'Ernst Fischer : pour lui, le Procès met en scène les tribulations d'un héros aux prises avec les problèmes réels de la vie sociale dans une société dominée par la figure du conflit et de l'oppression. Il note (à propos de la fameuse scène du tribunal) que Kafka veut << montrer que la loi est cachée aux hommes par une organisation monstrueuse et énigmatique et par les hommes eux-mêmes comme une puissance agissante ... Dans un monde où la loi a cessé d'être vivante, ce tribunal ne peut apparaître que sous une forme terriblement déformée. >>Il n'est pas interdit de voir dans cette remarque, sous une forme certes plus discrète que chez d'autres, une mise en perspective critique de l'œuvre de Kafka vis-à-vis de la société stalinienne... Plus loin, Richter insiste sur le fait que Joseph K. << ne s'accommode pas du caractère contradictoire et arbitraire de l'organisation légale >> et qu'il << voudrait savoir la vérité >>. En ce sens, le Procès est né d'un effort intense pour connnaître et maîtriser le réel >>, il s'inscrit résolument dans une perspective humaniste. Légitimation
On le voit donc, au-delà de l'intensité des polémiques politiques sous-jacentes et des différences d'interprétation quant au contenu de l'œuvre, le processus de légitimation de Kafka entamé par les chercheurs tchèques ne se heurte plus, au début des années soixante, à des objections de principe réelles. C'est Helmut Richter lui-même qui note, d'ailleurs :
<< Le caractère absolu de cette recherche (celle de Kafka) de la connaissance et de cette volonté de moraliste détermine le niveau esthétique d'une œuvre qui gardera sa valeur indépendamment du fait que la postérité ne ratifiera pas le jugement que Kafka porte sur l'homme et sur sa propre époque. >>
Et puis, en 1965, ce sont les éditions d'Etat soviétiques elles-mêmes qui publient un volume de 600 pages 19 comprenant notamment le Procès, la Métamorphose et une quarantaine de récits. Dans sa préface à l'ouvrage, il est vrai, Boris Soutchkov << assassine >> littéralement Kafka, lui reprochant pèle-mêle de ne pas avoir cru << dans les possibilités créatrices des masses populaires, dans leur capacité à s'élever jusqu'à une création historique consciente d'elle-même >>, d'inciter l'homme à << supporter patiemment sa détresse >>, d'être convaincu que << l'homme est sans force devant la vie >>, etc. Simplement, est portée au crédit de l'homme de Prague << la grande force évocatrice de ses visions >> et sa << sincérité >>. On peut d'ailleurs parfaitement imaginer que dans l'ambiance contrastée des années soixante une telle préface ait été, tout simplement, le << prix à payer >>, la rançon de la publication même du texte de Kafka ... A la trappe!
Comme si besoin était, le cours ultérieur des événements s'est chargé de confirmer la dimension fortement politique de l'enjeu Kafka. Après l'invasion de la Tchécoslovaquie par les troupes du Pacte de Varsovie, des documents tchèques officiels ont indiqué que la réhabilitation de Kafka à Liblice avait été le premier signal de la << contre-révolution >>. En même temps que les animateurs du Printemps de Prague prenaient le chemin de l'exil ou de la prison, Kafka se voyait confisquer son visa et son permis de séjour dans son propre pays et contraint, une nouvelle fois, à l'émigration hors de sa propre culture. Si l'on trouve, dans les rues de Prague, quelques plaques indiquant qu'il a vécu ici ou là, si sa tombe, au nouveau cimetière juif de la ville n'est pas surveillée par les miradors, c'est en vain, par contre, que l'on chercherait ses œuvres dans les librairies ... Idem en URSS où son nom et son œuvre sont retombés en enfer dans l'ambiance mortifère du brejnévisme.
C'est au nom de la« démilitarisation de la culture >> que Sartre, en 1962, en appelait à Kafka, c'est au nom d'un concept universel de la culture et de la maxime favorite de Marx Nihil humani alienum puto que Paul Reimann appelait les communistes à se réapproprier Kafka, à renoncer au manichéisme culturel d'essence stalinienne. Or que voyons-nous aujourd'hui ? Plus que jamais la culture est militarisée, la philosophie (à la Glucksmann, par exemple) sert sous les drapeaux et les banderoles de la guerre froide et il n'est pas rare de voir Kafka mobilisé sous les oriflammes de 1'<< antitotalitarisme >>. De l'autre côté, le manichéisme culturel, la chasse aux sorcières, la fermeture des frontières aux courants d'idées et de culture continuent d'être politique d'Etat. Débarquant récemment au nouvel aéroport de Moscou avec l'Amérique dans ma valise, je ne pouvais échapper à un vague sentiment de malaise qui pourrait bien se nommer sentiment de la faute : << Il fallait qu'on ait calomnié Joseph K. : un matin, sans avoir rien fait de mal, il fut arrêté >> ...
18. La• Nouvelle Critique, mars et avril 1963.
19. Ces informations sont empruntées à l'intéressant catalogue le Siècle de Kafka, publié à l'occasion de l'exposition Kafka du centre Georges-Pompidou (1984).
Toutes les informations biographiques concernant les participants au colloque de Liblice sont empruntées au volume Kafka aus Prager Sicht et datées de ce fait méme (à l'exception de la note concernant Eduard Goldstücker).