La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Afrique noire : des situations sans issue

· Critique communiste, n° 43, juillet 1985 · p. 47-55 · 7 142 mots

Claude Gabriel ffondrement du continent africain ? C'est en ces termes, ou d'autres similaires, que des organes de presse sérieux du monde occidental tirent avec inquiétude le bilan de deux décennies d'indépendance. Famines, guerres, échec des projets de développement sont à des degrés divers répandus sur les pays d'Afrique noire. Depuis plusieurs années, le << mystère africain » a renforcé les thèses dites << exogénistes » qui, pour parler du sous-développement et même le combattre, privilégient les effets négatifs, extérieurs aux Etats africains, de la domination impérialiste (marché mondial, échanges, etc.). Cette approche est unilatérale car elle passe sous silence la question des luttes de classes internes aux sociétés d'Afrique noire. En France par exemple, elles favorisent les thèses du PS sur un << nouvel ordre économique mondial>>, qui incluent un soutien aux cliques au pouvoir.

L'article qui suit ne prétend évidemment pas briser l'unité de la domination impérialiste sur le continent africain, domination de l'extérieur et sur le terrain. Mais le choix est fait ici de développer les éléments que les thèes réformistes éludent volontairement, pour les besoins de leur cause.

Page 48

@

L'Afrique noire a connu entre la fin des années cinquante et le milieu des années soixante une période exceptionnelle pendant laquelle la majorité des territoires sous domination coloniale ont accédé à l'indépendance. Voilà donc un quart de siècle que la plupart des Etats africains ont acquis une souveraineté formelle.

Au terme de ces vingt-cinq années le bilan est accablant. L'Afrique noire nous renvoie quotidiennement des images de chaos et de misère absolue. La majorité des pays classés par la Banque mondiale comme les « moins avancés » sont africains. Taux records d'analphabétisme, de mortalité infantile, de croissance démographique, de recul de la productivité agricole, du nombre de réfugiés et de populations déplacées, constituent un premier diagnostic de cette crise.

L'impérialisme lui-même s'en inquiète. Mais il craint moins les explosions révolutionnaires que le délabrement et l'effondrement des Etats eux-mêmes. Car l'Afrique noire connaît aussi ce paradoxe d'être à la fois le continent de la plus grande misère et celui où le mouvement de masse est le moins organisé et le moins combatif. La crise sociale et économique dans certains de ces pays a atteint un tel niveau qu'elle peut aboutir à une sorte d'implosion de l'Etat sans qu'aucune classe sociale ne soit capable de stabiliser son pouvoir.

L'Afrique noire comme le reste du monde subit la crise actuelle du système capitaliste. Les récessions successives ont porté de rudes coups aux pays exportateurs de matières premières dont les débouchés se sont brutalement réduits. L'inflation, l'augmentation des taux d'intérêt et la flambée du dollar ont démultiplié, là comme ailleurs, les factures pétrolières, l'endettement et la dépendance financière. Cette partie du monde n'échappe évidemment pas aux effets généraux de la dépression internationale. Le FMI et la Banque mondiale y exercent les mêmes pressions qu'en Amérique latine pour imposer des politiques d'austérité, pour réduire les importations, pour faire cesser les subventions aux biens de première nécessité, etc.

Mais tout cela ne peut suffire pour expliquer l'état du continent. Si l'on veut comprendre certaines particularités de la situation africaine, il faut également aborder d'autres questions : - La crise économique africaine est d'abord une crise de l'agriculture et plus généralement une crise agraire dans la mesure où elle implique les rapports politiques entre la paysannerie et 1 'Etat. - La crise sociale est amplifiée par un système qui n'a que très partiellement rompu avec l'héritage colonial, le terme de néo-colonie s'appliquant avec le plus de pertinence aux cas africains. - La crise politique est nourrie par le retard des formations sociales, la faiblesse organique des classes fondamentales, à commencer par la caricature que constituent les classes dirigeantes au pouvoir.

D'abord la crise agraire

Le Monde du 11 mai 1985 soulignait que · les gouvernements africains consacrent en moyenne moins de 10 % de leurs dépenses pour l'agriculture, alors que la majorité de la population vit toujours dans les campagnes et que la production agricole reste la principale richesse de beaucoup des pays concernés.

Cette situation ne date pas d'aujourd'hui. Elle s'est simplement confirmée et amplifiée au cours de la dernière décennie alors que l'Afrique connaissait, à son échelle, la même frénésie d'industrialisation que le reste des pays du tiers monde.

C'est ainsi que le plan ivoirien 1976-1980 prévoyait de consacrer 26,2 % de ses investissements à l'agriculture (dont seulement 4 % au secteur vivrier) alors que 70% de la population vit de cette activité, que 30% du PNB provient de celle-ci et qu'il faudrait y ajouter la part de l'industrie qui en dépend directement. Le problème est donc ancien, comme le montre le cas du Nigeria. Dans ce pays où toute l'économie a été polarisée par la rente pétrolière, les produits agricoles ne comptaient déjà plus que pour 5 % du total des exportations en 1974 alors qu'ils en représentaient encore 62% en 1968. Naguère exportateur de produits vivriers, le Nigeria est devenu importateur net de ces mêmes produits.

Tous les pays africains ont été affectés par cette politique 1• C'est dans la dépendance du monde agricole que l'héritage colonial a été le mieux conservé. L'environnement de l'agriculture a plus changé que l'agriculture elle-même. Une part importante - et souvent majoritaire- des revenus nationaux provient des exportations de produits agricoles. Mais la ponction financière qui est faite dans le monde rural est disproportionnée par rapport aux investissements qui y sont concrètement réalisés. Et si peu de crédits vont à

Page 49

@ l'agriculture en général, c'est, au sein de celle-ci, la production vivrière qui est généralement la plus touchée. L'écart grandissant entre l'agriculture de rente et l'agriculture vivrière se combine désormais à l'accroissement vertigineux de la population urbaine. « La population non productive de denrées alimentaires et faisant appel aux circuits commerciaux pour s'approvisionner passe de 70 millions en 1962 à 247 millions en 1990 2.))

