La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Pour comprendre l'Afghanistan

· Critique communiste, n° 43, juillet 1985 · p. 57-67 · 8 919 mots

Michel Lequenne l a fallu l'invasion soviétique commencée le ,24 décembre 1979 pour que le monde occidental découvre ce mystérieux pays, l'Afghanistan, que les surréalistes, en 1929, dans la carte de « leur monde », faisaient aussi grand que l'Inde, peut-être justement parce qu'il s'agissait pour les Européens d'un domaine relevant plus du rêve que de la réalité.

· Parmi les désormais nombreux ouvrages consacrés à cette terre, trois, parus récemment, sont du plus grand intérêt : celui de Mîchael Barry, le Royaume de l'insolence : la résistance afghane du Grand Moghol à l'invasion soviétique 1, celui de . Pierre Metge, l'URSS en Afghanistan, de la coopération à l'occupation : 1947-1984 2, le troisième est celui d'Olivier Roy, l'Af ghanistan, islam et modernité politique 3. Les sous-titres précisent bien les contenus.

Le premier ouvrage est pour l'essentiel une histoire de l'Afghanistan qui permet de parfaitement comprendre pourquoi et comment ce pays est resté en marge du cours d'unification du monde réalisé par la violence coloniale, pourquoi et comment cette situation particulière est à l'origine de son désastre actuel.

Page 58

Le livre de Pierre Metge, largement complémentaire du premier, est consacré, lui, à l'approfondissement des événements sociaux du demi-siècle que l'on peut définir comme une série de processus embryonnaires de révolution permanente, tous avortés, et qui révèlent les causes intérieures du malheureux destin du pays victime de cette contradiction de l'histoire que constitue son accélération, d'une part, et, d'autre part, le retard de la révolution socialiste, contradiction dont un effet devenu cause, et sans doute la plus néfaste, est la prolifération stalinienne.

Enfin, le livre d'Olivier Roy, dernier paru des trois, présente l'analyse la plus fme, parce que la mieux informée de la complexité ethnique, religieuse et sociale de l'Afghanistan, tissu bigarré où les courants de l'Islam superposés aux structures sociales s'enchevêtrent, les codes pouvant se contredire pour une même ethnie, les ethnies se côtoyer, s'interpénétrer, leur diversité ne trouvant de terrain commun que leur souci d'autonomie par rapport à l'Etat, toléré, quel qu'il soit, dans la seule mesure où il ne s'attaque pas aux valeurs traditionnelles. On peut dire du livre d'Olivier Roy qu'avant lui on pataugeait et que sans lui on ne peut que patauger dans la compréhension d'un monde dont les référents ne sont en rien assimilables à ceux du monde occidental, même du passé, et que son utilité est égale en ce qui concerne l'origine et l'histoire des partis actuels, de leur représentativité et de leur fonction, partis qui, eux aussi, ne peuvent être caractérisés avec de simples formules de classes, mais requièrent une compréhension des évolutions singulières de l'islam moderne. L'éclairage que ce livre apporte est complété par un bilan de la situation actuelle, dont l'information est directe puisqu'Olivier Roy est sans doute l'observateur qui a le plus, et le plus régulièrement parcouru l'ensemble du pays.

La première cause de la marginalité du pays qui est devenu l'Afghanistan (nom qui, au départ désignait le pays Pashtoun) et qui n'avait - et n'a - ni unité ethnique ( 40 % de Pashtouns, 40 % de Tadjiks, 10 % de Hazara, plus des Turcs, des Nouristanis, des Baloutches et quelques Sikhs), ni unité religieuse (l'immense majorité est musulmane sunnite, mais les Hazara sont chiites, et le Nouristan n'a été islamisé qu'au XIX• siècle), ni unité linguistique (pashtounophones et persanophones), et n'a quasiment jamais eu d'Etat au sens moderne et complet du terme, c'est évidemment sa situation géographique intra-continentale et le peu d'intérêt qu'il présentait pour la première colonisation. Mais d'autres pays avaient ces caractères généraux et ont connu des sorts très différents : ainsi l'Ethiopie ou le Tibet. Sa nature montagneuse - toujours favorable à l'esprit d'indépendance des populations et à une certaine rudesse de mœurs - ici a forgé un peuple de guerriers indomptables, toujours insoumis chez eux, même quand des étrangers occupèrent leurs villes capitales: Kaboul, Kandahar ou Ghazni; mercenaires et prétoriens des royaumes indiens, du XV" au XVIII" siècle, dont il arrive qu'ils s'emparent. Ceci conditionne cela qu'ils bloquent les deux mâchoires qui tendent à se fermer sur eux. Aux deux pôles du pays, deux puissants empires les menacent bientôt. Au sud-est, celui des Indes anglaises, dont l'Afghanistan représente la zone

@

d'insécurité perpétuelle; au nord, celui des tsars qui rogne lentement et régulièrement l'Asie centrale islamique.

Tout le XIX" siècle est pour l'Afghanistan, celui de ce que Michael Barry appelle «le Grand Jeu», entre Russie et Grande-Bretagne. Mais, précisément, c'est ce face à face, coupé de sanglantes poussées anglaises sur le sol afghan, qui permettra l'établissement paradoxal, entre les deux empires, de l'Etat afghan en tant que « zone tampon ».

Cet équilibre a été rompu d'abord par la Révolution russe, puis par la fin de l'empire anglais des Indes et l'indépendance de ce sous-continent. C'est dans cette situation de déséquilibre que l'Afghanistan s'est trouvé devant le dilemme de l'entrée dans le monde moderne.

Un cas d'avortement de la révolution permanente Le livre de Pierre Metge met parfaitement en relief l'incapacité de l'Etat afghan à entrer dans la modernité, tous les processus de révolution étant successivement avortés par absence de base sociale pour de telles révolutions.

En effet, le développement bourgeois ne commence en Afghanistan que dans les années trente de notre siècle, et est d'abord le fait d'un seul gros commerçant, Zaboli, qui crée une société anonyme et une banque

Page 59

nationale, et contrôle bientôt cinquante sociétés industrielles et commerciales. Zaboli est ministre de l'Economie en 1939 et le reste onze ans, s'efforçant d'ouvrir I'Mghanistan aux puissances occidentales, en particulier aux Américains qu'il tente de convaincre de participer au développement du pays.

