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DOSSIER

Les programmes économiques de la droite

· Critique communiste, n° 46, novembre 1985 · p. 13-17 · 5 154 mots

Le temps des libéraux

Les programmes économiques de la droite

Henri WILNO que, contrairement aux révisionnistes de tout poil ( so- · mique est devenu le bien commun de tous ses courants.

E Wall Street Journal, principal quotidien financier américain, publiait le 13 avril 1984 un article intitulé « Même la France socialiste redécouvre le marché », dont l'auteur soulignait ce qui lui paraissait être un bouleversement majeur dans le discours économique dominant: le passage d'une tradition d'intervention permanente de l'Etat, gardien des «grands équilibres économiques», illustrée notamment par le gaullisme, a un consensus libéral autour duquel se rassemblent non seulement les courants politiques de droite mais, sous certains aspects, le Parti socialiste.

Il y a en effet une situation nouvelle. L'ensemble des forces politiques de droite françaises apparaît maintenant unifié autour d'analyses et de propositions économiques inspirées du discours libéral en vogue depuis plusieurs années aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne: critique de l'étatisme, éloge de l'initiative privée, dénonciation des rigidités et des « rêves égalitaires », etc. Les marxistes-révolutionnaires pourraient avoir la tentation d'évacuer le problème non seulement parce que cette unification idéologique ne réduit pas les conflits de chefs et de clientèles qui sont déterminants dans le fonctionnement des partis politiques de droite, mais surtout parce daux-démocrates et staliniens), nous ne confondons pas développement de l'intervention de l'Etat et politique économique conforme aux intérêts des traailleurs. Fondamentalement, la bourgeoisie utilise et développe le rôle de l'Etat quand cela convient a ses intérêts. Parfois (voir en France la Libération ou l'après-mai 1981) des circonstances historiques particulières (et notamment une certaine configuration du rapport de forces entre les classes) amènent une extension des attributions étatiques plus importante ou selon des modalités différentes que ce que qu'exigeraient les intérêts immédiats de la bourgeoisie 1• Les partis bourgeois s'y opposent alors farouchement mais, très rapidement, une fois la conjoncture politique modifiée, ces mêmes partis s'entendent très bien a gérer la situation dans le sens des intérêts de leurs mandants en revenant en arrière sur certains points et en utilisant au mieux les instruments créés antérieurement. Nous n'avons donc pas le fétichisme de l'Etat: sur le fond, Giscard-Chirac-Barre, d'hier ou d'aujourd'hui, même politique réactionnaire.

Mais en fait, ce serait une erreur d'en rester a ce niveau d'analyse. D'abord parce que le consensus néo-libéral est le nouveau discours idéologique de la bourgeoisie internationale et française qui sert a justifier aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne aujourd'hui, en France demain, des attaques accentuées contre les aspects favorables aux travailleurs des institutions existantes, de la Sécurité sociale au Code du travail. Ensuite parce que l'on voit se développer dans certains courants du mouvement ouvrier (en France dans le Parti socialiste et certains secteurs de la direction de la CFDT) une attitude de fatalisme résigné intégrant l'idée qu'avec le catéchisme néo-libéral, la bourgeoisie est peut-être en train de trouver le sésame qui permettra de sortir de la crise.

C'est pourquoi, en partant des propositions actuelles de la droite française, il est intéressant d'étudier le contenu exact du libéralisme en vogue. On se rendra compte assez facilement que l'unanimisme idéologique s'accompagne de divergences importantes a propos de la mise en œuvre concrète des principes proclamés. Seul l'examen du contexte général permettra de comprendre cette situation. L'unanimisme libéral

