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Mineur de fond en Pologne : interview d'un militant de Solidarnosc en Haute Silésie

Critique communiste, n° 42, juin 1985 · p. 20-25 · 5 472 mots

Interview d'un militant de solldarnosc en Haute Silésie

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OUR sortir l'économie polonaise de la crise, il suffirait de baisser le temps de travail et d'instituer la coopération entre producteurs, l'autogestion ouvrière, affirme le mineur dont nous publions ci-dessous les propos. Il suffirait, pour augmenter la productivité, de mettre hors-jeu - et au travail!- la hiérarchie démultipliée et inopérante qui pèse sur l'ouvrier; de faire appel à

Il ne s'agit pas là d'une vue de l'esprit: pendant le court temps de son existence légale, le syndicat indépendant Solidarnosc avait commencé à modifier dans ce sens les relations sociales et l'organisation même du travail.

Le témoignage de ce mineur polonais est accablant pour la bureaucratie et son système généralisé d'abus et de gaspillages. L'absurde au quotidien, dans l'organisation de la production, apparaît comme la conséquence inévitable du pouvoir et des privilèges de la hiérarchie bureaucratique. L'absurde, pou"ait-on dire,

Document l'esprit d'initiative des mineurs. s'érige en raison nécessaire du système. * On parle souvent de pillage des ressources dans les mines en Pologne. Mais pour quelqu'un qui ne connaît pas cette réalité, il est difficile d'imaginer ce que cela représente. Pourrais-tu l'expliquer ?

Prenons un exemple : le développement de là région houillère de Rybnik (ROW) en Haute-Silésie. Le ROW aujourd'hui, c'est toute une série d'exploitations modernes. Et pourtant, on entend parler sans arrêt d'effondrements dans ces mines. Pourquoi? S'agirait-il d'une spécificité régionale ? Non, car seules les mines nouvelles s'effondrent. Les anciennes, par exemple la mine Przow, qui date d'avant la guerre, ne connaissent pas ces problèmes. Je vais essayer de l'expliquer.

Normalement, lorsqu'on construit une mine, il faut creuser des galeries qui . partent du puits jusqu'aux frontières de la mine, et on ne commence à extraire le charbon qu'à partir des frontières, en avançant vers le puits. C'est ce qu'on . appelle la taille rabattante. La pression est la ph,1s forte aux limites, là où le charbon est déjà extrait, loin du puits et du centre nerveux de la mine. Le transport et les gens ne sont pas exposés aux plus grands dangers. Mais lorsque les mines du ROW ont été construites, on n'a pas tenu compte de cette loi mi20 .

nière. Le meilleur exemple de cela, c'est la mine Manifest Lipcowy : tandis que les travaux sur les galeries continuaient jusqu'aux frontières de la mine, l'extraction a commencé autour du puits. Cela s'appelait « raccourcir le temps nécessaire à la mise en route de la mine ».

La direction pouvait se vanter, récupérer des primes, etc. Cela est typique : on ne met pas en route une installation industrielle pour qu'elle produise, mais pour «saluer », « feter » quelque événement officiel... On a extrait dans un rayon de cinq cents mètres un certain nombre de couches. Les tailles ont été effondrées et tout d'un coup, le puits s'est trouvé menacé. Dans telle galerie, où on pouvait marcher debout auparavant; il fallait se baisser ou même ramper ; les cintres rn (il s'agit de cintres en acier qui protègent les plafonds et les parois de la galerie) étaient tordus et prenaient des formes fantastiques ...

Une masse de moyens a été mise en œuvre pour protéger les galeries. On a même tenté de poser les cintres rn l'un derrière l'autre, quasiment collés (normalement il y a 0,7 mètres d'espace entre les cintres). Même cela n'a pas suffi. Quand ce n'était pas d'en haut ou · de côté, la pression s'exerçait d'en bas, il arrivait que toute une galerie protégée

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>· ··~ envers la production se reflète également Quand tu débranches la machine, la de la sorte se renverse. Cette pression extraordinaire arrache les vis et les boulons. Tu marches dans la galerie. Tout d'un coup, tu entends un bruit de balle et une vis arrachée aux cintres te frôle. Elle peut blesser ou même tuer. La bêtise

Aujourd'hui, le maintien en fonctionnement de la mine nécessite beauçoup d'argent et de travail. Pourtant, une mine devrait être conçue de façon à pouvoir fonctionner un siècle, tant qu'il y a de la houille à extraire dans son périmètre, car sa construction est un investissement très lourd.

