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EDITORIAL

Greenpeace, de l'affaire à la crise…

Critique communiste, n° 45, octobre 1985 · p. 3-6 · 2 441 mots

ourquoi ? Pourquoi cette décision qualifiée par Mitterrand de « criminelle » et « d'imbécile » ? Pourquoi cet amoncellement de mensonges et de montages vite effondrés ? C'est le propre d'une<< affaire» de produire cet écho sans fin des questions sans réponses, puisque chaque explication provisoire soulève une nouvelle interrogation, tels les cercles concentriques du pavé dans la mare.

Il restait à la gauche gouvernementale, mutilée par quatre années de politique de reniements, un dernier beau reste : son honorabilité. Toute relative, certes, valable seulement au regard d'une droite elle-même marquée à jamais par les affaires Ben Barka, Boulin, les diamants de Bokassa ... Toute une boue mêlée de sang qui ne saurait être oubliée ! Mais il a suffi de couler le bateau de Greenpeace pour que l'on sache que le mensonge comme méthode de gouvernement et le terrorisme comme raison d'Etat ne sont pas l'apanage de la seule droite.

Nul, dans ce pays, n'est assez naïf pour penser que l'activité des services secrets et de l'armée n'est entachée que de ce seul crime, ni qu'il soit le plus grave. Ceux qui gouvernent ont bien raison de nous appeler à «relativiser» l'événement. Oui, il est bien certain qu'il y a eu pire ! Mais l'essentiel n'est pas là, il est dans le scandale, c'est-à-dire la mise à jour, par la conjonction d'une série de faits fortuits, de ce qui doit rester dans l'obscurité. Ce que, dans un régime bourgeois, gouverner veut dire. Et le fait que la gauche, ayant accepté de gouverner dans ce système, ne saurait fondamentalement le faire sur un autre mode que la droite.

Révélée publiquement, cette simple évidence suffit à provoquer une onde de choc dont on commence à voir les conséquences ...

Mitterrand ébranlé ... La première est un affaiblissement décisif du pouvoir, sa première crise majeure. En 1982, Mitterrand était parvenu sans grand peine à négocier le virage qui, marquant la fin de «l'état de grâce », l'avait amené a mettre en œuvre une politique ouverte d'austérité. A l'été 1984, confronté, sur le terrain de 1 'école, à une offensive réactionnaire de masse, il avait su opérer un repli tactique audacieux en retirant le projet Savary et en changeant de gouvernement. Aujourd'hui, c'est un mal pernicieux qui semble ronger le pouvoir, impossible à enrayer et même difficile à diagnostiquer sûrement. Jean Daniel, dans le Nouvel Observateur, parle de façon pertinente, mais non sans impertinence, d'un <<processus de décomposition qui a soudain le visage de l'inéluctable )).

Or, nous sommes à quelques mois de l'échéance décisive de 1986 ! Du coup, ce sont les projets mitterrandiens pour l'après 1986 qui s'en trouvent ébranlés. Ce n'est un secret pour personne que la stratégie de Mitterrand repose sur la perspective de la <<cohabitation». Considérant comme acquise la victoire de la droite, 1 'Eiysée parie sur la possibilité de faire coexister une présidence toujours entre les mains de Mitterrand et un gouvernement de droite... Les formules parlementaires exactes restant à déterminer en fonction des résultats électoraux. Celles-ci sont en quelque sorte subsidiaires au regard de la question clé : le rôle donné au président par les institutions de la V République.

Il a d'ailleurs suffi que l'idée de la cohabitation soit lancée sur le marché pour que la droite, dont l'unité était déjà mise à mal par la montée de Le Pen, se divise

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davantage et que s'entrechoquent les projets présidentiels de Chirac et de Barre.

Les atouts que Mitterrand, expert en manœuvre de haute volée, peut jouer dans une telle partie de << cohabitation » ne sauraient être sous-estimés.

Mais ces prérogatives présidentielles n'ont de légitimité assurée que dans la mesure où le président en place apparaît lui-même comme le « gardien des institutions». De Gaulle est tombé parce qu'une partie de la bourgeoisie a jugé qu'après la tempête de Mai 68 le général n'apparaissait plus suffisamment investi d'une telle légitimité. Giscard a sombré parce que, face à la montée en force de la gauche, il ne constituait plus un rempart assez solide. La chute des monarques républicains de la ye République est aussi vertigineuse que 1 'importance des pouvoirs qui leur sont octroyés ! Mitterrand le sait qui, dès le premier jour de ce qu'il a décidé être son septennat, a peaufiné son image de garant de l'union nationale ...

Mais pour cette espèce sans précédent qu'est un président de gauche, le fascinant label national doit être obtenu ... à droite ! D'où l'importance centrale des questions de politique internationale et de défense, ces traditionnels « domaines réservés » de tout président de la V République. Mitterrand, de ce côté, n'a jamais lésiné sur les moyens : l'amnistie des généraux félons de « l'Algérie française », les voyages impromptus à Beyrouth et à Mururoa constituent autant de symboles qui, avec le budget militaire intouchable, les expéditions militaires néo-coloniales au Tchad et au Liban, le développement de la force de frappe, une politique agressivement atlantiste, ont drapé de tricolore la politique présidentielle.