Depuis quatre ans, un glissement majeur marque donc les orientations générales avancées par la droite en matière de politique économique : le libéralisme éconoD'abord sa composante universitaire : les facultés et les grandes écoles abondent désormais d'enseignants saisis par le démon d'écrire pour proclamer avec plus ou moins de talent et d'originalité le bréviaire néo-libéral. L'activité de ces «nouveaux économistes» n'aurait guère d'intérêt si elle n'était révélatrice du climat ambiant 2• Du côté des politiques, Barre a le mérite de l'antériorité. II s'est toujours revendiqué du libéralisme, quoique de façon plutôt tempérée, et face aux néo-libéraux de choc il fait plutôt figure de pragmatique. Mais pour le RPR, les accents a la Reagan adoptés par Chirac et Toubon tournent le dos a une tradition gaulliste basée sur un certain volontarisme en matière économique : de Gaulle n'a-t-il pas dit un jour que le Plan était une « ardente obligation » ? Chirac lui-même a parlé naguère de « travaillisme a la française )) a propos de son mouvement.

II en est de même, de façon différente, pour l'UDF et Giscard. L'article du Wall Street Journal que nous citions plus haut donnait la réponse un peu embarrassée de Giscard interrogé sur sa conversion récente au libéralisme militant: (( Quandj'ai été élu en 1974, nous étions en face de la crise. L'Etat devait agir, nous ne pouvions pas laisser les chômeurs sans indemnités, l'économie sans soutien, sans investissement public ... Il y a eu un changement de philosophie maintenant. La France a vécu avec certaines idées qui étaient fondamentalement interven-

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tionnistes. Elle considérait que c'était le rôle de l'Etat de diriger le développement de l'activité économique ... )) Quant à Le Pen, « plus libéral que moi tu meurs », il dénonce le « socialisme rampant » de la politique menée par les trois chefs de la droite avant 1981 et son plan « antichômage » en dix-huit points comprend, à côté de neuf mesures racistes et xénophobes, neuf autres propositions marquées par le libéralisme le plus débridé.

Par ailleurs, il faut noter la renonciation à afficher toute préoccupation de justice sociale : dans les programmes des partis de droite les problèmes sociaux ne sont plus traités que par omission, ce qui est significatif. Là aussi, nous nous trouvons face à une rupture. C'est clair pour le RPR qui a relégué aux oubliettes le discours gaulliste sur l'association capital-travail, la participation. Mais il faut aussi noter que le Front national ne fait pas de démagogie anticapitaliste : cela est nouveau par rapport à l'extrême droite des années trente, qui recourait à la dénonciation des « capitalistes apatrides » ou juifs pour essayer de se rallier les chômeurs 3 •

Il est possible de résumer en cinq points les axes principaux désormais avancés par l'ensemble de la droite (cf. Bruno Théret, article précité) : - Baisse de la part des dépenses publiques et des prélèvements obligatoires dans le produit intérieur brut 4• - Réforme fiscale dans un sens plus inégalitaire pour favoriser l'initiative privée qui serait brimée par le poids actuel des impôts. Une des réformes prioritaires avancées lors de la Convention libérale de juin dernier en matière d'impôt sur le revenu est de faire en sorte qu'aucun contribuable n'ait à payer plus de 50 % de son revenu. Comme le souligne le professeur Dupeyroux dans le Monde du 1er juin 1985, ces malheureux contribuables « écrasés par l'impôt », s'ils sont salariés, gagnent cent millions d'anciens francs s'ils sont célibataires, cent cinquante millions dans le cas d'un couple avec deux enfants! -Remise en cause de l'organisation actuelle de la protection sociale en développant des systèmes à deux vitesses limitant la part de la solidarité et de la redistribution au profit d'un recours voloptaire à l'assurance. - Introduction d'une plus grande « flexibilité » sur le marché du travail par la« déréglementation», c'est-à-dire la remise en cause de diverses dispositions qui permettent, lorsqu'elles sont appliquées, de limiter l'arbitraire patronal : réglementation des horaires de travail, des licenciements, des droits syndicaux, du salaire minimum, etc. - Dénationalisations par retour au secteur privé des entreprises actuellement contrôlées par l'Etat.

