La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

EDITORIAL

L'ultime glissade

Critique communiste, n° 46, novembre 1985 · p. 3-5 · 1 456 mots

VEC l'affaire Greenpeace, la gauche officielle perdait ce qui lui restait en propre: l'attachement proclamé à une certaine morale, le refus d'une raison d'Etat couvrant le crime et le terrorisme d'Etat; la défense, fût-ce par le seul discours, des droits de l'homme à travers le monde. Ce qu'il lui restait d'identité au terme de cinq années de reniements - reliquat bien maigrelet mais néanmoins essentiel pour se distinguer de la droite classique -, coulait corps et biens. Disparaissait ainsi dans les eaux du Pacifique une réputation sur laquelle le gouvernement et le Parti socialiste comptaient pour rallier leurs partisans contre la droite, en mai 1986.

Il n'aura pas fallu attendre longtemps après l'affaire Greenpeace pour qu'un nouvel événement témoigne de ce qu'un Serge July analyse, dans Libération, comme l'achèvement de la <<décomposition morale et idéologique » de la gauche: le face à face Fabius-Chirac en aura fourni l'occasion, devant vingt-deux millions de téléspectateurs, sur le terrain décidément fertile de l'insécurité et de l'immigration. Le terreau dont se nourrit Le Pen !

De Fabius à Chirac, de Chirac à Le Pen « Sur ces principes-là, à une ou deux exceptions près, je crois qu'il n y aurait pas de désaccords forts. )) Telle fut la réponse de l'actuel Premier ministre aux diatribes démagogiques du maire de Paris. Ce dernier venait tout bonnement de promettre le retour aux QHS, la chasse aux travailleurs étrangers clandestins, l'expulsion des immigrés au chômage! Si le discours de Chirac n'avait pas de quoi surprendre, le consensus recherché par Fabius, en de domaine comme en d'autres, officialisait une capitulation ultime. Et là, Fabius n'eut pas à mentir. Il lui a suffi de citer le nombre de refoulements, de reconduites d'étrangers à la frontière. La parole en accord - enfin - avec les actes. Mais quelles paroles ! Celles qui justifient, aux yeux de «l'opinion publique», le principe «les Français d'abord». Celles qui fondent les axiomes racistes assimilant immigration à chômage et insécurité.

Si Le Pen reste seul - mais pour combien de temps ? - à préconiser la suppression de la gratuité de l'école pour les enfants d'immigrés, le RPR l'a rejoint quand il prévoit lui aussi de supprimer les allocations familiales aux enfants d'étrangers. Peut-être sont-ce là «une ou deux exceptions» qui échappent au consensus, et que Fabius n'a même pas cru bon de préciser face à Chirac!

Le glissement vers l'extrême droite des thèmes politiques nationaux est d'autant plus grave qu'il s'accompagne de la cristallisation d'un véritable courant politique autour du Front national. Quand Le Pen a émergé, lors des élections municipales à Dreux, les commentateurs ont évoqué la vague poujadiste de 1956 pour rappeler son caractère éphémère. Depuis cette élection, l'ancien parachutiste a volé de succès en succès. Le personnage a résisté à un premier assaut, quand son rôle de tortionnaire pendant la guerre d'Algérie fut largement révélé. En vain: son public ne s'arrête pas à si peu, Le Pen franchit l'obstacle.

La défaite des médias

Quand le Monde tente de descendre en flammes le chef du Front national en publiant les révélations de Demarquet, un ancien compagnon de Le Pen, qui accuse ce dernier de détournement d'héritage et le soupçonne d'assassinat, le coup ne fait

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pas mouche. Mieux, il est renvoyé comme un boomerang : les journalistes sont traités d'imbéciles et de cloportes.

Les médias, qui ont complaisamment concouru à la notoriété du leader de l'extrême droite sont aujourd'hui insultés par celui qu'ils croyaient pouvoir faire et défaire à leur volonté. Le public lepéniste applaudit son héros, il voue les journalistes aux gémonies. Quatre d'entre eux, aux origines juives, sont cloués au pilori.

Le sang et la boue dont est pétri Le Pen lui sont jetés au visage. Mais loin de s'effondrer, le personnage fait face et il gagne ! Dans ce pays, un ancien tortionnaire, soupçonné de manœuvres crapuleuses particulièrement peu ragoutantes ; un gangster effronté convaincu de mensonge public sur ses revenus et le montant de ses impôts; un tel personnage joue ... et empoche la mise. Mieux, il promet ses adversaires politiques au peloton d'exécution, et son journal ne cesse d'appeler au meurtre contre les journalistes « anti-français ».

