La majorité du comité central et du bureau politique de la LCR ne voulaient pas de ce congrès. Lorsque les membres de notre tendance « Battre l'austérité et la droite >> ont demandé en décembre 1984 un congrès qui décide de notre orientation pour l'élection de mars 1986, la majorité a refusé et a proposé que le congrès se tienne ... fin 1986. Il y a eu consultation parmi les militants de la LCR et deux tiers d'entre eux ont désavoué ce refus et demandé que le congrès se tienne avant 1986.
Et depuis, c'est à reculons que la majorité engage la discussion. Le débat n'est ouvert que depuis le t•' juillet et va se clore les 26-27 octobre aux congrès locaux.
C'est aussi à reculons que la majorité prépare la campagne électorale, persuadée qu'il n'y a pas d'enjeu réel en mars 1986. que la défaite de la gauche est certaine et qu'il faut discuter d'une «alternative » pour. .. après 1986. Nous contestons cela :
1. Ce serait reconnaître que la LCR ne peut rien dans les sept mois qui viennent. C'est nous « mettre entre parenthèses », en spectateurs au lieu de prendre part a la bataille électorale.
2. Et si la droite l'emporte ... qui peut croire que l'heure sera venue d'une « alternative » ? Il sera au contraire temps de faire un front unique de tout le mouvement ouvrier pour résister aux attaques qui ne manqueront pas de pleuvoir. Faire campagne sur le thème: << Ils ont trahi » ?
Bien sûr que le PS et le PC sont responsables de leur échec. Ils n'ont pas tenu leurs promesses. Dès 1982, ils ont organisé l'austérité, et leurs scores électoraux ont baissé (encore faut-il noter que la masse de leurs électeurs, les travailleurs, ne se retournent pas vers la droite, mais s 'abstiennent). Dès 1982, PC et PS n'ont cessé de faire des cadeaux aux patrons, ils ont imposé l'austérité « de gauche », ils ont eux-mêmes diminué les salaires et augmenté le nombre de chômeurs. Ils ont trahi les espoirs de mai 1981. Mais la LCR doit-elle faire campagne sur l'air des lampions : « ils ont trahi, ils ont trahi » ? Bien sûr que non ! Un seul choix, simple, brutal :
En mars 1986, il s'agira de voter pour qui va gouverner après.
Soit ce sera le retour de la droite revancharde ; ce sera le retour en arrière, la liquidation même des acquis de 1981 (remboursement de l'avortement, abolition de la peine de mort, retraite a soixante ans, s• semaine de congés payés, les 39 heures sans diminution de salaire, le statut de la fonction publique, des droits syndicaux nouveaux). S'ils sont majoritaires, on les verra relever la tête, triomphants sur nos écrans de télévision. Ce sera le pouvoir des Barre, Chirac, Giscard, Le Pen, Gattaz.
Soit ce sera l'élection d'une nouvelle majorité ouvrière, d'une majorité de députés PS et PC.
Il n'y a pas d'autre choix qu'une majorité bourgeoise UDF-RPR-Front national ou une nouvelle majorité ouvrière, PS-PC.
L'un ou l'autre. Et Chirac-Le Pen, ce n'est pas pareil que Mitterrand-Fabius ! La majorité de la LCR les renvoie dos a dos. Nous, la minorité, nous refusons cela. Nous disons : il faut empêcher le retour de la droite, il faut une nouvelle majorité pour les partis ouvriers. Mais si la gauche repasse, ce sera « rebelote » ?
D'abord, si elle repasse, tout le monde analysera cela (même Jospin et Marchais) comme une preuve de la volonté profonde des travailleurs. Ce vote, non seulement confirmera la vo-
lonté de changement déjà apparue en 1981, mais il imposera de nouvelles obligations aux chefs du PC et du PS.
La droite, le CNPF, seront obligés de battre en retraite et de payer le prix de leur agressivité.
Et le PS et le PC (qui partent battus, tous les deux), seront replacés devant leurs responsabilités, face aux travailleurs. Une deuxième victoire, ce ne serait pas « rebelote », ce ne serait pas « oui à l'austérité », ce serait au contraire la défaite des reaganiens français et des purges d'austérité qu'ils nous promettent.
