Economie et contradictions dans la société de transition Pierre Rousset e 20 octobre 1984, le comité central du Parti communiste chinois a adopté une longue résolution sur la réforme du système économique en vigueur dans le pays 1. C'est un document important à plus d'un titre. Il annonce une nouvelle étape dans les mesures de libéralisation économique, centrée cette fois sur les zones urbaines. Il présente des éléments de bilan sur les problèmes auxquels la Chine a été confrontée depuis la libération de 1949. Il introduit un certain nombre de débats de fond sur l'économie de la période de transition. Il exprime par bien des aspects le credo de la direction actuelle du PCC.
La réforme économique actuellement en cours a débuté fin 1978. Elle s'est longtemps attachée avant tout au secteur agricole, d'une part, et à la modification de la politique envers les investissements étrangers, d'autre part. Selon les termes de l'économiste Huan Xiang, ce n'est qu' << après six ans de discussions et de pratiques >> que les «grandes lignes d'une réforme d'ensemble>> ont été élaboréeS'. C'est cette politique d'ensemble qui commence à être systématisée dans la résolution du 20 . octobre 1984.
L'article qui suit ne prétend ni offrir un panorama effectif de la situation qui prévaut aujourd'hui en Chine, ni donner des réponses aux nombreuses questions que soulève l'évolution de la politique économique chinoise.
Ses objectifs sont beaucoup plus modestes.
La Chine vit depuis l'élimination de la« bande des quatre » 3 à l'heure du «renversement des verdicts». Ce qui était chanté hier est bien souvent dénoncé aujourd'hui, comme la commune rurale de Dachai, brandi en exemple pour tous les paysans du pays pendant des années pour avoir transformé une zone pauvre et difficile en un jardin miraculeux, mise en cause aujourd'hui pour escroquerie. A l'image d'Epinal d'hier sur la situation en Chine s'oppose maintenant une contre-image qui manque souvent, elle aussi, de nuance. Depuis 1949, la Chine a connu des bouleversements successifs et profonds. C'est un pays-continent et il semble fort difficile - même au véritable spécialiste -de faire le point de la situation réelle et de juger des résultats effectifs de telle ou telle politique de développement, de tel ou tel conflit de ligne au sein de la direction du PCC.
Tout cela rend la tâche du non-spécialiste particulièrement ardue. Mais l'intensité des conflits politiques qui ont secoué le régime chinois depuis une vingtaine d'années a provoqué la mise à jour d'une masse de documents et d'informations qui - sans répondre à bien des questions - éclairent certains enjeux essentiels et mettent en relief certains grands problèmes de la transition. Les documents publiés par les Gardes rouges durant la Révolution culturelle 4 sont une mine pour · étudier ce que fut la politique de Mao après la victoire de 1949 et lors, notamment, de crises précédentes comme celle des Cent Fleurs 5 en 1957 et du Grand Bond en avant 6 à la fin des annés cinquante. Par contre, les jugements portés par la direction Deng Xiaoping sur le « gauchisme » périodique de Mao et sur les conséquences désastreuses de la Révolution culturelle donnent un éclairage critique indispensable à l'analyse du maoïsme au pouvoir.
Si bien des points essentiels de 1 'histoire du Parti communiste chinois et de la Chine elle-même restent encore obscurs 7 , il est possible d'aborder plus systématiquement que par le passé un certain nombre de grands problèmes de la transition en Chine. Et ce faisant, d'inviter à un effort renouvelé de réflexion collective sur les problèmes de la transition, tout particulièrement pour les pays socio-économiquement arriérés qui doivent toujours faire face à la puissance économique et militaire de l'impérialisme.
1. Remettre les problèmes contemporains en perspective
La Chine décollectivise. Le marché est remis à l'honneur. L'Occident en conclut à «l'échec du socialisme» : les communistes eux-mêmes ne doivent-ils pas reconnaître 1 'efficacité irremplaçable du capitalisme ? C'est simplifier à outrance le bilan que tirent de leur expérience les dirigeants chinois. Mais surtout, c'est
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ignorer volontairement ce que la révolution a apporté à la Chine. Or, si l'on discute des problèmes de développement à long terme, il est indispensable de remettre les difficultés présentes en perspective historique.
Il est maintenant évident que la Chine révolutionnaire n'a pas résolu tous les problèmes hérités de l'ancienne société. Tout particulièrement, le sous-développement n'a pas été éradiqué. Mais était-ce possible en l'état actuel du monde? On reviendra sur cette question. Il est de même évident que la société chinoise post-révolutionnaire a produit ses propres contradictions qui ont provoqué l'ouverture de crises profondes et successives. Mais là encore, il faut se demander dans quelle mesure un développement « harmonieux » de la transition, sans contradictions sociales dangereuses et sans modifications régulières des orientations politico-économiques, est possible. Cette question est tout particulièrement aiguë pour les pays qui s'engagent dans la transition avec une structure socio-économique très arriérée. On touche ici à l'un des problèmes de fond que cet article veut soulever ; problème qui a d'ailleurs été explicitement traité par Mao Zedong.
Mais pour aborder plus concrètement ces questions, il faut commencer par rappeler ce que la révolution de 1949 a signifié, pour la population et pour la société.
La production agricole a plus que doublé depuis la révolution. Il faut mesurer cet acquis à l'aune de la croissance démographique (la population a presque doublé), ce qui veut dire que la production agricole en
® volume par tête d'habitant n'a augmenté que trop faiblement. De source gouvernementale actuelle, on estime que de 1953 (début du premier plan quinquennal) à 1980, la valeur globale de la production industrielle et agricole a été multipliée par huit, le revenu national par quatre et le niveau de vie par deux.
Mais il faut aussi mesurer le progrès à l'aune des difficultés objectives du pays. La Chine occupe un espace de près de 10 000 millions de kilomètres carrés, soit l'Europe géographique tout entière. L'immensité est un problème en lui-même. Mais la Chine, c'est avant tout près du quart de la population mondiale sur 7 % des terres cultivées, car ·une grande partie du territoire est extrêmement difficile à mettre en valeur. C'est aussi un pays menacé par les calamités naturelles (sécheresses, inondations ... ) alors que la base industrielle et la technologie héritées de l'ancien régime sont particulièrement étroites.
Une base industrielle nouvelle a été constituée en Chine. La dépendance directe vis-à-vis des puissances impériales a été durablement brisée, sur le plan politique comme sur le plan économique. II y a plus, ici, que des chiffres de production. II y a l'orientation de la production (pour le pays lui-même plus que pour l'exportation). II y a une dignité nationale reconquise. Et une dignité populaire : le statut de l'ouvrier n'est pas le même que dans les sociétés capitalistes, ce qui s'illustre en Chine, notamment, par le fait que les enfants de cadres peuvent être « placés » à 1 'usine. Enfin, le pays a connu un véritable processus de modernisation sociale. La ville et le village n'ont plus le même visage.
D'autres pays du tiers monde ont connu une croissance économique et un processus de modernisation ? C'est exact. Mais peu de pays comparables par la nature et l'ampleur des problèmes y ont répondu avec la même efficacité relative. L'Inde, sur le plan industriel par exemple, est effectivement l'un des pays du tiers monde les plus développés. Mais l'évolution de la condition populaire est bien différente d'en Chine. Cela s'illustre par le degré de pauvreté massive dans les villes et les campagnes, mais aussi par le maintien de fait de statuts de castes, surtout celui des « intouchables » qui restent les parias de la société.
L'Asie orientale est la région du monde où la révolution socialiste affiche la plus longue continuité, de la Chine au Vietnam. C'est aussi une région marquée par le développement capitaliste contemporain avec le Japon, mais aussi .certains pays du tiers monde. La Corée du Sud est le plus important de ces derniers pays. Mais les conditions du développement de ce pays (comme de Taïwan) sont très particulières: relative petitesse, aide massive au développement de la part de l'impérialisme du fait des enjeux géo-stratégiques (bloquer la révolution asiatique), et non seulement intégration sous des formes nouvelles à une division internationale du travail mouvante. La Corée du Sud, soit dit en passant, est maintenant prise en exemple par les apologues du « libéralisme» économique. L'histoire de l'industrialisation de ce pays est pourtant bien éloignée du schéma «libéral » : nationalisation autoritaire des biens impérialistes Uaponais ... ), éléments de réforme agraire, dirigisme étatique extrêmement serré, création volontaire de situations de monopoles, utilisation de l'Etat comme canal d'accumulation national, protectionnisme fréquent, etc.
Mais en Corée du Sud aussi, le mode de développement a eu des implications différentes d'en Chine sur l'évolution de la condition populaire : durée hebdomadaire du travail industriel qui peut atteindre les soixante-dix heures, répression sévère de J'organisation syndicale élémentaire, utilisation économique et politique du licenciement, etc. Et le pays est resté profondément dépendant de l'impérialisme sur Je plan politico-militaire alors qu'il s'intègre structurellement à la division capitaliste internationale du travail.
Il est impossible de faire ici une analyse comparée des implications, pour la population et la société, des modes de développement mis en œuvre en Chine et dans des pays comme 1 'Inde ou la Corée du Sud. Mais il importe de souligner trois données fondamentales : - La révolution a été nécessaire pour répondre aux contradictions les plus explosives de l'ancienne société. - Cette révolution a apporté des choses fondamentales à la population (condition matérielle, condition sociale, dignité nationale et populaire). C'est ce qui explique pour une bonne part la stabilité du régime, par-delà ses crises successives. - Les contradictions nouvelles de la société chinoise sont profondes, mais elles sont de nature différente des contradictions qui minaient l'ancienne société, comme de celles à l'œuvre dans les pays capitalistes du tiers monde. Le paysan a affaire au bureaucrate, mais plus comme hier à l'usurier-commerçant-propriétaire; de même que l'ouvrier qui ne fait plus face au patronpropriétaire de l'usine et maître de la main-d'œuvre. Le gouvernement chinois se tourne à nouveau vers l'Occident. Mais après avoir gagné une indépendance réelle · et avoir brisé le contrôle interne que l'impérialisme exerce d'habitude sur la structure sociale et économique d'un pays dominé.
Tout cela ne signifie pas que du passé le pays a fait table rase. L'héritage culturel, la tradition confucéenne, les mentalités forgées au cours d'une histoire longue, par exemple, restent des traits qui influencent bien des aspects de la vie sociale et politique. Ils conditionnent de même, pour une part, les possibilités économiques 8• Mais si le passé reste présent, il opère dans le cadre d'une société nouvelle dont il faut analyser les problèmes propres.
2. La réforme actuelle dans l'histoire du Parti communiste
On n'abordera qu'incidemment, dans cet article, la théorie de la transition elle-même. On insistera surtout sur les conditions d'application d'une politique économique et sur les contradictions multiples auxquelles elle doit répondre. En commençant par situer les réformes actuelles dans l'histoire du PCC.