Mais lorsqu'on passe aux modalités et au rythme d'application concrets de ces orientations, l'unanimisme idéologique fait place à des divergences importantes, notamment entre le RPR et Raymond Barre. Le RPR: rupture-confiance-croissance

Les dirigeants du RPR affirment depuis deux ans la nécessité d'une rupture d'ampleur non seulement avec la politique économique suivie depuis mai 1981 mais avec « le dirigisme oû l'ancienne majorité s 'était elle-même parfois laissé en trainer)) (Jacques Chirac au congrès du RPR en juin 1985) ; avec « trente-cinq ans » de grignotage des libertés par 1'« Etat-providence » (Jacques Toubon). Une des manifestations concrètes de cette volonté de rupture avec le passé devrait être des dénationalisations massives ne touchant pas seulement les entreprises nationalisées en 1982 mais l'ensemble des activités industrielles et commerciales du secteur dit concurrentiel, c'est-à-dire les banques, les compagnies d'assurances nationalisées après la guerre, voire, pour certains dirigeants du RPR, la Régie Renault.

Cette rupture avec la politique passée devrait être visible et opérée rapidement dès le retour espéré de la droite au gouvernement, au besoin par voie d'ordonnances pour ne pas être prisonnier des délais de la discussion parlementaire. Des mesures d'ampleur devraient être prises notamment en matière fiscale, en premier lieu pour les entreprises mais aussi pour les particuliers pour les « remotiver ». Plus, naturellement, la libération des prix, la remise en cause de pans entiers du Code du travail et des droits syndicaux, etc.

Tout cela mené tambour battant dès 1986 permettra le retour de ce qui est un des mots clefs du discours du RPR : la « confiance » qui, inévitablement, entraînera le redémarrage de la « croissance>>. Comme l'a écrit Jacques Chirac : (( ... je ne peux pas imaginer que, la confiance retrouvée, la réduction des charges des entreprises, la restauration des libertés pour les choix économiques et les adaptations sociales n'induisent pas rapidement, avec une reprise des investissements, un retour de la croissance. )) (Le Monde du 17 avril 1985.) Barre : non à la « démagogie »

Chirac dit ne pas pouvoir «imaginer », une fois la droite au pouvoir, que le schéma « rupture-confiancecroissance » ne marche pas. Barre pense exactement le contraire : (( L'opposition a l'impérieux devoir de ne pas tomber dans une erreur analogue à celle que les socialistes ont commise avant 1981 : croire et faire croire que le régime des ordonnances, la baisse des impôts et la "confiance" retrouvée du seul fait de son arrivée aux affaires régleront dans des délais rapides les problèmes économiques et sociaux du pays. )) (L'Express du 31 mai 1985.)

Raymond Barre, en effet, ne se prive pas d'ironiser sur les « idées à la mode » et les conversions brutales de certains de ses partenaires politiques. Plus qu'aux Etats-Unis de Reagan, il affirme qu'il faut se référer à la politique économique de l'Allemagne fédérale et à « l'économie sociale de marché ». II se montre ainsi beaucoup plus prudent sur chacun des termes du schéma

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chiraquien. C'est vrai en ce qui concerne la «rupture». Ainsi, en matière de dénationalisation, les barristes ne font référence qu'à une action progressive qui, d'ici 1988, pourrait être limitée à une banque et une compagnie d'assurances. De même, si Barre, comme les autres, parle d'augmenter la flexibilité, il paraît beaucoup plus circonspect tant en ce qui concerne la remise en cause des droits syndicaux 5 que du système de protection sociale. Comme le note Bruno Théret, (( cette prudence ne lui est peut-être pas seulement dictée par des nécessités tactiques. R. Barre, notamment, ne semble pas convaincu que le mode actuel d'intégration du salariat à l'Etat est dépassé>> (article précité).

En matière de politique budgétaire et fiscale, Barre met l'accent sur la réduction du déficit budgétaire, prioritaire par rapport à toute réduction massive de la pression fiscale ; il met seulement en avant certaines mesures ponctuelles visant, d'une part, à favoriser les « décideurs » à revenus élevés et, d'autre part, à favoriser l'investissement des entreprises.

