A ce stade de la préparation de notre VII" Congrès, un fait ressort clairement : la démarche de construction d'une alternative anticapitaliste proposée par la majorité du comité central est au centre des débats. Et c'est bien normal. Car, au bout du compte, s'y trouve posé le problème fondamental des voies et des moyens pour aller vers ce parti des travailleurs dont l'absence fait tant défaut, au terme de cinq ans de gouvernement de gauche.
Nos propositions partent d'un simple constat : en dépit de la dégradation des positions de la classe ouvrière, apparaissent aujourd'hui de multiples phénomènes de recomposition du mouvement ouvrier. Certes, ceux-ci subissent les limites induites par la faible activité du mouvement de masse. Les maturations politiques demeurent atomisées, moléculaires, et il n'apparaît pas de possibilités de cristallisation rapide d'un large courant à gauche de la gauche réformiste. Il n'en demeure pas moins que le mouvement ouvrier, confronté à la faillite des projets du PS et du PC, connaît un formidable ébranlement. Et toute une génération militante est amenée à tirer les bilans de vingt ans de luttes et de trahisons.
La crise de direction du mouvement ouvrier, l'affaiblissement des appareils réformistes et de leur contrôle sur le mouvement de masse ouvrent un espace objectif pour la construction d'une organisation indépendante.
Comment faire en sorte que les évolutions en cours débouchent positivement et ne soient pas balayées par les tendances négatives à l'œuvre dans la situation politique? Tel est ie problème posé aux révolutionnaires.
Par delà leurs différences, les tendances ou regroupements qui combattent le projet de thèses de la majorité ne répondent pas à cette question. La tendance 3 parle bien d'alternative, mais c'est pour proposer une fuite en avant pure et simple (et la liquidation de notre identité) dans la perspective d'une organisations aux contours flous, quand aucune condition n'existe permettant d'en assurer la viabilité.
LaT. BAD présente une orientation où le front unique prétend résumer l'intégralité de notre politique, et où la bataille pour une nouvelle majorité PS-PC concentrerait cette ligne. Elle escamote du même coup la nécessité de développer, complémentairement à nos tâches de masse, des explications politiques d'ensemble et d'œuvrer au regroupement des travailleurs les plus avancés. Cela se traduit par une position nettement opportuniste pour 1986.
Quant aux camarades qui opposent à nos thèses un vaste corps d'amendements, ils reconnaissent certains phénomènes de recomposition dans le mouvement ouvrier, mais ils rejettent une démarche d'ensemble qui y répondrait. Une démarche globale ...
L'alternative que nous voulons construire n'a pas pour objectif - comme on nous en accuse parfois -la discussion entre militants d'extrême gauche, indépendamment de la lutte des classes. Au contraire, en nous adressant aux milliers de militants communistes, socialistes ou syndicalistes cherchant une issue à l'impasse actuelle, nous voulons impulser une dynamique de remobilisation. En leur proposant d'agir et de débattre en commun, de tirer ensemble des bilans, nous proposons une démarche où ces travailleurs et militants font leur propre expérience et testent la nécessité d'une action politique globale.
Reste que, pour pouvoir se concrétiser, notre démarche doit disposer de leviers. Le premier des moyens de rassembler, à la base, une série de militants, est souvent l'unité d'action des organisations d'extrême gauche. Celle-ci permet notamment de faire la
preuve que les structures unitaires mises en place ne sont pas de simples projections d'une organisation, en l'occurrence la nôtre. Mais des collectifs ou regroupements peuvent aussi naître sur la base d'expériences partielles ou de mobilisations à partir desquelles des syndicalistes lutte de classe ou des militants, des travailleurs critiques envers le PC et le PS cherchent les voies d'une nouvelle force politique.
1986 peut constituer un tremplin pour commencer à cristalliser une force anticapitaliste, au plan national et au plan local. Aussi, tout en sachant que les lenteurs et la complexité des maturations politiques limitent considérablement les possibilités, l'action commune peut être grandement renforcée si elle s'affirme lors des élections, à travers des campagnes unitaires et offensives menées par des collectifs locaux. ... Intégrant Lutte ouvrière
A ce stade, se pose évidemment le probleme de nos rapports avec Lutte ouvrière, qui conteste 1 'intérêt des maturations à l'œuvre parmi les travailleurs d'avant-garde. Pour nous, il n'existe pas de contradiction entre la construction d'une alternative politique et les rapports étroits noués, depuis quelques années, avec cette organisation. La place nationale de Lü, son combat intransigeant en défense des intérêts ouvriers, les références communes à nos deux courants, en font un partenaire essentiel pour notre démarche. Pour autant, les divergences importantes qui nous séparent encore interdisent d'envisager une unification dans un avenir prévisible.
Dès lors, nous nous battons pour convaincre Lü de notre démarche, tout en cherchant, malgré ces désaccords, les voies et les moyens d'action et de discussion avec cette organisation, dans la perspective du parti révolutionnaire.