La réforme en cours. La réforme économique en cours est officiellement justifiée par des arguments de deux ordres: il faut corriger des erreurs d'orientation du type généralement «gauchiste», d'une part; et il
® faut, d'autre part, adapter le système économique à l'étape actuelle de développement de la société chinoise : des mesures valables auparavant répondraient de moins en moins aux besoins présents, la rigidité du système antérieur est devenue une entrave au développement des forces productives.
La critique porte avant tout sur les points suivants : - A la suite du premier plan quinquennal (1953-1957), une planification fortement centralisée a été mise en place. Utile hier, ce système ne peut répondre à la complexité croissante de la vie économique, produite par le développement même des forces productives.
-Un certain nombre de dangereux défauts découlent de ce type de centralisation. Les frontières entre les fonctions de l'Etat et celles des entreprises ne sont pas nettes et l'intervention de l'Etat interfère négativement avec les exigences économiques. L'entreprise ne bénéficie pas d'une autonomie suffisante. face aux divers départementaux gouvernementaux: «tout vient d'en haut». On n'accorde pas une attention suffisante à la production marchande, à la loi de la valeur et au rôle du marché. Il y a un égalitarisme excessif dans la répartition des revenus si bien que les entreprises «mangent dans la grande marmite de l'Etat » (qui couvre les déficits) tandis que les ouvriers « mangent dans la grande marmite de l'entreprise » (les salaires n'étant pas fonction des résultats collectifs ou individuels). Les rapports entre les divers modes économiques (étatiques, collectifs, familiaux) sont irrationnels. Le fonctionnement du système est trop uniforme alors que la situation en Chine varie beaucoup suivant les régions.
- La conséquence de ces défauts serait une démobilisation des travailleurs qui, cercle vicieux, nourrirait à son tour 1 'hyper-centralisation économique.
Les mesures de réforme prises ont commencé dans les campagnes où s'est rapidement répandu le « système de responsabilité dans la production, avec la famille comme unité de production » : la terre, qui reste propriété de 1 'Etat, est confiée au paysan par contrat. Cela signifie le démantèlement de l'ancien système «de propriété à trois échelons [la commune, la brigade et l'équipe de production], avec l'équipe de production comme unité de base » (cette dernière regroupant toujours plusieurs familles) . L'organisation centralisée de la main-d'œuvreet de la distribution des revenus est abolie.
La commune populaire, dont la taille - importante - a varié suivant les périodes, était une structure clef. Elle matérialisait en effet la combinaison des pouvoirs administratifs et économiques et elle devait se subordonner les échelons inférieurs (la brigade). Les anciennes fonctions administratives de la commune sont maintenant dévolues au gouvernement du canton qui devient la structure administrative de base. La commune n'est plus qu'un organisme économique. La brigade de production (qui correspond maintenant au village: elle a été plus grande) n'est plus subordonnée à la commune.
Les paysans ont dorénavant le droit d'acheter des tracteurs, des camions et d'autres outils importants de production. Ils peuvent dorénavant se livrer au transport à grande distance. Le nombre de produits agricoles pour lesquels l'Etat bénéficie d'un monopole d'Etat est considérablement réduit. Une autonomie plus grande est accordée aux paysans dans la production.
La structure de la production doit changer de façon à accroître la spécialisation et la commercialisation dans l'agriculture, l'élevage et la pêche. L'industrie rurale, le commerce, les transports, le secteur des services doivent se développer. L'objectif est de mettre graduellement en place « une structure de production diversifiée » et d'inciter l'agriculture à« évoluer vers une production commerciale à grande échelle ».
Le poids des villes rurales doit augmenter, tant sur le plan économique que sur le plan administratif. Elles ont maintenant juridiction sur les districts. L'objectif est de multiplier «les échanges économiques, techniques et culturels entre villes [ici rurales] et campagnes ».
La possibilité pour les paysans de réaliser de « gros profits » doit accentuer leur « ardeur au travail » et leur « esprit d'initiative ».
Dans le secteur de l'industrie urbaine, la réforme est plus récente et « beaucoup plus complexe ». Elle a commencé en octobre 1978, mais sous forme uniquement expérimentale, d'abord dans la province du Sishuan, puis progressivement étendue à d'autres entreprises. Un certain nombre de choix ne sont pas encore déterminés. La réforme s'engage dans les directions suivantes :
Une autonomie plus grande est laissée aux entrepri-
® ses. Un système de conservation par l'entreprise des bénéfices a été adopté (avant l'Etat récupérait les bénéfices et épongeait les déficits). Par contre, une série de taxes sont imposées aux entreprises. Des règlements provisoires sur l'élargissement de l'autonomie des entreprises dans dix domaines ont été promulgués en 1984 (ces dix domaines concernent la formulation des plans de production, la commercialisation des produits, la fixation des prix, l'achat de matériel, l'emploi des fonds, l'utilisation de l'actif, la structure administrative, la gestion du personnel, la fixation des salaires et des primes, l'exploitation associée). « Cela représente un grand effort pour faire des entreprises des producteurs de marchandises relativement indépendants dans le cadre du socialism~. » ·
Dans l'entreprise, de« multiples formes de resonsabilité » ont été instaurées en ce qui concerne la production. II s'agit de définir les relations entre la direction de l'entreprise, les employés et ouvriers, l'Etat. Le système actuellement privilégié est celui de la nomination des cadres, la responsabilité individuelle incombant au directeur ou au gérant de l'entreprise.
De façon générale, un nouveau système des prix est mis (très) progressivement en place: les prix de certains produits doivent rester fixés par l'Etat ; pour d'autres produits, ils sont autorisés à« flotter » dans des limites déterminées ; les autres sont libres et, en principe, déterminés par le marché. Des liens complexes peuvent se nouer entre le secteur d'Etat, le secteur coopératif et le secteur privé; les premiers pouvant signer des contrats et céder sous forme de location la gestion de certains éléments aux derniers.
Une politique d'ouverture vers l'extérieur a été impulsée avec la création de quatre « zones économiques spéciales » (Shenzhen, Zhuha, Shantou et Xiamen). Quatorze villes côtières sont aussi « ouvertes » à l'étranger, ainsi que l'île d'Hainan. Quant au système de distribution, il est largement libéralise.
Tout cela annonce d'autres réformes à venir qui doivent renforcer le rôle des grands centres urbains et qui doivent s'attaquer à de nouveaux secteurs (le bâtiment, l'infrastructure, la recherche scientifique, I'enseignement...). Les réformes, ici, n'en sont qu'au stade expérimental. Elles restent l'enjeu d'importants conflits au sein de la direction du PCC 10 •
Une critique sur deux fronts. On retient généralement de ces réformes qu'elles représentent une remise en cause radicale des idéologies gauchistes qui ont prévalu de la Révolution culiurelle ( 1966) à la chute de la« bande des quatre» ( 1976). La résolution d'octobre 1984, adoptée par le cornité central, souligne d'ailleurs ce point de façon emphatique: « Nous avons eu l'audace de briser le carcan des idées "de gauche" ( ... ) et de généraliser le système forfaitaire de production, donnant ainsi libre cours à l'esprit d'initiative socialiste de nos 800 millions de paysans". » C'est un aspect essentiel de l'orientation actuelle.
Mais il ne faut pas oublier que la réforme en cours s'appuie aussi snr une critique systématique du modèle de planification. hérité du premier plan quinquennal -c'est-à-dire du modèle soviétique stalinien. Il s'agit d'une 1 lutte sur deux fronts: contre le gauchisme et contre l'hyper-centralisation. Il est important de noter que les orientation définies par la direction Deng Xiaoping, comme celles définies hier par la direction Mao, se nourrissent d'une appréciation critique de la politique économique à l'honneur en URSS. Toutes deux cherchent aussi à répondre aux spécificités de la situation chinoise. C'est ce qui explique peut-être qu'il y a un certain nombre de mesures similaires dans la réforme actuelle ( « droitière » ), et durant la période du Grand Bond en avant ( « ultra-gauche » ).
Les conflits fractionnels de la Révolution culturelle ont popularisé une « relecture » de l'histoire du Parti communiste chinois qui aurait été le théâtre -presque de tout temps pour les interprétations les plus caricaturales- d'une «lutte entre deux lignes» ; la « ligne rouge» (de gauche) dirigée par Mao et la« ligne noire» (de droite) représentée par Liu Shaoqi 12 • Il y a bel et bien eu « lutte entre deux lignes» à la veille de la Révolution culturelle. Mais c'est une vision profondément a-historique que de prétendre expliquer le passé du PCC en prenant pour mesure-étalon les alignements fractionnels de la seconde moitié des années soixante.
L'aile Mao du PCC a souvent représenté une option plus « égalitariste » et plus «politique» face à des options plus « élitistes » et plus« technocratiques ». Mais les débats d'orientation économique soulevaient bien d'autres questions. En fonction de l'expérience accumulée, de la modification des structures sociales (résultats des réformes agraires, bureaucratisation plus ou moins aiguë ... ), de la conjoncture, les positions défendues par la direction du PCC se sont modifiées. Plus profondément, le maoïsme s'est constitué dans le cours de la lutte révolutionnaire pour le pouvoir. Au lendemain de la victoire ( 1949), il n'y avait pas de théorie et stratégie de la transition propre au maoïsme. Les conceptions fondamentales des dirigeants du parti se sont cristallisées progressivement.
Quand le PCC conquiert le pouvoir, il hérite d'une tradition d'organisation socio-politique, forgée durant la guerre et mise à l'épreuve dans les zones libérées : le modèle de Yanan et la « ligne de masse » 13 • II est aussi tributaire du modèle soviétique, stalinien; l'URSS offrant la seule expérience concrète de société de transition. Ces deux modèles se rejoignent sur certains points (le rôle omniprésent du parti), mais s'opposent sur d'autres (centralisation politico-administrative verticale rigide ou combinaison de centralisation politique et de décentralisation opérationnelle, extension ou restriction de l'appareil administratif, séparation franche du parti et des masses jusque localement ou maintien d'une pression active de masse sur les organismes du parti à travers divers mécanismes de mobilisation ... ).
Dans les deux cas, le parti doit non seulement diriger, mais contrôler aussi étroitement que possible l'activité sociale. Dans le cas du modèle stalinien, ce contrôle s'appuie sur l'atomisation politique des masses populaires. Dans le cas chinois, sur l'organisation directe et active de la mobilisation populaire. Les « campagnes de rectification » de la ligne de masse doivent combattre périodiquement le« localisme »et le « suivisme», d'une part, et le « commandantisme »,
d'autre part, en plaçant les cadres sous le double contrôle du parti et du travail de terrain, à« l'écoute des masses». Le parti doit pouvoir assurer ainsi la mise en œuvre de son orientation nationale (en jugulant, par exemple, les mouvements agraires radicaux quand la politique de front uni antijaponais exigeait l'élargissement des alliances socio-politiques) tout en évitant une coupure mortellement dangereuse entre l'appareil communiste et les masses.