Enfin, Barre est visiblement fort sceptique sur les possibilités d'une amélioration rapide de la situation en matière de croissance et d'emplois, puisqu'il continue à construire son image de marque sur l'appel à un effort de longue durée et affirme qu'il faudra au moins cinq ans pour que la situation de l'emploi se redresse.

Ce rapide examen permet de voir une nette différence de tonalité entre le RPR et Barre. Finalement, dans les mesures concrètes aujourd'hui annoncées par Barre, il n'y a, en dehors d'une marche plus rapide vers la flexibilité et de quelques dénationalisations, guère plus que ce que fait le gouvernement Fabius ou que ce qu'il est susceptible de faire dans deux ans. La stratégie économique est la même : redressement des profits dans l'espoir d'investissements futurs, croissance française ralentie pour préserver l'équilibre extérieur, acceptation des règles du jeu de la concurrence et du marché mondial en renonçant à toute politique industrielle volontariste. La différence essentielle se trouve à un autre niveau : l'arrivée au pouvoir de Barre comme de tout autre leader de la droite se ferait dans un contexte de réaction sociale et politique qui est plus important que le caractère plus ou moins modéré des discours 6 • C'est pourquoi il importe d'agir pour y faire barrage. Les raisons du regain libéral

Pour comprendre la vogue des thèmes libéraux, qui comme nous l'avons déjà dit déborde largement la droite classique 7 , ainsi que les divergences importantes que nous avons évoquées, il importe d'examiner les coordonnées de la situation actuelle.

Le succès des thèmes libéraux s'inscrit dans la conjonction de coordonnées objectives (crise économique, échec des politiques keynésiennes nationales) et de coordonnées idéologiques et politiques.

Toute sortie bourgeoise de la crise nécessite un redressement du taux de profit et une « remise en ordre», c'est-à-dire la mise en place de nouveaux mécanismes de régulation au niveau national et international. Tout ceci implique une redéfinition du rôle de l'Etat dans les économies capitalistes, sous deux aspects notamment : orientation des politiques économiques nationales et« Etat-providence» (redistribution des prestations sociales, reproduction et formation de la force de travail).

Le rôle de l'Etat dans l'orientation des politiques économiques nationales a été déterminant dans les trente années d'expansion de l'après-guerre, mais les politiques keynésiennes nationales de sortie de crise ont été des échecs en raison, notamment, de l'intégration croissante des économies capitalistes. Jusqu'à présent, et rien n'indique que cela doive se modifier, les différents pays capitalistes ont été incapables de mettre en place des politiques de relance d'inspiration keynésienne au niveau supra-national (dans le cadre du Marché commun, par exemple). A cette crise du rôle d'orientation économique de l'Etat s'ajoute le fait que l'objectif de redressement du taux de profit amène les différentes bourgeoisies à vouloir comprimer tous les coûts de production et de reproduction de la force de travail et à souhaiter revenir sur un certain nombre de garanties conquises par les travailleurs. Le succès des thèmes libéraux naît de la conjonction de ces deux phénomènes : les politiques de relance nationale ne marchent pas et accentuent les déséquilibres (inflation interne, déficit commercial, etc.). Par ailleurs, il est plus commode d'expliquer aux travailleurs que si l'on veut, par exemple, faciliter les licenciements, c'est dans leur propre intérêt car ce sont les rigidités du marché de l'emploi qui provoquent le chômage!

Le discours libéral est le nouveau masque idéologique qui permet à la fois de justifier les attaques accentuées contre divers acquis et de détourner le mécontentement populaire de l'Etat bourgeois et de ses gestionnaires du moment. Par ailleurs, pour expliquer le succès de ce discours, notamment en France, il faut tenir compte de l'absence de forces opposées sur le terrain de la politique économique. L'échec du keynésianisme a signifié la déroute de la gauche réformiste, notamment social-démocrate. La relance, non accompagnée d'une remise en cause des liens avec le marché mondial, pratiquée par le gouvernement Mauroy en 1981 avec le soutien du PS et du PC ne pouvait que se terminer sur un bilan d'échec. Mitterrand et le PS ont choisi d'accentuer les caractéristiques négatives de la politique précédente et de reprendrre des pans entiers du discours libéral. notamment en ce qui concerne les « prélèvements obligatoires». Cette évolution a été accompagnée ou précédée par des courants qui proclamaient haut et fort auparavant leurs convictions libertaires ou autogestionnaires : Libération, certaines fractions de l'appareil CFDT. Les reculs idéologiques sont le reflet de capitulations concrètes mais préparent aussi de nouvelles capitulations.

