A propos du discours occidental sur le « goulag »
Cet article de Jean-Marie Chauvier est repris d'Ici Est, bulletin du comité
1er Mai pour les libertés démocratiques et les droits des travailleurs dans les pays de l'Est (Belgique). Il a pour point de départ les interventions de l'auteur lors d'un colloque organisé par ce comité en novembre dernier. D'ici-d'Est: 16, avenue du bois de la cambre, 1170, Bruxelles.
C
1. La Libre Belgique, du l" février 1985. 2. La Libre Belgique, du 2 février 1985 3. Toute opinion non conforme a un nom: c'est la désinformation du KG B. Les journalistes et même les dissidents qui ne s'alignent pas ont déjà mérité quelquefois cette épithète infamante de la part de nos confrères militants. Un écrivain russe exilé a même toute une théorie là-dessus. C'est Vladimir Volkoff' et ses ,. caisses de résonnance», autrement dit, la voix du KGB retentissant dans les articles de presse, les manifestations, les contestations, les !(rêves, etc.
'est à la une d'un grand quoti· dien bruxellois, le l er février 1985 : le maréchal Oustinov, le défunt ministre soviétique de la Défense, serait l'auteur du complot qui faillit coûter la vie au pape Jean-Paul II. C'est un document des services secrets italiens qui en apporte la révélation, flanqué d'une photo d'Oustinov, le journal titre : « L'Est souffle-t-il l'euroterrorisme ? 1 »
Les heures passent et je m'étonne que cette fracassante révélation n'entraîne aucune tempête dans la vie politique mondiale. D'autres journaux ont mentionné la nouvelle, mais plus discrètement. Je finis par comprendre, le lendemain. Le document était faux: c'est le même quotidien qui me l'apprend, mais dans une note minuscule au bas de la page huit 2 • Ce trés sobre démenti ne précise pas l'origine du faux. Il s'agit en effet d'anciens membres des services secrets italiens actuellement impliqués dans une enquête sur l'attentat de Bologne. Ce détail est sans doute superflu, le grand public n'étant pas fort au courant de ce qui se passe sur les « pistes noires » du terrorisme, alors que son attention est déjà suffisamment attirée vers les « pistes rouges ».Beaucoup d'investigations sont en cours sur les manipulations possibles des terrorismes, et aucune hypothèse n'est à rejeter a priori. Par contre, établir des suppositions sans indices suffisants, des convictions sans preuves, ou encore des insinuations qui, dans le climat actuel, n'auraient plus besoin d'être étayées : voilà qui ressemble trés peu à l'information qu'on serait en droit
Jean-Marie CHAUVIER d'attendre d'un journal réputé sérieux. Mais ce genre de pratiques n'a plus rien d'exceptionnel. Le '' faux ,, du 1er février n'a provoqué aucune surprise, aucune réaction : c'est dire qu'on est habitué. D'ailleurs, à quoi bon ces scrupules: l'important n'est-il pas que les « grandes lignes » de la vérité soient évidentes?
Les «grandes lignes >>, c'est-à-dire? Ben voyons : l'« empire du mal » n'est-ce pas. L'Union soviétique, foyer de toutes les subversions, cerveau du terrorisme international. La plus formidable puissance militaire de tous les temps lancée à la conquête du monde ; l'Afrique a presque basculé, c'est au tour de l'Amérique centrale, et que serait l'Europe sans les nouveaux missiles : vous ignorez que l'armée rouge piaffe d'impatience d'entrer en Pologne, sinon de camper au bord du Rhin ? Le dernier livre d'un transfuge des services secrets soviétiques nous en avertit : ((Les Russes sont arrivés >>. A vrai dire, en fidèles lecteurs de nos journaux, nous le savions un peu : l'intox du KGB en Belgique, les diplomates bidon, les journalistes aux ordres 3, les pacifistes stipendiés par Moscou. Et qui croyez-vous se trouve derrière les grèves en Espagne ou parmi les mineurs anglais, les terroristes d'Irlande et du pays basque, ceux du Salvador et j'en passe? .. : OK ... , mon lecteur a compris, je fais dans la caricature. Eh ! bien non : c'est, mot à mot, un discours dont je peux, si nécessaire, établir une anthologie précise, avec les auteurs et les dates.
