La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

La beur génération

· Critique communiste, n° 46, novembre 1985 · p. 6-11 · 5 008 mots

Ces dernières années, les acteurs essentiels de la lutte contre le racisme ont été les jeunes de l'immigration. Premières victimes du racisme en France, les

Beurs ont démontré leur force et leur capacité à peser sur la scène politique.

Leur mouvement est porteur d'exigences nouvelles, d'une richesse culturelle, d'un foisonnement d'idées trop longtemps étouffées par l'enfermement dans la situation d'« immigrés))' qu'ils ne sont pas et refusent d'être.

Les difficultés actuelles autour de la troisième marche pour l'égalité, comme la persistance du discours réactionnaire et raciste des Le Pen ou Chirac nous amènent à développer ici ce qui, pour nous, constitue un morceau d'histoire à part entière : celle des Beurs.

LS sont plus de deux millions en

France. La plupart sont nés ici. Deuxième, parfois troisième génération de ces familles d'immigrés venus dans les années soixantes. Certains ont acquis la nationalité française, d'autres non. Ce « choix » relève généralement d'une contrainte : c'est le seul moyen d'éviter l'irrégularité. S'ils ne sont pas français, ils doivent dès seize ans entamer les difficiles démarches administratives pour obtenir un titre de séjour équivalent à celui de leurs parents.

Français ou pas, ils s'assimilent à la «mouvance beur», une identité «à l'envers» 1, à mi-chemin entre immigré et Français, qui s'est affirmée brusquement à travers la revendication d'égalité, en bousculant le jeu frileux des habitudes. Les Beurs ont une histoire, une culture, une aspiration profonde à l'autonomie et à la reconnaissance de leur existence en tant que telle : ils sont pour l'insertion et contre l'assimilation.

Mohamed Mrini écrit à juste titre : ((A l'image des sociétés de transit, l'immigré vivait un "en attendant" qui s'enraçinait dans la société française, laissant le vent de la nostalgie et des espoirs de retour emporter quelques feuilles qui se fanaient aussitôt qu'elles se posaient sur le sol des réalités. Vinrent les enfants qui, de génération assise entre deux chaises, fabriquèrent,à coups de déception et d'espoir, des tabourets et des fauteuils d'un art nouveau 2 »

Hélène VIKEN Pendant des années, en effet, l'immigration est vécue comme provisoire. Les grands phénomènes migratoires du début de l'expansion furent provoqués par le patronat pour des raisons structurelles : la transformation du procès de production avec le développement du bâtiment et des immenses chantiers «volants», l'essor des usines à production de masse (automobile notamment) qui nécessitent la mise en place à une grande échelle d'une nouvelle division du travail qu'on peut ainsi résumer: OS ou manœuvres de plus en plus nombreux, mobiles, sous-qualifiés, payés au coût le plus bas, parqués chez des marchands de sommeil, célibataires et ne désirant pas s'installer. Cette surexploitation massive des immigrés permet en retour un aménagement du consensus social en direction des travailleurs français.

Dès le début des années soixante-dix, les premiers phénomènes de regroupement familial apparaissent. Les immigrés se marient, ont des enfants en France, s'installent et revendiquent. Les jeunes issus de l'immigration restent pendant un temps « une minorité presque invisible et silencieuse » 3 • Puis, progressivement, leur force apparaît : produit hybride, nés et élevés dans un pays mais parias de la société où ils vivent, les jeunes de la « deuxième génération » vont peu à peu manifester leur révolte dans les cités. La répression leur

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répondra: quadrillage policier, agressions et contrôles perpétuels, expulsions du territoire vers le pays d'origine de leurs parents où ils ne sont jamais allés. C'est à ce moment que naît la première volonté de s'organiser, essentiellement face à la police et, progressivement, de manière autonome. Premières troupes de théâtre, _ regroupements autour des animateurs sociaux dans les banlieues parisienne, lyonnaise et marseillaise ... L'histoire des Beurs commence. Pour le droit à la vie