A partir de là, et jusqu'à l'invasion soviétique incluse, on verra d'ailleurs l'étonnant aveuglement des Etats-Unis à l'égard de l'enjeu représenté par ce pays, cas particulier de l'étroitesse bien connue de leur vue de la politique et de l'économie mondiale. En décembre 1954, J.F. Dulles répond même de façon outrageante à une demande d'aide afghane destinée à leur défense (P. M., p. 24) et il est appliqué «aux demandes afghanes des critères strictement fmanciers et même proprement bancaires: solvabilité de l'emprunteur, rentabilité directe de l'investissement>> (P. M., p. 36), alors que, dans la moitié des années soixante, « l'aide soviétique représente environ 60 %. de toute l'aide étrangère, fmançant 40 % du budget de développement au- début du troisième plan quinquennal 196 7-1972 >> (P. M., p. 26). Mais dès 1952-1953, l'URSS était déjà le premier client de l' Mghanistan, avec 31 ,9 % des exportations, et, vers le milieu des années cinquante, elle est son premier fournisseur, de façon défmitive (P. M., p. 42). Quant à l'assistance militaire, « elle est en totalité le fait de l'URSS et de ses alliés», tandis que «les Soviétiques assurent la recherche et l'exploitation des hydrocarbures du Nord, implantent des centrales électriques, construisent un quartier entier à Kaboul ainsi qu'un Institut polytechnique, développent un projet hydro-agricole près de Djelalabad >> (P. M., p. 26). Ajoutons à cela que leurs conditions de remboursement sont avantageuses, largement faites en marchandises, et que, d'autre part, l'URSS accorde des bourses d'étude à des étudiants afghans et fournit des coopérants.

La faiblesse de la bourgeoisie nationale afghane ne lui permet aucune autonomie politique. Elle est tenue en laisse par l'aristocratie -la cour et la famille royale- qui n'est pas hostile à la novation mais s'inquiète bientôt de la puissance montante du groupe de la banque. Cela amènera le pouvoir royal à tenter de se faire lui-même capitaliste avec l'aristocratie (en somme, comme cela a eu lieu au Japon). Mais tout cela est trop tard dans l'évolution du monde, et trop mesquin. L'accumulation primitive est impossible et Daoud, ministre de 1953 à 1963, est une caricature de Bismark avec - déjà - Babrak Karmal, pas encore marxiste, comme caricature de Las~le.

Un troisième échec sera celui de la révolution par la dictature du même Daoud (1973-1974), appuyé sur une bureaucratie d'Etat sans véritable base sociale, et sur une armée construite grâce à l'assistance soviétique et, dans,un premier temps du Parcham, issu de la scission du PDPA en 1965, stalinien sans être marxiste. Là, on a une autre tentative, caricaturale elle aussi, et aussi parce qu'elle n'a pas d'assise sérieuse, d'une voie que l'on pourrait dire nassériste. L'échec de la dictature de Daoud est inscrit dans sa tentative même de se rendre indépendant, par un rajustement à droite, des forces étatiques qui l'ont mené au pouvoir, ce qui entraîne son renversement par un PDPA réunifié en 1977 sous la pression soviétique et «l'entremise des communistes indiens et pakistanais». Daoud tombe parce qu'il prépare une répression massive du PDPA.

La dernière et quatrième expérience connaîtra un échec encore plus rapide que les précédentes : un an et demi. C'est celle du pouvoir« communiste» du PDPA. Quelle a été vraiment la nature de ce pouvoir ?

Encore une fois, il s'agit d'une tentative de « révolution par le haut», à partir d'un parti de cinq mille membres et de l'armée dans un pays de près de dix-sept millions d'habitants. Olivier Roy rapproche le volontarisme machiavélien du PDPA de la pratique de Pol Pot au Cambodge, et d'une théorie qui naquit- mais il est vrai dans de tout autres conditions d'environnement et de situation politiques - avec le Tatare Sultan Galiev, président du collège militaire musulman lors de la révolution d'Octobre pour qui « le peuple musulman tout entier constituait une classe défavorisée » (M. B., p. 238), et voyait« dans l'armée l'avant-garde de substitut pour un prolétariat absent» (0. R., p. 128). Amin écrivait de Taraki : « Notre grand dirigeant a découvert que, dans les nations en voie de développement, du fait que la classe ouvrière n'a pas encore développé sa force, il existe une autre force qui peut renverser le gouvernement féodal oppresseur, et cette force, ce fut l'armée en Mghanistan » (0. R., p. 114).

Une fois de plus, le drame de l'Mghanistan démontre que la révolution ne s'impose pas du sommet. Mais, dans l'échec du PDPA, il y a bien davantage : ces « communistes» n'ont qu'une « connaissance superficielle du marxisme, [un] manque total d'analyse de la situation concrète>> ( 0. R., p. 113). On est frappé que, conuile tant de « marxistes >> occidentaux d'ailleurs, les dirigeants du PDPA caractérisent la société afghane comme « féodale», et donc la paysannerie comme « composée d'une masse de paysans exploités par une poignée de féodaux avec la complicité du clergé >> (0. R., p. 114). D'où le raisonnement: dl suffit de leur donner la terre d'un seul coup (réforme agraire) et de les "éclairer" (alphabétisation) pour que le soutien à la révolution soit définitivement acquis>> (0. R., p. 114). C'était là faire abstraction des formes autonomes d'organisation- fort diverses- et de culture de cette paysannerie. A cela s'ajoute, comme on sait, l'absurdité de la manière dont cette réforme agraire fut appliquée. Partiellement réussie, dans un premier temps, dans les régions de grande propriété, ne réglant ni les problèmes du crédit, ni ceux de l'irrigation, ni ceux des réserves de semences, ni ceux du logement des paysans sans terres déplacés, ni ceux de la propriété moyenne, ni- bien entendu- de l'attachement général de la paysannerie à la propriété de la terre, ce qui pouvait paraître comme la mesure la plus juste du nouveau pouvoir fut la première cause de la levée en masse du pays contre lui, avant même les causes idéologiques qui n'étaient pas encore perçues.

Olivier Roy avance une hypothèse pour expliquer ce gâchis, si gros qu'il semble difficile qu'il ait pu être totalement inconscient. La réforme agraire aurait eu pour but de « casser les structures traditionnelles et non de créer une petite propriété viable; dans un premier

Page 60

temps, on prévoit l'instauration de coopératives qui regrouperaient les petits cultivateurs bénéficiaires de la réforme, conscients de 1 'impossibilité de rentabiliser seuls les exploitations. ( ... ) Si la réforme agraire n'est pas une réforme collectiviste, elle semble nettement conçue comme première étape à une future collectivisation ; c'est pourquoi les dirigeants n'ont pas vraiment essayé de mettre sur pied un réseau de crédit bancaire efficace qui aurait risqué de stabiliser la petite propriété foncière. Seulement, il va de soi que les paysans qui ont accueilli favorablement la réforme préféreront, au moment du blocage, un retour en arrière plutôt qu'une fuite en avant » (0. R., p. 120). En somme un saut direct du système « médiéval » au socialisme, inspiré de la collectivisation forcée de Staline et de.. . Pol Pot, assez logique avec le refus de toute notion de révolution permanente et avec l'idée de possible «raccourci». Ainsi, Amin déclarait : « Nous combattons pour déraciner le féodalisme de manière à entrer directement d'une société féodale dans une société exempte de l'exploitation de l'homme par l'homme» (discours aux étudiants le 1•' février 1979, cité par O. R., p. 114).

Malheureusement pour les apprentis sorciers, l'opération se retourne contre eux, et même là où la réforme a été tentée, là où la simple arrivée de la commission de réforme n'a pas entraîné l'insurrection, dans les zones très limitées où elle a été réalisée, « si certaines demeurent des bastions du régime » et fournissent quelques milices du gouvernement actuel, « d'autres passent dans l'opposition armée quelques semaines après la réforme agraire » (O .. R. , p. 120), la saisie de la terre n'ayant été là que le début d'une activité révolutionnaire, mais tournée contre l'Etat, en tant qu'Etat dont les fins ne sont ni acceptées ni comprises.