Une fois le pouvoir conquis et consolidé, le PCC se tourne vers le modèle soviétique d'organisation administrative, d'orientation économique et de planification. Ces conceptions commandent la définition du premier plan quinquennal. Mais lesdysfonctionnements introduits par la mise en œuvre de ce modèle amènent à sa remise en cause progressive au milieu des années cinquante. Et ce d'autant plus que les crises qui secouent le « bloc soviétique » à 1 'Ouest ouvrent de nouvelles interrogations : la mort de Staline (19 53) débouche sur des explosions populaires en Europe de l'Est, puis sue le xx:• Congrès du PC d'URSS où Khrouchtchev prononce son fameux discours sur les crimes de Staline.
Les dirigeants chinois ne portaient pas Staline dans leur cœur et ils ne voulaient surtout pas d'un «centre international » à même de leur imposer une discipline. Mais la façon . dont la destalinisation est engagée en URSS les inquiète. Khrouchtchev a ouvert la boîte de Pandore sans consultation préalable avec ses alliés, alors que tous sont concernés par les conséquences d'une critique officielle de la période stalinienne. Et Staline est rendu individuellement responsable de tous les « excès » du passé. Cela ne convainc pas les dirigeants chinois qui sont inquiets de ce qui s'est passé en octobre 1956 en Hongrie: le mécontentement intellectuel et populaire a remis, à l'occasion de soulèvements, le pouvoir du Parti communiste en cause. Pékin s'accorde avec les Soviétiques pour dire que la « réaction internationale » a utilisé la crise hongroise et que la répression était justifiée. !\:fais d'où vient cette crise? De la subversion extérieure ou de dysfonctionnements internes? Mao répond que l'origine du mécontentement des masses en Hongrie est à rechercher dans les contradictions internes à la société hongroise et dans les erreurs du parti hongrois.
C'est aussi durant la deuxième moitié des années cinquante que les dirigeants chinois commencent à s'inquiéter des implications du rapprochement progressif qui s'opère entre Moscou et Washington et qui débouche sur la rencontre de Camp David, aux Etats-Unis, entre Khrouchtchev et Kennedy, en 1959.
C'est dans ce contexte que Mao prononce un certain nombre de discours qui représentent un premier effort systématique pour définir une stratégie originale de la transition. La critique du modèle soviétique (stalinien) se fait au nom de la tradition de Yan'an. Et dans un premier temps, les perspectives définies par Mao sont loin d'être gauchistes.
Le 25 avril 1956, Mao prononce un discours publié sous le titre : Sur les dix rrands rapports 14 • Il s'agit d'utiliser les erreurs commises en URSS pour éviter de les reproduire en Chine. Il faut adapter la politique de développement aux réalités nationales. Le ton général de ce discours est celui de la recherche d'une politique équilibrée : ne plus négliger l'industrie légère et l'agri. culture au nom de la priorité théorique accordée à l'industrie lourde ; ne pas négliger le développement économique de la Chine intérieure au nom des possibilités plus immédiates des régions côtières ; réduire les dépenses militaires et administratives pour consolider l'arrière économique ; réduire le poids de la centralisation pour laisser plus d'autonomie aux entreprises ; tenir plus compte des intérêts des paysans ; ne pas concentrer l'autorité exclusivement entre les mains de l'autorité centrale et donner plus de pouvoir aux administrations locales ; prendre garde au danger que représente 1 e chauvinisme grand Han 15 ; préserver l'existence des petits partis démocratiques car la présence d'une opposition est une bonne chose ; ne procéder qu'avec circonspection aux arrestations et exécutions de contre-révolutionnaires ; aider les membres du parti dans l'erreur et non les éliminer: il faut «guérir la maladie pour sauver l'homme » ; ne pas copier aveuglément de l'étranger: garder l'esprit critique et comprendre les spécificités de la Chine.
Presque chaque point traité comprend une critique explicite de ce qui s'est passé en URSS. C'est aussi l'occasion pour Mao de rappeler les« erreurs» commises par Staline- et son protégé Wang Ming 16 - en ce qui concerne la révolution chinoise : Staline fut « à l'origine de l'aventurisme "de gauche" de Wang Ming » (fin des années vingt et début des années trente), puis de son opportunisme de droite (milieu des années trente). Plus tard, « il ne nous autorisa pas à faire la révolution» et quand la révolution s'est néanmoins développée, « il s'est montré sceptique à notre endroit.
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Quand nous eûmes gagné la guerre, il soupçonna que c'était là une victoire du genre de celle de Tito 17 et, en 1949-1950, il exerça sur nous une très forte pression ». Pourtant, Mao maintient que Staline restait un « grand marxiste » et que ses mérites et ses erreurs « sont dans le rapport de sept à trois. C'est là une attitude impartiale » 18 •
Le 27 février 1957, Mao prononce un autre discours devenu célèbre: De /ajuste solution des contradictions au sein du peuple. Nous reviendrons sur ce document et sur les événements de l'époque -la campagne des « Cent Fleurs » - pour discuter du projet et de la pratique maoïste en matière de démocratie et de liberté. Soulignons ici que, dans ce discours, Mao systématise ses conceptions fondamentales de l'époque en ce qui concerne la nature des contradictions qui s'exprimént dans la société de transition: «Nous sommes en présence de deux types de contradictions sociales : les contradictions entre nous et nos ennemis et les contradictions au sein du peuple. Ils sont de câractères tout à faitdifférents 19 • »
La question est importante. Elle implique en effet que les contradictions qui sont à l'œuvre dans une société de transition ne reflètent pas seulement le poids du passé (les restes de la bourgeoisie et de la propriété foncière) et la pression de l'ennemi extérieur (l'impérialisme). Elles expriment aussi l'émergence de problèmes nouveaux, inévitables et légitimes. La société de transition ne peut d'ailleurs progresser que sous l'impact de ses contradictions internes. Ces deux types de contradictions («antagoniques» et « non-antagoniques ») doivent être traités de façons différentes, la répression pouvant se justifier dans le premier cas, la discussion et la persuasion devant être la règle dans le second. Plus important encore, une crise peut éclater à cause d'erreurs commises par le parti, notamment dans le traitement des contradictions « au sein du peuple ». La crise n'exprime pas nécessairement l'esprit de la contre-révolution. Le parti lui-même - et avant tout sa bureaucratie - peut donc être directement mis en cause.
Sur le plan économique, l'évolution de la politique de Mao, au milieu des années cinquante, présente des aspects contradictoires qu'il est parfois difficile d'interpréter. Cela se manifeste notamment en ce qui concerne les objectifs de développement. Dans De la juste solution ... , il note qu'il faudra «plusieurs dizaines d'années d'efforts ardus» pour «élever progressivement le niveau de vie de tout le peuple 20 ». Cela semble indiquer une vision assez sombre des possibilités du pays. Par contre, les prémisses de ce qui sera le Grand Bond en avant se font déjà sentir. Et un an plus tard, en janvier 19 58, Mao déclare : « Nous devons rattraper notre retard. Nous aurons rattrapé l'Angleterre en quinze ans 21 • »L'objectif est proprement illusoire. Cela dit, Mao continue à mettre en garde contre les rythmes excessifs de développement. En mars 1958, par exempie, il commente en ces termes des résultats étonnants officiellement réalisés dans la province du Honan: « Si tout le monde essaie de surpasser tout le monde, cela peut mettre la confusion dans tout le pays. » Si l'on cherche à trop accélérer les rythmes, « en mettant les choses au mieux, le travail aura été fait d'une façon grossière, et les masses auront été soumises à une tension excessive 22 ».
En fait, la «ligne générale » 23 du Grand Bond en avant est à l'œuvre et, par périodes successives, la direction chinoise va précisément faire ce contre quoi Mao mettait en garde. Des désaccords se sont fait jour, notamment avec le maréchel Peng Dehuaf 4 • Il n'est pas facile de savoir ce qui a été vraiment décidé centralement et ce qui a été mis en branle dans les provinces et les localités. Mais il semble bien que Liu Shaoqi et Mao aient, plusieurs années durant, attisé de concert le feu de la ligne générale. Mao porte à l'évidence une responsabilité majeure dans les « excès » du Grand Bond en avant : il devra présenter une autocritique en bonne et due forme devant le comité central. Le 23 juillet 1959, il déclarait à la conférence de Lushan: «J'ai commis deux crimes, dont l'un est d'avoir lancé le mot d'ordre des dix millions sept cent mille tonnes d'acier et de la production d'acier par la mobilisation des masses. Si vous avez approuvé cela, vous devriez prendre votre part du blâme. Mais puisque c'est moi qui ai inventé les statuettes funéraires, je ne peux pas esquiver le blâme: je suis le principal responsable( ... ). Le chaos a pris des proportions impressionnantes, et j'en prends la responsabilité. Camarades, vous devriez tous chercher quelle est votre propre part de responsabilité. Chiez, si vous voulez chier, et si vous avez envie de péter, pétez ! Cela ira mieux après 25 • »
Comme en ce qui concerne les libertés, dans la définition des objectifs de production et de mobilisation, Mao a fait ce qu'il avait dit qu'il ne fallait pas faire. Il faudra tenter de comprendre pourquoi. Mais la ligne générale de l'époque du Grand bond en avant n'avait pour seule ambition l'augmentation brutale de la production et pour seule méthode la mobilisation en masse. Il s'agissait aussi de porter un coup à la division entre élite et masses, d'accélérer le mouvement de socialisation générale en développant les communes populaires géantes, d'assurer l'égalité des sexes en libérant les femmes des tâches ménagères (grâce aux cantines collectives et aux crèches, notamment), de permettre l'industrialisation de la campagne en multipliant les unités productives dans les villages, d'éponger le chômage latent en aidant à la multiplication des petits collectifs de production et de services (en particulier dans les villes), de redonner un caractère populaire à l'armée en généralisant les milices, etc. Ce faisant, le pays devait engager le processus de dépérissement de 1 'Etat, faire un bond vers le communisme, assurer son indépendance face à l'impérialisme, mais aussi face à l'URSS.
C'est à cette époque que Mao développe le thème de la révolution permanente dans la transition au socialisme. « Nous contruisons tous le socialisme, mais ( ... ) il y a deux méthodes de direction, deux styles de travail( ... ). Il vaut mieux battre le fer quand il est chaud et réaliser la coopérativisation d'un seul coup, plutôt que de la faire traîner en longueur. ( ... )Je suis partisan de la théorie de la révolution permanente. Ne confon-
dez pas avec la théorie de la révolution permanente de
Trotsky ( ... ). Une révolution doit succéder à une autre, la révolution doit progresser continuellemene 6 . »
« Au cours de la révolution démocratique, nous avions coutume de dire que la révolution avait deux étapes, et que la première préparait la seconde. Nous sommes partisans de la théorie de la révolution permanente et pourtant nombre de camarades n'ont jamais réfléchi au problème de savoir quand il faudrait lancer la révolution socialiste, ni à ce qu'il conviendrait de faire après la réforme agraire. Ils se sont faits aveugles aux germes de socialisme, même après leur apparition27. >>
Plusieurs fois partiellement suspendu, plusieurs fois relancé, le Grand Bond en avant se termine en 1961 sur un désastre économique dont le coût social, humain et politique est très grave. En fait, trois types de problèmes se sont alors combinés. Les méthodes par lesquelles la politique du Grand Bond en avant a été menée étaient administratives, impératives, autoritaires, bureaucratiques. Malgré l'enthousiasme initial soulevé, semble-t-il, par les perspectives dressées par la ligne générale d'alors, ces méthodes de mobilisation «par en haut>> ont facilité l'inflation démentielle des objectifs de production, l'aveuglement des directions, le renforcement du pouvoir des petits chefs, la socialisation trop brutale et trop radicale de la vie villageoise. La machine s'est emballée. Or, en 1959-1960, des calamités naturelles de très grande ampleur 0nt frappé, trois années consécutives, le pays. La désorganisation des échanges interrégionaux, dans une telle situation, a dû coûter très cher. Enfin, en 1959-1960, c'est la rupture ouverte entre l'URSS et la Chine. Moscou retire brutalement les techniciens soviétiques du pays, laissant nombre de travaux de construction en plan, emportant avec eux les schémas de fonctionnement des usines de façon à créer le maximum de difficultés au PCC, rebelle à l'autorité du « grand frère ».