Ce sont ces éléments qui expliquent la transformation de l'ensemble des politiciens de la droite et de l'extrême droite françaises en hérauts du libéralisme, mais d'autres coordonnées jouent en sens inverse et favorisent les contradictions. L'échec du libéralisme réel

Les politiques économiques libérales réellement existantes n'ont pas connu les succès dont certains ténors de la droite nous rebattent les oreilles. Tout d'abord, au niveau de la conjoncture économique (évolution à court et moyen terme), le bilan est celui d'un semi-échec dans les principaux pays capitalistes avancés. Il faut, naturellement, mettre à part le cas américain où le facteur principal de la relance n'a pas été l'action de déréglementation de Reagan et le retour aux « sains » principes du

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marché, mais un formidable déficit budgétaire qui a permis un redémarrage de la croissance au prix d'un déséquilibre extérieur que seule la situation dominante des Etats-Unis dans les rapports interimpérialistes permet d'assumer. En Grande-Bretagne, la croissance économique sera un peu plus forte cette année mais le chômage continue de progresser et l'économie demeure à la merci des tensions inflationnistes et de déséquilibres monétaires et extérieurs, en dépit de la production de pétrole. La réduction de la fiscalité directe a été plus que compensée par la hausse des impôts indirects (TV A et taxes diverses) et des cotisations sociales. En RFA, si les équilibres extérieurs ont été rétablis et l'inflation très réduite, la croissance demeure limitée (elle sera sans doute un peu plus faible en 1985 qu'en 1984) et le chômage ne baisse pas. Les réductions fiscales ont, pour l'instant, été peu importantes et le secteur privé continue de bénéficier de multiples subventions de toutes natures. Quant aux opérations de dénationalisation qui ont été menées dans les deux pays (surtout en Grande-Bretagne), elles ont réjoui les idéologues libéraux et quelques épargnants mais on ne voit pas du tout quel effet d'entraînement elles ont eu sur l'économie. En Grande-Bretagne, elles ont été en plus l'occasion de quelques dérapages : achat massif de nouvelles actions par des groupes étrangers ou des spéculateurs qui ont mis à mal les proclamations de Thatcher sur le capitalisme populaire.

Si au niveau conjoncturel on peut parler de semi-échec, au niveau plus fondamental de la sortie de la crise, c'est d'échec total qu'il s'agit. Dans aucun des grands pays capitalistes avancés les politiques libérales n'ont permis de progresser vers la sortie de la crise : la dépendance de l'économie américaine vis-à-vis des apports de capitaux étrangers ne diminue pas, la Grande-Bretagne semble engagée dans un processus de désindustrialisation, la croissance allemande est largement tirée par les exportations. Quant aux recettes libérales imposées par le FMI au tiers monde, et notamment à l'Amérique latine, si elles ont jusqu'à présent permis de sauvegarder le système financier international, elles n'ont résolu aucun problème structurel.

En matière de politique économique réelle, les bourgeoisies naviguent au plus près. En dépit de leurs proclamations, les dirigeants de la droite française le savent parfaitement et certains (en particulier Barre) sont donc plus prudents. Un deuxième facteur de contradiction est constitué par la réalité sociale française : des mesures très brutales de déréglementation et de démantèlement de la protection sociale risquent de provoquer des affrontements, susceptibles de se centraliser, avec la classe ouvrière. Faut-il courir ce risque ou bien faut-il (c'est encore semble-t-il la position barriste) simplement accentuer la politique actuelle, c'est-à-dire la combinaison de la restructuration entreprise par entreprise, branche par branche, et d'une remise en cause progressive de la protection qui rend plus difficile (en raison aussi de la stratégie des directions syndicales) la centralisation de la riposte ouvrière 8 ? Sans parler du fait qu'une application stricte des principes libéraux risque de heurter de front un certain nombre de couches sociales qui votent pour la droite mais défendent leurs privilèges corporatistes : les notaires, les pharmaciens, les agents de change, etc. Les dirigeants de la FNSEA sont de farouches libéraux qui pourfendent le poids des charges sociales, mais ils veulent que le régime général de la Sécurité sociale, financé par les salariés, continue à couvrir le déficit du régime agricole 9• La crise de direction de la droite

