L'« alternative» est à l'ordre du jour. La LCR n'a pas été la dernière à parler d'alternative anticapitaliste. Aujourd'hui, elle en fait l'un des thèmes principaux de la préparation de son prochain congrès. La tendance 3 s'en félicite.
Les mots ont leur importance. Les actes, encore plus. Et il convient de savoir quelle pratique se cache derrière le vocabulaire commode d'alternative. S'agit-il d'une adaptation tactique à la réalité politique? Ou bien d'une orientation fondamentalement nouvelle, durable, qui déterminera un nouveau mode d'insertion des militants dans les luttes?
En ce qui concerne la LCR, ces questions n'ont pas encore de réponse. Une partie de la direction a pris conscience de l'impasse dans laquelle était engagée 1 'organisation depuis plusieurs années, à force d'analyses délirantes de la situation, de mots d'ordre aberrants et d'interventions inadaptées. Avec l'empirisme de rigueur, elle joue le jeu de l'alternative -avec sincérité, n'en doutons pas. Mais reste le très grand nombre de sceptiques, qui laissent faire en attendant mieux. Et le nombre, non moins considérable, de ceux qui, par conservatisme ou sectarisme, sont hostiles à l'innovation que représente l'alternative.
Bon nombre de ces opposants, déclarés ou potentiels, appartiennent à la majorité traditionnelle de la LCR. Les rédacteurs du document de la majorité le savent, ce qui explique le caractère flou des propositions faites par eux : il faut éviter de rompre l'équilibre qui assure la pérennité du système d'organisation. Il devient dès lors impossible de savoir, à la lecture des textes proposés, si l'orientation «alternative» est une manœuvre destinée à renforcer la Ligue en attendant des jours meilleurs ou une décisio.1 sérieuse de travailler autrement. Voilà qui calmera le désarroi des militants !
Non, rien n'est joué à l'intérieur de la LCR. C'est bien pourquoi nous nous battons pour la clarté. Clarté des analyses politiques, clarté des propositions d'action. Pour nous, « l'alternative » n'est pas une tactique éphémère, encore moins une simple tentative d'arrangement électoral. Elle doit être, à l'échelle des prochaines années, une orientation permanente qui modifie radicalement la conception que se fait la LCR de son rôle dans le mouvement ouvrier, des perspectives du socialisme en France, du type d'organisation que rendent nécessaires les modifications des sociétés européennes. A situation nouvelle ...
La place nous manque pour dire en détail ce qui, dans l'évolution des rapports entre les classes et la situation du mouvement ouvrier, rend nécessaire une politique «alternative» sans ambiguïté. Bornons-nous aux constatations les plus importantes.
L'expérience accumulée, depuis 1981 tout particulièrement, montre que nous traverserons une phase de recul des capacités d'action des travailleurs. La crise économique est loin d'être la cause principale de cette régression. Elle n'a fait qu'accélérer une crise structurelle des grandes organisations de gauche, dont le marasme des partis communistes espagnol et français ne représente qu'un cas extrême. Dans ce contexte, il faut bien constater aussi, partout en Europe, des altérations majeures de la conscience politique des larges masses : défiance à l'égard des partis et de la politique en général, progrès de l'individualisme ; symptômes, parmi tant d'autres, d'une situation nouvelle qui rend caduques les analyses habituelles de la LCR (pour sa majorité, nous sommes toujours dans la « période ouverte par Mai 68 !) et ses perspectives traditionnelles (préparer le « tous ensemble»!)
Comme toutes les crises majeures, la crise actuelle est aussi source de renouveau. On voit apparaître au pre-
mier plan des préoccupations nouvelles, elles-mêmes issues des problèmes nouveaux que pose l'évolution de la société. Il en est ainsi du pacifisme, de l'écologie et du cadre de vie, de l'aspiration à l'égalité et à la fraternité dont l'antiracisme est une des formes. « Revendications démocratiques », disent certains. Sans doute, mais revendications à potentialités révolutionnaires parce qu'elles attaquent les rapports sociaux dominants. Et n'oublions pas la revendication féministe qui, en dépit du recul des mouvements organisés, est plus que jamais la dimension première de toute lutte contre le pouvoir existant.
Ces thèmes nouveaux qui surgissent sont le fait de groupes et de couches sociales qui font leur entrée dans le combat et y occupent une place d 'avant-garde (même s'ils ne constituent pas seuls l'avant-garde). On a beaucoup parlé de la jeunesse. A juste titre car l'exemple est probant: tout en même temps, les protagonistes de la lutte antiraciste attaquent sans ménagement un des pans de l'idéologie dominante et refusent, à la base, l'action politique courante. Il est absurde, dans leur cas comme dans celui de tous les mouvements nouveaux, de parler d'un « processus de radicalisation » qui les amènerait à retrouver, tôt ou tard, les points de vue que défendent les révolutionnaires. Il s'agit d'une forme nouvelle d 'accession à la vie politique.
Se bomer à ce constat serait insuffisant. Tous ces mouvements ne parviendront pas automatiquement à adopter des positions anticapitalistes claires. Une bataille politique doit être menée. Elle ne sera efficace que dans la mesure où seront mises en place des formes d 'alliance nouvelles qui permettent de créer un cadre commun de confrontation et de réflexion. Cadre nécessairement large, fédératif, obligatoirement démocratique, au sens le plus plein du terme.