Ce n'est pas tout. L'empire du mal, en proie à l'hystérie guerrière, mobili-
sant des millions de frustrés robotisés, c'est Orwell 1984, le super-totalitaire, gigantesque camp de concentration, où régne un antisémitisme d'Etat de type nazi, un formidable « ministère de la pensée >> qui ne laisse aux << artistes » que la faculté de chanter les louanges du régime 4• Pourtant, c'est aussi un colosse aux pieds d'argile, avec une économie en faillite, <( un niveau de vie inférieur à celui de la Russie de 1913 )) (Richard Pipes, conseiller de M. Reagan), un régime au bord de la <<chute finale"· C'est une question d'années. Voyez plutôt, cette économie fiction, ce pays peuplé de (<clochards, d'une foule mal vêtue, de mauvaise foi, ren/rognée et bmtale, flanqué du paysage urbain le plus sinistre de la terre. Des sommités médicales qui passeraient ici pour des officiers de santé, artistes sans talent, ingénieurs au niveau de contremaÎtres, administrateurs pagailleurs )) : c'est une des sommités de la kremlinologie française qui nous en instruit 5 • Peut-être êtes-vous surpris qu'une telle faillite économique et sociale soit compatible avec la puissance réputée irréversible de son armée? C'est fort simple : l'armée est la seule chose qui marche, la répression la seule grande réussite d'un socialisme dont <(le principe premier ... aboutit à la destmction de tous les biens, et de tous les hommes 6 )). Vous avez bien lu ? tous les biens, tous les hom-
Aux grandes lignes de cette vérité sur l'URSS, désormais irréversible, comme le disait Bernard-Henri Lévy, j'avoue que, par moments, j'aimerais pouvoir me rallier. Le régime soviétique est tellement décevant, du moins pour ceux qui espèrent (et en ont espéré) un monde meilleur, son histoire tellement tragique, ses méthodes policières tellement odieuses (du moins pour ceux qui n'aiment pas ces méthodes en général), ses bureaucrates tellement rébarbatifs ... Il serait tellement plus simple de le maudire, d'y trouver enfin la source de tous nos malheu~s ... Et puis surtout, ce serait plus confortable, de penser comme il faut, de porter les lunettes à la mode. Mais ça me pose problème « Ma Russie » à moi, celle où j'ai vécu et laissé des amis, je ne la reconnais pas tout à fait dans cette image d'apocalypse. J'y ai vu des paysages urbains plus sympathiques que certaines banlieues parisiennes et des foules qui n'avaient rien de clochards. J'y ai même connu des gens qui avaient du talent, de bons médecins, des passionnés, pas trop renfrognés, pas toujours mécontents. Des hommes et des femmes qui ne correspondent pas vraiment à leur statut d'animaux idéologiques, et dont les joies ou les misères ne sont pas nécessairement les << preuves » de ceci ou de cela. Comment dire le quotidien d'un pays mythologique, comment transmettre les expériences vécues là-bas à des publics d'ici qui ne s'intéressent de toute façon qu'à leur usage dans des controverses d'ici? ... Difficile, aussi, de parler d'<< hystérie guerrière». Je sais combien les médias d'Occident et les officiels de Moscou sont également friands de spectacles de force sur la place Rouge. Je lis les journaux russes et j'y trouve beaucoup de bêtises, mais ils ne sont pas les seuls, et je n'y trouve pas que des bêtises mais ils ne sont pas les seuls. Le culte des valeurs militaires y rient bonne place, spécialement en cette année de 40e anniversaire. La guerre psychologique contre l'ennemi impérialiste bat son plein là-bas comme ici. Mais le climat, parmi les gens n'est pas à la mobilisation et, tout compte fait, je crois qu'il est difficile de trouver en URSS des manifestations de haine et de mépris comme celles qui s'affichent, chez nous, dans les médias et sur les écrans.