Le déficit vivrier est donc devenu l'une des questions les plus graves et les plus profondes des économies africaines. Dans la mesure où l'agriculture n'est plus capable de subvenir aux besoins, les importations de biens alimentaires augmentent, aggravent le déséquilibre de la balance des paiements, réduisent les possibilités de l'investissement dans les campagnes, modifient peu à peu les habitudes alimentaires locales et aggravent par conséquent la crise de l'agriculture traditionnelle.

Quelques chiffres permettent d'illustrer cette tendance. Le taux annuel moyen d'évolution de la production agricole par habitant a été, entre 1969 et 1979, de - 3,5% pour le Mozambique, de - 2,7% pour la Guinée, de- 3,1% pour le Ghana. Pour toute l'Afrique noire, ce taux a été pour la même période de - 1,4 %. Or, depuis 1919, cette tendance s'est approfondie du fait de la sécheresse dans certaines parties du continent, de la gabegie politique un peu partout, et de la pression démographique. « Si l'indice de production vivrière totale est passé de 100 en 1961-1965 à 111 en 1986, celui de la production par habitant est passé lui de 100 à 80 3 . ))

La crise mondiale actuelle a provoqué par ailleurs une chute des cours des matières premières agricoles dont les pays africains sont exportateurs (cacao, café, sucre, arachide ... ). Les gains à l'exportation qui permettent de fmancer les importations alimentaires ont donc eu tendance à fortement baisser depuis cinq ans. La fuite en avant consiste dorénavant à vouloir produire toujours plus de produits exportables pour maintenir coûte que coûte les recettes à l'exportation. Cela pousse les gouvernements à réduire encore la part des aides aux productions vivrières. Ce qui en retour aggrave le déficit vivrier, etc.

L'avenir agricole de l'Afrique est encore plus sombre si l'on prend en considération des paramètres comme la productivité intrinsèque des sols ou encore la simple volonté productive de la paysannerie. Dans de nombreuses régions, les capacités des sols ont été réduites soit à cause du manque d'entretien, soit à cause de leur épuisement par des cultures de rente intensives 4 •

La paysannerie, dans certains cas, réduit son effort de travail si elle constate que celui-ci est de moins en moins rémunéré. Cela est en partie le résultat de l'échange inégal entre les villes et les campagnes : si on calcule le rapport entre le revenu que le paysan tire de ses cultures d'exportation et les prix qu'il paye pour acheter ses biens de consommation -en prenant l'indice 100 pour l'année 1970 -,on obtenait dès 1978 les indices 91,7 au Cameroun, 27,7 au Ghana, 58,1 au Nigeria et 62,7 en Tanzanie 5•

Cette crise générale touche aussi bien les pays les plus démunis comme ceux du Sahel, que ceux d'Afrique centrale qui bénéficient d'une meilleure qualité des sols et d'une irrigation aisée. Il s'agit donc bien d'un phénomène politique et économique, et non « naturel ».

Les principaux facteurs de la crise agricole africaine peuvent donc être classés en trois grandes catégories : - Les paramètres naturels : la sécheresse, les contenus minéraux des sols, le manque de profondeur, la salinité de certains sols. L'importance de ces problèmes demeure liée à l'existence ou non d'une politique économique qui viserait à leur trouver une solution. - Les paramètres économiques : appauvrissement des sols sous l'effet de certaines cultures ou du fait de la réduction des jachères par le paysan, désertification accélérée par la coupe du bois pour les besoins ménagers, faible consommation d'engrais, retard de l'outillage agricole, insolvabilité des agriculteurs. - Les paramètres politiques : insuffisance des prix d'achat aux producteurs, fluctuation des cours mondiaux, malversations dans les coopératives de services qui existent dans beaucoup de pays, retard dans les livraisons de graines et d'engrais du fait de l'incurie administrative.

La bourgeoisie africaine contre sa paysannerie Il est faux de dire, comme le font certains auteurs, que la paysannerie est exploitée par « la ville », c'est-à-dire que toutes les couches sociales urbaines se trouvent complices de la soumission de la paysannerie africaine. Ce qui est vrai par contre, c'est que les régimes confrontés à l'alternative de soutenir les prix agricoles aux producteurs ou de freiner l'augmentation des prix sur les marchés urbains ont systématiquement tendance à choisir la seconde solution, pour éviter les troubles en ville, aux portes du pouvoir.

Il faut remonter à la période coloniale pour saisir le dilemme des classes dirigeantes africaines vis-à-vis de la paysannerie. Il n'y avait pas, y compris dans l'ultime période de la colonisation, de réelle classe dirigeante nationale africaine, encore moins une classe capitaliste. Malgré la centralité de l'agriculture, la rente foncière n'avait pas été utilisée pour donner naissance à une bourgeoisie. Contrôlant sévèrement les circuits commerciaux, le colonialisme avait largement contribué à ce blocage. Mais la faiblesse du surproduit social et le caractère souvent transitoire des sociétés précoloniales avaient eux aussi entravé l'accumulation et l'évolution historique. Ce faisant, la jeune bourgeoisie africaine n'a aucune tradition agraire. Elle n'est pas fondamentalement née du drainage de l'épargne accumulée grâce à la rente foncière. Elle s'est d'abord nourrie des prébendes de l'appareil d'Etat néo-colonial et des trafics en tout genre, secondairement et très inégalement de l'utilisation de la terre. Elle est majoritairement issue des couches petites-bourgeoises urbaines et du fonctionnariat colonial. La chefferie traditionnelle et les notabilités religieuses ne pouvaient remplacer une véritable