Ces énormes frais de fonctionnement sont provoqués par la bêtise de quelques dirigeants, intéressés à faire quelque chose qui sorte de l'ordinaire. Ils sont primés, non pas à cause du bon fonctionnement de la mine, mais quand ils font quelque chose d'extra. Il n'est donc pas étonnant qu'ils se comportent ainsi.

J'ai donné l'exemple de Manifest Lipcowy, mais il en va de même dans d'autres mines nouvelles, construites dans les années 1960-1970.: le même phénomène se produit dant la mine XXX-Lecia PRL (trentenaire de la Pologne populaire» -c'est tout un symbole), qui est en faillite actuellement. Les coûts sociaux dus au fait que quelques directeurs voulaient se faire remarquer sont énormes. Ils vont continuer jusqu'à la fermeture de la mine. Il peut devenir nécessaire de construire un p.ouveau puits, car le précédent deviendra inutilisable. Lorsque nous parlons de pillage des ressources dans les miJ1eS, c'est de tels faits que nous avons à l'esprit:

J'ai souvenir d'une mise en scène un 1 èr Mai, avant août 19&0 : des wagonnets défilaient avec de la houille. De près, on voyait que ces wagonnets étaient couverts de tôle, avec une fine couche de charbon par dessus. Je me suis dit alors que cette mise en scène ·représente fidèlement notre activité économique: ce qui importe, c'est que le' travall paraisse être fait, et personne · ne s'interroge .sur . ce qu'il en est en réalité. L'ajout des pierres dans la houille, l'inscription de tonnes fictives extraites dans les registres, c'est exactement comme ces wagonnets.

* Est-ce que cette attitude de la direction dans son attitude envers les gens, les travailleurs ?

Envers les gens, les machines, envers tous les facteurs de production et le résultat du travail. La seule chose qui compte pour eux, c'est l'exécution et le dépassement des normes. Mais ils se conduisent comme s'ils ne voyaient aucun lien entre ces normes et le résultat réel, effectif, de la production. Pour eux, le travailleur n'est qu'un outil qu'il n'est pas nécessaire de soigner. * Comment cela se manifeste-t-il dans l'organisation du travail ?

Avant tout dans le développement maximal de l'encadrement, d'une masse de contrôleurs qui te surveillent. Très développée, la hiérarchie n'a pas pour but d'organiser et de coordonner des efforts mineurs. Pour cela, il suffirait d'une personne par équipe.

Au-dessus des mineurs, il y a les mineurs confirmés (des petits chefs qui en général ne commencent à bosser que quand arrive un chef plus haut qu'eux), puis les surveillants (deux ou trois par équipe) puis les porions de poste (un ou deux par équipe), les porions de quartier (ils descendent vers 11 heures, font le tour de leur secteur, poussent des gueulantes pour des conneries, dérangent le travail et à 13 heures, ils sont déjà à la surface) ...

Je ne mentionne là que l'encadrement direct, je ne parle pas des divers chefs de service, directeurs-adjoints, etc qu'on ne voit pas chaque jour. Fais le compte et tu verras qu'au fond un tiers du personnel ne sert qu'à surveiller les deux tiers restants. Dans l'ensemble de la mine, ceux qui ne servent à rien -c'est-à-dire qui n'exercent aucune fonction technique, productive ou administrative- c'est au moins la moitié du personnel. Le contrôle d'une hiérarchie pléthorique et ses résultats

Mais l'appareil des petits chefs Ii' est qu'un aspect de la question. Il faut ajouter tout un système de contrôle de haut en bas- de l'union .des mines, en passant par la direction· · de la mine, jusqu'à chaque machine au fond. Sur chaque machine est fixé un capteur, et lorsque elle tourne, des lumières s'allument · sur un tableau lumineux à la surface et au siège de l'union des mines.

lumière en haut s'éteint. Immédiatement les téléphones sonnent, le siège appelle la mine, la direction de la mine appelle en bas, c'est la panique, etc.

