UT a commencé avec une dépêche d'agence presque anodine. Le Rainbow Warrior, affrété par Greenpeace pour sa campagne d'été contre les essais nucléaires français dans Je Pacifique, avait coulé le 1 0 juillet dans le port d'Auckland en Nouvelle-Zélande. L'attentat, qui a coûté la vie à un photographe portugais n'était, bien sûr, et ne sera jamais revendiqué.
A partir du 17 juillet et de la seconde interpellation des « faux époux Turenge », l'opinion française, mais aussi une bonne partie de J'opinion internationale, plonge médusée dans l'épaisseur d'un mauvais roman d'espionnage. Chaque jour nous a depuis apporté son lot de révélations, plus ou moins contradictoires, mais dont il ressort, sans aucun doute possible, que les services de la DGSE et le gouvernement français sont, pour le moins, « mouillés » dans ce coup tordu.
Enfin, Bernard Tricot, ce grand commis de l'Etat, si longtemps chargé des affaires de J'ombre dans celle du général de Gaulle, a le culot de «blanchir» les services de la Direction générale de la sécurité extérieure et le gouvernement dont ils dépendent, dans un rapport dont il souligne, lui-même, qu'il repose sur des bases ô combien fragiles !
De nouveaux et inévitables développements sont à prévoir, en particulier au plan international. Il reste que, pour. l'heure François Mitterrand, avec la bienveillance de la droite et de Chirac en particulier, a presque transformé cette affaire en un non-événement. Pourquoi et comment ?
Souvenons-nous de l'affaire Ben Barka, ce leader de l'opposition marocaine nlevé en plein Paris, par des agents et des truands français, livré aux sbires de Hassan II, disparu à tout jamais. C'était en octobre 1965. Le scandale éclaboussait pendant deux ans les dignitaires gaullistes et ébranlait le régime, dont il dévoilait les dessous et la réalité. La gauche avait, à l'époque, fait un symbole de cette affaire, dans son combat pour les libertés face au carcan de l'Etat fort.
Cette fois, rien de tel : par-delà les loupés d'une opération de « leurs » services secrets, toutes les forces politiques en place sont unanimes pour défendre la dissuasion nucléaire. Une dissuasion qui fonde précisément ce type d'activité terroriste, visant à préserver les intérêts vitaux de l'impérialisme français. Les protestations verbales du PCF contre les tentatives gouvernementales d'étouffer l'affaire se heurtent à cette limite là.
Contrainte d'abandonner le site d'essais nucléaires de Reggane après l'accession de l'Algérie à l'indépendance, la France ouvrit le Centre d'expérimentation du Pacifique (CEP) en 1963. Elle y réalisa une première explosion en 1966. Dix ans plus tard, elle dut faire face à une importante campagne internationale visant à la contraindre à abandonner les essais dans l'atmosphère, essais auxquels toutes les autres puissances nucléaires avaient déjà renoncé.
Aujourd'hui, Paris est confronté à l'exaspération de peuples de la région devant le mépris arrogant affiché par le gouvernement français à leur égard. Ce sentiment grandissant trouve à s'exprimer jusque dans les prises de positions, pourtant modérées, des quatorze Etats membres du Forum du Pacifique-Sud déclarent tout à la fois solidaires de la lutte du peuple kanak pour son indépendance et déterminés à obtenir l'arrêt des essais nucléaires français dans le Pacifique.
Autant dire que la situation de l'impéralisme français dans la région n'est pas spécialement confortable. Le sabotage du Rainbow Warrior, comme précédemment
l'annonce de l'installation d'une base stratégique à Nouméa, doivent être analysés dans un tel contexte. L'impérialisme français est prêt à mettre en œuvre tous les moyens de sa puissance pour protéger ses positions coloniales dans le Pacifique Sud qui sont, en l'état, indispensables au maintien à niveau de ses forces de dissuasion.
Si le crime avait été parfait, il aurait directement profité au gouvernement français. Aucun autre mobile n'est susceptible de justifier une intervention aussi risquée. Il faut en effet souligner la difficulté d'une opération probablement programmée au plus haut sommet de l'Etat et confiée pour exécution à la DGSE. Intervenir dans les eaux territoriales d'un pays ami, dans un de ses principaux ports, sans avoir la possibilité d'utiliser des moyens lourds d'approche et de récupération du commando posait sans doute des problèmes techniques importants.