L'histoire des Beurs s'écrit d'abord dans le sang. La liste est longue des crimes racistes dont ils ont été les victimes, crimes le plus souvent suivis de l'acquittement ou de peines avec sursis pour les assassins. 21 février 1980, à Vitry : Kader Lareiche est tué d'une balle par le gardien de la cité qui écopera de cinq ans avec sursis. Octobre 1980 : Lahouari Ben Mohamed est tué par un CRS ; celui-ci sera muté. Octobre 1980: le petit Hocine Sakhi est tué par un pâtissier à Metz ; celui-ci sera acquitté etc.

Face à cette situation devenue banale et presque « excusable », où l'on présente les jeunes issus de l'immigration comme des voyoux dangereux et les maniaques de la gâchette, flics ou civils, comme des héros en légitime défense, les victimes vont se lever progressivement. Les Beurs se regroupent et tentent de changer le cours des choses. Ils ont un objectif avant tout : la bataille pour le droit à la vie, pour la justice égale pour tous.

Le premier festival des jeunes issus de l'immigration a lieu le 30 juin 1979, à Mantes-la-Jolie. Au printemps 1980, des grèves éclatent un peu partout à l'université pour protester contre le décret Imbert, qui limite les possibilités d'accès à la faculté pour les étudiants étrangers. Avril 1980 voit la naissance de « Rock against Police », premier regroupement autonome, qui organise trois concerts en banlieue parisienne. En octobre 1980, puis en mars 1981, par deux fois, des manifestations massives sont organisées à Marseille pour protester contre l'assassinat de Lahouari puis de Zahir Boudjal. En avril 1981, à Lyon, Christian Delorme entame une grève de la faim pour protester contre l'expulsion des jeunes nés ou ayant grandi en France. Dix mille personnes manifestent en soutien à son action, qui entraînera la suspension pour trois mois de cette procédure, supprimée ensuite par la gauche.

Par la suite, plus aucun crime n'aura lieu sans provoquer une mobilisation des Beurs, bientôt soutenus largement par les associations antiracistes, notamment la FASTI (Fédération des associations de soutien aux travailleurs immigrés) qui organise les premières rencontres des associations de Beurs en février 1983. L'abrogation de la loi de 1939 4 par la gauche provoque une floraison de ces associations aux noms divers qui vont se multiplier durant l'année qui suit : « Zaama de banlieue » à Lyon, « l'ARAJ » à Aulnay, « SOS ça bouge » à Bondy, « SOS Avenir Minguettes » à Vénissieux, « Grain magique » à Saint-Etienne, « Mixture » à Villeneuve-sur-Lot, « la Banane a mûri » à Rouen, « l'ANGI » à Aubervilliers, etc.

Ce bouillonnement encore souterrain va jaillir au grand jour en provoquant une mobilisation sans précédent, une initiative spectaculaire et courageuse, la marche de 1983, qui fit entrer les Beurs par la grande porte de l'histoire. Plus jamais comme avant

« Paris sur beur», « Beur is beautiful », « les Beurs à l'Elysée », « coup de cœur pour les Beurs », c'était en décembre 1983. Les médias rivalisaient d'inventions journalistiques pour ne pas rater l'événement considérable qui se nouait à partir de quelques Beurs têtus qui venaient de traverser la France à pied, pour l'égalité.

Le succès était d'abord venu d'une urgence politique : la nécessité de riposter à Le Pen, à la banalisation du discours raciste repris peu à peu, sous des formes plus ou moins élégantes et enrobées, par l'ensemble de la classe politique. « On >> prétendait brusquement que l'immigration était un problème... que sa présence trop massive rendait la société invivable, ... qu'ils étaient responsables du chômage, de l'insécurité ... Au-delà, les hommes politiques légalisaient tranquillement le racisme quotidien et armaient le bras de quelques dizaines d'assassins qui allaient tirer à vue dans toutes les cités ghettos de nos banlieues durant l'été 1983.