Page 50

aristocratie terrienne et encore moins une bourgeoisie agraire 6 •

Cette situation a engendré de curieux rapports entre la bourgeoisie née après les indépendances et le monde paysan. Des palais présidentiels et des ministères, ce monde est perçu comme menaçant et inquiétant. Il est l'image d'une Afrique que les couches dirigeantes urbaines - « peau noire et masque blanc » comme disait Franz Fanon - aimeraient bien oublier. La paysannerie leur fait peur parce qu'elle n'est pas toujours prête à croire au thème de «l'unité nationale» dont s'enivrent les cliques au pouvoir pour légitimer leurs régimes. Et elle n'est pas toujours disposée à produire quand l'impôt et les trafics dans les coopératives lui ôtent l'essentiel de ses revenus.

Or, la paysannerie africaine exprime très souvent sa résistance au travers d'un irrédentisme régional ou ethnique dès lors que le pouvoir, lui-même, est bâti sur des réseaux de clientélisme tribaux, et exclut une partie des régions des programmes d'investissement. Les gouvernements, pétris de «jacobinisme», voient dans cette paysannerie une force « réactionnaire» qui s'opposerait à la construction de l'Etat national et à la fabrication d'une nation. Le problème des campagnes est souvent réglé, pour cette raison, par la violence et 1 'encadrement bureaucratique.

Au nom du« socialisme», certains régimes comme ceux d'Angola, de Madagascar, d'Ethiopie ont jugé nécessaire de créer des fermes d'Etat et de lancer des projets agricoles démesurés. Dans de nombreux pays africains, quelle que soit la coloration politique des régimes, l'utilisation de matériels agricoles lourds, le lancement de grands projets d'irrigation, la nationalisation des circuits d 'achat des produits agricoles ou le renforcement des coopératives de services ont fondalementalement pour but d'encadrer la paysannerie et de bouleverser son organisation traditionnelle afm d'en assurer le contrôle social. Les Etats s'attaquent parfois au régime foncier traditionnel par les pires procédés administratifs. La construction de gré ou de force de « l'Etat national » passe par le contrôle strict de l'espace territorial, et la paysannerie en fait les frais. Dans certains pays, comme en Tanzanie, on a déplacé des milliers de familles paysannes dont l'habitat était traditionnellement clairsemé pour favoriser une prétendue villagisation et le développement des services sociaux. Cela a été un échec, mais n'empêche pas l'Ethiopie de vouloir refaire aujourd'hui la même opération en profitant de la sécheresse.

Partout, en Afrique noire, la politique envers la paysannerie exprime la peur et le mépris de la part de cette bourgeoisie urbaine déculturée et arrogante. Le plus étonnant sans doute dans cette affaire c'est que l'on retrouve pratiquement les mêmes tentations et les mêmes pratiques chez des régimes dont le modèle est typiquement pro-occidental et ·chez ceux qui, sur certaines questions, s'inspirent du modèle stalinien 7 • Les couches petites-bourgeoises, qui dans tous les cas ont accédé au pouvoir d'Etat au moment des indépendances, n'avaient aucune base économique stable. Il leur a fallu dégager un secteur nationalisé et contrôler les campagnes pour créer les conditions de leur accumu-

@

lation capitaliste, collective ou individuelle. Ainsi des régimes nationalistes ont-ils pu mettre en œuvre des politiques économiques et agraires éminemment irresponsables et (( gauchistes >> que de vraies directions révolutionnaires n'auraient jamais entreprises par simple réalisme.

Aujourd'hui, l'Afrique noire paye d'un prix très élevé ces incohérences et ces délires. L'exode rural atteint des sommets et constitue un licenciement permanent des paysans. C'est sous cet angle qu'il faut étudier la disparition de dizaines de villages au nord de Brazzaville et la désertification humaine du plateau Bateke. Il en est de même en ce qui concerne la disparition d'une partie importante des villages au Cameroun et dans beaucoup d'autres pays. Chaque pays africain est désormais confronté au problème de la destruction économique et sociale d'une partie de son terroir. Le passage de cette situation à un authentique chaos dépend alors d'ultimes facteurs politiques (et ethniques). C'est ce qui s'est passé en Ouganda, notamment dans la région de Karamoja, à partir de 1980, où la famine a frappé des dizaines de milliers d'êtres humains après que les circuits économiques ont été bouleversés par l'imbroglio politique et la vacance du pouvoir à Kampala.

Un développement inégal et retardataire

Si la crise actuelle prend naissance dans les campagnes, elle s'exprime également dans les villes et dans l'appareil industriel. La crise agraire se combine avec la

Page 51

crise urbaine, et cette dernière s'est amplifiée au cours des quinze dernières années sous l'effet des évolutions du marché mondial et des besoins de l'impérialisme. A partir de 1974-1975, l'Afrique s'est trouvée elle aussi engagée dans le débat sur l'industrialisation du tiers monde. Avec retard, mais comme le reste des pays dominés, les Etats africains ont connu une évolution de leurs appareils productifs. Cela s'est fait sous l'impulsion de l'impérialisme qui avait besoin d'élargir ses débouchés et de créer des marchés de substitution en plein cœur de la crise. Mais cela s'est fait aussi pour satisfaire l'attente des nouvelles bourgeoisies au pouvoir, et pour assurer les moyens de leur reproduction.