Et je ne suis pas sûr qu'au palmarès de la sottise ou des truquages, la propagande soviétique soit toujours gagnante ...
Je travaille en ce moment sur les problèmes d'écologie en URSS. J'ai sous la main les fruits de vingt années de débats dans la presse et de textes officiels sur le sujet. Je tombe sur un ouvrage publié en France à ce propos. Je lis, sur la couverture: «En URSS, o.f{iciellement, la pollution n'existe pas 7 )). Tiens donc. Ailleurs, je découvre une interview de l'auteur, illustrée d'un paysage très<< pollué >>.J'observe la natation favori à ciel ouvert toute l'année, et dont les eaux chauffées en plein hiver dégagent, évidemment, un épais nuage de vapeur 8 ...
Une autre fois, j'apprends par des journaux d'ici que la préparation du 40e anniversaire de la victoire a pour « slogan » l'antisémitisme, que l''' omniprésence » de Staline y était remarquable. J'ai beau chercher dans les journaux soviétiques : je n'en vois pas la trace. Mais je ne les lis pas tous. Le texte << antisémite " en question aurait été retiré de la circulation. Ce ne serait pas la première fois que des tentatives du genre, parfois tolérées, parfois réprouvées, seraient finalement passées inaperçues si les médias d'Occident (et les radios émettant vers l'URSS) ne leur assuraient une large publicité. Je n'ignore pas l'existence d'un chauvinisme grand russe et d'un antisémitisme latents à côté d'autres tendances et d'autres sensibilités dont le << pluralisme » étonnerait probablement le lecteur occidental... De là à déclarer que l'antisémitisme est un << slogan " offi-
4. 1984, d'Orwell, ou le détournement d'une œu1•re au profit d'une propagande orwellienne comme Orwell ne pouvait l'imaginer, lui qui avait vécu au seuil de la " révolution tèlèmatique >J. 5. Alain Besançon, Anatomie d'un spectre: l'économie du socialisme réel. Ca/mann Lévy, /981. 6. Idem. 7. C'est ce qu'affirme la couverture du livre le Rouge et le Vert, Seuil, de Vladimir Komarov, dont le contenu ne justifie pas le contenant. Ce n'est pas la première fois que des éditeurs en quête de sensationnel "sollicitent" le contenu d'un livre .•. 8. L'Alternative, n° 25, janvier-février /984.
9. Le Point, 16-22 mai 1983 (Alexandre BenIIÎngsen). JO. Nationalités en Union soviétique, aspects démographiques et culturels, La documentatioll française, PPS n° 411 (1981). "L'Asie centrale so1-iètique "• M.A. Crosnier et 1H. Kah11, Courrier des pays de l'Est, 276-277 (1983). Tl. Emmanuel Todd, la Chute finale, éd. Laf 12. Cornélius Castoriadis, Devant la guerre, éd. Fayard, p. 105-106. 13. Institut d'études stratégiques de Londres, SIPRI de Stockholm, CJRPES-Paris, GRIP-Bruxelles, etc. Un ouvrage parmi d'autres a consulter: Atlas du monde armé de :11. Kidron et D. Smith, pour sa clarté et sa transparence (il cite ses sources, ce qui n 'est pas le cas de nombreux Journalistes qui répercutent, parfois sans le samir, les do11nées de la CfA (principale source de l'OTAN). 14. lv/ichael T. Klare, "Comment le Pentago11e veut ébranler de l'intérieur l'empire so1•iétique "• le Monde diplomatique de septembre 1982. Claude Julien, " La paix selon M. Reagan "• le Monde diplomatique de février 1983. Michael T. Klare, << M. Reagan accélere le renforcement de son arsenal "• le Monde diplomatique, Juillet 1984. 15. Jérôme B. fJïesner, "Une dangereuse conqption de la sécurité > >, le Monde diplomatique, décembre 1984. 16. G. Sokoloff, l'Economie de la détente, Presses de la fondation nationale des sciences politiques, Paris, 1984. 17. Guide mondial des droits de l'homme, éd. Bucher-Chastel.
ciel, il y a une marge. Quant a la réhabilitation de Staline - probable, du moins en tant que chef de guerre - elle ne s'annonce encore que fort discrètement... (cet article est achevé le 5 février) .