Comme les organisations antiracistes traditionnelles tardaient à réagir, empêtrées dans leurs positions de représentation morale (MRAP) ou ne sachant par quel bout prendre l'énorme mammouth en voie de développement rapide, les Beurs ont osé. Osé, envers et contre tout (et tous ou presque), malgré le scepticisme poli mais dominant, annoncer qu'ils marcheraient pour l'égalité.

1. Beur est un mot verlan qui signifie (sans ëtre ëquivalent) : arabe. 2. Mohammed Mrini, extrait de " Les jeunes et le droit de vote " Article paru dans Expression immigrés·Français, _journal de la FAST/, numëro de juillet 1985 3. "Les Beurs ont une histoire " article de Christian Delorme paru dans les Cahiers de l'ANGI, mars 1985. Pasteur, membre de la Cimade à Lyon, Christian Delorme est à l'origine de l'action en faveur de l'immigration, notamment avec la constitution de l'association SOS-Minguettes, el/e-mëme instigatrice de la marche de 1983. 4. La loi de 1939 sur le droit d'association interdisait de fait la lëgalisation des organisations d'immigrës.

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(( De Marseille à Paris, un espace antiraciste a été gagné et s'est élargi au fur et à mesure de l'arrivée du 3 décembre. Les trente marcheurs du départ ne savaient certainement pas qu 'ils allaient déclencher un formidable mouvement. Le premier mouvement de cette jeunesse - dite d'origine immigrée- et qui aura eu le mérite de balayer pas mal de vieilles poussières. '' L'éditorial de Sans frontière « spécial marche » que nous venons de citer résume assez bien le sentiment alors unitaire et commun : celui d'avoir renversé le cours dramatique des choses, d'avoir imposé la vision d'une autre dynamique possible, celle de la société de demain avec une place pleine et entière pour les immigrés, concrétisée par l'obtention des droits civiques.

« Rengainez, on arrive », le mot d'ordre du Collectif jeunes parisien de soutien à la marche sera repris largement sur toutes les banderoles : symbole de la force tranquille contre les flingues, du désir massif dans les cités du droit à vivre, de l'égalité face à la justice.

« Droit de vote, droit de vote ! », criait la masse des manifestants du 3 décembre sur le parvis de Montparnasse, alors que Georgina Dufoix tentait d'affirmer que « rien ne serait plus comme avant ». Les assises des associations de jeunes

Les premières assises des associatio·ns de jeunes se tiennent les 9, 10, 11 juin à Villeurbane. Elles regroupent cent cinquante participants venus de trente-cinq villes qui représentent cinquante-deux associations. Ce sera la première tentative de structuration d'un mouvement autonome des Beurs. L'autonomie est le mot central de tous les débats. Le texte de préparation contient les expressions suivantes fort significatives : «la réappropriation de notre parole », « l'appropriation de tous nos droits», « la participation aux décisions nous concernant et la participation à la gestion de notre vie quotidienne », « la maîtrise, enfin, des stratégies pouvant aboutir à une amélioration de notre condition ».

Trois commissions ont fonctionné durant ces assises : association, égalité des droits, police-justice. Mais il est encore trop tôt : ·de nombreuses associations ont commencé à intervenir sur le champ politique à partir de la marche de 1983 et ont additionné les problèmes sans parvenir à les résoudre ; d'autres en sont encore au stade de l'activité culturelle. L'affirmation de la volonté d'autonomie ne débouche pas sur des propositions concrètes d'initiatives, ne se tourne pas vers l'extérieur et débouche difficilement sur une plate-forme revendicative « traditionnelle » qui laisse insatisfaits les participants.

Entre temps ... il y eu les manifestations isolées de solidarité à Talbot, celle des « folles de la place Vendôme », c'est-à-dire les mères des victimes du racisme demandant obstinément des comptes à la justice dans un désert de plus en plus grand.