Il est difficile de jauger du poids respectif de chacun de ces trois facteurs dans la crise économico-sociale qui frappe le pays. Mais les conséquences de cette crise sont nombreuses. Au sein du parti, l'autorité de Mao est sérieusement ébranlée. Le président peut être un apprenti sorcier. La direction Deng Xiaoping actuelle affirme que les critiques faites par Peng Dehuai au Grand Bond en avant étaient justifiées. Et à l'époque, Mao se replie en« deuxième ligne », laissant Liu Shaoqi prendre les responsabilités principales dans la remise en ordre. Liu aurait résumé la situation par une boutade amère: « Le président Mao ne s'occupe que des affaires très importantes ; il décide de transformer la Chine en un vaste jardin ; mais pour ce qui est des moyens d'y .parvenir, il n'en a pas le temps, et c'est donc à moi que cette tâche reviene 8 • >> C'est après l'échec du Grand Bond en avant que le terrain de la « lutte entre les deux lignes >> semble se constituer. Mais, dans un premier temps, Mao affirme apparemment son accord général avec les mesures de normalisation qui sont prises.
Malgré un accord apparent sur la politique conjoncturelle, Mao amorce une nouvelle analyse des contradictions de la société de transition qui annonce très directement les thèmes idéologiques de la Révolution
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culturelle. La lutte de classes «antagonique», entre bourgeoisie et prolétariat, n'exprime pas seulement les restes de l'ancienne société. La société de transition peut produire de nouvelles couches bourgeoises et cela peut conduire, comme en Yougoslavie, au retour au capitalisme : « Sans un niveau élevé de démocratie, il est impossible de parvenir à un niveau élevé de centralisme, et sans un niveau élevé de centralisme, il est impossible d'établir une économie socialiste. Si notre pays n'établit pas une économie socialiste, dans quelle situation serons-nous ? Nous deviendrons un pays comme la Yougoslavie, qui est en réalité devenu un pays bourgeois ; la dictature du prolétariat se transformera en dictature de la bourgeoisie, une dictature de type réactionnaire fasciste. C'est une question qui exige la plus grande vigilance. J'espère que les camarades y accorderont toute leur réflexion ( ... ). Dans une société socialiste, de nouveaux éléments bourgeois peuvent se former. D'un bout à l'autre de l'étape socialiste, les classes et la lutte de classes existent encore, et cette lutte de classes est une affaire prolongée, complexe, parfois même violente29 . >>
De plus en plus, Mao formule l'idée selon laquelle le révisionnisme peut gagner le parti et faire « changer de couleur >> la Chine. Les sommets mêmes du parti peuvent être le foyer de formation d'une nouvelle bourgeoisie. Ce thème est explosif : il enflammera la jeunesse quand la Révolution culturelle commencera et que Mao lancera le mot d'ordre « feu sur le quartier général >> de cette nouvelle bourgeoisie rouge. Il nourrira une idéologie anti-élitaire chez des jeunes qui n'ont
pas vécu la révolution, qu! ne jugent pas la société des années soixante en la comparant à la Chine ancienne, mais qui sont exaspérés par les privilèges bureaucratiques de la Chine contemporaine. Mais le fait que Mao formule ses analyses en terme de retour au capitalisme - et non plus en terme de cristallisation bureaucratique - est lui aussi lourd de conséquences.
Cela nourrit en effet une idéologie proprement gauchiste. Tout ce qui exprime le capitalisme, depuis le marché et les lopins individuels des paysans jusqu'aux «herbes vénéneuses» dans le domaine de l'art et de la littérature, doit être frontalement combattu. Le gauchisme, en la matière, interdit de penser des problèmes clefs de la transition. L'existence du marché en est un exemple. Vouloir le supprimer intégralement (ce qui n'était pas la ligne de Mao) est certainement de l'ultragauchisme. Reconnaître son existence, c'est ouvrir le débat - indispensable - sur le rapport entre le plan et le marché. Ce que font les actuels dirigeants chinois, à la suite des dirigeants russes, d'ailleurs 30 • L'idéologie ultra-gauche donne une vision tellement simplifiée du monde qu'elle étouffe l'effort de réflexion indispensable. Les émules tardifs de Mao ont fait, en ce domaine, beaucoup de tort au maoïsme. 3. Premiers éléments de réflexion générale
La crise de la Révolution culturelle - en 1966-1968- représente un point tournant majeur dans l'histoire de la République populaire. Elle a en effet vu se combiner une crise sociale de grande ampleur (dans les villes avant tout), une crise de génération (symptomatisée par le poids des Gardes rouges dans l'ensemble du mouvement), une crise fractionnelle aiguë au sein du parti, une crise institutionnelle (la structure administrative volant en éclats), une crise politique d'ensemble (l'esssentiel des organes dirigeants du parti, de l'Etat -à l'exclusion de l'armée-, des organisations sociales se désintégrant).
L'expérience de la Révolution culturelle a été - un temps et pour certains- exaltante: la jeunesse scolarisée s'est lancée dans une lutte effrénée contre les cadres « révisionnistes», se mobilisant par millions, voyageant à travers tout le pays pour les «échanges d'expériences », entrant en politique. Les ouvriers ont aussi, souvent, profité de la situation pour régler leurs camptes avec les petits chefs locaux. Mais, dans l'ensemble, la Révolution culturelle aura été une épreuve traumatisante, terrifiante même. Pour tous.
L'expérience a été terrifiante pour la majorité des cadres, soumis à la (( critique-autocritique )) sous sa forme la plus incontrôlée et la plus torturante. Pour les anciens «droitiers», dénoncés comme contre-révolutionnaires. Pour les Gardes rouges, aveuglément engagés dans des combats fractionnels de plus en plus sanglants. Pour les ouvriers révolutionnaires dont la lutte a souvent laissé place nette pour des cadres particulièrement bureaucratiques (comme ceux du Groupe de Shanghaï). Pour la jeunesse, abandonnée par Mao au milieu de la mobilisation et envoyée par millions à la campagne, par l'armée. Pour la société tout entière, plongée dans un chaos assez indescriptible.
Expérience doublement traumatisante, car le retour à l'ordre, opéré brutalement par l'armée, débouche immédiatement sur une nouvelle crise au sommet : Lin Biao 31 , chef militaire proclamé dauphin officiel en 1969, est éliminé et meurt dans des conditions très obscures en 1971. Et le règne de la Bande des quatre s'impose jusqu'en octobre 1976; règne d'intolérance rare, de verbe gauchiste et d'arrogance bureaucratique, le tout au nom du maoïsme.
L'échec de la Révolution culturelle, qu'il a largement initiée, sanctionne probablement la mort politique de Mao, une décennie avant sa mort physique. Il perd son pouvoir dans l'appareil. Il perd son influence sur les secteurs d'avant-garde de la société, et une bonne partie de son prestige auprès de la population dans son ensemble (bien qu'il garde probablement une partie de ce prestige aujourd'hui). Ceux qui parlent en son nom, dans les années soixante-dix, le font pour servir leurs propres intérêts fractionnels.
C'est dans ce contexte que les anciens cadres, dont une bonne partie de la vieille garde limogée durant la Révolution culturelle, reprend progressivement le contrôle des affaires. 0 La conjoncture et la période dans l'analyse de la politique économique.
Il est important de tenir compte de ce contexte pour analyser la nouvelle politique économique mise en œuvre par la direction Deng Xiaoping. Et tout d'abord pour comprendre sa popularité.
Par-delà les problèmes que soulève l'orientation générale de la direction Deng Xiaoping, ses mesures de « libéralisation » relative répondent à un besoin. Un besoin politique : la population, échaudée par des campagnes de mobilisation successives aux fonctions avant tout fractionnelles, est probablement devenue cynique en la matière. Le réalisme pratique qu'affiche la nouvelle équipe dirigeante rassure. Un besoin socio-économique, après les excès gauchistes du passé récent. Un besoin pour les élites intellectuelles : la recherche scientifique, la littérature, l'art ont profondément souffert de l'intolérance étroite de la Bande des quatre.
La Chine, au tournant des années quatre-vingt, doit bien, semble-t-il, engager une «nouvelle politique économique » comprenant des mesures de décollectivisatian, d'ouverture sur l'extérieur, de décentralisation, de professionnalisation de l'appareil gestionnaire, de modération de la mobilisation politique. C'est imposé par la conjoncture, c'est-à-dire par les contradictions et problèmes nés des développements antérieurs. Mais c'est une politique qui va marquer une période entière de la vie économico-politique du pays, car il faut du temps pour qu'elle se mette en œuvre et que ses conséquences se fassent directement sentir -pour le meilleur et pour le pire.
Il n'y a pas de politique économique juste de la transition qui le soit indépendamment du lieu et du moment. C'est une banalité que de le dire, mais une banalité fondamentale. Cela implique que l'on ne peut juger d'une orientation à l'aune d'un schéma abstrait. Et que bien des plans initialement tracés doivent être profondément modifiés par l'apparition d'une conjonc-
ture imprévue ; conjoncture dont la portée peut être grande. Deux exemples, étonnamment symétriques, permettent d'éclairer ce point. En 1917, la direction bolchevique, en Russie, a dû abandonner son propre programme agraire pour adopter celui des Socialistes-révolutionnaires qu'elle avait . longtemps combattu. Probablement parce que les marxistes russes avaient commis un certain nombre d'erreurs dans leur analyse de la dynamique agraire. Mais aussi parce que dans la conjoncture du moment, c'était encore la meiiieure façon de nouer l'alliance ouvrière et paysanne dans la lutte pour le pouvoir.
Par contre, quand au Nicaragua le régime somoziste est renversé par la révolution sandiniste, le FSLN doit reporter durablement son programme de distribution de la terre au profit de mesures de nationalisation et de collectivisation de plantations industrielles. Et ce, parce que la victoire de la révolution commençant par le renversement du pouvoir politico-économique de la dictature personnelle, les biens de la famille Somoza étant les premiers expropriés, l'organisation de ces grandes plantations devient, de façon imprévue, la priorité 32 • 0 Les contraintes propres à chaque pays.