Ailleurs, c'est une déportation massive des musulmans d'Asie centrale qui m'est annoncée par un spécialiste réputé, au printemps 1983 9• J'attends : toujours rien. Je cherche trace. Et je trouve. On discute en effet, dans la presse soviétique, des efforts, peu rentables jusqu'ici, déployés pour attirer dans les régions nouvelles de Sibérie les jeunes d'Asie centrale, attachés comme leurs parents aux traditions d'habitat, de culture, de climat. Ce débat a eu des échos dans des publications occidentales spécialisées 10 • Pour celles du grand public, il est sans doute plus simple d'annoncer des '' transferts massifs et forcés » ...
Comme on le voit, les images terrifiantes qui nous sont proposées ne sont pas dénuées de fondement. Par exemple. lorsqu'un auteur de best-sellers, Emmanuel Todd, déclare que les Russes ne lisent plus et que leurs classiques ne sont plus imprimés, il ne faut pas prendre cela pour de l'ignorance 11 • Ce jeune homme brillant, qui a ému tout Paris, a probablement entendu dire qu'on ne trouvait plus de classiques ni de bons contemporains dans les librairies soviétiques. Et ce n'est pas faux : même des tirages de 200 000 exemplaires et plus, même des éditions successives de plusieurs millions de livres d'un même auteur (le classique Dostoïevski par exemple, ou le contemporain Aïtmatov) sont épuisés en quelques heures, et voila pourquoi les librairies de Moscou n'ont souvent à offrir que des livres sans intérêt.
Lorsqu'à la veille des JO de 1980 - une période où l'imagination des journalistes mériterait à elle seule une encyclopédie - on fit état d'une déportation des enfants, la nouvelle n'était pas que du vent. Chaque année en effet, et cette année-là plus que d'autres, Moscou se vide littéralement de ses enfants pendant l'été. Ils vont dans les colonies de vacances, et c'est ainsi qu'a l'époque où je vivais a Moscou, ma fille fut plusieurs fois " déportée ». Elle n'a hélas pas eu la chance qu'ont les plus privilégiés d'aller au «camp d'Artek », le plus célébre camp de vacances, au bord de la mer Noire en Crimée, qu'une émission de radio présentait il y a quelques années comme un redoutable «camp d'entànts >>.