Le mouvement naissant va se heurter de plein fouet à tous les problèmes en même temps : - Comment réaliser un large mouvement antiraciste tout en évitant la dilution dans l'humanisme inefficace et en préservant les revendications liées à l'égalité ? - Comment renforcer les liens des Beurs entre eux et leur affirmation propre et sans concession, tout en évitant le repli communautaire ? En pesant au contraire sur l'évolution de l'ensemble de la société ? - Quel bilan tirer du ralliement de la gauche à la marche des Beurs et de la trahison qui a immédiatement suivi avec l'affaire Talbot ? - Quel lien avec les autres communautés victimes du racisme qui se sont peu manifestées aux côtés des Beurs en 1983? - Quel lien avec le monde politique et institutionnel, qui défend d'abord des intérêts d'appareil et semble se servir de la révolte des Beurs pour mieux l'étouffer par la suite ?

Lors des assises et par la suite, on peut distinguer deux types de réponses partielles à cette liste de problèmes difficile à résoudre :

Une partie des Beurs ( «Zaama de banlieue », associations de Lille, une partie du Collectif jeune de la région parisienne, l'ANGI) développera la nécessité d'organiser en priorité les Beurs, de s'affirmer comme force autonome, de prendre le temps de rassembler les associations qui se multiplient localement, de construire une force diversifiée mais capable de définir des objectifs communs face à son oppression spécifique et de peser en tant que communauté particulière dans l'évolution de l'ensemble de la société.

Ce « courant » attache une importance décisive à la plate-forme pour l'égalité des droits (condition absolue de la lutte contre le racisme), à l'autonomie. Il conçoit ses relations avec le mouvement antiraciste (à l'époque le MRAP et la F ASTI essentiellement) comme des rapports de partenariat où les Beurs doivent être la force motrice

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La Beur génération

Que p't'être c 'est mieux, p't'ètre c 'est tant pis et dominante, car la seule à être capable de ne jamais céder sur le fond.

L'autre partie, (qui formera Convergence 84 en juillet) s'oppose à J'organisation des Beurs entre eux, considérant un tel projet comme lourd de dangers (repli communautaire, incapacité à jouer un rôle important politiquement) et développe la nécessité d'une alliance entre « tous les inégaux » : toutes les communautés immigrées ou d'origine étrangère d'une part, tous ceux qui, dans la société, sont victimes de manière générale de J'inégalité, d'autre part.

La question de la lutte contre Je racisme est alors ramenée à une problématique générale « pour J'égalité » conçue comme un projet de société. Ainsi cet appel à la marche 1984 : ((Nous sommes une catégorie qu'on a installée dans la cave de la société, dont on ne veut ni entendre le chant, ni voir l'âme. Nous revendiquons donc nos droits : des droits destinés â nous porter â la hauteur des citoyens reconnus. En chemin, nous avons appris que le sous-sol est plus grand que nous ne l'avons cru et qu'il comprend des pièces que nous ne connaissions pas. Nous avons rencontré des citoyens moins égaux que d'autres. Eux aussi exigent leurs droits : parfois, les mêmes que les nôtres, parfois, non. ))

Ces débats entre ces deux courants n'aboutiront pas : la « scission» est consommée durant l'été et Convergence 84 lance la deuxième marche de l'égalité pour décembre 1984. La suite des événements allait entraîner de nouvelles accélérations dans le courant de Beurs investis dans cette deuxième manche. Grandeur et misère de Convergence 84

Entre J'automne 1983 et J'automne 1984 le paysage politique a sensiblement évolué : les élections européennes ont démontré la force nationale de Le Pen. Le consensus des « démocrates » et de la gauche autour des Beurs a craqué. Il y a bien eu J'octroi de la carte unique (avec beaucoup de limites) mais rien, pas un mot, pas un geste, pas un acte sur le droit de vote. A la place, Talbot, Fabius déclarant durant l'été que (( Le Pen pose des vrais problèmes auxquels il apporte de fausses réponses)), l'offensive anti-immigrés de Chirac à Paris, les mesures de restriction au regroupement familial prises par le gouvernement et l'arrestation de Toumi Djaidja, celui qui fut l'initiateur de la marche des Beurs.