((La droite remonte en influence mais pas en crédibilité; ses partis relancent une idéologie mais n'agrègent pas sur un consensus>>: cette formule reprise d'un livre édité récemment par le PCF 10 montre bien la situation contradictoire de la droite française, considérablement renforcée et unifiée idéologiquement, mais qui n'a pas résolu une série de problèmes de fond, à commencer par celui de sa direction, manifeste depuis la rupture entre Giscard et Chirac et la constitution du RPR.

C'est à cette crise de direction qu'il faut relier les divergences de tactique politique dans la préparation des échéances électorales et des discours différents des leaders. Chirac est d'autant plus un libéral de principe que, chef de parti, il ne peut éluder le problème des élections législatives et qu'il peut être amené à participer au gouvernement dès mars 1986 en cas de victoire de la droite. Dans cette hypothèse, la seule voie pour gagner à l'élection présidentielle sera de faire quelque chose susceptible de mobiliser l'électorat de droite, mais ce n'est pas si simple. Dans son livre Réussir l'alternance, le député du RPR Philippe Seguin résume assez bien la difficulté devant laquelle se trouve son parti : (( L 'opposition, à la conquête du pouvoir, va jouer une partie en deux manches. Pour la première, elle sera jugée· sur son projet. Pour la seconde (si elle gagne) sur ce qu'elle aura fait au lendemain de 1986. En vérité, c'est un véritable parcours d'obstacles. >>

Inversement, Barre, qui vise d'abord la présidentielle, joue la carte du « réalisme >> et du rassemblement des Français « de bon sens ». Mais il est d'autant plus dur sur la question de la « cohabitation >> qu'il sait que mener, avec Mitterrand encore président, une politique économique qui aurait des similitudes avec celle de Fabius serait un suicide politique. En fait, dans la position de Barre sur la cohabitation, il est impossible de démêler ce qui tient à l'analyse de la situation économique et des rapports de forces sociaux, de ce qui relève de la stratégie personnelle d'un homme qui n'a pas d'appareil politique solide derrière lui. En tout cas, l'idée qu'il sera difficile de mener une politique économique autre que la poursuite et l'accentuation de l'austérité paraît être un des facteurs importants du progrès des barristes parmi les dirigeants de l'UDF (outre l'incapacité de Giscard à

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apparaître comme un candidat crédible pour un nouveau mandat présidentiel).

C'est autour de Barre et de Chirac que semblent donc se nouer les conflits pour la direction de la droite française. On pourrait se demander s'il est possible de rattacher ces contradictions à des divergences d'intérêt entre fractions de la classe dominante. En l'état actuel des choses, cela paraît difficile. Certes, on peut penser que Barre, comme c'était déjà le cas avant 19 81, est lié aux secteurs les plus internationalisés et, sous cet aspect, les plus « modernes » de la bourgeoisie française 11 , tandis que Chirac est plus sensible aux aspirations des secteurs bourgeois traditionnels (petits et moyens pa· trans de 1 'industrie et du commerce, gros agriculteurs, etc.) qui fournissent une grande partie des adhérents du

Mais il convient d'être prudent avant de conclure définitivement. Ainsi on pourra s'interroger sur le fait que le « mondialiste » Barre se soit cru obligé de préciser récemment que les dénationalisations ne devraient pas s'accompagner d'une « défrancisation » des entreprises (l'Expansion du 6 au 19 septembre). Par ailleurs, le « moderniste »Barre est le seul des grands leaders de la droite à s'être opposé ouvertement, après 1981, à l'aboli· tian de la peine de mort. C'est sous son gouvernement qu'a été votée la loi Sécurité et liberté et qu'il n'a pas hésité à rencontrer personnellement Le Pen !