J'arrête ici cette énumération trop facile et un peu mesquine. Faut-il s'attarder a tous ces détails ? Du moment qu'on a les «grandes lignes >> ! Les idées simples ! Inspirons-nous plutôt de
Castoriadis, auteur d'une théorie a la mode sur la " stratocratie » soviétique. Dans un ouvrage de trois cents pages, il en consacre une petite dizaine à la politique extérieure de 1 'URSS. Et de conclure, très modestement : 11 Voilà la forêt. Le soin de détailler les feuilles des arbres qui la composent peut être laissé aux historiens, azo: spécialistes, aux imbéciles et aux 5ycophantes du Kremlin - quatre classes certes distinctes, mais dont l'intersection n'est pas nécessairement vide 1:. 11 Un sycophante, c'est un mouchard. Préparatifs de guerre
Bon, intéressons-nous à la forêt. Les imbéciles et les sycophantes ne prennent pas fort au sérieux M. Castoriadis et sa « stratocratie ''· Non certes que le sujet soit inintéressant : il est plutôt mal traité. Le coup de force de Jaruzelski, en Pologne, rend évidemment séduisante l'hypothèse d'une évolution des régimes communistes vers un << militaro-communisme "· Mais, bien que le poids des considérations géopolitiques et militaires soit de plus en plus lourd dans les décisions soviétiques, rien ne permet d'affirmer que les dirigeants portant képis forment un nouveau pouvoir, qui ne serait pas celui du parti communiste avec ou sans uniforme. De même, la croissance trés réelle de la puissance militaire ne permet pas de conclure à une « supériorité nette, et probablement irréversible 11 de 1 'armée rouge comme le croit M. Castoriadis. Cette conviction ne peut être fondée, en tout cas, sur les travaux des grands centres occidentaux d'études stratégiques 13 . C'est a partir d'une interprétation sélective de ces sources, mélangées à des rapports alarmistes de l'OTAN et du Pentagone, que les médias entretiennent la peur a ce sujet. Le débat est fort technique, mais cette technicité ne doit pas décourager l'effort de comprendre. Nous aurions tort de ne pas le consentir, ou encore de ne pas nous intéresser à la politique américaine et a ses controverses. A son avantage, et au contraire de l'URSS, les débats stratégiques ne sont pas du domaine secret. On peut y faire d'intéressantes découvertes. Sur l'objectif, clairement et plusieurs fois formulé par des membres de l'administration Reagan. de déstabiliser le camp socialiste par une course aux armements intenable pour l'URSS, par les pressions économiques et, éventuellement, les actions de commandos spéciaux derrière le rideau de fer 14 • Sur la conscience très nette qu'ont les Etats-Unis d'être supérieurs ou d'avoir retrouvé leur supério-
ce que certaine presse nous suggère, ne . déterminent le mouvement. Le désesrité militaire et le rôle joué. naguère comme aujourd'hui, par les fabricants d'armes et les médias, dans la désinformation du public 15 • On découvrira par la même occasion que ce sont souvent les points de vue les plus ultras qui sont relayés chez nous, alors qu'une part non négligeable de l'establishment américain et même de l'entourage de Reagan conteste cette politique que d'aucuns parmi des Américains très haut placés qualifient de « préparatifs de guerre>>.
Un autre leitmotiv de ce conditionnement, c'est celui de l'« Occident offrant a 1 'URSS la corde pour se faire pendre >>. Un leitmotiv qui repose sur la très forte avance technologique de l'Ouest, notamment dans la course aux armements où l'URSS n'a jamais été que le brillant second. Et qui suppose que les importations de technologies (et de céréales?) servent a renforcer l'armée rouge. Ça ne peut être que vrai de toute façon! Mais avec ou sans «cadeaux >> occidentaux, la puissance militaire suit, en URSS, une courbe ascendante, dont les effets accélérateurs sont ceux de la compétition avec les Etats-Unis. Des études sérieuses montrent que, de son côté, la progression des transferts technologiques se fait en dents de scie, au gré du climat politique Est-Ouest et, surtout, des grands programmes d'investissements civils de I'URSS 16 • Des spécialistes retiennent d'ailleurs l'hypothèse, controversée, d'une progressive « colonisation » technologique de l'URSS par l'Occident. Hypothèse plausible, lorsqu'on sait le quasi-monopole des équipements et de l'initiative technologique dont dispose le monde capitaliste. Ajoutons que te monde unipolaire (américain et capitaliste) qui s'annonce dans la triple hégémonie des technologies, du marché des capitaux et des grands flux commerciaux Ouest-Sud replace dans son contexte la confrontation verbale des deux super-puissances. II permet aussi de ne pas prendre pour de la « subversion soviétique », c'est-a-dire un épisode '' Est-Ouest>>, les crises du tiers monde et les actions bien compréhensibles des Etats-Unis pour y préserver leurs intérêts.