Des fois j'me dis qu 'à 3 000 bornes

De ma cité y'a un pays

Que j'connaÎtrai sûr'ment jamais

Qu'là-bas aussi j's'rai étranger

Qu '/à-bas non plus j'serai personne

Alors pour m'sentir appartenir

A un peuple, à une patrie,

J'porte autour d 'mon cou, sur mon cuir

Le K~(lé noir et blanc et gris

Je m'suis inventé des frangins

Des amis qui crèvent aussi.

Renaud « Deuxième gènèration »

Le 1er décembre 1984, lors de J'arrivée de Convergence 84 à Paris, 30 000 jeunes sont dans la rue : les Beurs sont massivement présents mais aussi la jeunesse dans son ensemble mobilisée par les multiples initiatives prises en commun dans toutes les villes par les réseaux antiracistes et les associations autonomes.

La gauche, elle, a disparu : le PS n'appelle pas, ne soutient pas ; Je gouvernement est absent, les forces syndicales également. Le PC se fait on ne peut plus discret sur le parcours.

Convergence 84 a réussi, contre vents et marées et malgré la défection des grands partis, à faire une démonstration de force contre le racisme et pour J'égalité des droits. Car ceux qui sont venus, qui se sont mobilisés, sont justement ceux qui n'attendent pas un consensus officiel et rassurant pour exprimer leur combat contre le racisme ; ceux qui refusent toute concession sur ce terrain et croient fermement à la nécessité de construire et d'affirmer un rapport de forces qui renverse Je cours des choses.

Parmi les communautés d'origine immigrée, les Beurs sont de trés loin les plus nombreux : la convergence avec les autres n'a pas véritablement réussi. Démonstration est faite que les Beurs sont les plus combatifs et les plus décidés : ce sont aussi les principales victimes du racisme, tant il est vrai qu'en France, pour des raisons historiques, le racisme anti-arabe est dominant. Parmi les antiracistes, ce sont les jeunes les plus nombreux. La jeunesse, nouvelle couche sociale par définition, apparaît brusquement sur la scéne, sortie des lycées, des cités, des banlieues pour crier sa haine de J'apartheid à la française, son rejet des valeurs racistes dominantes, sa solidarité pleine et entière avec les Beurs qu'ils côtoient depuis l'enfance.

A l'issue de la manifestation, quand est manifeste la force créée par la jonction entre la jeunesse antiraciste, les réseaux unitaires locaux et les Beurs, Convergence 84, empêtrée dans son discours général contre l'inégalité, ne donne aucune perspective. Au contraire: Farida Belghoul, J'une des dirigeantes de Convergence, conclut la marche du l er décembre, place de la République, par la « Lettre ouverte aux gens convaincus». Celle-ci s'attaque violemment à ((l'antiracisme de façade )), à ((ceux qui sont solidaires mais par concernés )), reprochant à ceux qui s'étaient justement mobilisés dans les viiies de province et à Paris de (( soulager leur mauvaise conscience )) de cette manière.

Convergence 84 est passée ainsi de l'affirmation d'une ouverture nécessaire pour construire J'égalité (affirmation trop générale et en partie utopique car ne s'appuyant pas sur ce qui avait fait la force de 1983 : les inégalités spécifiques en France à l'encontre des immigrés) à un discours sectaire : dénonciation des antiracistes et refus de comprendre les avancées réelles dans le combat commun entre organisations antiracistes, associations des jeunes Beurs, radicalisation de J'ensemble de la jeunesse. Tout ce qui avait fait la richesse de la traversée de la France par les mobylettes du « mélange » !