La leçon vaut pour toutes les opérations montées par les services, y compris les plus performants, dès qu'ils sont coupés de leurs bases arrières. Que l'on se souvienne par exemple du fiasco de la tentative de la CIA dans le désert iranien, lors de l'affaire dite du « nid d'espions » à Téhéran. C'est en effet une des lois du genre, et il ne faut certainement pas aller chercher plus loin l'explication de ces multiples « traces » laissées derrière eux par les espions français.
Au-delà des faits eux-mêmes, la fausse gauche, la gauche officielle nous offre une admirable petite leçon de choses. Avec elle ou sans elle, l'Etat bourgeois reste cette (< bande d'hommes armés )) prêts à tout pour défendre les intérêts de l'impérialisme français. Les discours des Mitterrand, Fabius et autres Hernu sur les droits de l'homme ne relèvent que d'un exercice hypocrite et cynique visant à faire oublier leurs crimes d'Etat, petits ou grands. C'est pourquoi, lorsqu'ils distillent semivéritès et demi-mensonges, lorsqu'ils mentent effrontément au nom de la raison d'Etat, ils ne sont pas plus ridicules que d'autres. Ils sont au contraire dans le ton, dans leur rôle de lieutenant zélé du capital. C'est cela qu'attend d'eux la bourgeoisie, ils le savent et ils s'y conforment.
Cette gauche gouvernementale a fait siennes les institutions de la V' République, nées dans les complots et dont l'affaire Ben Barka hier, celle du Rainbow Warrior aujourd'hui, rappellent périodiquement les ressorts cachés et les fondements. Cette gauche s'est rendue prisonnière et otage de ces institutions et de l'appareil d'Etat, sans se faire prier. Elle assume cette situation, et même en rajoute.
L'affaire du Rainbow Warrior exige une risposte de tous ceux et de toutes celles qui sont attachés à la paix et aux libertés. La DGSE est mouillée jusqu'au cou dans le meurtre d'Auckland. Il serait illusoire et pour tout dire ridicule de prétendre au contrôle démocratique de pareilles institutions. La revendication, avancée par le PCF, et aussitôt satisfaite en partie par Laurent Fabius, d'un contrôle parlementaire sur les activités de la DGSE est un simple rideau de fumée destiné à masquer l'embarras d'un parti rallié à la bombe depuis 1977.
Il faut bien plutôt exiger la dissolution pure et simple des services secrets et la suppression des crédits importants qui leur sont alloués, sous la forme d'une dotation budgétaire spéciale à la discrétion du Premier ministre.
La campagne pour l'arrêt des essais nucléaires français peut s'amplifier pour peu qu'elle soit relayée ici-même, s'appuyant sur la décision de l'Union soviétique de décréter un moratoire unilatéral des essais nucléaires jusqu'à la fin de l'année, les Verts allemands ont demandé à la France et aux Etats-Unis d'en faire de même. Nous souscrivons totalement à cette démarche qui rencontre un écho grandissant dans les pays d'Europe du Nord, parmi les forces pacifistes indépendantes et jusque dans les rangs des partis social-démocrates.
Enfin, nous exigeons le retrait des troupes françaises du Pacifique, ce qui suppose le démantèlement du Centre d'expérimentation du Pacifique et la reconnaissance du droit des peuples colonisés par la France dans la région, dont le peuple kanak, à disposer d'eux-mêmes. C'est précisément ce qu'exigeait en octobre 1984 la conférence du Forum des syndicats du Pacifique, à l'initiative de l'USTKE, le syndicat des travailleurs kanaks : ((Reconnaissant l'absolue nécessité d'un Pacifique indépendant et dénucléarisé, reconnaissant qu'il ne pourra y avoir de totale dénucléarisation du Pacifique sans l'indépendance de tous les peuples de la région, la troisième conférence du Forum des syndicats du Pacifique réaffirme son soutien à la lutte du peuple kanak pour l'exercice de son droit inné et actif à l'indépendance. »
Ces objectifs ne sauraient être ignorés de ceux et celles qui n'ont pas renoncé à changer le monde et que révulsent crime et hypocrisie naguère honnis mais aujourd'hui perpétués et assumés par la gauche officielle.