De cette réforme agraire, O. Roy écrit qu'elle « n'a en fin de compte profité qu'à quelques groupes isolés qui deviendront milices locales. Du côté de la future résistance, si l'opposition à la réforme a renforcé l'intangibilité de la propriété foncière, elle a aussi amené les propriétaires à (llléger les contrats (sauf au Hazaradjat [où la réforme n'a même pas connu un début de réalisation]) et la résistance à ne pas esquiver la question sociale » (0. R., p. 123).

L'alphabétisation, second volet de la transforma- · tion sociale accélérée, devait être « immédiate et totale : enfants, adultes, filles, femmes, vieillards devaient être alphabétisés en un an» (0. R., p. 123). Cette campagne avait d'ailleurs le soutien de l'UNESCO.

« L'opposition ne va pas porter sur le principe de la campagne (qui sera même plutôt bien accueillie en milieu urbain), mais sur la manière dont elle est conduite. D'abord, le comportement souvent autoritaire et arrogant des instructeurs, surtout quand ils agissent hors de leur région d'origine, heurte· une société habituée à la hiérarchie et à la politesse. Ensuite l'obligation pour les vieillards d'assister aux cours les humilie profondément. La propagande choque les religieux. Surtout l'exigence de la participation des filles aux cours va déclencher la révolte. La nécessité de l'instruction féminine, contrairement à ce qu'on peut penser, n'est pas en cause; seuls les milieux très traditionnalistes, et qui ne sont pas forcément religieux, s'y opposent; par contre tous s'accordent à refuser violemment toute idée de mixité. Or, faute d'instructrices en nombre suffisant, le cours est assuré par un homme, venu, circonstance aggravante, de la ville - perçue comme le lieu de l'immoralité. C'est ça, et non le principe de l'alphabétisation, qui déclenche le refus » (0. R. p. 124). Roy conclut:« Ce n'est pas le principe des réformes qui a soulevé le peuple mais les modalités de leur application (avec la répression conséquente) ou les contradictions où des réformes mal conçues plaçaient la population paysanne» (0. R., p. 125).

La répression était le troisième volet de la politique du PDPA. «C'est de cinquante mille à cent mille personnes qui ont disparu en tout. » Destinée en principe à détruire l'encadrement de toute l'opposition potentielle, et avec un certain succès, elle a cependant - elle aussi - un effet inverse. Même en ville « où la population était plus réceptive à un changement, c'est la politique de répression aveugle qui a aliéné la population au régime» (0. R., p. 126). On sait par de nombreux exemples que toute politique de répression générale est effroyablement pourrissante. Michael Barry cite le commandant de la prison sinistre de Pol-é Tcharkhi, en 1978-1979, un déséquilibré mental comme tous ces régimes et politiques les multiplient, qui disait- phrase rapportée par tous les survivants du camp : « Nous ne . laisserons qu'un million d'Afghans vivants, c'est suffisant pour construire le socialisme ! » (M. B., p. 263). De tels subalternes révèlent la monstrueuse pensée de

Page 61

ce qu'on peut appeler le pol-potisme. Aussi, «au moment de l'invasion soviétique du 27 décembre 1979, les deux tiers du pays sont déjà passés à la dissidence » (0. R., p. 164).

Ce n'était pas la révolution sociale que portait le PDPA, c'était la tentative de construire un Etat bureaucratique de modèle stalinien par le sommet, c'est-à-dire les moyens mi!itaro-policiers. L'Afghanistan prouve que cela n'est pas possible, en dehors de situations d'effondrement et d'atomisation d'un peuple, comme au Cambodge ou en Europe de l'Est à la fm de la guerre.

Une révolution prolétarienne était d'ailleurs impossible, non pas parce que le pays avait raté toutes ses tentatives de révolution bourgeoise, mais parce que là où le prolétariat est infime (vingt mille travailleurs de l'industrie légère, à peine plus de 0,1 % de la population) même en y ajoutant les paysans sans terre, on ne peut révolutionner la société contre la paysannerie, mais au contraire seulement en s'appuyant sur elle.

La politique de l'URSS continue-t-elle celle des tsars ? Si le livre de Michael Barry présente l'historique le plus complet de l'Afghanistan, sa thèse du « Grand Jeu » force les faits et les documents pour les faire entrer dans l'unité des desseins des grandes puissances, et singulièrement de l'URSS comme double continuité de l'empire des tsars et du bolchevisme. II représente fort bien le courant de pensée pour lequel l'invasion soviétique est la continuité méthodique de la poussée de l'empire russe vers les mers chaudes. Pour cette conceptian - quasiment dominante parmi les analystes de cette guerre - la politique des tsars est continuée par les bolcheviks puis par les staliniens, qu'il est d'usage de ne pas distinguer en dépit des faits les plus patents, et où il n'y aurait que des formes à peine diversifiées d'une même expansion slave.

Pour Barry, le soutien des bolcheviks aux intellectuels progressistes (les Djadids ou« Renouvelés») des émirats de Khiva et de Bokhara contre les émirs n'est qu'une vaste opération politicienne pour parvenir ... à leur liquidation entre 1938 et 1940, sous l'accusation de « déviationnisme nationaliste bourgeois » ( « Sultan · Galiev est l'un des derniers à être physiquement liquidé, en 1940 » -M. B., p. 240). Michael Barry semble ignorer que de telles accusations ou de pires, dans les mêmes années, marquaient la mort de toute l'avantgarde bolchevique.

Quand Barry cite Lénine, c'est pour faire la démonstration de sa« ruse;>.« Votre pays, écrivait Lénine au roi Amanollah, le 27 novembre 1919, évoquant la possibilité d'une lutte commune rosso-afghane contre les Britanniques aux Indes, est le seul Etat musulman indépendant du monde, et le destin donne au peuple afghan la grande tâche historique de rassembler autour de lui tous les peuples musulmans asservis pour les conduire sur la voie de la liberté de de l'indépendance. » Michael Barry commente: «C'est apparemment sans ironie qu'un dirigeant soviétique pouvait écrire une telle phrase en 1919. » Non seulement sans ironie, mais il suffit de se reporter à tout ce que Lénine a écrit dans cette période pour constater qu'il y a là le fond de sa pensée et de sa politique, telle qu'elle est exprimée devant les cadres communistes, dans son rapport de la commisssion nationale et coloniale, le 26 juillet 1920 (Œuvres complètes, t. 31, en particulier p. 250 et 251) et le 22 décembre de la même année au VIII" Congrès des soviets de Russie (ibid. p. 510). Plus intéressante encore, bien qu'écrite en quelques lignes, est sa lettre du 18 ou 20 juillet 1921 à Sultan Galiev (Œuvres complètes, t. 36, p. 558) où il répond par un net «oui» à la question: «Est-il indispensable qu'il existe de petites républiques autonomes au sein de la RSFSR en général, notamment la République tatare?», et par un « encore pour longtemps » à la question : « Si "oui" pour combien de temps, autrement dit, jusqu'à la réalisation de quelles tâches et de quels objectifs?». Dans cet échange, c'est Galiev qui semble bien vouloir précipiter les rythmes et Lénine qui tempère et retient le mouvement, se montrant en particulier méfiant à l'égard du «courant lutte de classes» qui «vise à une différenciation de classe plus poussée de la population autochtone » auxquels Galiev voudrait voir accorder le «soutien sans réserves du PCR ». Si« ruse» de Lénine il y avait eu, elle aurait été là poussée bien loin.