Et les premiers embarrassés seraient bien les chefs du PC et du PS : ils seraient obligés, eux qui se voient déjà dans 1 'opposition ou cohabitant avec la droite, de faire des concessions nouvelles à leurs électeurs, comme juste après 1981, et d'autant plus qu'il y aura plus de luttes pour les exiger ! Une victoire contre la droite serait donc aussi une victoire contre l'austérité, contre la politique actuelle du PS au gouvernement, contre la politique de division du PC. Ce serait un encouragement à la lutte unitaire contre le chômage et pour le maintien du pouvoir d'achat. A ce moment-là, les travailleurs seront en meilleure position pour s'opposer à toute cohabitation, à la division, pour imposer au PS et au PC de gouverner ensemble contre le CNPF. La LCR peut tenir un rôle utile
Il y a aujourd'hui des millions de travailleurs qui ont voté PS et PC en 1981 et qui s'abstiennent dans les scrutins partiels depuis 1982. Il y a aussi des millions de travailleurs qui continuent à voter PS ou PC mais qui n'approuvent pas pour autant leurs dirigeants. Au fond, les travailleurs ne veulent ni que leurs partis cohabitent avec la droite, ni qu'ils se divisent et se dénoncent mutuellement.
Les travailleurs en ont assez de l'austérité ; il veulent: l'interdiction des licenciements, l'indexation des salaires sur les prix, les fonds publics à l'école publique, les 35 heures sans perte de salaire, 1 'égalité des droits français immigrés. Et pour cela, il faut s'en prendre au CNPF qui se remplit les poches, spécule et refuse d'investir et d'embaucher. Il faut un gouvernement inflexible contre le patronat. La: seule voie réaliste, c'est de créer le rapport de forces qui accule le PS et le PC à céder à nos exigences, à rejeter l'austérité ; cela dès maintenant, dans les luttes et en mars 1986 aux élections. La LCR doit adopter cette orientation.
La seule orientation révolutionnaire aujourd'hui, la LCR doit:
1. Considérer que mars 1986, ça n'est pas joué, qu'il est encore possible de battre la droite et l'austérité.
2. Refuser de renvoyer dos à dos la droite et la gauche, une majorité UDF-RPR-FN et une majorité ouvrière.
3. Engager dès maintenant la bataille contre l'austérité, contre le budget, défendre les revendications de manière intransigeante dans les entreprises, dans les luttes, pour qu'on ne cède pas un pouce au patronat, pour l'unité des partis et des syndicats ouvriers.
4. Appeler à la victoire d'une nouvelle majorité ouvrière, avec le maximum de députés antidroite et anti-austéritè ; la LCR doit chercher à tenir sa place dans cette bataille.
5. Présenter des candidats contre la droite et l'austérité aux législatives en fonction de trois critères : là où elle a des forces militantes réelles, une implantation dans les entreprises, capables de mener une véritable campagne départementale ; là où le mode de scrutin - injuste - laisse entrevoir la possibilité d'élection de candidats (c'est le cas dans plus d'une dizaine de départements où le dernier député aura besoin de 5 à l 0 % des voix) ; en tenant compte, dans le choix des départements, de sa volonté de ne pas faire passer des députés de droite.
Partout où nous ne serons pas candidats, nous appellerons à voter pour les listes ouvrières, pour le PS et le PC et nous mettrons en garde, avec vigueur, contre le retour de la droite revancharde;
6. La LCR doit publier un manifeste contre l'austérité telle que la pratique la gauche depuis 1982, et telle que voudrait l'appliquer la droite après 1986. Ce manifeste serait soumis à la discussion d'autres organisations, telles que Lutte ouvrière, le PCI, le PSU, en vue si c'est possible d'une campagne commune sur ces thèmes.
7. La LCR soutiendrait tout appel (du type Union dans les luttes en 1981) qui rassemblerait des militants du PS, du PC, de la CGT, CFDT, FEN, FO sur ces thèmes, et favoriserait tout regroupement ou comité qui se proposerait d'agir pour battre la droite et l'austérité.
8. La LCR œuvrerait sans préalable à tout mouvement unitaire qui contribuerait d'ici 1986 à manifester la majorité sociale antidroite, antiraciste de ce pays. C'est le cas de la marche pour l'égalité, contre le racisme et l'apartheid, appelée par SOS-Racisme le 14 décembre 1985.
Ni ghetto, ni utopie, une ligne de masse
Nous pensons, nous, minonta1res au CC de la LCR, que notre organisation peut se constuire de façon indépendante et gagner à elle des travailleurs du PS ou du PC qui se posent des questions et s'opposent à leurs dirigeants.
Se battre contre l'austérité, contre la droite, pour une gauche qui gagne et qui tienne ses promesses, c'est autrement plus fécond que de se situer << ailleurs », dans le ghetto de << la gauche de la gauche » et vers une utopique << alternative».
La seule alternative pour nous, c'est de nous lier à la masse du mouvement ouvrier tel qu'il est et non pas de nous en isoler. La << gauche de la gauche », c'est une orientation radicale dans les mots, mais impuissante en actes. Au lieu de cultiver le jardin de l'alternative, nous croyons plus ambitieux de marcher sur les plates-bandes du PS et du PC.
Isabelle Arnaud, Gérard Filoche
T. BAD