Le fait que l'URSS soit une superpuissance secondaire, essentiellement politico-militaire (et commerciale, avec les ventes d'armes), ne lui donne aucun avantage « moral ». La « sale guerre ,, menée en Afghanistan et les pressions exercées sur la Pologne iilustrent la détermination de l'URSS a défendre par tous les moyens son « glacis ,, et ses zones d'influence, du moins dans certaines limites et en évitant la confrontation directe avec les Etats-Unis. Tout Etat, parti ou mouvement tenté ou contraint par les menaces américaines (comme hier Cuba et aujourd'hui le Nicaragua) de demander protection a l'Union soviétique doit savoir qu'il risque d'y aliéner son indépendance. Mais a-t-il toujours le choix ? Encore faudrait-il explorer un aspect trop souvent négligé des relations Est-Sud: 1'« utilisation , de l'URSS par les classes dirigeantes locales qui lui font appel tout en maîtrisant fort bien la manœuvre. Exemples : l'Egypte et l'Inde. Et probablement aussi l'Ethiopie.
Dans l'évaluation des risques de guerre aujourd'hui, le comportement soviétique me paraît relever beaucoup plus de la crispation que d'une volonté expansionniste. Ce qui, en soi, ne diminue pas le danger. L'affaire du boeing sud-coréen montre les " dérapages >> possibles d'une mécanique infernale et d'une sorte de paranoïa soviétique. Encore faut-il reconnaître que Moscou a quelques raisons historiques ... et actuelles de redouter l'encerclement ou la déstabilisation. Tout comme Washington aurait des raisons de s'inquiéter de la prolifération, a ses frontières, de régimes « cubains » et de bases russes. Mais on est encore loin d'y être ... Lorsqu'on sait par exemple que même sur la « base rouge ,, de Cuba, il y a autant de soldats américains que de conseillers soviétiques.
« Tout-au-goulag » Cela dit, que le « goulag » ne menace pas encore les Etats-Unis ni la France de Mitterrand, contrairement a saurait nous consoler de l'emprisonnement des peuples de l'URSS et d'Europe de l'Est dans ce même" goulag>>.
Sans doute y a-t-il exagération et anachronisme dans l'emploi du terme « goulag » : nous sommes trés loin de la terreur stalinienne, et il n'y a pas lieu de parler aujourd'hui de « restalinisation » au sens historique du terme. Il reste que les peuples est-européens ne disposent pas d'eux-mêmes et qu'ils sont, dans leurs frontières et celles du « bloc >>, doublement prisonniers de l'hégémonie de l'URSS et - dans chaque pays - de l'arbitraire d'un Etat-parti exerçant un contrôle plus ou moins totalitaire sur la société et qui se place en tout cas au-dessus des lois et de toute espèce de légitimité démocratique.
Au palmarès de la violation des droits de l'homme a travers le monde, un sondage effectué dans la jeunesse belge il y a quelques années plaçait l'URSS largement en tête. C'est une opinion confirmée par Amnesty international. Dans une estimation du degré de respect des droits de l'homme, l'URSS est créditée d'un 26 %, soit moins que la Chine (32 %), le Chili (37 %), la Turquie (43 %), te Maroc (57%), sans parler des pays de démocratie occidentale tels que Israël (71 % ), la Belgique et les Etats-Unis (92 %) 17 • Il est vrai que si la comptabilité d'Amnesty international comprenait des droits de l'homme tels que manger a sa faim, s'instruire et recevoir des soins, même les Etats-Unis verraient leur " score >> sérieusement entamé. On voit la toute l'ambiguïté de la notion de « droits de l'homme>>, limitée en fait aux droits de la personne face au pouvoir. Et la, il n'est pas douteux que le citoyen soviétique est l'un des plus démunis. Même si, aujourd'hui, le pouvoir absolu du parti en URSS maîtrise de moins en moins la vie économique, la mobilité des travailleurs. la vie intellectuelle. Or, c'est ici que le discours occidental sur le " goulag >> est le plus inopérant pour saisir