Toute la hiérarchie s'intéresse à toi

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* Mais il doit y avoir des moyens pour parc, et lui ont filé trente coups de parce que tu as débrânché la machine, pour t'engueuler. Ils ne cherchent pas à savoir pourquoi tu l'as débranchée, ils ne te posent même pas la question - pour eux, tu es un con. Tu cherches à éviter le travail, donc il faut t'engueuler.

Cela peut provoquer des accidents, et c'est effectivement ce qui arrive souvent. Par exemple, tu as débranché la machine pour resserrer une vis ou pour arranger quelque chose : le porion arrive en courant, rebranche la machine sans poser de questions, et le gars qui répare se fait arracher la main ou écraser. Ou encore un spécialiste arrive et, sans regarder, décide que le moteur est en panne. Le moteur d'une haveuse intégrale est grand comme une armoire ancienne et beaucoup plus lourd. Alors ils font venir des gens sans s'inquiéter de ce que ces gens faisaient et les arrachent à leur travail, ordonnent de démonter le moteur. Une vingtaine de mineurs s'occupent ainsi pendant quelque temps et une fois le moteur démonté, révisé, on se rend compte que c'était un fusible facilement accessible qui a sauté, qu'une personne aurait très bien pu le réparer seule en quelques minutes. '

Tout doit être fait avec le maximum de bruit en dérangeant le plus de monde possible, parce que chaque petit chef doit pouvoir briller, démontrer à quel point il est indispensable, pouvoir dire à son chef: «C'est moi qui ai fait cela». * Et les gens acceptent ça sans broncher?

Les gens acceptent ou pas. Mais il faut savoir que si tu t'opposes parce que tu sais comment il faut faire ceci ou cela, le petit chef va considérer que tu entames son autorité et va se venger. Il te donnera un travail plus dur, moins bien payé, il te mettra dans une équipe qui travaille dans l'eau et dans le froid. Ou encore, il refusera d'inscrire les heures supplémentaires que tu as faites. Ils ont de grandes possibilités : par exemple chez nous, il n'y a pas de pauses réglementaires, les pauses dépendent du bon vouloir du petit chef. S'il le veut, il peut t'obliger à bosser sans interruption toute la journée.

Certains sont capables de rester toute la journée dans ton dos et d'éclairer ta pelle avec une lampe pour voir si elle est est toujours bien pleine. Ou bien encore ils éteignent leur lampe et s'approchent dans la pénombre, près des gens, pour écouter ce qui se dit. contourner ces contrôles, pour que ceux d'en haut aient l'impression que ça tourne alors que ça ne tourne pas ...

Bien sûr. C'est l'autre face de la médaille. La première chose qu'on fait en arrivant au fond, c'est de brancher le convoyeur. Une lumière s'allume alors sur Je tableau de contrôle, ceux d'en haut pensent: «Ils ont commencé l'extraction. » En fait, chacun sait qu'avant d'arriver au front de taille, avant qu'on prépare le boulot, bref avant que le charbon ne commence à couler sur le convoyeur, il faut bien une à deux heures. Durant ces deux heures, le convoyeur tourne à vide, les bandes transporteuses se cassent, l'énergie est gaspillée, tout cela pour la forme.

En son temps, Solidarnosc proposait que le système de branchement de ces convoyeurs soit inversé, du front de taille vers le haut et non du bureau central vers le front de taille. Ainsi on économiserait l'énergie, la machine s'userait moins, on pourrait procéder à l'entretien et aux petites réparations à d'autres moments que le dimanche.

* Mais pour la bureaucratie une telle proposition, a fortiori si elle est juste, est inacceptable. Car elle signifie que le mineur peut penser, organiser lui-même la production, et toute cette hiérarchie de surveillants perdrait la raison d 'être. ,.