La conjoncture impose ses contraintes. Il en va évidemment de même des grandes caractéristiques d'un pays donné. Elles conditionnent sur le long terme le type de choix économiques auxquels le régime est confronté. Là encore, il faut se garder des « schémas de référence » généraux.
Il n'y a jamais eu, en Chine, de très grandes propriétés foncières de type latifundiaire (analogue à œ qui existe dans beaucoup de pays latino-américains) . Par ailleurs, les capitaux impérialistes n'avaient pas largement pénétré l'économie agraire et la production n'était généralement pas destinée à l'exportation. Le manque de terres arables dans beaucoup de régions a favorisé le morcellement des exploitations. Enfin, la technologie agricole restait très traditionnelle. Cela explique diverses particularités de la question agraire dans la transition en Chine. Même au moment où le « modèle soviétique » était le plus en vogue, les fermes d'Etat n'ont pas pris de grand essor. La modernisation des campagnes incombe presque entièrement au nouveau régime, alors qu'elle s'est maintenant poursuivie, sous une forme capitaliste, depuis des décennies dans un très grand nombre d'autres pays du tiers monde. Au cœur des choix chinois, il y a donc le rapport entre l'économie familiale et la collectivisation coopérative. Et le rôle de 1 'Etat face aux organismes agraires et face aux tâches de modernisation sociale et technologique. Par contre, le nouveau régime a échappé aux problèmes très complexes de reconversion agraire auxquels des pays comme Cuba ou le Nicaragua sont confrontés à cause du développement de la (mono )culture d'exportation.
La structure agraire chinoise explique aussi l'importance énorme du problème politico-social posé - avant et après la victoire - par la paysannerie moyenne. De même, les problèmes démographiques pèsent lourd dans les choix d'industrialisation. II faut à tout prix éviter un exode rural vers les grandes viiles côtières. II ne peut y avoir huit cents millions de Chinois dans les métropoles urbaines et deux cents millions dans les campagnes! C'est dire que le développement économique chinois ne peut suivre, de ce point de vue, un modèle européen, américain, ou même soviétique (l'URSS étant un pays vide où manque la main-d'œuvre, par comparaison). Il faut favoriser les types de production qui emploient de la main-d'œuvre: les petits collectifs de services et d'industrie ont été mis à l'honneur aussi bien durant le Grand Bond en avant qu'actuellement. Cela donne aussi plus de poids à l'agriculture familiale d'un côté et coopérative de l'autre. Enfin, cela impose une politique d'industrialisation à la campagne que l'on retrouve, là aussi, durant le Grand Bond en avant comme aujourd'hui 33 • L'exode rural, inévitable et dans une certaine mesure souhaitable, doit être limité par le développement d'activités non agricoles dans le viiiage et doit être orienté par aiiieurs vers le bourg, la ville rurale. 0 La lutte contre le dogmatisme dans le PCC.
Ce qui est vrai pour la lutte pour le pouvoir est donc vrai aussi pour la période de transition, de construction de la société nouvelle : les facteurs de temps et de lieu influent considérablement sur la nature des options politiques qui s'offrent, sur le cours de la révolution.
C'est vrai pour le Vietnam 34, c'est vrai pour la Chine 35 , comme pour les autres pays en révolution.
On comprend le sens du long combat poursuivi par Mao, au sein du PCC, contre le dogmatisme et la fétichisation des modèles étrangers, alors que le mouvement communiste officiel international était profon-
dément marqué par le monolithisme stalinien. Si la théorie fondamentale marxiste est universelle, argumente Mao- et peut donc être apprise de l'étranger-, elle ne doit pas seulement être adaptée à la réalité chinoise, mais combinée à elle. « Le marxisme est une théorie fondamentale qui a été produite en Occident ( ... )Le marxisme est une vérité générale dont l'application est universelle. Nous devons l'accepter. Mais cette vérité générale doit être combinée à la pratique révolutionnaire concrète de chaque pays. C'est uniquement parce que le peuple chinois a accepté le marxisme et l'a combiné à la pratique de la révolution chinoise qu'il a remporté la victoire dans la révolution chinoise. Nous apprenons les choses étrangères parce que nous voulons étudier et développer les choses chinoises. A cet égard, les sciences sociales et les sciences naturelles sont semblables ( ... ) [nos médecins] devraient aussi combiner médecines et pharmacologies de Chine et d'Occident pour créer de nouvelles sciences médicales et pharmaceutiques chinoises unifiées. »
- « En apprenant des pays étrangers, nous devons lutter à la fois contre le conservatisme et contre le dogmatisme. Nous avons déjà souffert du dogmatisme en politique. Tout ce que nous copiions de l'étranger était adopté au pied de la lettre, et cela s'est terminé par une terrible défaite ... » (Il s'agit de la succession des échecs, depuis l'écrasement de la seconde révolution chinoise en 1927 jusqu'à la perte des premières bases militaires du PC, dans le sud de la Chine, en 1934-1935 36 .)
Comme on l'a déjà noté, l'actuelle direction Deng Xiaoping ne se tourne pas vers un simple modèle soviétique (de la période de Staline ou actuelle). Tout en s'attaquant très profondément au maoïsme de la Révolution culturelle, elle affirme maintenir une continuité fondamentale avec la tradition maoïste dans son ensemble 37 • Il y a ici plus qu'opportunisme hypocrite. Ces diverses fractions dirigeantes du PCC ont été formées dans le même creuset historique. Assassiner sans nuance Mao, c'est aussi se suicider. Ils ne veulent ni ne peuvent être les Khrouchtchev de Mao. 0 Les frontières du possible et le danger populiste.
Mao présente une face très populiste et très iconoclaste. Contre le pesant conservatisme confucéen, il a dénoncé la double morale dont la femme est l'objee 8 (quitte à retirer, une fois la victoire acquise, les passages les plus cinglants de ses écrits officiels). Par temps de canicule, il a présidé à Yan'an des réunions de direction habillé d'un seul caleçon. Il chante les louanges de la jeunesse dans cette société gérontocratique. Il se moque du savoir universitaire dans un pays où le diplôme a toujours été le signe d'autorité de la bureaucratie mandarinale. Alors que le pays est en crise, lors de réunions solennelles de direction, il peut faire de l'humour acide sur lui-même (lors du Grand Bond en avant: «Le charbon et le fer, ça ne se déplace pas tout seul. Il faut des véhicules pour les transporter. Ça, je ne l'avais pas prévu ( ... ) J'ignore tout des questions de construction économique et je n'entends absolument rien à la planification 39 • ») et sur les autres dirigeants (dans le chaos de la Révolution culturelle : « Celui qui veut éduquer les autres devrait d'abord être éduqué.
®
Vous n'avez pas toute votre tête et vous n'osez pas affronter les Gardes rouges, ni dire la vérité aux étudiants ; vous agissez comme des fonctionnaires et des grands chefs. Tout d'abord, vous n'osez pas voir les gens et, ensuite, vous n'osez pas parler. Cela fait des décennies que vous faites la révolution, mais plus ça va, plus vous êtes bêtes 40 . » ).
Ce caractère iconoclaste de Mao est doublement subversif. Il 1 'est par rapport à la société chinoise traditionnelle, mais aussi par rapport à la nouvelle bureaucratie qui fait si facilement siennes les habitudes mentales de l'ancienne. Mao qui, dans une société où, depuis des siècles, le savoir et la vérité avaient le cachet officiel, dans un mouvement communiste mondial moulé au dogme stalinien, déclare en 1942 : «Tous ceux qui considèrent le marxisme-léninisme comme un dogme religieux appartiennent à cette espèce de gens stupides et ignares. A des gens pareils, il faut dire sans détour: "votre dogme est dépourvu d'utilité" -ou pour utiliser une phrase moins polie, "votre dogme est vraiment moins utile que de la merde" ( ... ) [les dogmes] ne peuvent ni enrichir les champs, ni nourrir les chiens 41 . »
Mais le populisme de Mao a aussi nourri le gauchisme. Et son impertinence, l'intolérance. Ses propos sur la nécessité de l'étude -ou son danger- ont fait couler beaucoup d'encre. Il a pu déclarer: « Nous ne devrions pas lire trop de livres. Nous devrions lire quelques livres marxistes, mais pas trop non plus. Une dizaine de livres, cela suffira bien. Si nous lisons trop, nous pouvons évoluer vers nos contraires, devenir des rats de bibliothèque, des dogmatiques, des révisionnistes42. » Et, peu après, le Petit Livre rouge des citations de Mao est devenu le bréviaire obligé. Le même Mao pouvait cependant déclarer : « La conférence de Lushan a lancé un appel pour l'étude des œuvres de Marx et de Lénine. J'espère que vous lirez plus de livres dorénavant. Cela n'ira pas du tout si les cadres aux plus hauts échelons ne savent même pas ce que sont le matérialisme et l'idéalisme. Que faut-il faire si l'on trouve difficiles les livres de Marx et de Lénine ? On peut demander l'aide d'un professeur. Vous êtes tous des secrétaires, mais vous devriez aussi être des étudiants. Moi même, je me fais étudiant chaque jour. Je lis quotidiennement deux volumes des Mmériaux de référence, et c'est pour ça que je m'y connais un peu en affaires internationales43 . »
Le populisme de Mao a dû avoir de dangereuses conséquences en ce qui concerne ses perspectives de développement. On retrouve, en ce qui concerne l'analyse fondamentale, la même ambivalence que celle que nous avons déjà notée en ce qui concerne 1 'ampleur des objectifs de production au moment où le Grand Bond en avant est en gestation. Mao peut en effet présenter une analyse très sobre des possibilités objectives du pays: «Quant à la construction d'une économie sodaliste vigoureuse, cinquante ans ne suffiront pas en Chine; il faudra peut-être cent ans ou même plus. Dans votre pays [la Grande-Bretagne: il parle à Montgomery], le développement du capitalisme s'est fait sur plusieurs centaines d'années. Ne comptons pas le XVI' siècle qui était encore le Moyen-Age. Du XVII" siècle
@ à nos jours, cela fait déjà trois cent soixante ans. Dans notre pays, la construction d'une économie socialiste grande et puissante prendra à mon avis plus de cent ans. » « Le socialisme est supérieur au capitalisme à bien des égards, et il est possible que le développement économique de notre pays soit beaucoup plus rapide que celui des pays capitalistes. Mais la Chine a une vaste population, nos ressources sont maigres, et notre économie arriérée 44 • »
Quant à la transformation de structures sociales profondes, comme la famille, il notait en pleine période du Grand Bond en avant, en 1958: «Dans les conditions du socialisme, la propriété privée existe toujours. La famille, qui apparut au cours de la dernière période du communisme primitif, sera abolie au jour futur. Elle a eu un commencement et connaîtra une fin. ( ... ) Historiquement, la famille était une unité de production, une unité de consommation, une unité pour la procréation de la force de travail de la génération suivante et une unité pour l'éducation des enfants. »De nos jours, beaucoup de ces fonctions dépérissent : production et partiellement l'éducation. Pourtant, « dans le système actuel de répartition selon le principe "A chacun selon son travail", la famille garde une utilité. Lorsque nous en serons au stade communiste de répartition selon le principe "A chacun selon ses besoins", nombre de nos concepts changeront. Après quelques milliers d'années peut-être, ou au minimum quelques centaines d'années, la famille disparaîtra 45 ».