l'évolution du monde soviétique. L'économie parallèle, la liberté de déplacement et les mouvements de populations incontrôlés, le règne de la combine, une certaine anarchie des relations sociales (sans parler des ravages de l'alcoolisme) font de la société soviétique un univers finalement moins bien " contrôlé >> socialement que ne le sont, par exemple, les deux Allemagnes. Ce n'est pas la démocratie, mais on ne peut négliger pour autant le développement de l'esprit critique, y compris dans la presse. Même la vie culturelle est plus libre, plus diversifiée qu'elle ne l'a jamais été. Ce ne sont plus du tout les règles du soi-disant " réalisme socialiste , qui en poir de certains créateurs est moins le fruit d'un resserrement de la censure (qui " use ,, les gens plus qu'elle ne les casse brutalement) que l'expression de l'abîme qui se creuse entre le « chabion >> (langue de bois) et la conscience sociale, et a fortiori la sensibilité de l'artiste. Mais inutile de faire entrer tout ça dans une catégorie bien occidentale d'« opposition >>. L'URSS n'est pas la Pologne et ce qui s'y passe ne peut être classé dans les petites cases de notre habituelle comptabilité. Les martiens sont arrivés
Difficile en effet de situer dans l'équation simpliste « pouvoir-dissidence >> des changements de société, une évolution mentale, du patriotisme et du " no future "· de l'apolitisme et une nouvelle culture « rock >> parmi les
jeunes - qui, pourtant, mériteraient autant d'attention que les mystères du Kremlin.
Mais allez donc expliquer ce trop subtil « effeuillage » à nos bûcherons de choc de l'antisoviétisme !
« Antisoviétisme » n'est d'ailleurs plus le mot qui convient, vu qu'il désigne encore une sorte de pensée politique, de chose plus ou moins raisonnée. Nous n'en sommes plus là. Lorsque madame Marie-France Garraud dit des Russes, dans une émission télévisée de la RTBF, qu'ils sont 11 des martiens)) et ajoute 11 Eux, c'est la mort, nous c'est la vie )), on comprend enfin de quoi il en retourne : les Soviétiques sont des extra-terrestres. En somme : un monde inintelligible, tout de maléfices et de sortilèges. Le temps est venu des arts divinatoires et des chasseurs de sorciè-
Qu'il faille, à ce stade, crier « holà » risque de faire très vieux jeu. Faire appel à l'intelligence, quel triste programme, désuet, « chiant » pour tout dire, à l'heure où il ne faut se refuser aucune des « chouettes » sensations du journalisme << branché » ! Ainsi, la vieille fonction mythologique du débat occidental sur l'URSS ( « lendemains qui chantent » et« empire du mal »)trouve-t-elle à se renouveler à travers le chic et le choc de la « pensée-clip ''·
Pour le chercheur, le journaliste, le militant attardés, il reste évidemment quelques sujets de morosité. L'hypocrisie des indignations sélectives, par exemple, dont on a beau vouloir se dépêtrer, mais rien n'y fait: les « droits de l'homme ,, ne mobilisent vraiment tous les médias et tout l'éventail politique que lorsqu'ils sont violés à l'Est. Aux Turcs, aux -comment s'appellent encore les habitants de Timor? ... Les articulets de bas de page, les pétitions maigrichonnes, et sûrement pas de galas de solidarité à la salle Arlequin. Aux syndicalistes latino-américains, les conseils d'apolitisme du pape de Solidarnosc. Mme Jane Kirpatrick nous a expliqué le mode d'emploi : il y a les régimes communistes totalitaires et il y a les dictatures (elle n'a pas dit le mot, mais l'intention y était) de droite qui sont seulement autoritaires. Exemple: il n'est pas un événement de la vie de Walesa qui ne soit finement observé par nos médias et télévisions, voilà pour la Pologne « totalitaire ». Des dizaines de morts début 1984 à peine mentionnés et sans images, Hassan II ayant bouclé les frontières : voilà pour le Maroc s,eulement « autoritaire ».