Justement! L'encadrement devrait consister dans le fait qu'un technicien te présente un schéma et les calculs et te dise : « Voilà, vous devez faire ça et ça. » Mais en général il en est incapable. Je me rappelle qu'une fois des mineurs se sont mis de mèche et refusaient de faire le travail sans schéma (c'était encore avant août 1980). Mais les chefs ont brisé ces gens, ils les ont envoyés faire le transport lourd et en ont trouvé d'autres qui voulaient montrer qu'ils étaient capables et ont fait le boulot sans rien demander. Si tout le monde avait été solidaire, avait exigé qu'on présente des schémas, alors on aurait pu imposer à ces surveillants qu'ils se rendent utiles.

Mais en général, lorsqu'un porion dépasse la mesure du despotisme, les mineurs se vengent. Cela a toujours existé, avant août 1980 comme maintenant. Un jour les gars ont rattrapé un petit chef et l'ont forcé à lécher le cul d'un chat. Ensuite, dans toute la min~ il y avait des chats dessinés. D'autres chefs se font casser la gueule. En général cela limite pour un temps le despotisme des surveillants, ils font attention. Il y a eu récemment un cas similaire à Manifest Lipcowy : il y a là-bas un porion de poste particulièrement dur. Les gars l'ont suivi, attrapé dans un ceinturon sur les fesses. Il ne put s'asseoir pendant une semaine et il devint extrêmement poli tout d'un coup. Ses copains ont aussi baissé d'un ton.

Une autre forme d'autodéfense, c'est d'utiliser le manque de connaissance des chefs, de les ridiculiser. Une fois, un groupe de mineurs a déclaré à un surveillant avoir transporté une pièce à plusieurs durant toute la journée. L'autre l'a noté dans le rapport et il s'est fait engueuler par son supérieur pour n'avoir pas laissé les gens se reposer. Cette pièce était de la taille ... d'une boîte d'allumettes !

Une autre fois, des gars ont parié une bouteille de vodka avec le porion qu'il n'arriverait pas à entrer dans un tuyau. L'autre est entré et est resté coincé. Les gars courent téléphoner au directeur : « Monsieur le directeur, le porion est rentré dans le tuyau et n'arrive pas à sortir. - Et pourquoi il y est rentré? - Nous ne savons pas, c'est lui le chef, c'est lui qui décide. » Quantité de surveillants ont accouru, ils ont dû scier le tuyau ... et toute la mine rigolait.

Il y a donc des moyens de lutte contre le despotisme, des façons de montrer que les surveillants sont inutiles dans le processus de travail, qu'ils ne font que gêner. Ensuite, quand un petit chef vient regarder ce que font les gens, beaucoup mettent les mains dans les poches: «Je ne vais pas travailler pour ce con ! » Les gens prennent ainsi de l'assurance et se laissent moins marcher sur les pieds. Irresponsabilité et gaspillage

* U né telle attitude face à l'ouvrier doit conduire à perturber la production, aux gaspillages, à freiner l'initiative ...

Tu as raison de dire qu'une des raisons. du gaspillage, c'est l'attitude des cadres envers les ouvriers, le fait que ces derniers sont traités comme des outils incapables de penser.

Dans les mines, on jette massivement la dynamite. Pourquoi ? La norme prévoit .que pour un tir il faut percer tant de trous et utiliser autant de charges. Mais un mineur expérimenté peut faire la même chose avec le quart des charges ou moins encore. Il ne peut ramener les charges qui lui restent, car il serait sanctionné pour non-respect des normes. Alors il dévisse les détonateurs (qui sont numérotés et on sait immédiatement qui a pris telle charge), les cache bien, et rejette la charge quelque part. Ou encore on t'ordonne de vidanger une machine, dont tu sais qu'elle vient de l'être. Tu ne vas pas te disputer avec le surveillant, car il a raison par principe et la seule chose que tu pourrais obtenir c'est qu'il te sanctionne... Alors tu

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récupérer les pièces qui sont en bon · tu te fais arracher la main. Il y a énor-

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------------------prends l'huile et tu la vides en route. Mais parfois le gaspillage peut être à l'origine d'accidents graves. En avril 1975, si je me souviens bien, a brûlé la mine Manifest Lipcowy. C'était un grand incendie, qui a duré plusieurs jours. La cause : désorganisation. Quand on traite l'ouvrier comme un outil imbécile, le désordre est obligatoire.