Décontenancés, les éditorialistes, du Matin à Libération, cherchent à percer son mystère. Pour les uns, Le Pen donne un visage au discrédit du système politique français. Pour d'autres, il est l'expression des tendances au mal qui coexistent en chaque citoyen avec les tendances au bien; ou bien encore, il donne forme à un vaste refoulé social. La vérité est plus simple à cerner: le succès de Le Pen exprime l'apparition et la consolidation d'un courant politique dans la société française, résolu à des méthodes de force. Un courant xénophobe et fascisant, qui s'assume comme tel. Un courant parfaitement imperméable aux arguments et valeurs réputées démocratiques qui sont communément acceptés par les grandes forces politiques françaises depuis la Seconde Guerre mondiale.

Il n'est pas d'autre explication à l'insuccès des assauts contre Le Pen de la part des médias, ni au fait que Je Front national pèse aujourd'hui si lourd sur la vie politique, attirant dans son sillage les deux grandes formations parlementaires de la droite.

Le fruit empoisonné de la politique de la gauche La cristallisation de ce courant politique est bien sûr liée à la crise. L'électorat en grande partie urbain du Front national atteste, s'il en était besoin, l'origine profonde du phénomène. Mais ce dernier n'a pu se développer en France avec cette vigueur que dans les conditions politiques créées après la victoire électorale de la gauche en 1981 . Comment expliquer, sinon, que la montée parallèle du chômage n'ait jusqu'à maintenant pas entraîné une poussée semblable de l'extrême droite en Belgique (où les partis d'extrême droite viennent d'essuyer un recul), en Espagne, en Grande-Bretagne, ou en République fédérale allemande? Dans ce dernier pays, la vie politique est, à l'inverse, marquée par la poussée électorale des Grünen (Verts).

Si les mêmes causes ne produisent pas aujourd'hui les même effets dans les différents pays capitalistes européens touchés par la crise, il faut bien conclure à J'existence de responsabilités proprement politiques: les espoirs déçus de 1981, la conversion du gouvernement d'Union de la gauche à la gestion de la crise, le gonflement du chômage sous son égide, l'effondrement du projet de transformation sociale dont le Programme commun se prétendait porteur, l'affaissement politique du mouvement ouvrier qui a suivi dans un contexte de faible activité sociale et revendicative. Telles sont les conditions politiques qui ont permis au Front national de s'étendre et de s'affirmer comme la pointe avancée et agressive du camp réactionnaire.

Réaliser l'unité des antiracistes dans l'action, construire une alternative anticapitaliste Si la politique de la gauche réformiste a fait le lit de la droite et du Front national en particulier, son discours d'aujourd'hui ne représente pas un barrage réel face à l'extrême droite. Le PS ne peut certes reprendre à son compte la lamentable prestation de Fabius face à Chirac, mais il demeure prisonnier de son soutien à la politique gouvernementale dont il est, en réalité, profondément solidaire. Le PCF, qui se soucie peu de contrer la montée du racisme par l'action de masse est avant tout préoccupé de faire boire la tasse au PS. Pire, sa politique chauvine du

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« produire français » entretient le venin nationaliste et xénophobe dans la classe ouvrière.

C'est bien pourquoi l'unité des premières victimes du racisme et des antiracistes dans ce pays est aujourd'hui un facteur politique de la première importance. C'est bien pourquoi le combat pour une marche unique pour l'égalité des droits et les droits civiques pour tous, pour une nouvelle manifestation de masse le 7 décembre prochain à Paris est une exigence fondamentale, seule capable de faire pièce à la montée du Front national et à l'extension de ses thèmes dans la société.

C'est pourquoi la bataille pour la constitution d'un pôle politique anticapitaliste dans le pays, visant à rassembler, au-delà des organisations révolutionnaires existantes, celles et ceux qui refusent la politique et les capitulations des partis ouvriers réformistes, est également essentielle. Lors de son VIr Congrès, la LCR s'est engagée à parvenir à un accord national avec Lutte ouvrière pour les élections législatives de mars 1986, et à élargir cette coalition à tous ceux qui, localement, y sont prêts, dans le respect des positions de chacun. Œuvrer à la construction d'une alternative politique, anticapitaliste, la tâche ne peut être que progressive et de longue haleine. Elle n'en est pas moins capitale, y compris sur le terrain de la lutte contre la diffusion des thèmes xénophobes et racistes.

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