Enorme faute qui fera d'une initiative courageuse et efficace un souvenir sans lendemain : encore une fois, alors que le racisme poursuit ses crimes, alors que J'extrême droite multiplie ses campagnes, alors que les promesses de la gauche s'estompent de plus en plus et que l'égalité est remise au placard des utopies d'un mouvement social jugé éphémère, il ne reste rien aprés la marche : pas de perspectives d'organisation permanente, pas de projet fiable. Les associations de Beurs semblent alors se replier sur le plan local. Les antiracistes aussi, dans des collectifs unitaires hérités des deux marches.

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C'est sur ce vide apparent que SOS-Racisme prend son élan.

<< La marche (de Convergence) a été une aventure extraordinaire et puis le vide; une grande aventure impuissante. H fallait créer des conditions pour que la solidarité s'exprime en permanence et mobiliser au-delà des convaincus )), dira Harlem Désir, à l'une des premières conférences de presse de SOS-Racisme. Du badge à la Concorde

C'est à cette immense potentialité de la jeunesse que SOS a su répondre : on connaît la suite. Un million de badges vendus en peu de temps ; le slogan symbole des antiracistes « Touche pas à mon pote » ; une mobilisation massive dans les lycées, les cités de ceux qui n'avaient jamais fait de politique auparavant ; une extension du mouvement dans les entreprises et dans l'ensemble de la société ; une réaction nationale et massive aux meurtres de Menton et Miramas et, enfin, quatre cent mille personnes lors de la « nuit des potes » à la Concorde, le 15 juin dernier. SOS-Racisme s'adressait d'abord aux antiracistes: les Beurs s'étaient mobilisés en 1983 et 1984. Ils avaient été l'avant-garde de la jeunesse. Ils trouvaient là l'occasion d'une convergence, d'un rapport de forces à construire qui permette de poser avec autrement de moyens la question centrale de l'égalité.

Certains ont rejoint SOS sur la base de cette analyse. Mais force est de constater que, pour l'essentiel, les forces organisées de la mouvance beur sont passées d'un silence poli à une hostilité grandissante, allant jusqu'au rejet par rapport à SOS.

On trouve trace de critique quasiment dès 1 'origine du succès de SOS-Racisme. Nacer Kettane (animateur de Radio Beur) écrit en mars 1985 : << La désintégration instantanée de Convergence 84 après son arrivée est à l'image de ce qu'elle laissera dans notre mémoire. Les crimes racistes continuent, l'insécurité de la communauté maghrébine grandit de jour en jour au fur et à mesure que le fascisme prend du poil de la bête. Les marcheurs retombés dans l'anonymat, les convergents ayant divergé, le marche-pied était tout prêt . pour une association comme SOS-Racisme qui retombe dans l'antiracisme le plus banal et le plus sécurisant pour tous les partis politiques confondus. S'il n 'est nullement question ici de "descendre" SOS-Racisme qui a eu au moins le courage de se poser en travers de la route des apprentis sorciers, il faut toutefois souligner l'inexistence de maghrébins dans sa structure de direction et l'oubli des principales revendications de toute une communauté pour qui racisme signifie danger de mort. Car aujourd'hui, être arabe, c'est militer tous les jours et porter un badge vingt-quatre heures sur vingt-quatre sur son visage 5 .»

Mêmes reproches sous la plume de Mohamed Jabbad de l'ANGI: <<Là aussi nous ne pouvons que nous réjouir en voyant les antiracistes être de plus en plus nombreux à s'afficher ostensiblement ( ... ) Mais quel crédit accorder à Georgina Dufoix lorsqu 'elle arbore son petit badge après avoir interdit le regroupement familial ? ( ... ) Il ne faudrait pas oublier que l'apport essentiel du mouvement des jeunes issus de l'immigration a été de donner un contenu au combat antiraciste: la lutte pour l'égalité.))