Une telle lecture de l'histoire n'est pas sans conséquences. Elle amène Michael Barry à condamner l'orientation du règne d'Amanollah (1919-1929) dont le programme est foncièrement le même que ceux d'Atatürk et de Reza Shah: «faire basculer son pays d'une civilisation à une autre, occidentaliser les mœurs pour arracher son peuple à sa stagnation culturelle( ... ), supprimer le voile des femmes ( ... ), substituer aux références islamiques une nouvelle idéologie, celle du nationalisme laïque fondée sur la communauté de langue» (M.B, p. 210). Cette politique d'appui sur l'URSS est pour Barry une erreur qui entraînera l' Afghanistan vers l'absorption par l'URSS. La même vision de l'histoire l'amène, sinon à nier, du moins à minimiser le rôle de l'Angleterre dans l'organisation de la chute de ce roi. C'est là une conception manichéiste de l'histoire, fort proche, en réalité, de celle, archaïque, qui en faisait le résultat des volontés heurtées des grands de ce monde.

Pierre Metge voit beaucoup mieux les choses quand il écrit : « Affirmer que les Soviétiques ont pleinement maîtrisé l'enchaînement des situations qui les ont conduits d'une position dominante relativement stable à la nécessité d'intervenir sous peine de voir un régime à leur dévotion balayé par un soulèvement populaire, trouverait ainsi qu'on l'a vu, une difficile confirmation dans les faits connus et dans les intentions exprimées. Voir donc dans les coups d'Etat de 1973, 1978 et 1979 les étapes, sinon rigoureusement programmées, du moins étroitement maîtrisées, d'exécution d'un plan d'absorption de l'Afghanistan ne paraît nullement confirmé par l'analyse . de l'histoire politique et sociale du pays au cours des années soixante-dix. Si l'URSS a essayé de tirer parti, avec plus ou moins de succès, des actions et réactions de ses partisans et de ses adversaires, il est tout à fait douteux qu'elle se soit engagée de son plein gré dans le processus conduisant à l'affronte-

Page 62

ment actuel. Les éventuels avantages qu'elle en tire ou en tirera ne sauraient à eux seuls témoigner de sa volonté initiale : en la matière, les intentions ne se déduisent pas toujours des résultats» (P. M., p. 75). Et plus bas : « Tout permet de penser qu'ils se sont trouvés dès mai 1978 pris dans un engrenage qui les a conduits moins de deux ans plus tard leur première grande intervention militaire massive hors de leurs frontières depuis l'affaire tchécoslovaque de 1968. » Mais c'est bien davantage, puisque c'est leur première guerre « coloniale » menée contre un mouvement de libération nationale.

Engrenage

Engrenage signifie qu'une série d'effets se transforment en causes qui entraînent de nouveaux effets, et ainsi de suite. La logique d'un tel processus ne peut être saisie que dans la compréhension de la nature de la bureaucratie soviétique, des partis qu'elle contrôle et de leurs rapports mutuels. Malgré les ressemblances de langage entre bolcheviks et staliniens (qui fascinent Barry), leurs politiques sont inverses. Lénine et les bolcheviks appuyaient toutes les forces progressives des pays sous-développés dans une visée de révolution mondiale où il convenait de ne concéder aucun pouce de terrain aux manœuvres de l'impérialisme. Staline et ses successeurs, à partir de la théorie du « socialisme dans un seul pays >> n'ont une vision stratégique de la « défense» de leur «bastion» qu'étroitement diplomatico-militaire. Ayant renoncé à la révolution mondiale, le rôle imparti à leurs partis inféodés ne consiste qu'à faire pression et à contrôler s'il se peut les régimes des pays où ils s'implantent. Leur but ultime est de mener les gouvernements de leur pays à l'alliance avec l'URSS et aux échanges économiques favorables pour elle. L'expansionnisme n'est pas une exigence du système de l'URSS, ce n'est qu'un sous-produit largement« subi» de son mode d'action international. Le cas de l'Afghanistan est, à cet égard caractéristique, non d'une stratégie parfaitement dominée, mais au contraire d'un enferrement en fonction de pentes qui entraînent la bureaucratie en aveugle.

Les faits qu'analysent Pierre Metge et Olivier Roy révèlent d'abord que le PDPA -sans doute le dernier-né des partis staliniens - n'avait aucun des caractères qui permettent de définir un parti prolétarien : ni enracinement de classe (et pour cause) ni véritable formation marxiste, ni stratégie communiste ; un significatif produit de la nature de ses géniteurs. Ses deux courants sont deux blocs hétérogènes d'aventuriers politiques déracinés. « La plupart des têtes de file du Parcham appartiennent à la classe dirigeante : hautes sphères de l'Etat et de la cour (Karma!), grandes familles pashtounes, haute bourgeoisie de Kaboul » (P. M., p. 72-73). Dans le premier gouvernement Daoud, sous la monarchie, de 1953 à 1963, Karma!, fils de général, a été secrétaire général du gouvernement. Ce n'est que deux ans après, en 1965, que le PDPA est fondé. Mais ses deux groupes font scission en 196 7 ! Le Khalq de Taraki et Amin a une base plus populaire que le Parcham. « Taraki est de milieu très

@

modeste et Amin sort de la petite bourgeoisie. C'est chez les employés et les instituteurs, les semi-intellectuels, dans les petites villes de province qu'ils trouvent leurs partisans» (P. M., p. 73). Curieusement, les deux fractions sont surdéterminées par leurs appartenances ethniques et le système de clientélisme qu'elles impliquent. Si les deux groupements sont pashtounes par leurs dirigeants, par Karma! le Parcham est lié à la tribu royale des Dorrani, et cela n'est pas sans implication sur la recherche de la conquête du pouvoir par l'investissement de l'appareil d'Etat. Taraki et Amin sont de la tribu pashtoun Ghilzaï, exclue des sphères du pouvoir depuis le XVIII• siècle. Jusque dans la répression, ces appartenances entraînent des mansuétudes à 1 'égard des hauts personnages éliminés du pouvoir.

Très vite, les deux fractions ont en commun de chercher dans l'armée - comme on l'a vu plus haut -la force sociale de leur prise du pouvoir. Ceci fait d'un tel parti une formation d'aventuriers dont les référents idéologiques sont très secondaires par rapport à l'objectif de conquête du pouvoir pour le pouvoir, impliquant le «moyen» qu'est la dépendance, voire la soumission à l'URSS (dont il n'est même pas exclu que Babrak Karma! ait été l'agent avant même la fondation du PDPA).