Une politique dont Hernu était la cheville militaire. Après s'être longuement débattu en vain, le ministre de la Défense a dû démissionner sans gloire. Cette faillite est le coup le plus dur que Mitterrand ait eu à subir, car elle symbolise la mise en cause de toute cette politique. Citons, encore une fois, Jean Daniel, décidément en verve de perspicacité : ({Je répète, car c'est le plus important, que sans l'affaire Greenpeace le consensus était évident sur la défense nationale comme sur la politique étrangère, et que la gâchis, le vrai gâchis, c'est d'avoir laissé atteindre le consensus dans un domaine si essentiel pour le crédit de la nation et l'évolution des institutions dans l'avenir immédiat. >>

.. . Les institutions aussi Dire ainsi les choses permet de prendre la mesure de l'ampleur de la crise à présent ouverte. Non seulement les projets mitterrandiens de << cohabitation » sont sérieusement menacés, mais dans des conditions qui font qu'une éventuelle crise politique ouverte serait immédiatement grosse d'une crise de régime. Car, si Mitterrand se trouve directement mis en cause, c'est une désagrégation des prérogatives présidentielles qui est enclenchée, et donc un ébranlement des institutions elles-mêmes.

Le tour de force de Mitterrand était d'avoir su se couler dans ces institutions et, flanqué de Hernu, de s'être fait accepter politiquement comme chef suprême par les armées. Paradoxalement, l'affaiblissement du pouvoir, qui remet en question la cohabitation, rend peut-être la situation plus difficile à la droite. Celle-ci sait que les coups qu'elle est à présent en mesure de porter peuvent toucher, au-delà de Mitterrand lui-même, et l'armée et la Constitution.

Car le fameux « consensus » dont Jean Daniel déplore qu'il se trouve mis à mal, quel est-il ? C'est, autour du président, l'accord de la gauche et de la droite, du PCF au Front national, pour porter au « crédit de la nation » les institutions, la politique internationale et militaire ... C'est-à-dire l'armée, ses expéditions militaires néo-coloniales, sa force de frappe, etc. C'est-à-dire l'impérialisme français fermement adossé à des institutions solides, dont « l'alternance» a montré que leur efficacité ne dépendait pas de la couleur politique du locataire de l'Elysée ...

Certes, le discrédit est grand pour la gauche gouvernementale. Et, sur cette charogne, les candidats au festin ne manquent pas. Barre se frotte les mains en voyant son rival chiraquien avoir foncé tête baissée dans la perspective d'une cohabitation qui, aujourd'hui, prend eau de toutes parts. Le Pen peut espérer faire son profit de l'écœurement de la politique qui va gagner bon nombre de citoyens. Mais, même à droite, les plus malins comprennent bien que le mal révélé est trop grave pour que chacun, à des titres divers, n'en soit pas atteint... C'est pourquoi on les voit déjà, tous, à droite et à gauche, civils et militaires, chercher des boucs

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émissaires et lancer le sinistre cri du cynisme allié à l'hypocrisie : non pas « honte à qui a commis le crime », mais « malheur à ceux par qui le scandale est venu ! »

Or, nous ne devons pas oublier, nous qui savons que « la vérité seule est révolutionnaire», que l'honneur de la presse française a été de faire la lumière sur cette ténébreuse affaire. Il est remarquable que la presse de gauche ait été la plus tenace en ce travail. Pensons qu'il ne s'agit pas d'un hasard : le « devoir de vérité » devait être plus tenaillant de ce côté. Et soyons sûr qu'en travaillant ainsi, cette presse a marché en éclaireur d'un mouvement d'opinion plus profond.

Les ruses de l'Histoire Car le pouvoir actuel est loin d'avoir fait plus grave que ses prédecesseurs et corrélégionnaires. C'est en ce sens qu'il est en droit de se plaindre des injustices de l'Histoire et des vissicitudes de la politique. Mais il a fauté au regard des idéaux dont il se réclame. Ils ne sont pas les siens, on le sait, il vient une nouvelle fois de le montrer. Par contre, ils sont ceux de ces hommes et de ces femmes sans lesquels il ne serait rien : ce « peuple de gauche » que les dirigeants réformistes aiment à saluer dans leurs discours, et qu'ils oublient si facilement dans leurs actes.