Dans l'éditorial du numéro de mars 1985 du journal de la FASTI, signé Carlos Bravo, des reproches analogues sont formulés. Quant à Farida Belghoul, elle s'oppose violemment, dans un article incendiaire intitulé « BHL, Barre, Gros minet et les autres», à la trahison que représente à ses yeux SOS : << La France antiraciste ne veut pas de notre histoire)) (celle des Beurs, NDLR). Elle conclut par une citation d'un dirigeant noir américain, Eldridge Cleaver : << Il est des gens qui ne sont que trop disposés à penser à notre place même sic 'est nous qui mourons. Mais ils ne sont pas d'accord pour aller jusqu 'au bout et mourir à notre place ))

Pourtant, le développement impétueux de SOS-Racisme fait la preuve qu'il ne s'agit pas d'un gros coup médiatique visant à étouffer les racines de la mobilisation beur et la question de l'égalité. Au contraire: quant Harlem Désir se prononce avec force pour le droit de vote devant un parterre de journalistes, l'écho en est considérable. SOS se montre capable de faire agir et d'organiser des couches nouvelles, ces jeunes qu'on n'a aucune raison de soupçonner de vouloir étouffer par un acte gratuit leur mauvaise conscience. Bien sûr, la critique des dirigeants beurs vise à juste titre nombre de parrains qui furent prompts à saisir l'occasion. Mais tel n'était pas l'essentiel de SOS.

En refusant le dialogue, en s'écartant d'un mouvement en train de naître, le mouvement beur a incontestablement commis une erreur. Il a gâché une chance historique de jonction entre sa force, ses idées, sa détermination, son expérience enfin, et ces jeunes prêts à lutter à ses côtés pour l'égalité.

Cette hostilité latente s'est transformée en conflit ouvert à la suite d'erreurs propres à la direction de SOS.

Celle-ci, malgré l'aspect globalement positif de son action, n'a pas compris au départ l'existence d'un mouvement beur, dispersé mais réel, les liens d'une communauté porteuse d'une volonté d'autonomie. Voici quelques erreurs qui ont pesé lourd dans la balance : - « L'hégémonisme » de SOS-Racisme, déjà critiqué par Christian Delorme dans la « Lettre à SOS » en mai 1985 : c'est-à-dire une affirmation propre de SOS, nécessaire à sa construction, mais qui s'est peu peu à peu transformée en une volonté de « couvrir à tout prix le terrain», souvent indépendamment des réalités locales, de l'expérience propre des villes, des liens tissés entre les diverses composantes beur, immigré et antiraciste. - La tentation de privilégier les initiatives médiatiques qui rassemblent beaucoup de monde (et c'est une bonne chose) mais qui passent par-dessus la construction d'un réel mouvement de masse organisé, capable de se confronter et d'agir unitairement dans la réalité du racisme quotidien, en reprenant en charge les revendications exprimées par les victimes du racisme autour de l'égalité. - La présence de 1 'UEJF (Union des étudiants juifs de France) à la direction, qui a certainement pesé d'un grand poids dans la décision de SOS de manifester aux côtés d'organisations sionistes pour la libre circulation des Juifs en URSS et dans le refus de prendre position lors du raid d'Israël sur Tunis. Car, pour les Beurs, la Palestine fait partie de l'identité. Une identité lointaine certes, mais qui constitue, comme la lutte du FLN en Algérie, une identité d'opprimés s'identifiant fermement à toutes les luttes de libérations de leurs pères.

L'affaire de la division autour de la troisième marche s'inscrit dans ce processus et n'était nullement inévitable. En lançant sa marche précipitamment et en son nom propre sans avoir pris le temps d'une réelle confrontation avec les associations de jeunes Beurs, les organisations de l'immigration, la FASTI, le MRAP, Sans frontière, etc.