Est-ce sous-estimer le fait de l'implantation populaire du Khalq ? Remarquons que le plus humble par l'origine de ses trois principaux dirigeants, Amin, est celui qui est allé le plus loin dans le pol-potisme

Page 63

@ militaro-terroriste et que c'est lui qui a tenté, après les éliminations successives de Karrnal, puis de Taraki, de s'émanciper de la tutelle russe. Pour quelle fm? A coup sûr pas une fm titiste. C'est bien plutôt celle de Reza Shah en Iran- qui fonda la dynastie des Pahlavi- qui était sa perspective.

Après l'invasion, la nécessité même de faire face à la résistance de tout le pays soulevé n'a pas empêché les survivants des deux groupes de continuer à régler leurs problèmes à coups de revolver.

Le schéma de l'engrenage est donc le suivant: de longue date tombé dans sa « zone d'influence » par la fin de l'empire des Indes, la disparition du contre-poids anglais, et de l'incompréhension méprisante des Etats-Unis pour le rôle stratégique de ce petit pays, l'URSS a pu s'assurer une position économique très favorable en Afghanistan (ainsi le gaz est entièrement exporté en URSS par un gazoduc qui passe sous l'Amou Daria, et est payé à un prix de monopole inférieur aux cours mondiaux. Aujourd'hui ce paiement sert de couverture aux livraisons militaires ... de l'invasion) et patiemment rechercher - selon sa diplomatie la plus constante- l'appui politique de ses gouvernements, largement aidée en cette voie par une assistance militaire et la formation de l'essentiel du corps des officiers dans ses écoles (« L'équipement de l'armée afghane est donc presque exclusivement d'origine soviétique, c'est une constante depuis la fm des années cinquante ( ... ) Entre 1955 et 1970, sept mille officiers afghans avaient été formés dans un pays du Pacte de Varsovie, principalement en URSS, et seulement six cents aux USA ( ... ) En 19 7 9, on ne comptait pas moins de quatre mille militaires étudiant en URSS ou en Europe de l'Est » -P. M., p. 40-41).

Son but semblait supérieurement atteint avec l'abolition de la monarchie et la présidence-dictature de Daoud auquel le Parcham fournit nombre de ministres. Mais c'est précisément l'ampleur de cette «victoire » politique de l'URSS qui la rend fragile. Méthodiquement, Daoud élimine les membres du Parcham (P. M. p. 69) et cherche un équilibrage vers l'Ouest. L'implantatioÎ:l du Parcham et Khalq dans l'armée va cependant obliger Daoud, pour parvenir à ses fms, à écarter les uns après les autres ses encombrants soutiens.

«Le 18 avril 1978, Mir Akbar Khaibar, l'ami fidèle de Babrak Karrnal, est assassiné. L'identité de l'assassin reste inconnue jusqu'à ce jour. Est-ce Amin qui l'a fait tuer come le suggère le journaliste indien Kuldip Nayar ? Ou s'agit-il du premier meurtre d'une série par laquelle Daoud espère se débarrasser des dirigeants communistes comme tend· à le penser l'Australienne Beverley Male, très proche du Khalq et de ses dirigeants par sympathie politique? La suite des événements fait plutôt pencher pour la première hypothèse, car de tels meurtres continuent aujourd'hui entre rivaux du Khalq et du Parc ham...

« Toujours est-il que, le 20 avril, les deux factions organisent pour ses obsèques une manifestation monstre: 10 000 à 15 000 participants, selon tous les observateurs. Un baromètre de l'influence communiste à Kaboul ou un prétexte de protestation populaire contre le régime répressif de Daoud? La vérité tient un peu des deux. Venant en tête du cortège, les dirigeants du PDPA réunis crient des slogans accusant directement la CIA d'avoir assassiné Khaibar » (M. B., p. 257).

L'ampleur de la manifestation inquiète Daoud qui se prépare à éliminer le parti capable de l'avoir suscitée. Mais il sera prévenu par le coup d'Etat militaire du PDPA réunifié (sous la pression extérieure, on s'en souvient) et des militaires partisans de l'alliance soviétique.

Le coup d'Etat a eu lieu le 27 avril 1978. Dès juin-juillet, le Khalq élimine du gouvernement les dirigeants les plus importants du Parcham. Si Karrnal, grâce à ses protections en URSS, est seulement nommé ambassadeur à Prague, d'autres vont rejoindre toutes les autres oppositions dans les terribles camps de concentration. Vers la mi-août, un complot du Parcham est découvert où sont impliqués des officiers supérieurs. Les comploteurs sont exclus du parti en novembre (P. M., p. 71 ). Cette opération est à peine terminée que commence la lutte interne au Khalq, entre Taraki et Amin devenu l'homme fort du régime, parce qu'il est -comme il va de soi dans un parti stalinien -l'organisateur et le policier.

Rien à voir, dans tout cela, avec quelque lutte idéologique que ce soit. Rien de communiste dans ces luttes sanglantes qui vont provisoirement finir par les morts successives de Taraki, liquidé par Amin quand le premier revient de Moscou, se croyant fort de l'appui soviétique, puis d'Amin lui-même et le retour de Karrnal porté par les baïonnettes des envahisseurs.

Si la bureaucratie soviétique a accepté et aidé le coup d'Etat d'avril 1978, ce n'était pas la préparation de l'invasion de 1979, mais l'utilisation des « forces nationales » dont elle disposait en Afghanistan pour passer d'un régime qui prenait ses distances avec elle à un régime de ses purs agents sur lesquels elle croyait pouvoir compter. Mais les bureaucrates ne prévoyaient ni le gâchis social qui allait lever tout le pays, ni -malgré leurs nombreuses expériences en ce domaine- le degré de pourriture de leur « parti » sur place. Comme toujours, la décomposition d'un appareil sans racines prend ses traits dans les pires aspects des traditions nationales : ici le tribalisme, le despotisme oriental et même -surtout chez Amin- l'intrépidité poussée jusqu'à l'inconscience (et l'ignorance) des véritables rapports de forces.

L'intervention russe elle-même ne se voulait pas invasion et engagement d'une guerre de conquête, mais liquidation d'une déviance et l'installation au pouvoir d'un gouvernement sûr et maniable par les simples pressions. On peut donner d'ailleurs, sinon en preuve, du moins comme indice probant, l'ouverture des prisons par Babrak Karrnal, l'abandon des réformes honnies et les tentatives de ralliement des notables et religieux par des concessions tous azimuts.