Mais l'Afrique noire n'est pourtant pas dans une situation comparable à celle de l'Amérique latine ou de l'Asie. Elle ne représentait que 0,4% des exportations mondiales de produits manufacturés en 1981 (Asie: 7,1% sans l'Inde et le Japon- source CEPII). Dans la liste des taux de valeur ajoutée manufacturière des pays du tiers monde, le premier pays africain, le Nigeria, ne se trouvait en 1980 qu'en quinzième position. Les raisons de ce décalage tiennent à plusieurs facteurs : - Le retard des formations sociales africaines, en partie dû à la violence et aux formes de la colonisation. -L'extrême faiblesse de l'épargne privée, et notamment la modestie relative des rentes tirées de l'agriculture. -Le retard dans l'évolution de la domination coloniale et le caractère tardif des indépendances, accordées au tournant des années cinquante et soixante. - Le retard des firmes européennes, dominantes en Afrique, par rapport à celle du Japon et des Etats-Unis envers l'Asie et l'Amérique latine, dans la déloca/isation d'une partie de la production vers les pays dominés et particulièrement africains.

Enfm, le mouvement des capitaux privés en direction de l'Afrique a été moins important durant la colonisation que dans d'autres continents. «Le peu qui allait à l'Afrique était très inégalement réparti. D'après une étude classique, entre 18 80 et 19 36, 40 % du total de l'investissement étranger privé sont allés à l'Afrique du Sud, tandis que la Zambie et le Zimbabwe ensemble en recevaient 18 %, le Zaïre Il % et le Kenya et l'Ouganda, à eux deux, 4 % (rapport Berg, Banque mondiale d'après Sally H. Franckel, Capital investment in Africa. Oxford University Press. 1938). »

Investissements des firmes transnationales selon leur stratégie (en pourcentage) Stratégie A Stratég\e B Stratégie C Total

Afrique 60 6 34 100

Amérique latine 33 5 62 100

Moyen

Orient 91 - 9 100

Asie 30 34 36 100

A : accés aux matières premières ; B : exploitation de la main-d'œuvre; C : ouverture de nouveaux marchés.

Source :Y. Sabolo, R. Trajtenberg, The Impact of Transnational Enterprises on Employment on Deve/oping Countries, Genève, BIT, 1976, cité par J. L. Reiffers.

Pour toutes ces raisons, l'Afrique demeure le continent où les vieux intérêts coloniaux n'ont encore que partiellement cédé le pas à la grande industrie impérialiste. Le tableau ci-dessus exprime fort bien ce phénomène en montrant que les multinationales sont d'abord intéressées dans ce continent par 1 'accès aux matières premières, c'est-à-dire par le contrôle des mines et de certaines productions agricoles. A la différence des autres continents, faute d'une main-d'œuvre disciplinée, semi-qualifiée et bon marché, l'Afrique motive assez peu pour des délocalisations. Elle n'offre enfin qu'un trop modeste marché intérieur pour entraîner les firmes à disposer sur place d'unités de production fmales.

Parmi les plus grosses entreprises, concentrant en permanence une importante main-d'œuvre, on trouve essentiellement des compagnies minières. Et malgré les parts détenues par les Etats, une fraction importante des productions et la totalité des technologies restent dans les mains de quelques géants comme les trusts américains US Steel, Alimax, Alcoa et Union Carbide, le britannnique Rio Tinto Zinc, ou les entreprises françaises PUK, BRGM et COGEMA.

Une industrialisation clairsemée

L'industrie manufacturière a besoin d'une main-d'œuvre en partie qualifiée et bien sûr bon marché. L'Afrique n'offre qu'une trop faible qualification ouvrière pour un coût relativement plus élevé que certains pays d'Asie. Cela explique en partie l'échec de la plupart des zones franches industrielles qui n'ont pu attirer les entreprises comme l'ont fait celles de l'Extrême-Orient. Les industriels recherchent le bénéfice d'un réseau de communications et de services, et d'une administration rationnelle. Or, l'Afrique n'offre généralement que le contraire de tout cela. Ainsi s'explique la grande faiblesse du tissu industriel africain, et par conséquent le rôle toujours aussi important des produits primaires dans les économies de ces pays.

Le textile a joué un rôle très important dans les débuts de l'industrialisation. Cela a été favorisé, en Afrique comme ailleurs, par le fait qu'il s'agissait d'une branche aux techniques obsolètes, que les entrepreneurs occidentaux et japonais délocalisaient pour rétablir leurs taux de profit. L'industrie alimentaire a connu aussi un certain essor pour l'exportation de productions locales, mais sans grand rapport avec les besoins alimentaires locaux.

La sidérurgie fait maintenant son apparition. Mais il n'y a pas encore en Afrique de très grands projets industriels, constitués par des filières complètes de production dans des secteurs de pointe. L'automobile, enfm, a trouvé, par exemple au Nigeria, les avantages d'un petit marché intérieur. Peugeot notamment y a constitué, à Kaduna, une importante filiale de montage afm de rattrapper son retard sur les firmes ouest-allemandes et de limiter la progression des japonaises.

Mais tout cela reste fort modeste et précaire. En réalité ce type d'implantation industrielle, à l'exemple de Nestlé en Côte d'Ivoire, recherche le contrôle d'un marché régional (dans la mesure où les marchés natio-

Page 52

naux potentiels ne représentent qu'entre 5 à 15% de la population réelle). C'est pourquoi les institutions régionales comme la CEAO, la CDEAO, I'UDEAC, la Communauté économique de l'Afrique de l'Est ont pour but de favoriser les débouchés 8• Pour la plupart, ces institutions apparaissent comme des moyens essentiels d'intégration économique sous l'égide d'intérêts étrangers. Les frontières nationales tracées par la colonisation constituent un obstacle au développement des profits capitalistes. Il faut donc composer avec l'exigence politique des frontières « nationales » tout en les contournant pour des raisons économiques. Le nombre des regroupements régionaux et sous-régionaux de ce type depuis quarante ans est parfaitement édifiant : un pays comme la Côte d'Ivoire a appartenu à cinquante institutions économiques régionales entre 1944 et 1978. Un record ! La Haute-Volta n'en a connu que quarante-trois, le Togo trente-sept, le Libéria vingttrois9 ...