Le gaspillage est pourtant un problème plus vaste. Tout d'abord il est causé par le fait que ce système ne laisse pa:s de place à l'initiative. Toutes les propositions de changements, d'améliorations sont rejetées. L'initiative ne pourrait venir que des échelons centraux - du ministère, des unions de mines- et à ce niveau (ce n'est probablement même pas de la mauvaise volonté, mais les gens qui y sont n'ont aucune idée de ce qu'est une mine), il vaut même mieux qu'ils n'en fassent pas preuve: car s'ils inventent quelque chose, c'est pour mettre tout sens dessus dessous.

On ne récupère pas la ferraille. Et pourtant il y en a ! Les vieux cintres TH, les câbles, etc., qui une fois remplacés sont jetés. Avec une économie rationnelle, on pourrait débiter cette ferraille. II suffirait d'un électro-aimant au-dessus de la bande transporteuse et d'un racloir qui repousserait le métal vers un dépôt. De cette façon, il serait possible de récupérer des milliers de tonnes du meilleur acier. Il paraît qu'il y eut dans le passé une telle proposition, mais le ministère des mines ne l'a pas jugé intéressante. C'est normal : pour ces gens, ce serait du travail en plus.

II en va de même avec les machines: régulièrement, les directions des mines crient qu'elles n'en ont plus. Mais quand une machine tombe en panne, on la jette ! Pourtant, même si elle n'est pas réparable, on pourrait état, les stocker et les utiliser pour réparer d'autres machines. Et on verrait alors qu'il y a suffisamment de machines, que les usines qui les produisent -jamais assez - pourraient utiliser une partie de leur potentiel pour une autre production. On utiliserait moins d'acier, moins de minerai de fer importé. Tout cela, si on prend en compte le nombre des mines en Pologne, ferait des économies importantes.

Notre économie me fait penser à quelqu'un qui, au lieu de laver une casserole sale, la jetterait et en achèterait une nouvelle... Mais est-ce que quelqu'un de sensé pourrait agir ainsi?

Pourtant dans ce système d'organisation du travail il y a - au moins sur le papier - des mécanismes qui devraient servir à introduire des améliorations, des innovations. Par exemple la rationalisation ...

Tu déposes un projet, ils ont un mois pour l'analyser. S'il est accepté, on passe à l'application pratique. Le rationalisateur ne touche de l'argent que lorsque sa proposition est appliquée. Ça, c'est sur le papier. Mais dans la vie? Si tu n'ajoutes pas le nom d'un ingénieur en tant que co-auteur (au moins pour 20 à 25 %, certains exigent même 50 %, ou que tu mettes leur nom en premier!), il n'y aura jamais d'application. Pire : ils vont rejeter ton projet, changer un détail et tu vois ton projet réalisé mais c'est quelqu'un d'autre qui a touché le fric. On va même lui donner une médaille, et l'auteur véritable du projet a de la chance s'il n'a pas été licencié entre-temps ! C 'est pourquoi la majorité des mineurs n'en a rien à faire de la rationalisation. Pourquoi en effet se fatiguer, travailler à la maison, élabo-' rer des projets, si au lieu de la satisfaction tu dois avoir des problèmes ? Les hommes ne comptent pas plus que les machines

On entend fréquemment parler des accidents, souvent mortels, dans les mines. Qu'en est-il du respect des règles d'hygiène et de sécurité du travail ?

Chaque mineur qui commence à travailler doit suivre un stage sur ces questions. A la fin, on te donne à signer un papier selon lequel tu connais et acceptes les règles de sécurité. Ensuite le porion te dit : « Fais ceci ou cela sur ce convoyeur en marche.» Le convoyeur tourne à vide, tu dois réparer et mément d'accidents comme ça. Le pire, c'est qu'ils vont te dire : « Vous aviez signé le règlement sur la sécurité du travail. Vous saviez qu'il est interdit de travailler sur une machine en marche. Cet accident, c'est de votre faute. » Mais si tu avais débranché le convoyeur, ils t'auraient licencié pour insubordination. Et si tu n'exécutes pas l'ordre, le porion te sucre la prime.