Il était cependant trop tard. L'armée eUe-même s'est dissoute: quatre-vingt mille hommes en 1978, elle n'en compte plus que trente-mille en 1979 (M. B., p. 266). La garnison de Hérat s'est soulevée en mars 1979, et l'Armée rouge est intervenue à partir de la frontière toute proche. «Le 5 août 1979, c'est la

Page 64

garnison de Kaboul elle-même ( ... ) qui se prononce contre le régime. Les officiers, pourtant tous formés en

Union soviétique, veulent rétablir un gouvernement nationaliste, musulman et authentiquement neutre ; ils sont prêts à négocier le retrait des conseillers militaires soviétiques, à garantir l'ordre intérieur et le statut non aligné de l'Afghanistan. L'aviation soviétique intervient et bombarde Baia Hésar ; les mutins sont massacrés jusqu'au dernier. Ils formaient pourtant le dernier groupe capable de maintenir la cohésion étatique de l'Afghanistan et de négocier sur des bases acceptables un désengagement soviétique » (M. B., p. 265). Cet épisode éclaire deux choses : d'abord le fond de l'attitude des militaires qui ont soutenu le PDP A ; en l'URSS, ils voyaient d'abord la condition du neutralisme du pays. C'est ce qu'ils avaient «appris en

URSS» ; mais c'était des nationalistes. D'autre part, les interventions russes étaient ponctuelles, et celle de décembre 1979 était dans la continuité de cette intervention de «réorientation». Michael Barry tire de ces faits une conclusion opposée, mais rien ne la prouve. Au contraire. Le tournant qu'a marqué l'année de règne d'Andropov peut laisser à penser que plusieurs perspectives stratégiques peuvent s'affronter au sein de la direction russe : une stratégie qui a prévalu sous Brejnev et Tchernenko et qui privilégie les moyens militaires et dont la fin ne pourrait être que l'assimilation de l'Afghanistan ; une autre, tournée vers la recherche d 'une solution diplomatique mais conservant à l'Afghanistan la tutelle soviétique.

Quelle perspective pour l'Afghanistan ?

Tous les observateurs sont d'accord : la guerre d'Afghanistan sera longue et son issue des plus incertaines. « Il n'y a aucune issue à court terme, ni même, vraisemblablement, à long terme, écrit P. Metge (p. 129). La seule perspective visible, c'est la guerre, la continuation de la guerre pendant de longues années encore.» Et Olivier Roy (p. 288): « La guerre d'Afghanistan sera longue. Quel que soit son sort, on verra plus tard qu'elle ne marque pas une simple péripétie de l'expansionnisme soviétique, mais un tournant qualitatif. De cette guerre apparemment locale, comme l'ont été les guérillas du Caucase pendant près d'un siècle, elle deviendra peut-être le symbole d'un nouveau type de guerre populaire, qui ne prend pas son modèle dans un marxisme plus ou moins adapté, mais marque une rupture définitive entre soulèvements populaires et fascination pour l'URSS. »

Rien de cette guerre « coloniale » n'est en effet semblable aux prédédentes et aux actuelles en cours, par exemple en Amérique centrale. D'abord parce que c'est la première où un peuple entre en lutte pour sa libération nationale, non contre une puissance coloniale ou néo-coloniale capitaliste, mais contre l'URSS. De ce fait, « la résistance afghane est isolée sur le plan international ». Aucune force internationale ne constitue sa base arrière. Olivier Roy consacre un chapitre à faire le point de cet isolement et nous lui empruntons quelques-unes de ses conclusions : « La résistance afghane n'a pas éveillé en Occident de mouvement militant de

@

soutien, faute de partager ou d'évoquer une valeur universelle commune, dans une perspective et non simplement éthique» (p. 275-276) ; «on n'observe guère qu'en France un mouvement d'opinion favorable à la résistance » (p. 284) ; « la mouvance islamiste participe bien d'un mouvement militant qui agite le monde musulman : le revivalisme islamique. Si ce revivalisme n'a pu constituer un véritable mouvement populaire et politique de soutien, c'est qu'il est lui-même en crise, faute d'avoir pu clarifier sa relation aux régimes en place et digérer la révolution iranienne. ( .. ) L'Arabie Saoudite et les pays du Golfe se méfient des mouvements islamistes trop politisés qui pourraient contester la légitimité des régimes de la région ( .... ) Les liens entre les islamistes modérés et les associations purement religieuses sont étroits et se font par l'intermédiaire du Jama'at pakistanais, qui a de solides appuis en Arabie Saoudite, et d'organisations comme le Conseil islamique, basé en Angleterre, dont Ben Bella fait partie. Ces différents organismes soutiennent verbalement la résistance afghane qui n'entretient pas de liens directs horizontaux avec les mouvements islamistes nationaux à quelques exceptions près» (p. 276) ; «Depuis l'invasion soviétique, la résistance islamiste évite de se compromettre avec des mouvements qui contesteraient des régimes a priori favorables à sa cause (comme la Tunisie). Un soutien d'Etat vaut mieux qu'un soutien purement verbal d'organisations aux contours assez flous » (p. 277) ; « la hantise du Pakis-

Page 65

tan a toujours été de voir la résistance afghane se palestiniser et compenser une inefficacité sur le terrain par la création d'un Etat dans l'Etat au Pakistan, appuyé sur une armée recrutée parmi les réfugiés, et agissant de manière autonome sur la scène internationale. La politique pakistanaise jusqu'en 1983 s'est fondée sur trois principes : 1. Contrôler l'approvisionnement en armes de la résistance et le maintenir dans des limites ne risquant pas d'entraîner une réaction violente des Soviétiques; 2. Ne pas favoriser l'émergence d'un gouvernement afghan en exil, donc entretenir la division de la résistance; 3. Se réserver l'initiative politique» (p. 278). «L'Arabie Saoudite n'a pas de politique afghane. Certes, elle soutient pleinement la résistance, politiquement et fmancièrement. Mais ( ... ) distribue l'argent plus en fonction du niveau de ses interlocuteurs en arabe classique que de leur représentativité sur le terrain » (p. 281) ; « l'Iran n'aide pas la résistance afghane. La seule aide matérielle, faible au demeurant, va aux groupes chiites reconnaissant la ligne de Khomeiny » (p. 282) ; «le président Sadate a été le seul chef d'Etat arabe à revendiquer une aide militaire à la résistance afghane. ( ... ) Il était assassiné quelques jours après ; depuis, l'Egypte ne livre plus d'armes à la résistance afghane. Les pays du Golfe s'alignent sur l'Arabie Saoudite» (p. 284); « Les USA, où les royalistes restent influents, ne voient pas l'intérêt de promouvoir politiquement la résistance afghane : comme souvent, ils voient les choses de manière strictement technique (les problèmes militaires) et symboliques (trouver un représentant présentable de la résistance, même s'il est fantoche), mais l'idée qu'une guérilla a avant tout besoin d'une organisation politique leur échappe. Cependant, après le vote de la résolution Tsongas du 4 octobre 1984 par le Congrès, le soutien américain à la résistance semble se renforcer» (p. 286).

Cette aide américaine, qui atteindrait 250 millions de dollars, soit 80 % des dépenses annuelles de la CIA pour ses opérations secrètes, serait cependant, selon M. Wilson, le membre démocrate du Congrès qui a mené la lutte pour les obtenir, composée de fournitures et de munitions de seconde main et très insuffisante en quantité. La CIA refuserait de fournir des missiles anti-aériens basés au sol, neufs et sophistiqués, mais seulement des canons anti-aériens. C'est qu'il ne s'agit pas pour les Etats-Unis de permettre à la résistance d'emporter des succès importants mais simplement d'entretenir Je cancer au flanc de l'URSS. Et atteignent-elles ce même but? A qui vont ces armes ? Selon le chef du Jamiat-é Islami, le professeur Rabbani, elle est gaspillée et n'est pas distribuée aux organisations représentatives de moudjahedines. Elle irait essentiellement aux fondamentalistes, c'est-à-dire au Hezb-é lslami de Hekmakyar qui, on le sait, se bat plus contre les autres formations de résistance que contre les Russes.