Le temps des libéraux, c'est donc celui de la régres· sion sociale, pas de la sortie de la crise. Il est donc nécessaire de combattre les discours et les programmes économiques qui s'inscrivent d'une façon ou d'une autre dans le cadre de l'offensive néo-libérale.

C'est une dimension de notre lutte contre la droite mais aussi contre les reculs idéologiques des réformistes qui désorientent les travailleurs. Cest aussi une dimen· sion de notre dénonciation des politiques d'austérité présentes ou à venir, de la construction d'une alternative politique. Ce devra être un des thèmes de la campagne électorale des révolutionnaires en 1986. Car, comme l'écrit très bien Bruno Théret dans l'article que nous avons cité à plusieurs reprises : ((Accorder du crédit électoral au libéralisme économique, c'est un peu comme faire un chèque en blanc à des repris de justice afin qu'ils puissent se procurer tous les moyens nécessaires pour vous faire rendre gorge. JJ

1. La bourgeoisie, en général, n'aime pas les nationalisations mais elle y recoun dans cenaines circonstances lorsque la faillite d'une entreprise aurait pour conséquence de léser profondément le fonctionnement de l'économie privée. Par exemple, en France, la prise de contrôle par l'Etat de la Compagnie des chemins de fer de l'Ouest à la fin du siècle dernier, ou aux Etats-Unis, sous Reagan, passage sous la tutelle de l'Etat de plusieurs banques imponantes. De façon générale, la situation que préfère la bourgeoisie, c'est celle de la sidérurgie, de Dassault ou de Matra avant le JO mai: des entre· prises qui vivent grâce à l'argent de l'Etat (sous forme de subventions ou de commandes financées par les « prélèvements obligatoires ») mais qui restent privées. Nous reviendrons plus loin sur les opérations de dénationalisation auxquelles ont procédé le gouvernement anglais et, dans une moindre mesure, le gouvernement ouest-allemand.

1. Il n'est pas besoin de préciser que ceux que les médias ont classé « nouveaux économistes » sont tous de droite. Les années soixante avaient produit la « nouvelle gauche », la fin des années soixante-dix et les années quatre-vingt ont vu fleurir les « nouveaux philosophes », la «nouvelle droite », les «nouveaux économistes 11 •••

Sur cenains travaux des néo-libéraux en vogue, voir notamment le trés intéressant anicle de Bruno Théret " Vices publics, bénéfices privés. Les propositions économiques électorales des néo-libéraux français», Critique de l'économie politique (avril-juin 1985).

3. Seuls de petits groupes d'extréme droite comme l'Œuvre française continuent d'agiter ces thèmes. Le Front national dénonce, le plus souvent, uniquement les travailleurs immigrés et, plus récemment, les petits commerçants d'origine étrangère. Le Monde du 3 août 1985 signale que Pierre-Antoine de Chambrun, un des principaux animateurs de l'association '' Entreprise moderne et libenés » liée étroitement au Front national, est directeur général adjoint de la Saudi European Bank et « fait partie des banquiers français les mieux introduits dans les milieux d'affaires arabes "·

4. Les prélèvements obligatoires sont constitués par l'ensemble des imp6ts et cotisations sociales. La presse économique bourgeoise est actuellement remplie de commentaires horrifiés sur le fait qu'ils représentent environ 45% du Pl B. Le succès d'un concept aussi peu scientifique (les quelque deux millions de fonctionnaires qui paient des imp6ts sont par exemple comptés deux fois) montre le niveau du débat économique actuel. Le fait que le PS et François M itterrand se soient crus obligés de reprendre à leur compte le thème de la baisse de ces prélèvements obligatoires, en s'attaquant d'ailleurs à l'imp6t le moins injuste (l'imp6t sur le revenu), n'est qu'un exemple supplémentaire de recul devant la droite.