Je me souviens du cas suivant : un chef a obligé un gars à souder quelque chose en violation des normes. Il y avait justement une inspection de l'Office de mines et ils ont pris le gars sur le fait. Il a' eu 1 500 zlotys d'amende -c'était alors beaucoup de fric - et s'il y avait eu le feu il serait allé en prison. Le chef lui a dit: «Paye l'amende, et moi je t'ins-

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res. >> Le gars a eu de la chance, mais possible?

au détriment des autres : le chef ne sort cieuse pour que l'ouvrier accidenté soit crirai autant d'heures supplémentaitout dépend du chef, de tes relations avec lui.

De plus, il faut savoir que cela se fait pas ça de sa poche, mais du fonds pour les heures supplémentaires. II va inscrire à l'un des heures fictives et il refusera de noter des heures réellement travaillées à l'autre. La quasi-totalité des accidents est due à l'organisation du travail, au fait qu'on t'oblige à aller à l'encontre des règlements et du bon sens, au désordre généralisé provoqué par les petits chefs qui cherchent à s'imposer à tout propos et hors de propos.

Une autre cause importante, c'est la fatigue. On oblige les gens à bosser plusieurs semaines sans interruption, les samedis, les dimanches, les fériés. Les gens travaillent alors qu'ils sont malades, qu'ils ont une forte fièvre, parce que le médecin de la mine ne te donne pas d'arrêt maladie. Si tu ne viens pas au boulot sans justification, cela s'appelle abandon du poste. Et une fois licencié, tu ne trouveras pas de boulot dans la région, parce qu'ils t'ont mis « abandon de poste >> sur ton livret.

Même si tu as un arrêt de travail en bonne et due forme, tu n'en perds pas moins le treizième mois, le quatorzième mois, les récupérations, les primes ... Alors les gens ne vont pas chez le médecin. Ils viennent malades au travail bien qu'ils ne tiennent pas debout, et ne servent à rien dans un tel état au boulot.

S'il y avait une autre organisation du travail il n'y aurait pas tant d'accidents. Bien sûr, le travail du mineur est un travail à risques, on ne peut pas tout prévoir. Mais on ne cherche pas à diminuer les risques, au contraire. Les mines sont des producteurs d'invalides. Il existe une statistique : pour tant de tonnes de charbon extraites, un mort. Et tant qu'ils ne dépassent pas cette norme, personne ne pose de questions aux responsables. C'est une sorte de peine de mort tirée au sort. Là où d'h~bitude il y avait quatre ou cinq accidents mortels tous les six mois il n'y en eut pas un seul durant les seize mois d'activité légale de Solidarnosc. Et après l'instauration de l'état de guerre? ~an~ la seule mine Manifest Lipcowy : Janvier, un mort; février, un mort; juin, deux morts. En tout, cinq ou six accidents mortels dans les six mois. Et ce n'était pas un cas isolé. Dans tout ROW, c'était la même chose ! De même les accidents moins graves ont augmenté immédiatement, bien qu'ils essayent de les cacher ... Cela donne à penser.

* Tu dis que l'encadrement essaye de cacher les accidents. Comm ent cela est-il

Quand il y a un accident, ils font toujours le protocole de façon tendandéclaré responsable. Si tu regardes tous ces protocoles, tu verras clairement : L'accidenté est coupable, car s'il n'était pas venu travailler, il n'y aurait pas eu d'accident ! Ils utilisent de nombreux trucs, pressent le gars qui est sous le choc. Au poste de secours, on ne note pas qu'on l'a soigné ... Quand l'affaire est jugée, on lui dit : « S'il s'était agi d'un accident du travail, cela serait noté dans le registre du poste de secours. Mais il n'y a rien de tel dans le registre, vous pouvez vérifier ! >> Ils ont introduit des symboles de sorte qu'on ne puisse savoir s'ils inscrivent que tu as mal au cœur ou que tu as une main arrachée ... Ou encore le médecin te demande : « Qu'est-ce que je mets? Que c'était chez vous ou au travail ? >> Comme tu sais que de toute manière tu te feras rouler tu réponds : « Faites pour le mieux ! >> Et tu perds le droit à l'indemnité.