A l'isolement de la résistance, il faut ajouter ses faiblesses internes. La plus importante est sa division. Là encore, c'est Olivier Roy qui en établit le mieux le bilan, les causes et les difficultés de résolution.

L'islam n'est pas une idéologie unifiante suffisante. La résistance n'a ni unité politique, ni unité nationa-

@

liste. Ce qui ressort d'abord du travail d'Olivier Roy, c'est à quel point nous avons vécu en Occident, et en particulier en France, sur des mythes quant aux rapports sociaux afghans, à l'organisation politique du pays et à cene de la résistance.

Si la résistance a réellement été spontanée, les organisations sont cependant nées en même temps qu'eUe. Les partis dits de Peshawar ne sont pas des partis au sens occidental du terme, découpant le pays tout entier selon des lignes horizontales de classes et d'idéologie, mais des organisations qui reflètent la division verticale en zones ethniques et religieuses et dont la plupart ne sont que des distributeurs de l'aide, surtout en armes, que les résistants doivent eux-mêmes venir chercher et qui leur sont attribuées selon les principes du clientélisme et non de l'importance stratégique de leur zone de combat.

L'histoire de ces partis, de leur implantation, de leur évolution, de leurs alliances et ruptures ne peut être résumée ici. Elle est trop complexe, et qui voudra la connaître devra se reporter au livre d'Olivier Roy. Ce qui doit retenir, c'est surtout la poussée du Jamiat-é Islami, Je parti islamiste d'implantation d'abord tadjik, dirigé par le professeur Rabbani (qui fut reçu par François Mitterrand) et dont Massoud, le prestigieux commandant de la vallée du Panjshir, est le héros ; ainsi que Je rapprochement tendanciel de ce parti avec le Hezb-é lslami scissionné de Khalès, tandis que le Hezb-é lslami de Golbuddin Hekmakyar commence à perdre importance et terrain comme prix de son criminel sectarisme.

Un autre mythe, sur lequel nous avons trop vécu, est celui de l'importance des deux partis d'origine maoïste, le SAMA et le front Modjaheb. Urbains à l'origine, et ayant joué un rôle important dans les premières manifestations de Kaboul en février puis mai 1980 (0. R., p. 164) et tout au plus quelques centaines, ils sont « en butte à la haine de leurs propres compatriotes tout en étant victimes d'une répression particulièrement féroce; l'URSS [mesurant] tout le danger politique que représente pour elle une contestation marxiste, fût-elle le fait de quelques dizaines d'individus» (M. B., p. 246). En mai 1980, Karma! a fait exécuter le dirigeant du SAMA, Madjid Kalakani. Les militants ont été obligés à la clandestinité dans les campagnes, du fait du discrédit de la notion même de marxisme, et, au-delà de leurs implantations ponctuelles, les fronts où ils ont eu des fonctions de direction semblent bien avoir disparu, aussi bien dans le Nimrouz (à l'extrême sud-ouest de l'Afghanistan) qu'à Kalakan (au nord de Kaboul) et non sans avoir, eux aussi, connu l'autodestruction au travers de rivalités internes (cf. O. R., p. 192-193).

Des partis «islamiques», Olivier Roy remarque qu'ils « sont victimes du même mal qui a miné l'Etat afghan et même le gouvernement de Kaboul: le taraudage par les qawm »(p. 167), c'est-à-dire les« groupes de solidarité, dont le fond sociologique varie: cela peut être un clan (en zones tribales), un village, un groupe ethnique, une famille étendue, un groupe professionnel >>. Cela se reflète jusque dans l'activité des groupes

Page 66

@ de combat et de leurs comités qui répugnent à déborder ces zones de solidarité dans leur action.

La physionomie de la résistance est ainsi bigarrée. A une extrémité, le Hazaradjat (dont la réputation a fait également l'objet d'une véritable réputation mythique dans l'opinion européenne), avec sa Shura, dans laquelle on a pu voir une sorte de« soviet». La réalité de ce « gouvernement provincial » est tout autre, voire inverse. Il reproduit en petit le pouvoir d'Etat avec tous ses défauts et ne subsiste que parce que l'« Afghanistan utile » des Soviétiques passe autour de la province, ceinturée de fronts dormants, et abandonnée à son pourrissement ainsi qu'aux opérations de rognage des khomeinistes. A une autre extrémité, dans la zone brûlante de Kandahar, au contraire, la résistance divisée peut présenter le phénomène étrange de fronts juxtaposés. (A l'heure où nous écrivons, il semble ressortir d'une dépêche que c'est dans une certaine unification que les fronts feraient face en ce moment à une offensive soviétique.)

Seuls les fronts du Jamiat, et surtout le célèbre front du Panjshir tenu par Massoud, ont une dynamique de guérilla moderne et unificatrice.

L'ouvrage d'Olivier Roy, qui présente le plus complètement les faiblesses de la résistance, est pourtant celui qui dégage les éléments les plus optimistes.

L'URSS joue le temps et le pourrissement, ayant découpé cet « Afghanistan utile » (plaines du Nord, où se situe l'industrie ; lignes de contact avec l'URSS, zone de Kaboul et grandes voies asphaltées vers le sud et l'ouest), délaissant le Hazaradjat et quasi toute la frontière iranienne, et porte ses efforts militaires sur les lignes de contact de la résistance avec le Pakistan, afm de tenter d'étouffer les maquis.

Mais ce n'est pas là une partie gagnée d'avance. Le pays s'est installé dans la guerre, même économiquement (le Hazaradjat vivrait mieux qu'avant, ce qui ne va d'ailleurs pas sans risques d'ensommeillement) ; la résistance a plus de volontaires que d'armes; le guerrier traditionnel de la djihad tend à se transformer en guérillero professionnel ; la terre brûlée elle-même a enlevé aux combattants le souci des civils : on se bat plus librement; Massoud a fourni un modèle qui déborde les cloisonnements traditionnels, à la Mao pourrait-on dire, avec mobilité, retraits devant les grands déploiements de force et contre-attaques sur les points faibles de l'adversaire. Les plus grandes offensives sur le Panjshir ont coûté de lourdes pertes aux Soviétiques, de très faibles aux résistants.

C'est que l'armée soviétique n'a plus de rouge que le nom. Ses troupes sont lourdes, non motivées, soldats et même officiers n'ont aucune initiative. Seuls les parachutistes sont dangereux pour les résistants, mais les deux divisions sur huit que possède l'URSS ne sont pas suffisantes, il paraît quasi impossible qu'il en soit engagé plus. Enfin, cette armée connaît le pourrissement classique consécutif à toute guerre coloniale.