Cette erreur de SOS-Racisme, malgré une volonté réelle de rassembler plus de forces que les années précédentes, a pesé très lourd dans la situation de division présente des forces antiracistes. Elle a pesé d'autant plus lourd que la volonté d'autonomie des Beurs trouve difficilement le chemin de son expression et d'une clarification nécessaire entre deux conceptions déjà apparues : la construction d'un mouvement beur comme élément moteur d'un large front uni antiraciste, et qui garderait en même temps son expression propre; ou l'af-

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firmation d'un mouvement autonome des Beurs comme fm en soi, traitant les antiracistes comme une force d'appoint pour la solidarité.

Confronté à ce problème avec l'annonce d'une marche concurrente à la sienne, SOS· Racisme a évolué de façon positive : propositions unitaires, recon· naissance publique de l'existence et de la nécessité d'un «mouvement de jeu· nes issus de l'immigration ».

Evidemment, le fossé fait de désac· cords et d'incompréhensions mutuelles ne se comblera pas si facilement. Même si, comme nous le souhaitons, les deux marches pour l'égalité, parties séparé· ment en octobre 1985, débouchent sur une convergence et une unité retrouvée en décembre.

L'enjeu est réel : l'autonomie des Beurs, et donc la construction de leur mobilisation, de leur expression, repré· sente une richesse dans la lutte d'en· semble contre cette société. Parce qu'ils sont opprimés spécifiquement, leur combat est porteur quand il s'organise d'une remise en cause sans concession de l'inégalité institutionnelle, liée au statut d'immigré et par extension à la nationalité et à la couleur de la peau.

C'est ce qu'a exprimé l'histoire des Beurs depuis quatre ans, la bannière de l'égalité qu'ils ont brandie avec obstina· tion, leur refus des compromis et des appels à la raison, mais aussi leur volonté de s'inscrire dans la vie politique, en revendiquant leur place sur les listes électorales en 1986 ou en impulsant leurs propres listes autonomes.

Mais, seuls, ils risquent de toute évidence l'isolement, le renforcement de tous les processus de rejet, le conflit permament et violent en leur défaveur. Ils risquent un recul généralisé du corn· bat pour l'égalité, c'est-à-dire le triom· phe de l'idée d'impossible convergence et donc d'échec de leur insertion dans la société.

Les antiracistes ont démontré qu'ils sont une force en tant que telle, aux côtés des Beurs et des immigrés, capa· ble de se battre sur les mêmes revendi· cations ; qu'ils ne sont pas seulement une force d'appoint, de «solidarité». Les jeunes qui ont porté le badge ont exprimé avec autant de force leur désir d'une société différente, qu'ils affirment multiculturelle et multinationale.

Les forces mises en mouvement par les Beurs puis dans l'ensemble de la jeunesse ont contraint le mouvement ouvrier à s'investir dans le combat con· tre le racisme et pour l'égalité : l'unité a fait poids face à Le Pen.

La richesse de la rencontre et de la convergence doit être sauvegardée et développée, comme la plupart des ex· périences locales le prouvent depuis trois ans : c'est possible et c'est urgent.

Le combat pour 1 'égalité passe par l'élargissement du nombre de combat· tants. L'augmentation numérique et qualitative n'est pas forcément syno· nyme de dilution. Au contraire, le rôle du mouvement autonome des Beurs dans l'affirmation et la construction du mouvement antiraciste est décisive pour le faire avancer, ensemble, dans la lutte pour l'égalité des droits.

L'ignorance mutuelle ferait régres· ser tous les aspects de ce combat histo· rique, en particulier 1 'unité de la jeu· nesse et de la classe ouvrière, garante du rapport de forces qui fera basculer les idéologies réactionnaires dans les ou· bliettes où elles auraient dû rester.

Bibliographie la Beur génération » numéro spécial

Sans frontière Mars 1985.

la Ruée vers l'égalité (histoire de Convergence 84) éditions Mélanges Mai

1985.

Le mouvement beur a une histoire

Christian Delorme dans les Cahiers de

I'ANGI Janvier 1985.

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