Il est vrai qu'on te dit, lors de la formation, qu'il faut faire attention à ce que le porion écrit dans le rapport ... C'est un sacré système, car quand tu es sous le choc, ensanglanté, à quoi peux -tu faire attention ! Autogestion et baisse du temps de travail, conditions de la productivité

Tout est organisé de façon à priver l'ouvrier de ce à quoi il a officiellement droit, sans même parler de ce à quoi il devrait avoir droit. Nombre de maladies typiques des mineurs ne sont pas reconnues comme maladies professionnelles : les maladies de la colonne vertébrale, les mycoses. Pourtant il s'agit de maladies extrêmement fréquentes chez les mineurs qui travaillent dans l'humidité, la saleté, portent de lourdes charges sur le dos ... Pour ces maladies on peut avoir une pension d'invalidité, mais non d'invalidité du travail. La différence du montant peut être de un à dix entre ces deux types de pension ! Enfin la silicose : officiellement, c'est la maladie professionnelle, mais dans la pratique ? Le médecin te dira : « Vous fumez ? - Oui ». Il y a beaucoup de gens qui fument. Et alors lui : « Ce n'est pas la silicose, si vous ne fumiez pas, il n'y aurait rien ... >> Et l'affaire est close. Quand reconnaissent-ils une maladie professionnelle ? Quand tu donnes un bon bakchich. Sans cela, ce n'est pas la peine d'essayer.

Tu as décrit divers aspects du travail de mineur de fonds aujourd'hui, raconté comment les travailleurs ont toujours essayé de se défendre face au despotisme. Mais, dans le cadre de ce processus de travail, n y aurait-il pas des activités d 'un type différent, plus rationnel, ou plutôt rompant avec cette rationalisation hiérarchique, bureaucratique ?

Bien sûr qu'il y a de tels cas. J'ai mentionné comment cela se passe d'habitude quand il y a une parme, la panique organisée par 1 'encadrement. Mais il arrive qu'un porion soit intelligent, qu'il ait de l'expérience. Il aura alors caché les principales pièces de rechange quelque part, il choisira un ou deux gars - autant qu'il est nécessaire - et la panne est réparée immédiatement. Le hic, c'est que le porion qui agit de la sorte doit s'en cacher, car s'il s'avérait qu'il travaille ainsi, il perdrait immédiatement sa place.

Pourtant rien ne devrait s'opposer à ce que les magasins des principales pièces de rechange, celles dont on a le plus souvent besoin - et chaque ouvrier expérimenté pourrait te dire de quelles pièces il s'agit - soient en bas, accessibles à tous ceux qui peuvent en avoir besoin. Rien ne devrait s'y opposer, mais il faudrait alors traiter l'ouvrier autrement, pas comme un outil incapable de penser, pas comme un ennemi qui ne cherche qu'à nuire au bon déroulement du travail.

Dans les mines, il est quotidien qu'un camarade dise à l'autre: « Ecoute, ici le racloir est trop lâche, accroches-y un poids, car autrement tu auras un boulot de fou », ou quelque chose de similaire. Le problème est réglé sans que l'encadrement s'en mêle. Mais ils n'acceptent pas cela: plus le chef est haut placé, plus il fait du bruit pour chaque connerie, 1 'inscrit dans les registres, engueule le porion de poste celui-ci les autres porions, ces dernier~ les surveillants, et les surveillants font passer leur dépit sur le dos des gars. Souv~nt, le problème a déjà été réglé depms longtemps par les gars eux -mêmes, mais il faut que le système digère le problème. Tant qu'il ne l'a pas digéré, enregistré, estampillé, il traînera même s'il a perdu depuis des lustres so~ actualité.