Le temps ne jouera donc pas nécessairement contre la résistance. Il peut même jouer à l'envers, si les processus unificateurs se développent et si la plaie que l'URSS s'est ouverte elle-même à son flanc sud supure dans ses zones musulmanes, voire au-delà. De même que les invincibles USA ont connu la première défaite de leur histoire contre les guérilleros du Vietnam, l'URSS risque là sa première défaite militaire « depuis la malheureuse expédition militaire de 1920 » (P. M.). Les risques de l'aventure pourraient fort bien la faire déboucher sur le contraire de ce qui l'a motivée; et il n'est pas exclu que la bureaucratie du Kremlin se rende déjà compte qu'elle s'est engagée dans une impasse.

Cela peut-il ouvrir la voie à une négociation? L'arrivée au pouvoir de Gorbatchev, plus successeur d'Andropov que de Tchernenko, amène tous les observateurs à s'interroger. D'entrée de jeu, il a parlé très fort au Pakistan et de nouvelles violentes offensives sont engagées dans la vallée de la Kunar (principale voie d'accès avec le Pakistan), autour de Kandahar et au nord de Kaboul. De là à en tirer la conclusion que la ligne dure et militaire se poursuit, il n'y a qu'un pas ... dont il ne nous semble pas évident qu'il faille le franchir. En effet, il est assez conforme à la politique de la bureaucratie de tenter d'intimider, voire de terroriser l'interlocuteur avec lequel elle se sent obligée de traiter 4•

Mais négocier quoi?« Qu'est-ce qui est négociable dans le conflit afghan ? demande Olivier Roy : « Pour la résistance, tout, sauf le maintien d'un régime communiste à Kaboul. Pour les Soviétiques, beaucoup de choses, sauf la disparition d'un régime communiste à Kaboul >>; et d'énumérer les « scénarios» «qui permettraient à l'URSS de conserver uniquement ce qui l'intéresse, sans renoncer explicitement au dogme de

Page 67

® l'irréversibilité du socialisme. L'hypothèse maximaliste, c'est le maintien à tout prix d'un régime comme celui de Babrak (régime dit de "front démocratique" qui permet tous les ajustements de façade) ; l'hypothèse basse, c'est la mise en place d'un gouvernement de type royaliste, avec maintien de ministres communistes et de bases soviétiques, ce qui aurait pour effet de diviser la résistance en deux et de transformer en guerre civile une agression extérieure; l'hypothèse moyenne est celle d'une partition de fait du pays, le long de l'HindouKoush, le Nord étant progressivement incorporé à l'URSS, et le Sud constituant un no-man's land tribal, facteur de déstabilisation du Pakistan » (p. 287).

Les intentions des hommes du Kremlin sont une chose. Ils ne sont heureusement pas les maîtres de l'histoire, et bien des facteurs peuvent encore jouer dont des facteurs internes à leur empire, colosse dont les pieds ne sont pas aussi solides qu'on le croit assez couramment. Et Olivier Roy a encore raison de conclure son livre en écrivant: «En 1918, les bolcheviks étaient dans "le sens de l'histoire". Aujourd'hui, l'empire s'étend mais il s'essouffle. Il faut voir la gueme dans une perspective historique, qui va au-delà des montagnes et des déserts où des hommes ont décidé de lutter avant même de s'interroger sur leurs chances de succès.»

Quelle ligne pour les marxistes révolutionnaires ? La nature de cette guerre ne pouvait permettre à l'extrême gauche révolutionnaire de se développer dans le pays, mais les détours de l'histoire réservent toujours des surprises.

L'extermination ou l'exil du personnel politique des classes dirigeantes d'hier, l'émigration de la grande masse des grands propriétaires terriens, la nécessité de la réorganisation économique et sociale à l'intérieur de la guerre modifient profondément l'Afghanistan qui est poussé brutalement hors de son isolement séculaire.

Cette lutte de libération nationale n'est semblable à aucune autre. Là, pas de rôle politique d'un corps de , religieux comme en Iran, pas de parti unique avec programme et idéologie, et l'islam - au contenu si vague - comme seule idéologie unillante. Toutefois, un esprit national naît dans le feu, et surtout cette guerre est au plus haut point celle du peuple. Olivier Roy insiste sur ses traditions démocratiques profondes et remarque qu'après tout le pluripartisme a ses côtés positifs d'exacte représentation des différences. De la même façon, Pierre Metge se demande « ce que vaut le mode d'organisation en parti unique et si son efficacité n'était pas, partiellement au moins, liée au type d'alliance qu'il permettait avec l'Etat soviétique précisément. On peut se demander également si la révolution iranienne, dans sa phase ascendante, et le mouvement polonais n'ont pas annoncé une autre manière de poser la question du pouvoir et, partant, un autre mode d'organisation dans une lutte pour l'indépendance qui vise avant tout une forme spécifique d'existence politique» (p. 130).

Si la bureaucratie soviétique recule devant le génocide qui seul pourrait en finir avec ce peuple - et elle reculera, car les conséquences en seraient trop graves pour elle - il ne sera pas aisé de le plier après cette épreuve à un quelconque régime répressif, se recommanderait-il d'une tradition nationale. L'évolution que les classes dominantes et le parti stalinien n'ont pu imposer par le haut, le peuple afghan s'y engage à sa manière, au travers de sa guerre de libération nationale.

On ne saurait être marxiste et se laisser prendre au piège des mots.« Socialisme»,« communisme»,« mar- . xisme » ne sont que des masques dérisoires et grinçants quand on les applique à l'URSS, à ses bureaucrates et à leurs objectifs. En Afghanistan, l'URSS mène une guerre qui ne comporte pas un gramme d'élément positif de son côté. La défense du droit de ce peuple à disposer de lui-même, au contraire, non seulement s'impose aux marxistes révolutionnaires comme un principe fondamental, mais encore est un gage donné à son progrès social.

Nous avons dans le passé défendu des peuples en lutte pour leur libération nationale et dont les directions étaient rien moins que révolutionnaires, de l'Ethiopie du Négus se défendant contre l'Italie fasciste, jusqu'au Maroc de l'Istiqlal contre notre propre impérialisme «démocratique». De même aujourd'hui, contre les gangsters de la contre-révolution stalinienne, et sans engagement politique envers ceux qui dirigent ou sont les représentants politiques de ceux qui mènent les luttes en Afghanistan, nous en défendons sans condition les combattants, car l'avenir véritablement socialiste et communiste du monde passe, sans qu'ils en soient conscients, dans cette zone du monde, par la lutte qu'ils mènent pour leur liberté.

1. Editions Flammarion. 2. rr Cahiers d'études stratégiques » rf 7, CIRPES (Centre interdisciplinaire de recherches sur la paix et d'études stratégiques. Groupe de sociologie de la défense de l'école des hautes études en sciences sociales, 54, bd Raspail. 75006 Paris.

3. Collection rr Esprit», Le Seuil. 4. Cf Défis afghans, n° 4, revue d'information et d'analyse éditée par le bureau international Afghanistan (en particulier, dossier " Que veut l'URSS »).

Une erreur sur cette page ?