Ces regroupements économiques régionaux n'ont pourtant pas bouleversé le partage colonial. Les principaux moyens de communication internationaux de chaque pays confluent toujours vers l'ancienne métropole. Moins que partout ailleurs, les fameux échanges Sud-Sud, en l'occurrence, ici, entre pays africains, n'ont d'importance véritable. Quand, par comparaison, les échanges entre pays latino-américains atteignaient modestement 19 % de leurs commerces extérieurs en 1982, les échanges entre pays africains, Afrique du Nord comprise, en restaient au pourcentage dérisoire de 3,2 % 10 • L'industrialisation du sous-développement

Les codes d'investissement très ouverts qui laissent d'importantes possibilités de rapatriement des bénéfices, la corruption qui favorise la surfacturation et les trafics, la faible épargne nationale qui se disperse en partie dans une consommation luxueuse ont contribué à limiter les débuts de l'industrialisation de la fin des années soixante et du début des années soixante-dix.

Après être passés par une fièvre d'industrialisation aux alentours de 197 4-1977, la plupart des Etats africains ont peu à peu abandonné le projet d'une industrialisation sur le modèle latino-américain, fondé sùr la substitution aux importations. Il ne s'est agi finalement que de « valorisation des ressources locales » pour l'exportation, c'est-à-dire une augmentation modeste de la valeur ajoutée (conserveries pour certains produits agricoles, bois sciés et placages pour la sylviculture, etc.).

Après 1973, sous l'impact de l'OPEP et de la hausse des cours des principaux produits de base, la plupart des gouvernements africains s'étaient imaginé pouvoir accélérer leur industrialisation grâce à la formation de cartels de producteurs, à la pression sur les marchés, au recyclage d'une partie des pétro-dollars en leur faveur, etc. C'était l'époque où se multipliaient les références au « nouvel ordre économique international », au « dialogue Nord-Sud )) et aux « transferts de

®

technologie». C'était l'époque où Giscard d'Estaing lançait à Alger l'idée d'un « trilogue )) conjuguant les capitaux arabes, la technologie européenne et les ressources africaines. Les projets les plus immodestes voyaient alors le jour dans les ministères, les bureaux d'études et les dicours officiels.

Mais c'était sans compter sur la dette pétrolière croissante de la plupart des pays africains, que ne compensaient évidemment pas les prêts arabes. C'était sans compter sur la chute des cours des matières premières dès 1978, sur la croissance des taux d'escompte, sur la seconde récession généralisée dans les pays industrialisés, etc.

Les illusions envolées, il restait tout de même un nombre impressionnant de chantiers arrêtés, d'usines tournant à 20 % de leurs capacités, de promesses sociales non tenues, et bien sûr un endettement considérable. Mais pour réduire substantiellement celui-ci, il faudrait accroître durablement les gains à l'exportation des produits primaires. Or, précisément, la crise prolongée du capitalisme international limite cette possibilité.

Les pays producteurs de cacao ou de café ont été jusqu'à présent incapables de juguler les effets de la baisse de la demande mondiale et de la chute des cours. Stocker pour peser sur ces derniers ne serait réellement efficace que si les pays impérialistes cessaient d'être -eux-mêmes - les principaux stockeurs, et que si les ·pays producteurs pouvaient maîtriser la technologie du stockage. Or, rien de tout cela n'est à la portée des pays africains, d'autant que les fluctuations et la hausse des taux d'intérêt dans le monde désavantagent encore un

Page 53

peu plus les produits dont les frais de stockage sont élevés.

Malgré la chute des cours du cuivre, des pays comme le Zaïre et la Zambie sont contraints, à cause de leur endettement et du risque de faillite, d'accroître leur production et leurs exportations. Et cela bien que les mines aient cessé d'être rentables. Cette course en avant est motivée par le besoin de se procurer toujours plus de dollars, afin de faire face aux échéances. Cette course est d'autant plus nécessaire que les mines concentrent le plus d'emplois indwtriels et qu'elles constituent des centres décisifs de distribution des revenus. Que deviendraient le Copperbelt zambien ou la Shaba zaïroise si l'on devait fermer une partie des mines pour non-rentabilité ? Que deviendraient alors ces Etats dont une part de la légitimité apparente provient du contrôle de ces régions ?

Endettement, réseaux bancaires

Get dépendances financières A la différence de certains pays latina-américains ou asiatiques, les pays d'Afrique noire ont eu recours a l'endettement à des fms essentiellement non productives. L'exiguïté des marchés, la faiblesse de la productivité et de la rentabilité du capital en sont les premières raisons. L'ampleur des budgets de fonctionnement des Etats et les dépenses de prestige des classes dirigeantes en sont les secondes. Une grande partie des bénéfices du surplus agricole disparaît dans l'incurie générale. Et la masse pléthorique de fonctionnaires et de militaires que l'Etat entretient constitue la forme privilégiée de distribution des revenus.

Entre 1970 et 1979, les dépenses administratives publiques et de défense ont représenté 18 % du PIB avec un taux armuel moyen de croissance de 13,9 %. Les déficits structurels qui nécessitent toujours plus de financements extérieurs iront en s'aggravant dans la période à venir. En effet, si l'on assiste à une croissance importante de la demande globale monétarisée (croissance démographique, urbanisation, fonctionnement de l'Etat et dépenses d'armement), on constate en revanche la stagnation ou la chute des productions nationales. Cela touche non seulement les pays les plus pauvres et exportateurs de biens agricoles, mais aussi les pays producteurs de pétrole qui sont maintenant affectés par la baisse du brut.