Patiemment mais sans hésitations, comme l'indiquent nos thèses : <<Nous devons· donc combiner étroitement la recherche de l'unité d'action systématique entre nos courants, le renforcement des liens entre les deux organisations par la poursuite des réunions communes au niveau des villes, secteurs et cellules, la cotlfrontation politique sur l'ensemble des questions nous séparant et une bataille permanente pour associer LO à notre orientation générale de construction d'un parti des travailleurs. 11
Dans le même temps, nous recherchons un accord politique en vue des élections de 1986, afin de permettre à nos deux organisations d'intervenir en commun et de soutenir les initiatives unitaires organisées au plan local ou départemental.
« Au regard des résultats, n'avons-nous pas surestimé les rythmes et les possibilités ? », interrogent parfois des camarades. Il est vrai que la formule « comités contre l'austérité et la droite » à la rentrée 1984-1985 a pu relever d'une telle surestimation (elle a été vite corrigée), mais n'est-ce pas sur la base d'expérimentations et de vérifications pratiques qu'on ajuste une orientation? Une démarche patiente
Il convient, sur ce point, de ne pas tirer trop vite les bilans. Les obstacles rencontrés au plan national ne doivent pas masquer les résultats d'ores et déjà acquis. Qu'il s'agisse de l'évolution positive du PSU - partiellement favorisée par notre bataille - des clarifications opérées dans les rapports avec les autres forces politiques nationales, des relations de confiance établies avec une série de militants, tout cela ne peut être balayé d'un revers de mains. De même, les potentialités apparues au plan local représentent autant d'atouts pour l'avenir, même si le chemin à parcourir reste fort long.
De ce point de vue, les camarades qui contestent nos propositions doivent répondre clairement à deux questions : existe-t-il des potentialités objectives pour une recomposition à gauche du mouvement ouvrier? Est-il juste de vouloir peser sur les différenciations en cours ? Si oui, le scepticisme sur l'issue de la bataille engagée nous tire en arrière. Pire, il nous conduit au repli alors qu'il convient de faire preuve d'audace et d'opiniâtreté. Si non, il faut proposer une orientation globale différente. Pour notre part, nous disons : sans illusions, mais sans hésitation, il faut donner à la LCR toutes les chances de jouer un rôle moteur dans les processus qui commencent à apparaître. Une démarche qui n'est pas nouvelle
De cette manière, nous commençons à définir les médiations vers Je pani des travailleurs dont nous voulons favoriser l'émergence. Car la construction de ce parti ne sera pas le simple grossissement de la LCR. Les milliers de travailleurs qui rompent avec le PS et le PC ne se tournent pas directement vers les révolutionnaires. C'est pourquoi il faut des médiations.
De plus, nous ne pouvons, en particulier, ignorer les réticences que soulèvent parmi eux l'idée même de parti, au regarde de l'expérience qu'ils viennent de connaître. Nous connaissons, en outre, les divergences programmatiques qui opposent les courants constitués à la gauche de la gauche. Un nouveau parti de classe ne peut donc voir le jour qu'au terme d'une longue phase de décantations. C'est pourquoi, au stade actueL nous ne posons pas comme préalable à l'action politique les questions du programme et du parti. Mais nous cherchons à permettre à des travailleurs d'agir ensemble, sur des thèmes traçant les contours d'une politique de classe, alternative à celle des partis traditionnels. En enclenchant cette dynamique unitaire, nous aidons à dégager une cohérence susceptible de favoriser une avancée politique. Ce faisant, nous posons des jalons dans la perspective plus vaste qui est la nôtre.
Cette logique n'est pas nouvelle. Elle est celle de la résolution votée au XII" Congrès mondial de la IV Internationale sur son étape actuelle de construction : <<La perspective réelle est celle d'un processus beaucoup plus long et complexe de reconstitlltion d'une avant-garde à l'échelle internationale. Rien ne permet m(iourd'fwi de prévoir un grand salit brutal entre la IV Internationale telle qu 'elle est et une Internationale de masse. Le plus probable est au co111raire une bataille prolongée avec la multiplication de cas particuliers (. .. ) Les fàrmes intermédiaires et les médiations sont décisives. 11
Cette approche n'est nullement contradictoire avec la construction de la LCR. Bien au contraire, l'existence même de notre organisation, l'expérience de ses cadres et de ses militants, les éléments fondamentaux de son programme, constituent un levier pour faire aboutir positivement les processus à l'œuvre. Son intervention propre, ses campagnes, ses réponses politiques représentent même des points de repère décisifs pour les militants en rupture avec le réformisme. Aussi, le renforcement de la Ligue, le développement de ses capacités d'intervention et de centralisation sont le complément indispensable de la bataille pour Je dégagement d'une direction ouvrière alternative.
Développer une démarche globale, affirmer un projet cohérent de construction, sans céder aux tentations de repli ou de la fuite en avant : tel est l'objectif des thèses de la majorité du comité central.
Christian Picquet François Ollivier