Mao ne pensait donc pas que tout était possible, tout de suite ! Mais l'un des thèmes récurrents dans ses discours n'en reste pas moins celui de la « page blanche ». Un thème, dans cette formulation, très populiste. « Notre nation se réveille, exactement comme on se réveille après une nuit de sommeil. ( ... ) Notre pays est à la fois pauvre et blanc. Ceux qui sont pauvres n'ont rien qu'ils puissent appeler leur. Ceux qui sont blancs sont semblables à une feuille de papier blanc. Etre pauvre est une bonne chose parce que cela vous dispose à être révolutionnaire. Sur du papier blanc, on peut faire n'importe quoi. On peut écrire ou dessiner. Il n'y a rien de mieux que du papier blanc pour écrire 46 • »
Une page « blanche», la société chinoise? Elle, avec ses quatre mille ans d'histoire, selon le mot de Mao dans la suite de ce discours: « Notre pays ( ... ) a une population si immense, un territoire si vaste, des ressources si abondantes, tant de gens, quatre mille ans d'histoire et de culture ... Nous nous sommes tellement vantés de cela, et pourtant nous ne pouvons même pas soutenir la comparaison avec un pays comme la Belgique. En somme, nous sommes un peuple exceptionnel avec une très longue histoire, mais notre production d'acier est tellement réduite 47 • » C'est alors que Mao prédit que la Chine rattrapera l'Angleterre en quinze ans ...
Le thème de la « page blanche >> ; le sentiment que la Chine possède d'immenses ressources- un immense potentiel - du fait, avant tout, de sa population, une force de travail presque sans limite ; la conviction du rôle historique, passé et à venir de la Chine « quadrimillénaire», tout cela a dû jouer dans le gauchisme périodique de Mao. 0 Les limites des possibilités nationales.
Un autre facteur clef dans le radicalisme gauchiste de Mao doit probablement être recherché dans l'isolement international relatif de la Chine. Malgré ses démêlés avec Staline, Mao semble avoir beaucoup espéré de l'aide soviétique. L'URSS était - et reste -en effet un pays qualitativement plus développé que la Chine. Mais, au fil des ans, la direction chinoise a dû se rendre compte que les ressources soviétiques étaient loin d'être suffisantes par rapport aux besoins technologiques et financiers de leur immense pays ; et que cette aide était politiquement très coûteuse, Moscou l'utilisant pour tenter d'imposer ses propres choix internationaux.
La réponse de Mao à la tenaille du sous-développement profond et de l'isolement international, c'est Je recours à la mobilisation en masse. Le « modèle de Yan'an» à nouveau à l'honneur, le parti est utilisé comme l'instrument de cette mobilisation. La principale ressource de la Chine étant sa main-d'œuvre, l'homme doit rompre les limites imposées par la technique. La conquête économique doit s'opérer comme la conquête militaire et la conquête politique du pouvoir d'Etat. Mais la mobilisation populaire ne pouvant être maintenue éternellement, il faut emporter le morceau par un effort immense, un Grand Bond en avant. Il ne faut pas se laisser enliser à mi-chemin. Malgré les mises en garde qu'il profère lui-même, Mao a, semble-t-il, été débordé sur sa gauche, à la fin des années cinquante.
Surtout, les méthodes de la guerre révolutionnaire ne peuvent être utilisées pour la construction de la société de transition.
Par conviction ou par la force des choses, Mao était amené à tenter de construire le socialisme dans un seul pays. Il est de ce point de vue très significatif que la nouvelle direction chinoise reprenne aujourd'hui l'argument marxiste orthodoxe qui veut que les forces productives modernes s'organisent déjà dans un espace beaucoup plus large que le seul espace national, fût-il de la dimension de la Chine :
« Marx et Engels avaient souligné, dans le Manifeste du parti communiste, que le développement du capitalisme ayant abouti à l'exploitation du marché mondial, à la place de l'ancien isolement des provinces et des nations se suffisant à elles-mêmes, se développent des relations universelles, une interdépendance mondiale des nations en ce qui concerne la production et la consommation. A notre époque, les forces productives, ainsi que les sciences et la technologie, se développent à un rythme plus rapide encore, les liens économiques et techniques entre les diverses nations restent très étroits en dépit de leurs relations politiques complexes et des contradictions qui les opposent les unes aux autres, et il devient impossible pour une nation de se moderniser si elle reste encore repliée sur ellememe . » • 48
Le débat crucial des années trente en URSS, sur la possibilité de construire un socialisme développé (voire le communisme) dans les seules frontières d'un pays donné, change aujourd'hui de terrain. La Chine fait de « l'ouverture sur l'extérieur » une « politique d'Etat fondamentale et à long terrne 49 ». Le thème à l'honneur au sein du bloc socialiste est celui de la « division internationale socialiste du travail ». Mais le rapport entre révolution mondiale et construction socialiste et la question de l'internationalisme restent oblitérés. Car la direction chinoise, à la suite de Moscou, donne à ce très réel problème une réponse bureaucratique : la recherche d'un accord de statu quo régional et international - un accord de coexistence pacifique hier si . violemment dénoncé par les Chinois - comme cadre d'une coopération économique. 0 Technologie, collectivisation : le moyen terme de la transition ?
Le simple fait de reconnaître qu'un pays en transitian comme la Chine ne peut se couper du monde impérialiste et doit, notamment, rechercher une technologie avancée laisse ouverts bien des débats sur ce que l'on peut attendre de l'Occident, y compris en ce qui concerne l'introduction de technologies nouvelles.
Cette question est maintenant bien connue. Il ne faut pas cultiver l'arriération et forcer chaque pays à refaire tout le trajet qui conduit des technologies traditionnelles aux technologies modernes. Mais l'acquisitian de telles technologies n'est pas neutre. Elles coûtent cher, très cher même. Elles peuvent créer un état de dépendance vis-à-vis des puissances développées. Elles peuvent être socialement inadaptées (par exemple en supprimant les emplois dans un pays où il faut éponger le chômage). Elles peuvent être socialement inassimilables (parce que ne correspondant pas au niveau culturel existant ou aux savoir-faire traditionnels), ou techniquement et écologiquement inassimilables (parce que ne correspondant pas à l'infrastructure ambiante et aux conditions écologiques du pays). Elles peuvent contribuer à accentuer la coupure « élite-population », coupure qui a elle-même ses implications socio-économiques ...
La technologie occidentale n'est pas une panacée. Nécessaire, ce remède peut susciter de nouvelles maladies. Ce n'est donc pas sans raisons que le maoïsme a donné tant d'importance au développement des technologies autochtones et à la diffusion en masse de l'éducation (fût-ce au détriment de secteurs d'éducation avancés). C'est malheureusement l'un des points où le gauchisme intolérant et étroit de l'époque de la Révolution culturelle a contribué à déconsidérer des éléments progressistes de la pensée chinoise des problèmes de la transition. Le problème étant, en l'occurrence, difficile : comment s'appuyer sur le développement des technologies autochtones tout en intégrant des technologies importées sans créer une économie « dualiste » et une coupure profonde au sein de la société ? Comment combiner le savoir autochtone avec celui de 1 'Occident pour créer des technologies (et un système de formation en masse) adaptées?
Pour nourrir ce débat, il serait important de reprendre, sans a priori, l'étude des expériences successives poursuivies en Chine (comme dans d'autres pays comme le Vietnam). Il en va de même de la question aujourd'hui brûlante de la collectivisation dans l'agriculture. On souligne actuellement les limites de cette collectivisation. Et il est certain qu 'elles sont importantes, surtout en l'absence d'un apport suffisant de biens industriels. Mais c'est aussi sous une agriculture largement collectivisée que la modernisation des campagnes chinoise s'est opérée, qu'une première révolution technologique s'est engagée (au début des années soixante), qu'un système de santé sans précédent dans le pays s'est constitué, que l'analphabétisme a qualitativement reculé, que la production a augmenté. Et, a contrario, c'est après une période de relative libéralisation que la Révolution culturelle a explosé ! Or, on ne peut expliquer cette crise uniquement par le rôle de Mao ! De très graves tensions sociales se sont manifestées à cette occasion.
On ne peut, ici, que poser le problème. Pour tenter d'y répondre, il faudra s'appuyer sur un ensemble d'études précises. Rien n'est en effet simple. Prenons trois exemples. Quel a été le rôle de l'organisation communale au moment des calamités naturelles et de la crise du Grand Bond en avant? A-t-elle accentué la crise ou, comme certains le pensent, réduit ses effets en les faisant assumer par la collectivité et non la famille individuelle (le chaos économique étant alors dû à la rupture des échanges régionaux, notamment). Et le développement technologique du début des années soixante : est-ille prolongement de la dynamique engagée avec le Grand Bond en avant, ou le produit précoce des premières mesures de «retraite », ou les deux à la fois? Et la Révolution culturelle est-elle un effet retardé du Grand Bond en avant ou la conséquence de la libéralisation économique, ou des deux à la fois ?
Ces questions n'intéressent pas seulement l'historien. Elles touchent en effet à un problème général et fondamental : quels peuvent être les équilibres à moyen terme de la politique économique de la transition, dans des pays socio.-économiquement arriérés comme la
Chine ? Comment collectivisation et production familiale peuvent-elles se combiner? Comment économie urbaine et économie rurale peuvent-elles se lier? Et bien d'autres questions encore qui sont au cœur de tout processus de transition et à propos desquels bien des certitudes sont aujourd'hui mises en cause. Mais il ne faut pas se laisser hypnotiser par la mode (la « faillite du collectivisme » ). Il faut repenser les problèmes de la transition à la lumière des développements contemporains mais aussi des réalisations antérieures.
0 La transition, un processus harmonieux ?
La recherche d'équilibres à moyen terme ne signifie pas penser la transition comme un processus harmonieux. On touche ici à 1 'une des questions les plus fondamentales de la transition, une question sur laquelle la tradition maoïste et la ligne· chinoise actuelle -au moins dans sa formulation officielle- s'opposent frontalement.
Le gouvernement chinois et le bureau politique du PCC ont lancé le mot d'ordre: « Enrichissez-vous ». Dénoncée hier comme une déviation bourgeoise, la recherche de 1 'enrichissement individuel est maintenant chantée comme le moteur le plus efficace du développement économique national. Certains, au sein du PCC, se sont inquiétés des conséquences d'une telle orientation : n'allait-elle pas déboucher sur un accroissement rapide des inégalités sociales et interrégionales, annonciateur de nouvelles crises ?