A tout cela s'ajoutent les pressions des multinationales pour l'acquisition de technologies sophistiquées, inadéquates aux besoins. La corruption des dirigeants africains permet aux bureaux d'études d'avancer des propositions erronées et des devis truqués, ce qui aboutit à des surfacturations et à des projets industriels qui renforcent la dépendance (maintenance, pièces détachées, assistance technique, etc.). II est banal qu'en cours de construction le coût d'un ouvrage soit réévalué de 100 à 200 %, et que les pots de vin versés aux responsables locaux pour enlever les marchés atteignent jusqu'à 20% des prix, grèvant d'autant les budgets

Enfm, les systèmes fmanciers et bancaires maintiennent pour l'essentielles dépendances anciennes. Le

®

continent africain est un puzzle de devises qui, convertibles ou non, sont assujetties aux réseaux bancaires étrangers de la place. Et ce sont les monnaies les plus encadrées qui sont évidemment les plus stables. Le Libéria, où le dollar américain a cours, peut ainsi bénéficier du soutien permanent du Trésor américain. La zone franc est pour sa part un cas exceptionnel de zone monétaire très rigide, à parité fixe et à transférabilité illimitée ( 1 franc CFA: 0,02 francs français) . Quand des Etats comme le Ghana ou le Nigeria ont vu leur monnaie s'effondrer, les Etats voisins comme la Côte d'Ivoire ou le Bénin, membres de la zone franc, bénéficient du marché noir monétaire et de la contrebande. La stabilité artificielle du CF A pousse certains pays jusqu'à débattre de leur intégration à la zone franc. La Gambie et la Guinée équatoriale sont dans ce cas, et le Mali vient d'y revenir. Bien qu'une telle zone monétaire défavorise les pays adhérents quand la monnaie française recule par rapport au dollar ou au mark, les Etats africains concernés ont beau jeu de montrer que, dans ce continent en pleine régression, l'accroissement de la dépendance peut être une bouée de sauvetage !

La crise de l'Etat néo-colonial On ne saurait traiter de la crise actuelle en Afrique noire sans mentionner, même de manière succincte, un de ses aspects politiques les plus essentiels, à savoir la crise des Etats. Dans le cas africain où il n'y avait pas au moment des indépendances de véritable classe dirigeante bourgeoise, l'Etat s'est pourtant constitué comme un Etat capitaliste, c'est-à-dire par lequel se reproduisait l'économie capitaliste mondiale et se difffusaient les rapports marchands. Dans la plupart des cas, il a été accordé par l'occupant colonial comme un «Etat clés en main». Dans certains autres, lorsqu'il s'agissait par exemple de l'aboutissement d'une longue lutte de libération, les pressions de l'impérialisme et les limites du nationalisme favorisent le retour aux formes classiques de l'Etat africain néo-colonial. Celles-ci sont déterminées par les caractéristiques suivantes : -L'Etat africain précède la constitution véritable d'une nation et a fortiori celle du sentiment national des masses. II cherche paradoxalement sa légitimation non dans la nation préexistante mais dans 1 'idéologie de la nation à trouver, à réaliser, voire à imposer". -L'Etat africain entreprend la diffusion des rapports capitalistes à une époque tardive, alors que la colonisation elle-même n'avait que partiellement exécuté cette tâche. · -L'Etat africain a été utilisé dès le départ par les élites locales, qui en ont eu le contrôle formel, afin qu'il instaure et défende, à la périphérie des intérêts étrangers, un espace économique dans lequel ces couches puissent peu à peu se transformer en classe capitaliste.

Cette situation a favorisé le développement du secteur public et la nationalisation d'une partie des circuits commerciaux et des entreprises. L'ampleur du secteur nationalisé n'est donc pas un critère discriminant pour identifier en Afrique des « pays progressistes», voire des «régimes révolutionnaires». II s'est agi

Page 54

dans tous les cas d'un parcours imposé pour aboutir à la formation d'une classe dirigeante à partir de couches disparates.

Or, l'actuelle crise de ces agencements économiques et politiques - c'est-à-dire la crise de l'Etatprovient de l'extrême précarité d'un tel dispositif. L'économie est archi-dominée par les intérêts étrangers, ce qui limite considérablement la surface sur laquelle l'accumulation indigène peut se réaliser et les moyens financiers dont peut disposer l'Etat pour l'y aider. La faiblesse originelle des groupes dirigeants a favorisé, d'autre part, leur repli sur des bases ethniques et régionalistes afin de constituer les réseaux de clientèle du petit monde affairiste. Cela compromet durablement la possibilité de forger une vraie classe dirigeante nationale.

L'appareil d'Etat est, par conséquent, au centre de cercles concentriques par lesquels transite la mane financière détournée. Le plus souvent, le palais présidentiel est l'épicentre des réseaux de redistribution des fruits de la prévarication généralisée. Celle-ci va bien au-delà des couches dirigeantes et même de la petite bourgeoisie. Du ministre qui ne rembourse jamais son prêt bancaire, à l'employé qui sous-loue son logement HLM en triplant le loyer, il y a une continuité qui permet aux gouvernements d'avoir une base sociale large, même si elle est fragile. Dans ce processus, la famille africaine élargie - structure détournée de la société rurale traditionnelle - joue un rôle institutionnel très important. Elle est un des lieux où s'effectue la retombée en cascade des fruits de la corruption généralisée. Elle est aussi, dans bien des cas, une structure transclassiste. Car dans la société africaine d'aujourd'hui, il est assez fréquent qu'une famille, au demeurant fort pauvre, « possède » tout de même dans son lignage un haut fonctionnaire ou un homme d'affaires. Grâce à celui-ci, la famille peut bénéficier des miettes du système. Tout cela contribue à pacifier largement la confrontation des classes sociales, d'autant que s'y superposent parfois les intérêts ethniques et régionaux. Véritable gangrène sociale, ce système aboutit souvent à un vassalisme généralisé qui retarde d'autant la prise de conscience des classes laborieuses.