Car la vraie « vérité cruelle », au goût de cendre, ce n'est pas celle que Fabius a proférée devant les caméras, sous l'éclat artificiel des sunlights, et qui se réduisait à avouer publiquemnt ce qui ne pouvait plus être caché. C'est la mise à nu d'une politique qui se prétendait de gauche! Et qui n'est rien de plus qu'une version de la politique bourgeoise. Non pas qu'on l'ignorait, mais il y fallait l'évidence d'une radiographie. L'Histoire, dont on sait depuis Hegel qu'elle est rusée, a voulu que cette opération ne se fasse pas sur le mode majeur de grands affrontements de classes, mais dans le confinement sordide d'une affaire d'espionnage. Mais le fait est là, tapi dans l'ombre, incontournable : ce que, parmi les travailleurs, on pressentait et soupçonnait, on le sait; ce qui. de la part de la droite, n'eut fait qu'alimenter la haine, de la part de la gauche a fait naître une sourde révolte teintée de mépris. Et cela seul suffit pour qu'une machine gouvernementale apparemment bien huilée, aussi lisse que l'âme de Fabius, se dérègle et hoquète, la scène politique se couvrant d'ombres comme pour une fin de règne.

Pour les travailleurs, ce ne peut être qu'un commencement. Pour ne pas être englouti avec la gauche gouvernementale qui sombre dans le déshonneur, il faut répondre aux «pourquoi», aller jusqu'au bout dans la recherche de la vérité, même cruelle et amère ... Et dire que, si on en est là, c'est parce que la gauche au gouvernement a mené la politique qui est la sienne, parce que elle est ce qu'elle est. Aller au bout de la tâche, maintenant, c'est dire: «Eux, c'est eux ; nous, c'est nous!>'

Les modalités de ce mauvais coup, les mobiles des acteurs, et même la question de savoir qui a donné l'ordre et qui le connaissait sont de l'ordre de l'anecdote au regard de l'essentiel, aujourd'hui porté en pleine lumière.

Aux bottes de l'état-major Le Parti socialiste, et avec lui le Parti communiste, ont voulu gouverner de concert avec la caste des officiers supérieurs. Dans ces conditions ils devaient faire davantage que les amadouer, ne pas attenter à leurs privilèges et à leurs situations établies. Il leur fallait mener la politique voulue par eux. Et donc glorifier l'armée, poursuivre les essais nucléaires, créer la Force d'intervention rapide, maintenir et accroître le budget militaire ... C'est ce qu'ils ont fait !

Ils l'ont fait en connaissance de cause. L'histoire des rapports entre l'armée et la gauche est trop riche dans ce pays, l'antimilitarisme est une valeur de trop longue date ancrée dans le mouvement ouvrier, pour que l'un qu~lconque des dirigeants de gauche ignore ce que veut dire pactiser avec l'armée, se mettre à son service. De la Commune aux sales guerres coloniales, en passant par l'affaire Dreyfus, toute l'histoire montre que de la part de la gauche une politique de complicité avec l'armée ne peut signifier qu'une chose : la haute trahison. Quant à croire que cela pourrait passer inaperçu, Greenpeace est passé par là !

Le Parti socialiste, et avec lui le Parti communiste, ont voulu se montrer les loyaux gérants des intérêts de la bourgeoisie. Dans ces conditions, il leur fallait faire

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davantage que ne de pas s'attaquer à elle, de ne pas porter le doigt sur ses sacro-saints coffres forts. Il leur fallait mener la politique voulue par elle. Et donc prôner les vertus du profit et de « l'esprit d'entreprise », maintenir la domination coloniale et l'impérialisme français en Kanaky et dans les prétendus territoires et département d'outre-mer, poursuivre la politique de chômage et d'austérité, porter de nouvelles attaques contre les travailleurs. C'est ce qu'ils ont fait ! En connaissance de cause, bien évidemment, puisqu'ils ne sont pas totalement idiots.

Pas d'accord ! Si la bourgeoisie peut s'écrier : « Bien travaillé ! », les travailleurs doivent, eux, dire haut et fort : « Pas d'accord ! Cette politique-là n'est pas la nôtre, pas celle pour laquelle vous aviez été élus ! ». Et ajouter : « le discrédit qui vous frappe aujourd'hui n'est que la partie immergée de l'iceberg du reniement qu'a été votre politique. » Un rappel aux réalités qui ne saurait rester prisonnier des réflexions individuelles, ni des récriminations de couloirs, qui doit descendre dans la rue, s'exprimer dans les luttes et les mobilisations.

En engageant l'action contre les mesures d'austérité et les attaques patronales, en se mobilisant contre la montée du racisme, en soutenant la lutte du peuple kanak pour son indépendance, en exigeant l'arrêt immédiat des essais nucléaires, le démantèlement du Centre d'expérimentations du Pacifique, le retrait des troupes françaises du Pacifique sud, l'abandon de. la force de frappe.

C'est ainsi que les travailleurs montreront à la droite et au patronat que, face à eux, il n'y a pas qu'une gauche qui pleure sur ses rêves brisés de cohabitation, une gauche plus ardente à s'entredéchirer et à Se renier qu'à satisfaire les revendications populaires, mais une force décidée au combat, qui a la mémoire longue, qui sait reconstituer une unité et une volonté d'agir en tirant les leçons des capitulations de la gauche officielle.

Une force neuve, animée de l'énergie des millions de travailleuses et de travailleurs qui ne sont pas décidés à subir le déshonneur de ceux qui ont bafoué leurs engagements, ni à sombrer avec eux dans les eaux sales de la trahison.

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