C'est cela la perspective de l'alternative -et rien d'autre. Un moyen de donner une forme organisationnelle souple à la prise de conscience nouvelle de milliers de « gens». L'essentiel reste à élaborer, à partir de l'expérience. Mais, dès le départ, deux réflexions au moins doivent être faites : il s'agit là d'un processus de longue haleine ; les recettes traditionnelles gouvernant les rapports du «parti d'avant-garde » avec les « organisations de masse», les définitions abstraites du front unique entre organisations constituées sont de peu d'utilité en l'occurrence.
Malheur à qui l'oublierait. En prêtant une telle attention à des mouvements encore faibles, ne risque-t-on pas de passer à côté de l'essentiel? Dans leur configuration actuelle, les composantes de « l'alternative » ne sont-elles pas marquées de la plus grande confusion ? .. . Programme nouveau
A ces objections « politiques », nous répondrons en parlant des Verts. Pour en dire qu'ils sont le reflet assez exact de la situation actuelle. Leur faiblesse est grande ; elle se man ifeste tout particulièrement dans leur apolitisme ringard, dans leur incapacité de se situer clairement dans les combats de classe. Leur force, que mesure partiellement leur audience électorale, est de se situer autre part que dans le champ politique habituel , de poser publiquement les problèmes de l'écologie, de la paix, qui sont ceux de la majorité des travailleurs. De ce fait, ils sont, bon an mal an, l'expression d'une multiplicité de prises de conscience, qui s'effectuent aussi bien dans l'ancienne extrême gauche que parmi les nouveaux venus à l'action.
Il convient donc de les considérer, eux et tous les mouvements qui se réclament de l'alternative, comme une force significative qu'il ne s'agit pas de réduire comme un obstacle à la progression des idées révolutionnaires, mais de faire évoluer par le débat politique et les propositions d'alliance. Si vous voulez l'unité de tous les travailleurs, commencez par adopter un comportement véritablement unitaire avec ceux qui, aujourd'hui, mènent des luttes d'avenir.
Un tel comportement implique, exige même, des prises de position politiques audacieuses. Les révolutionnaires sont friands de programmes. Puissent-ils comprendre qu'en 1985 il est peu utile de rééditer périodiquement un programme de transition rédigé en 1938 -ou de chercher à le traduire dans le language de notre temps. Mieux vaut prendre en considération le caractère fondamentalement anticapitaliste d'une série de thèmes aujourd'hui débattus. On a déjà souligné la portée de l'écologie, du pacifisme, du féminisme, de l'antiracisme. Comment ne pas voir aussi que toutes les interrogations sur la nouvelle croissance économique, la finalité de la production peuvent déboucher sur une remise en cause du système ? La condition en est que les différentes approches critiques de la société soient unifiées dans une perspective d'affrontement avec l'Etat. Pour y parvenir, il faut vivifier et revivifier l'autogestion, qu'honore et aussi enterre fréquemment la LCR. C'est le moyen de répondre à la fois à la grande volonté d'auto-organisation qui caractérise les forces les plus vivaces et à la nécessité de remettre en cause le pouvoir d'Etat.
Proposer et discuter démocratiquement un tel programme, c'est aider à la consolidation du mouvement alternatif. C'est aussi permettre sa jonction avec tous les courants que, dans les syndicats, dans les partis, la crise du mouvement ouvrier libère de l'emprise des bureaucraties réformistes. Que l'on prenne l'opposition de la CFDT ou les « rénovateurs » du PCF, l'interrogation est la même : quelles formes de lutte et de mobilisation peuvent permettre une rupture avec le capitalisme ? Nul doute qu'un effort de réflexion autour de ce que peut être un programme d'action alternatif n'aide à répondre à ces interrogations.
Faut-il ajouter un argument supplémentaire? Tous les problèmes cités n'ont pas été ignorés des révolutionnaires en général, de la LCR en particulier. Mais ils ont été l'occasion de platitudes (l'écologie) ou de bêtises (le désarmement par exemple).
Les aborder sérieusement serait sans pu! doute t'occasion d'un salutaire renouveau d'une pensée stratégique, aussi endormie que le Booz de Victor Hugo.
Quant aux conséquences organisationnelles de « l'alternative », nous y reviendrons dans une prochaine contribution.
Denis Berger 1. Mouvement communiste (MC): organisation révolutionnaire d'origine maoïste avec laquelle la LCR réalise une certaine unité d'action. Commission ouvrière (CCOO): centrale syndicale liée au PCE dans laquelle on retrouve les différentes fractions de ce parti, les organisations issues de ses différentes scissions et de nombreux groupes d'extréme gauche. EMK: nom du MC en Euskadi. 2. UGT: Union générale du travail. Confédération syndicale liée au PSOE. 3. Pacte de la Moncloa : pacte social signé en 1976 par lequel/es organisations du mouvement ouvrier apportaient leur appui ti la transition du franquisme vers la démocratie bourgeoise et renonçaient ti la lutte pour la défense des intéréts ouvriers. 4. PSOE: Parti socialiste ouvrier espagnol. Aujourd'hui au gouvernement. 5. He"i Batasuna: organisation politique bas· que liée ti ETA. HB recueille 15% des voix aux élections en Euskadi et a des députés.