Lorsque ces mécanismes se grippent, quand la crise s'amplifie et que les régimes ne prétendent même plus représenter la nation, toutes les conditions sont alors réunies pour des situations que le Tchad connaît à partir de 1979, la République centrafricaine depuis 1980, ou celle de l'Ouganda.

Instabilité des appareils d'Etat, délabrement administratif, crise des régimes politiques, division des armées, absence de classe dirigeante nationale ... Tout se combine en Afrique noire. « Le sous-développement ne se définit pas par le degré d'industrialisation atteint mais par sa genèse. Il se caractérise par une diffusion rapide, brutale et chaotique des rapports marchands et/ ou capitalistes 12 • » A cette définition 1 'Afrique noire apporte 1 'un des meilleurs exemples qui soit.

Rappeler tous ces problèmes, comme nous venons de le faire, c'est souligner que de nombreux pays africains - inégalement et pas tous - sont peu préparés sur le plan socio-économique à un processus de révo-

®

lution permanente. Cela n'est évidemment pas propre à l'Afrique noire. Il y a d'autres cas analogues dans d'autres continents. Mais ce qui est décisif dans le cas africain, c'est l'étendue continentale du phénomène. Ces conditions ont exclu jusqu'à présent des dynamiques régionales réduisant les écarts politiques dus aux inégalités des situations socio-économiques, comme ce fut par exemple le cas pour le Vietnam vis-à-vis du Cambodge et du Laos. Il n'y a eu en Afrique noire aucun cas de lutte nationale accélérant ou favorisant l'évolution politique dans des pays plus retardataires. Il est significatif que ni les luttes de libération en Angola et au Mozambique, ni la révolution éthiopienne à ses débuts n'aient influencé les luttes de classes de leurs régions (mis à part le cas des évolutions combinées des luttes au Mozambique et au Zimbabwe). Il n'est toujours pas établi, par ailleurs, que les luttes en Afrique du Sud puissent avoir une influence réelle sur le reste du continent. Il est révélateur, d'un point de vue simplement comparatif, que les mouvements sociaux de grande ampleur qui se déroulent aujourd'hui en Afrique du Sud ont plus d'impact aux Etats-Unis que dans n'importe lequel des Etats d'Afrique noire.

La crise n'a pas engendré, pour le moment, de réaction massive et organisée des masses pauvres en Afrique. Cela ne peut qu'engendrer des analyses qui sous-estiment les contradictions sociales objectives et qui cherchent des explications strictement « exogénistes » à la crise. Dès lors, la situation africaine est décrite comme le simple résultat de « rapports Nord-Sud » qu'il faudrait changer. Ces thèses n'aboutissent pas forcéLe cauchemar Selon la Banque mondiale, la mortalité infantile en

Afrique noire, déjà plus élevée que dans le reste du monde, a doublé en dix ans. 20 % de la population serait en état de sous-alimentation chronique. La croissance du produit national brut s'est régulièrement détériorée : de 2, 7 % dans les années soixante-dix, eUe est maintenant de 0,8 %. La Commission économique des Nations unies pour l'Afrique, rappe11e dans une étude de 1983, que le revenu annuel par habitant est de 7 41 dollars en Afrique noire contre 10 320 dollars pour les pays développés. Le taux d'alphabétisation y est de 38 %, J'espérance de vie de quarante-neuf ans. Voilà vingt-cinq ans, ce continent était plus ou moins autosuffisant au point de vue alimentaire. Il importe aujourd'hui 20 % de ses besoins et cela pourrait atteindre 40 ou 50 % avant quinze ans. La dette extérieure est passée de 4,1 millards de dollars en 1981 à 9,9 milliards en 1984.

La commission économique des Nations unies pour l'Afrique écrivait il y a deux ans: << L'image qui se dégage de

J'analyse des perspectives de la région africaine en 2008, selon les tendances historiques, ressemble à un cauchemar.

A l'échelle des nations, les conditions socio-économiques seraient caractérisées par la dégradation de l'essence même de la dignité humaine. La population rurale, qui ne survivrait qu'au prix d'un labeur intolérable, sera confrontée à une pénurie quasi désastreuse de terres cultivables dans laquelle des familles entières devraient subsister sur à peine un hectare. La pauvreté atteindrait des dimensions inimaginables dans la mesure où Je revenu paysan deviendrait presque négligeable par rapport au coût des biens manufacturés et des services. Les conditions des centres urbains s'aggraveraient également. Le nombre de sans-emploi, cherchant désespérément les moyens de survivre entrainerait la montée de la criminalité et de la misère. >>

Page 55

ment à une meilleure dénonciation de l'impérialisme. La social-démocratie européenne a fait sienne cette simplification pour ne présenter l'économie mondiale que comme un simple échange de marchandises entre Etats-nations. De telles explications renforcent évidemment la position de ceux qui veulent dissimuler la réalité concrète de l'impérialisme. François Mitterrand affmnait juste avant les élections de mai 1981 que les rapports avec le tiers monde relèvent de la « volonté politique». Comme la chose est évidemment simple une fois que l'on a mis aux oubliettes la présence massive sur le terrain des milliers d'entrepreneurs occidentaux, des milliers de militaires, des dizaines de milliers de coopérants et d'experts en tout genre ! Comme l'explication est facile, une fois que l'on a jeté un voile pudique sur toutes les dictatures africaines que J'on sout~ent et sur la corruption que l'on entretient!