Quoi qu'elle en pense effectivement, la direction Deng Xiaoping a répondu « non », et sans nuance aucune : « Il existe depuis longtemps une fausse interprétation selon laquelle le socialisme exigerait une répartition égalitaire ; autrement dit, on a tort de considérer que si les revenus rapportés par leur travail à une partie des membres de la société devenaient assez élevés et entraînaient un écart relativement important, il y aurait polarisation [sociale], phénomène qui va à l'encontre du socialisme( ... ). Ce n'est qu'en autorisant et en encourageant un certain nombre de régions, d'entreprises et de particuliers à s'enrichir avant les autres grâce à un dur labeur, qu'on pourra exercer une forte attraction sur la majorité de la population et la stimuler puissamment, engageant ainsi un nombre croissant de gens à progresser vague par vague vers la prospérité ( ... ). La différence apparue à la suite de l'enrichissement d'une partie des gens n'est qu'une différence de rythme dans la progression de l'ensemble des membres de la société vers la prospérité, elle n'a donc absolument rien à voir avec une disparité entre une toute petite minorité de gens devenant des exploiteurs et la grande majorité vivant dans la misère50. »
Toute l'expérience des sociétés de transition - et des autres- montre au contraire que l'enrichissement importaat d'une partie des gens, d'une partie des entreprises, d'une partie des régions, engage une dynamique sociale, industrielle et régionale qu'il est difficile de contrôler: l'accentuation tendancielle des inégalités
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et non leur résorption naturelle. Ne pas poser ouvertement le problème, c'est aider à ce processus de différenciation sociale croissante - dont la bureaucratie, d'ailleurs, tente de profiter légalement (responsables des entreprises bénéficiaires ... ) ou illégalement (multiplication des pots de vin, nourris aussi par les échanges avec l'étranger). C'est une chose de soulever la question difficile du rapport entre stimulants moraux et matériels, collectifs et individuels. C'en est une autre que d'ignorer les conséquences sociales de l'enrichissement inégalitaire.
La force des analyses de Mao tenait, comme on l'a vu, à ce qu'il pensait la transition comme un processus contradictoire, un processus de lutte, où les équilibres ne pouvaient qu'être instables. Quand il traite des « dix grands rapports», il précise que « ces dix rapports sont autant de contradictions ». Philosophant comme souvent, « le monde n'est que contradictions. Sans contradiction, pas de monde ». Montrant la portée pratique de cette question : « Notre tâche consiste à résoudre correctement ces contradictions ( ... ). Et puis, en résolvant ces contradictions, nous aurons forcément à faire face à de nouvelles contradictions, à de nouveaux problèmes51. »
Il est facile d'ironiser sur Mao, mettant en contradiction ses affirmations successives sur une question donnée. On peut présenter sa théorie des contradictions comme le simple paravent d'un esprit manœuvrier. Mao était certainement un homme politique retors et redoutable. Mais il pensait · en termes politiques et dialectiques 52 , ce qui n'est pas donné à tout le monde.
Philosophe, Mao semble parfois retiré sur des hauteurs, laissant les autres tenter de résoudre une crise qu'il a contribué à faire éclater. Mais, dirigeant de premier plan, il réfléchit à partir d'une très longue expérience de la lutte pour le pouvoir comme de la transition.
La transition n'est pas le fruit de l'action aveugle de mécanismes économiques. Elle est un processus politique et social, révolutionnaire, aussi bien qu'économique. C'est pourquoi elle s'opère sous la pression de contradictions particulièrement fortes. L'orientation économique doit tenir compte du caractère contradictoire de ce développement : les tensions et les blocages suscités lors d'une période déterminée devant être corrigés et dépassés durant la période suivante. La politique économique actuelle de la direction chinoise tente de répondre à de réels problèmes nés du développement antérieur. Mais elle va susciter ses propres contradictions sociales. Le nier au nom de l'efficacité immédiate, c'est préparer une réponse bureaucratique aux tensions à venir.
Dans la mesure où la transition est un processus contradictoire, une lutte complexe, l'un des problèmes clefs de ces sociétés postcapitalistes est celui du rapport entre économie et politique dans le développement social tout entier : le rôle du pouvoir po!itico-étatique dans la limitation des tendances au retour du capitalisme (tendances nourries par l'économie marchande, par exemple). Le rôle de la planification dans l'orientation économique. Le rôle de la démocratie socialiste dans la définition des choix essentiels et dans la lutte contre la bureaucratie. Le rôle de la légalité socialiste et du pluralisme dans la société de transition.
Cet ensemble de questions appelle une étude particulière, seulement évoquée dans cet article, à la lumière de l'expérience chinoise: des Cent Fleurs à la Révolution culturelle, puis au Mouvement démocratique.
1. Décision du comité central du Parti communiste chinois sur fa réforme du système économique (adoptée le 20 octobre 1984 par ta troisième session plénière du comité central issu du 17 congrès du Parti communiste chinois). Beijing Information n° 44, 29 octobre J 984 (Beijing est la transcription officielle du nom de ta capitale chinoise, Pékin).
2. Huan Xiang, fa réforme du système économique chinois, Beijing Information , p. 17.
3. La «bande des quatre» est le sobriquet donné par ses adversaires à !a fraction qui s 'est imposée à la téte du PCC à la suite de la Révolution culturelle et de la chute de Lin Biao, en 1971. Elle était composée de Jiang Qing (Chiang Ching), la femme de Mao Zedong et du« Groupe de Shanghai'» avec Wang Hongwen, Zhang Chunqiao et Yao Wenyuan. Cette fraction est rapidement éliminée du pouvoir après la mort de Mao (1976) avant d'être incarcérée.
4. La Révolution culturelle (de son nom complet, la Grande Révolution culturelle prolétarienne. GRCP) est la crise qui a secoué la Chine de 1966 à 1968. L'actuelle direction chinoise étend parfois la 11 période noire » de la Révolution culturelle jusqu 'à 1976.
5. Les Cent Fleurs est le nom donné à une brève période de libéralisation de la vie intellectuelle (dans la littérature et l'art, notamment), en 1957. Le mot d'ordre en vigueur était alors: 11 Que cent fleurs s'épanouissent, que cent écoles rivalisent».
6. La période du Grand Bond en avant, à la fin des années cinquante, est celle d'une immense mobilisation de la population par le PCC pour une augmentation très rapide de la production économique et pour le développement de nouveaux rapport sociaux, collectifs : la Commune.
7. !/ semble, par exemple, très difficile de déterminer quand la 11 lutte entre les deux lignes» qui débouche sur la Révolution culturelle
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en 1966 a vraiment commencé au sein de la direction du PCC. Seulement à la suite de l'échec du Grand Bond en avant, beaucoup plus tôt ou encore plus tard ? Ce sont évidemment des questions importantes pour comprendre l'histoire de ce parti et de ce régime. Mais les informations sont insuffisantes, contradictoires. Il faut, en effet, se méfier des interprétations présentées a posteriori par les protagonistes des confrontations fractionnelles, durant les années soixante et soixante-dix.
8. A la fin de sa vie, Lénine insistait tout particulièrement sur l'importance de cette question. Dans De la coopération (daté du 6 janvier 1923), il conclut que<< la révolution politique et sociale, chez nous, a précédé la révolution culturelle qui maintenant s'impose à nous. Aujourd'hui, il suffit que nous accomplissions cette révolution culturelle pour devenir un pays pleinement socialiste. Mais elle présente pour nous des difficultés incroyables, d'ordre purement culturel (nous sommes illettrés, aussi bien que d'ordre matériel (car pour pouvoir devenir des hommes cultivés, il faut que les moyens matériels de la production aient acquis un certain développement, il faut posséder une certaine base matérielle)». (Lénine, Œuvres choisies en trois volumes, -Vol. 3, Moscou, 1968, p. 776).
9. La présentation de la politique officielle de réforme sur le plan économique reprend celle de l'économiste Huang Xian dans le numéro du 20 mai 1985 de Beijing Review. Les citations sont tirées de cet article.
JO. Pour ce qui est de la réforme de l'enseignement et des résistances qu'elle suscite au sein du parti, voir Patrice de Beer, le Monde du 29 mai 1985: M Deng Xiaoping engage son autorité sur la réforme de l'enseignement.
11. Décision du comité central..., op. cité,. 12. Liu Shaoqi (Liu Shao-ch 'i) a été l'un des plus importants dirigeants du PCC. Il devint la cible principale des Gardes rouges durant la Révolution culturelle, dénoncé comme le premier des tenants du retour au capitalisme cachés au sein de la direction. Deng Xiaoping était alors dénoncé comme le deuxième agent du retour au capitalisme. Liu est mort en prison, du fait des mauvais traitements subis durant la Révolution culturelle.
13. Yan 'an est le nom de la localité où se sont réfugiées en 1935, les armées communistes après la longue retraite connue sous le nom de Longue Marche. La « ligne de masse >> a été mise en œuvre durant la guerre anti-japonaise. Dans sa formulation la plus générale, elle postule que les idées justes viennent des masses, sont centralisées et systématisées par le parti, reviennent alors aux masses. La connaissance vient des masses et revient aux masses en un mouvement de spirale sans jin.
14. Sur les « dix grands rapports » : deux versions de ce discours existent en traduction française. La première est conforme au texte diffusé durant la Révolution culturelle par les Gardes rouges. Elle a été publiée pas Stuart Schram dans Mao parle au peuple (texte /), Presses universitaires de France, Paris 1977. Une autre version plus longue a été publiée après la mort de Mao par les Editions en langues étrangères de Pékin : Œuvres choisies de Mao Zedong, tome V, Pékin, 1977. Les différences entre les deux versions peuvent avoir plusieurs origines. Mao ou ses proches ont pu retoucher durant la Révolution culturelle le discours (Mao a par exemple retouché lui-méme nombre de textes parus dans les quatre premiers tomes des Œuvres choisies publiées à Pékin de son vivant). Le texte a pu être incomplètement diffusé durant la Révolution culturelle. Ou les suceesseurs de Mao ont pu ajouter certains passages pour rendre le discours plus conforme à leurs besoins. Les trois explications ne sont évidemment pas contradictoires.
15. Han est le nom de l'et/mie très largement majoritaire en Chine.
16. Wang Ming (Chen Shaoyü) fut très longtemps le principal porte-parole de l'aile proprement stalinienne du PCC. Formé à Moscou, Wang Ming a passé la majorité de sa vie adulte en URSS. Il dirigeait dans les années trente /a fraction des 1128 bolcheviks » (ou par dérision chez Mao des 1128 bolcheviks et demi») dite aussi la fraction des 11 retours d'URSS».