Il en va de même avec le temps de travail : la seule chose qui préoccupe l'encadrement, c'est que tu ne sois pas hors de chez toi plus de douze heures de .suite, car si tu dépasses ce temps, on d01t te verser une indemnité -c'est le règlement. Mais le reste, le fait que tu perdes ton temps, cela ne les intéresse

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production, mais la bureaucratie s'en_ viennent quand tout est prêt. Prends un pas. Chaque mine a ses lignes de transport des personnels. Les gens sent le boulot par exemple à 14 heures. Un quart d'heure ou vingt minutes p s tard, ils sont déjà dans les bus et attendent. Mais le bus, même plein, attend 15 heures.

Solidamosc avait obtenu que les bus partent dès qu'ils sont pleins. Après le coup d'Etat, quelqu'un a décidé que c'était trop bien pour les prolos, et ils ont rétabli l'ancien système. Les gens se fa1iguent, s'énervent. En fm de ' c~ pte, cela ne peut pas ne pas influer ur la fout. II en va de même au fond : quand quelqu'un y a travaillé quelques années, il se rend bien compte qu'il perd la moitié de son temps de travail de façon non productive. Au lieu de s'occuper de cela, chercher à réduire ce temps gaspillé - et chacun sait que tu ne peux pas dépasser tes possibilités, surtout dans la mine, où le travail est dur, le taux d'oxygène dans l'air beaucoup plus faible-, ils tentent de prolonger le temps de travail. Ils lancent des slogans : «Plus de travail, meilleur salaire ! », bien que chaque mineur sache que s'il travaiiie plus longtemps, il sera moins productif et qu'en fin de compte cela ne pourra pas conduire à augmenter la production.

En 19 81, si je me souviens bien, Solidamosc avait proposé de modifier l'organisation du travail en introduisant une quatrième équipe de façon à augmenter la production et à réduire le gaspiiiage en éliminant les temps morts. Bien sûr, cela fut refusé par la bureaucratie. Et si on employait de façon productive tous ces surveillants, ces pseudo-mineurs qui sont inscrits au fond mais qui font quelque chose à la surface « pour monsieur l'ingénieur » ou autre directeur, alors on pourrait réduire le temps de travail pour tous et augmenter la production en même temps. Et cela est vrai aussi pour d'autres branches, pas seulement pour les mines.

Si l'économie polonaise était régie par les principes d'autogestion, de compréhension mutuelle, de coopération ; si elle était fondée sur cette volonté de créer que chaque être humain a en soi, alors -j'en suis persuadé- la productivité serait telle qu'on ne pourrait même pas comparer avec la situation actuelle. C'est une connerie de dire que pour sortir de la crise, il faut augmenter le temps du travail, limiter les congés de maladie, etc. (les bureaucrates ont encore miile et une idées de la même veine!). Là n'est pas la solution. Avec les mêmes coûts, en employant la créativité des travailleurs, on peut sortir de la crise, et vite. Mais pour cela, il faut mettre fin a ce ystème dans lequel l'ouvrier est bridé comme une bête, tenu en laisse et sanctionné chaque fois qu'il fait preuve d'initiative.

Chaque travailleur est prêt à renoncer à quelque chose, un an ou deux, mais à condition d'avoir conscience que grâce à ces sacrifices, il connaîtra plus tard une amélioration. Mais si celle-ci ne doit pas aller à ceux qui font preuve de renoncement, alors à quoi cela sert-il ? Dans ce cas, nous attendrons ... Il est inadmissible que moi, je me crève, alors qu'eux se chauffent les fesses et exemple : après la dernière guerre, nous étions beaucoup plus arriérés, le pays était détruit, l'industrie ruinée. Et de cette crise, plus grave que celle d'aujourd'hui, on a pu sortir. Pourquoi? Parce que les gens croyaient (c'était peut-être des musions, mais là n'est pas le problème) que tout serait meilleur, plus juste. Alors on a retroussé les manches et on a bossé, parce qu'on pensait que c'est utile, que notre effort ne serait pas perdu. Et aujourd'hui ? Chacun sait que cette bande s'appropriera tous les fruits de notre effort, qu'elle les gaspillera. Alors je pose la question : pourquoi faire des efforts ?

Jastrzebie Zdroj, automne 1984. (traduit d' lnprekorpolonais n° 17,

Shiver 1985).

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