Mais trêve d'acrimonie: ne serais-je pas en train d'avouer ici une illusion tenace, celle que les médias pourraient se tenir hors de la mêlée, en spectateurs objectifs de la guerre psychologique :
comme s'ils n'en étaient pas partie prenante? Plus sérieusement, il faudrait tenter de répondre aux questions : comment s'organise, autour des pays de l'Est par exemple, un certain « ordre mondial » de 1 'information ? Où sont les sources ? Qui vérifie ? Comment sont sélectionnés les « dissidents » qui ont accès à la chaîne de Springer, pourquoi certains ont-ils le look et d'autres pas?
Peut-être, enfin, pourra-t-on espérer de la gauche une critique radicale, sereine, pénétrante de l'expérience soviétique et des défaites du socialisme ? Là encore. c'est plutôt mal parti. C'est vrai qu'après tout, et malgré tous ses égarements, la gauche toujours en accusation (est-ce qu'on demande à M. Gol des comptes sur le« libéralisme,, argentin ou chilien?), et plus que d'autres portée à l'autocritique, n'a de leçon à recevoir de personne. Sur les rapports mouvementés des gauches avec le phénomène soviétique, il y a un ouvrage passionnant écrit sous la direction de Lily Marcou 18• Mais ce n'est pas là matière dont on fait un best-seller. Le genre littéraire qui marche, c'est le confessionnal où se bousculent staliniens tardivement repentis, exclus du PCF, ex-mao-gaucho-contestataires, donnant le spectacle de leurs myopies passées et des troubles de leur désillusion présente. Pas tellement changés à vrai dire, toujours aussi manichéens. De leurs croyances simplettes d'autrefois, il vous font un « marxisme» et un « tiers mondisme ,, à vous donner le frisson. Ils ajoutent bien entendu que ce sont là les « idéologies dominantes >>, et le tour est joué. Les voilà en Zorros de la scène intellectuelle parisienne, éclaireurs opportuns de la nouvelle droite toute ravie de ne pas devoir, toute seule, discréditer les idées vraiment subversives et les combats vraiment efficaces qui se mènent au nom du « marxisme », du « tiers mondisme ,, ou de « Solidarité >> •••
La belle escroquerie que voilà, qui fait commerce de la tragédie et du désenchantement, des nostalgies et du cynisme de cette fin de siècle !
Paradoxe: c'est à l'un des principaux idéologues de la première guerre froide, 1 'auteur en 194 7 de la politique de « l'endiguement,, de l'expansionnisme soviétique, Georges Kennan, que l'on doit une des rares manifestations de résistance intellectuelle ouverte aux « simplifications abusives » et aux « déformations si profondément ancrées dans l'esprit du public ... » à propos des relations avec 1 'URSS.
« La société soviétique, tout comme la nôtre, est faite d'êtres humains. Et parce que c'est une société humaine, elle est complexe. Elle n'est pas, comme beaucoup de ces simplifications abusives voudraient nous le faire croire, un phénomène statique et immuable. Elle évolue elle aussi, et le sens de cette évolution dépend dans une certaine mesure de la façon dont nous l'abordons.
« Ce dont nous avons besoin, ce n'est pas de démontrer notre propre vertu en montant en épingle les vices soviétiques : c'esi d'un effort sérieux pour étudier cette société dans toute sa complexité, afin de porter des jugements réalistes sur la nature et la dimension du problème qu'elle nous pose 19 • »
L'ouvrage de Georges Kennan, étant donné l'auteur et l'originalité du propos, réunissait toutes les qualités « sensationnelles » pour une promotion de choc dans les médias... Curieusement, il n'en a rien été. Allez donc savoir pourquoi ! 18. Lily Marcou, l'URSS vue de gauche, PUF 1981. 19. G. Kennan, le Mirage nucléaire. Les rela· tions américano-soviétiques à l'âge de l'atome, éd. La Découverte, 1984.