17. Dans leurs rapports avec Moscou, la révolution yougoslave et la révolution chinoise ont vécu des difficultés similaires. Pourtant, après la rupture russo-yougoslave, en 1948, les rapports entre Pékin et Belgrade se sont tendus et les Chinois ont finalement dénoncé le caractère 11 bourgeois » de la Yougoslavie. En effet, le régime yougas/ave, inquiet des menaces d'intervention soviétique et voulant se protéger en se tournant vers l'Occident a soutenu durant la Guerre de Corée (1950-1953) les troupes impérialistes engagées dans la péninsu!e sous le couvert de l'ONU. Or, la Chine était l'une des premières cibles de cet engagement militaire impérialiste. De 800 000 à 1 million de volontaires chinois ont été tués sur le front coréen, contre les forces américaines. Cet appui yougoslave aux forces de l'ONU - en réalité aux armées américaines - a dû peser lourd dans les rapports entre le PCC et le PCY
18. Mao Zedong, Œuvres choisies, volume V, p. 328. 19. De la juste solution des contradictions au sein du peuple,
Œuvres choisies, volume 5, op. cité p. 435.
20. Mao Zedong, Œuvres choisies, volume 5, op. cité, p.435. 21. Mao Zedong, Discours à la conférence suprême d 'Etat, 28 janvier 1958, dans S. Schram, Mao parle au peuple, p. 85.
22. Mao Zedong, Discours à la conférence de Chengtu, discours du 20 mars 1958, dans S. Schram, op. cité, p. 97-98.
23. La 11 ligne générale'' d~finir l'axe central de l'orientation du
PCC pour une période déterminée. A partir de 1958, il s'agil de l'accélération de la construction du socialisme. Les 11 trois bannières rouges" de l'époque sont la ligne générale, les communes populaires er le Grand Bond en avant.
14. Le maréchal Peng Dehuai est membre du bureau politique.
Il a été l'un des principatL\ dirigeants militaires du parti depuis les années trente. Il est démis en 1959 mais il n'est pas facile de savoir exacTement pourquoi. Il a critiqué les excès du Grand Bond en avant, mais Mao a fair de méme. Il aurait été trop proche des soviétiques alors que les tensions entre le PCC et le PC d'URSS s'aggravaient.
Il aurait d~fendu une orientation 11 prqfessionna/isée" pour l'armée er aurait mis en cause la position de Mao. A la conférence de Lushan de juil/er 1959, Mao avait déclaré: " Si vous n'êtes pas d'accord avec moi, vous n'avez qu'à riposter. Je ne suis pas d'accord avec l'idée qu'on ne puisse contredire le présidenT. De toute façon, vous n'avez pas cessé de le faire, sans me nommer, il est vrai. " Cela n'a pas empéché Mao d'obtenir le limogeage de Peng Dehuai par des méthodes qui rompaient avec les régies collectives en vigueur dans la direction du PCC Cela semble avoir laissé des traces durables. Pour la citation ci-dessus, voir la note suivante.
15. Mao Zedong, Discours à la conférence de Lus han, 2J juil/er
1959, S.Schram, op. cité, p. /J6-/J8. Sur le caractère iconoclaste et volontiers scatologique de Mao, voir plus loin.
16. Mao Zedong, Discours à la conférence suprème d'Etat, 28 janvier 1958. S. Schram, op. cité, p. 87.
17. Mao Zedong, Discours à la conférence de Chengdu. Discours du JJ mars 1958. S. Schram, op. cité, p. 110.
18. Ciré (conditionnellement) par Alain RotL'\, le Casse-tête chinois, Editions sociales, Paris 1980, p. 182.
19. Mao Zedong, Discours à une conférence de travail élargie au Centre. 30 janvier 1961. S. Schram, op. cité, p. !58.
30. Ce débat sur le rôle du marché er de l'argent, en Russie 11 était pas un débat conjoncturel, lié seulement à la période de la nouvelle politique économique (la NEP), 11 retraite JJ imposée par les difficultés du moment. Voir ce qu 'écrit à ce sujet Trotsky, en 1936, dans la Révolution trahie : 11 La contrainte étatique er la contrainte monétaire appartiennent à l'héritage de la société divisée en classes ( ... ) L 'arge!ll ne saurait ètre arbirraireme!ll "aboli", pas plus que /'Etat ou la famille ne sauraient être "éliminés", ils doive!ll épuiser leur mission historique, perdre leur sign(fication er disparaître. !! Avec les mesures de nationalisation, une fonction de l'argent (accumularion du capital) se voir imposé 11 d'étroites limites Ji er se voit 11 transférée, sous un nouvel aspect, à l'Etat commerçanT, banquier er industriel universel. Par ailleurs, les autres fonctions de l'argenT, mesure de valeur. moyen de circulation et de paiement, sont conservées er acquièrent méme 1111 champ d.'acrion plus large que celui qu'elles avaient l'Il régime capitaliste. La plani(icarion administrative a suffi.1wn1nenr révélé sa.filrce er, enméme temps, ses limites(. .. ) Deux lel'iers doivent servir à régler er adapter le plan : 1111 levier politique ( ... ). ce qui ne se conroir pas sans démocratie soviétique; er un levier financier rèsultwll de la vérification effective des calculs a priori au mm·en d 'tm èquiva/e/11 général. ce qui est impossible sans un système monèlaire .l'fable. Le rrile de 1 argent dans /'économie soviétique, loin c/'ètrefini. doit encore se développer â/imd. L'époque transitoire emre le capitalisme er le socialisme, considérée dans son emier, exige non la diminution de la circulation des marchandises mais bien son e.\'lrème élargissement.(. .. ) Pour la première/his dans /'histoire, rous les produits er rous les services peuve/11 érre échangés les uns comre les al/Ires. D autre parr. une éd(ficarion socialiste couronnée de succès 11e se coii('Oit pas sans intégration dans les syrèmes p/an((iés, de lïnrèrér personnel immédiat. de f'égoüme du producteur er du consolnllwteur, facteurs qui ne peuvelll se man({èsrer autrement que s'ils disposent de ce moyen coulllmier, stir er souple, /'argenT. " (dans: De la révolution. Editions de Minuit, Paris 1963, p. 486-488). Trorsky parle ici tour parriculièremem pour les pars arriérés qui accèdent anr échanges généralisés.
31. Lin Biao. Mi/iran! du PCC dés 1915. L'un des dirigeants mi lirai res du parri duran ries années vingr. rrenre, quarante. Il est /'un des dix maréchaux chinois nommé.~ en 1955. Il remplace Peng Delwai à la rére de /'armée lorsque ce dernier esr limogé en 1959. Il esr le grand prérre du mire de Mao à /'époque de la Révolllfion culrure//e.
31. Voir à ce suiet Jaime Wheelock : " Nicaragua- Théorie er
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pratique de la r~forme agraire JJ, lnprecor n° 186 du 17 décembre 1984. C'est une traducrion d 'un chapirre du/ivre de Whee/ock: Entre la crisis y la agresion : la reforma agraria sandinista.
33. Voir à ce sujer/es anie/es de Patrice de Beer, 11 lndusrria/isation rurale à la chinoise, le Monde du 23 mai 1985 er du 24 mai 1985.
34. Sur le Vietnam, voir Pierre Rousset: 11 dossier Indochine, dix ans après la vic roi re JJ, imerview publiée en detL\ fois dans lnprecorn° 196 du /J mai 1985er n° 197 du 27 mai 1985.
35. Pour ce qui est du cours original de la révolution chinoise avanr la victoire, voir Pierre Roussel: 11 La troisième révolution chinoise er/a victoire de 1949: leçons er débats. JJ Polycopié, 1982.
36. Mao Zedong, discours aux travailleurs de la musique, 24 aoûr 1956, S. Schram, op. cité, p. 79-80.
37. En 1981, le PCC a publié en brochure plusieurs documents, dont une résolution du comité central du 27 juin 1981, sur l'histoire du parli er le bilan de Mao Zedong. Voir: 11 Resolution on CPC Hisrory (1949-81) JJ, Foreign Language Press, Beijing 1981. Une version française existe probablement.
38. A l'occasion du suicide d'une jeune fille, Mlle Zhao, qui refusait le mariage imposé par sa famille, Mao Zedong écrit par er:emple, une série d'articles qui dénoncent la condition faite à la femme en Chine: 11 Si Mlle Zhao est morte aujourd'hui, c'est parce qu'étanT entourée par les trois filets de fer (la société, sa propre famille, la famille de son futur mari), elle a cherché en vain la vie, et a finalement été amenée à chercher la mort(. .. ) L'incidenT d'hier était important. Il s'est produit à cause de l'ignoble système des mariages arrangés, à cause des ténèbres du système social, la négation de la volonté de l'individu, et l'absence de la liberté de choisir son propre époux. (. . .) L'arméede la révolution familiale se lèvera en Chine en une foule épaisse, et la grande vague de la liberté du mariage et de la liberté de l'amour se répandra sur la Chine .JJ Articles de 1919 cités par Stuart Schram, Mao Zedong, Armand Colin, Paris 1972, p. 399-400).
39. Mao Zedong, Discours de la conférence de Lushan, 23 juillet 1959, S. Schram, Mao parle au peuple, op. cité, p. 134.
40. Mao Zedong, Entretien à la réunion de rapport, 24 octobre 1966. S. Schram, Mao parle au peuple, op. cité, p. 251.
41. Mao Zedong, 11 Réformons nos études, notre parti et notre littérature JJ, discours d'ouverture de l'école du parti de Yan 'an, J"' février 1942. Cité par S. Schram, Mao Zedong, Armand Colin, p. 212-213.
42. Mao Zedong, interventions à la Féte du printemps, procès-verbal sommaire, 13 février 1964. S . Schram, Mao parle au peuple, op. cité, p. 199.
43. Mao Zedong, résumé des entretiens du président Mao avec les camarades responsables à divers endroits lors de sa tournée d'inspection en province, de la mi-août au 12 septembre 1971. S. Schram, Mao parle au peuple, op. cité, p. 286. Les Matériaux de référence : un bulletin quotidien faisant l'objet d 'une très large dijfi1sion parmi les cadres, et présentant des traductions des informations des services de presse étrangers.
44. Mao Zedong, discours à une conférence de travail élargie au Centre, 30 janvier 1962. S. Schram, Mao parle au peuple, op. cité p. 164-165. Mao cite dans une partie de son allocution un emretien avec Montgomery, en 1960.
45. Mao Zedong, Discours à la conférence de Chengtu, mars 1958, discours du 22 mars, S. Schram, op. cité, p.108-109.
46. Mao Zedong, Discours à la conférence supréme d'Etat, Extraits. 28janvier 1958, op. cité, p.85.
47. Idem. 48. Décision du comité central du PCC sur la réforme du système économique ... op. cité.
49. Idem p. 60. 50. Décision du comité central du 20 octobre 1984. 51. Mao Zedong, 11 Sur les dix grands rapports JJ, op. cité, p. 330-331.
52. Il y a de longues discussions sur ce que la dialectique chez Mao doit au marxisme, à la dialectique dans la philosphie occidentale et à la dialectique dans la philosophie chinoise (taoiste). Il est probablement significatif, en rapport avec ses conceptions de la transition, que Mao considère que 11 l'unité des contraires JJ est f'élémem clé de la dialectique et que 11 la négation de la négation JJ n 'existe pas. Voir emretien sur des questions de philosophie, 18 août 1964, S. Schram, Mao parle au peuple, op. cité, p. 214.