5. Barre et les barristes ne sont pas avares de déclarations sur la nécessité d'un syndicalisme fon et représentatif. Raymond Soubié, collaborateur proche de Barre quand il était au pouvoir, s 'est longuement exprimé dans CFDT-Magazine à la veille du congrès confédéral de juin 1985. Interrogé par le Figaro-Magazine du 19 juin 1985, Philippe Mestre, député barriste de la Vendée, se déclare peu favorable à la suppression du '' monopole syndical» aux élections pro· fessionnelles et envisage plut6t un contournement au niveau de l'entreprise par la consultation directe des salariés.

6. Nous nous sommes trouvés ici à évoquer les deux p6les principaux du débat économique au sein de la droite. Les giscardiens, sur la p/upan des sujets, jouent la synthèse ou évitent de se prononcer clairement en se bornant à vouloir faire passer l'idée qu'ils sont, eux, les vrais libéraux.

7. Quelles que soient les réserves que l'on puisse faire sur leurs résultats. les sondages témoignent de la réalité de ce phénomène mais aussi de ses limites. Ainsi, l'enquête de la SOFRES publiée dans l'Express du 1 août 1985 montre que d'avrill980 à février 1985, on a assisté à une montée de jugements positifs sur les valeurs économiques de droite (commerce, panicipation, libéralisme, profit, capita· /isme) et à un net recul des valeurs économiques de gauche (socialisme, syndicats, planification, nationalisations). Cependant, ce sondage montre aussi que le mot " socialisme 11 recueille encore 45 % d'opinions positives contre seulement 19 % pour le mot " capitalisme », ce qui amène le commentateur de l'Express à noter : << Que le socialisme recueille encore seize points de plus que le capitalisme dans les réponses positives indique bien la persistance d'un attrait dissocié aussi bien du rejet des régimes dits socialistes que de l'impopularité des socialistes français. »

8. Le risque pour un futur gouvernement de droite de se trouver face à un front syndical ressoudé est explicitement évoqué par l'ancien ministre des Finances de Giscard, Jean-Pierre Fourcade (le Monde du 17 septembre 1985): un dossier lui parait paniculièrement "explosif», la Sécurité sociale. Pour le reste, il parait penser qu'il vaudrait mieux ne pas toucher aux lois Auroux et au monopole syndical, pour concentrer les attaques sur la réglementation de l'embauche et des licenciements, ainsi que sur le SMIC qui ne jouerait plus pour le premier emploi des jeunes.

9. Dans un anicle du Figaro-Economie du 13 septembre 1985, sous le titre " La loi de /a jungle », le chiraquien François Guillaume, président de la FNSEA, condamne << tout désengagement financier >> vis-à-vis de l'agriculture et conclut:<< L'organisation, la solidarité et la responsabilité restent les maîtres mots de l'agriculture française. >> Pas question, pour la FNSEA, de laisser remettre en cause profondément le système mis en place depuis les années soixante qui, sous couven de solidarité, permet aux gros agriculteurs de bénéficier d'un système qui prétend protéger les petits et moyens.

JO. Désiré Calderon, la Droite française, formation et projet, Messidor, Editions sociales, 1985. Le livre compone divers rappels historiques et éléments d'analyse intéressants mais, dans sa dernière panie consacrée à l'évolution récente, les rappels incessants de la contradiction entre les projets actuels de la droite et les " permanences nationales 11, la " mentalité nationale 11, les " grandes aspirations démocratiques du peuple français » paraissent avoir essentiellement pour fonction de relativiser le danger immédiat et la discussion sur les moyens d'y faire face. La conclusion est naturellement que le déclin réel de la droite se fera« à proportion de l'influence retrouvée du Parti communiste français dans la vie nationale ''·

11. La politique du "franc fon 11 menée par les gouvernements Barre a accentué l'internationalisation du système productif français, le démantèlement de cenains secteurs industriels, pendant que se multipliaient les investissements à l'étranger.

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