Et l'on flnit par se tourner vers les Etats africains pour leur proposer de résoudre par eux-mêmes la question du sous-développement, de prendre en charge le _ combat pour l'indépendance économique, pour le contrôle des ressources naturelles et pour l'affmnation nationale ... Cette position se retrouve notamment dans le verbiage sur Je «développement auto-centré», dernier avatar du réformisme tiers-mondiste de la gauche occidentale, qui feint de croire que les Etats africains - véritables châteaux de cartes - vont être capables de résoudre ces questions historiques fondamentales.

De la même manière, la voie choisie par les régimes d'Ethiopie, d'Angola, du Mozambique et du .Zimbabwe, qui se réclament formellement du socialisme et du marxisme mais qui se sont d'abord préoccupés de réduire les mobilisations, de canaliser et d'interdire l'initiative des masses, s'est révélé être une terrible imp<)SSe.

Le retard de l'Mrique ne permet malheureusement aucun raccourci de ce type. Il n'existe pas de solution miracle, une troisième voie à l'africaine. Seul le développement des luttes de classe, la confrontation des masses pauvres à l'impérialisme et aux cliques dirigeantes pourront relever les défls du sous-développement, de la misère et de 1 'exploitation. II n'existe aucune solution durable et structurelle sans la mobilisation sociale large, englobant les travailleurs, tous les pauvres des villes et une partie significative de la paysannerie.

Cette confrontation de classes est-elle partout et de la même manière à l'ordre du jour en Mrique noire ? Evidemment non. Le développement inégal dans cette région est considérable, entre pays et au sein de chacun d'entre eux. Les possibilités de développement massif des luttes de classes dépendent du degré de développement capitaliste et de croissance du prolétariat au sens large. Et c'est de cette inégalité de développement que naît actuellement le chaos, car parfois une aucune classe

· ne peut être, même objectivement, candidate au pouvoir. Trotsky avait envisagé cette situation.

«Et alors, comment faire la révolution démocratique en général et dans les colonies en particulier ? Et où avez-vous appris- je répondrai à cette question par cette autre - que chaque pays colonial est mûr pour l'accomplissement immédiat et intégral de ses tâches démocratiques nationales? Il faut renverser le problème. Dans les conditions de l'époque impérialiste, la révolution démocratique nationale ne peut être victorieuse que si les rapports sociaux et politiques d'un pays sont mûrs pour porter au pouvoir le prolétariat en qualité de chef des masses populaires. Et si les choses n'en sont pas encore arrivées à ce point? Alors la lutte pour la libération nationale n'aboutira qu'à des résultats incomplets, dirigés contre les masses travailleuses 13 • »

C'est de ce vide historique que naissent aujourd'hui, dans certains pays africains, des situations sans issue.

1. Ce qui n'exclut pas que certaines régions, dans quelques pays, aient connu une croissance de leur agriculture. Signalons également que le Zimbabwe est redevenu exportateur de céréales grâce à la grande exploitation blanche, qui a été maintenue au détriment de milliers de familles paysannes africaines.

2. Sophie Bessis, Annuaire de l'Afrique et du Moyen-Orient, 1981-1982. Ed. Jeune Afrique.

3. Sophie Bessis, Annuaire de l'Afrique et du Moyen-Orient, 1981-1982. Ed. Jeune Afrique.

4. Selon une extrapolation de /'ONUDI en 1978, l'Afrique (Afrique du Nord comprise) devait consommer 3,5 millions de tonnes dëléments fertilisants en 1981, alors que l'Amérique latine par exemple était supposée en utiliser 7,2 millions et l'Asie 22, 6 millions.

5. Rapport de la Banque mondiale (dit rapport Berg) sur l'Afrique noire en 1982.

6. Seuls quelques pays avaient connu la formation d'une couche de gros agriculteurs. Citons par exemple la Côte d'Ivoire et le Nigeria. Dans d'autres cas, des chefferies religieuses, bénéficiant de prestations en travail de la part de leurs fidèles, pouvaient faire office de «castes il dominantes (voir les dirigeants maraboutiques en Afrique de l'Ouest). Dans certaines régions apparaissaient des formes de contrôle inégal de la terre. Enfin, /'Ethiopie constituait le seul cas d'hégémonie de la propriété féodale.

7. Sur l'analyse de ces régimes rr socialistes il africains ou « marxistes- léninistes il, voir C. Gabriel, rr Y a-t-il des partis marxistes léninistes en Afrique ? il, revue Quatrième Internationale rf 5, juillet 1981. Cet article concerne notamment des régimes comme ceux du Congo, du Bénin, de l'Angola, du Mozambique.

8. Communauté économique de l'Afrique de l'Ouest, Communauté des Etats de l'Afrique de l'Ouest, Union douanière et économique de l'Afrique centrale.

9. Source : Akwuba Mezu. « Afrique de l'Ouest : la nécessaire intégration régionale>>, thèse université de Paris l. 1980.

JO. Source: Ramsès 82, IFRl 11. La pratique du parti unique et les théories du «parti-Etat» sont des substituts à l'existence d'une classe dirigeante nationale. Par extension, la théorie du «centralisme démocratique» étendu à toute la société, chère du MPIA angolais, relève de la même problématique.

12. « Privatisation de la dette du tiers monde et socialisation de ses conséquences », Pierre Salama, Cahier du GREITD, Paris, 1984.

13. Léon Trotsky, la Révolution permanente, Gallimard-NRF. 1970, pages 205 et 206.

Une erreur sur cette page ?