Les études concrètes sur la réalité sociale soviétique sont malheureusement très rares, en langue française. C'est pourquoi nous reproduisons ici un article de Bohdan Krawchenko, universitaire canadien d'origine ukrainienne et spécialiste des questions soviétiques. Le nouveau prolétariat soviétique, sujet dont traite cet auteur, demeure mal connu en
Occident. Le lecteur appréciera mieux la force immense, bien que restée largement latente jusqu'ici, de cette classe ouvrière, ainsi que ses
Cet article est paru dans la revue américaine Research in political economy, volume 7, Greenwich, Connecticut. Il a été traduit et publié en français par lnprekor (n° 202, 9 septembre 1985). Nous avons tenu à le mettre à la disposition des lecteurs de Critique communiste.
L particularités.
La structure sociale de l'Union soviétique pose un problème particulier à l'élite qui y exerce son autorité et son pouvoir. Cette structure sociale est nettement moins complexe que celle des pays capitalistes avàncès. Sous le capitalisme, entre la grande bourgeoisie et le prolétariat, existent de nombreuses couches de la petite bourgeoisie traditionnelle et de la nouvelle petite bourgeoisie. Ces couches élargissent la base sociale de la domination capitaliste et elles offrent à la classe dominante une marge de manœuvre considérable dans sa politique quotidienne. En comparaison, la structure de classe de l'Union soviétique est remarquablement homogène. Avec l'abolition de la propriété privée des moyens de production et la collectivisation de l'agriculture, la bourgeoisie et la petite bourgeoisie de tout genre ont disparu. L'industrialisation a par ailleurs considérablement augmenté la taille de la classe ouvrière. Aujourd'hui, le niveau de prolétarisation de la société soviétique est probablement le plus haut de toutes les sociétés industrielles. En conséquence, la polarisation sociale y est la plus aiguë, et la base sociale du groupe dirigeant soviétique est probablement la plus faible de tous les groupes privilégiés de toutes les sociétés
Bohdan KRA WCHENKO industrielles. C'est un changement considérable si l'on se rappelle que, il y a encore cinquante-cinq ans, la classe ouvrière soviétique représentait seulement 12 % de la population. Pour analyser la structure sociale de l'URSS
Pour analyser le niveau de prolétari· sation de l'Union soviétique ou la taille de la classe ouvrière, les spécialistes de l'Union soviétique ont un avantage apparent sur leurs collègues qui étudient la même question à propos des pays capitalistes. Les statistiques soviétiques parlent clairement de « classe ouvrière » dans la présentation de données sociales. Mais comment cette classe est-elle définie?
Dans les classiques du marxisme-léninisme, la classe ouvrière est définie comme la classe de ceux qui sont privés de moyens de production ; ceux qui créent de la plus-value pour les propriétaires des moyens de production ; ceux qui travaillent dans la sphère de la production matérielle créant des valeurs matérielles sans lesquelles il ne peut y
avoir de plus-value ; ceux qui réalisent un travail manuel. Avec la suppression du capitalisme et du marché, les trois premiers critéres ne peuvent s'appliquer et 1~ quatriéme est à redéfinir. Comme la loi de la valeur ne s'applique pas en Union soviétique, la classe ouvriére ne crée pas de la plus-value mais du surproduit social. Ainsi les statistiques soviétiques incluent dans la classe ouvriére tous ceux qui sont engagés dans une production matérielle et dont le travail est caractérisé comme« principalement manuel». Mais la distinction entre production matérielle et non matérielle n'est pas toujours faite rigoureusement : le « personnel de service inférieur» et les «gardiens», c'est-à-dire ceux qui sont employés à la réalisation du surproduit social et dont le travail est non qualifié, routinier et implique une activité manuelle, sont aussi comptabilisés dans la classe ouvrière.
En utilisant cette définition de la classe ouvrière, on constate un important renforcement de celle-ci comme «classe en soi ». Numériquement, elle s'est accrue de 23,9 millions en 1940 à 79,6% en 1981; en pourcentage de la population active, elle est passée de 36,2% en 1940 à 60,9% en 1982. Mais en fait, le poids réel de la classe ouvrière est supérieur à ce que suggèrent ces chiffres. Tout en admettant que la définition officielle de la classe ouvrière est à peu prés satisfaisante, deux groupes sont exclus alors qu'ils ne devraient pas l'être : les paysans des fermes collectivisées et ce que les sociologues soviétiques appellent «l'intelligentsia ouvrière ».
Les paysans des fermes collectivisées ne sont pas comptabilisés dans la classe ouvrière, car, formellement, ils possèdent leurs propres moyens de production, alors que les travailleurs des fermes d'Etat sont considérés comme faisant partie de la classe ouvrière. Mais le critère de propriété appliqué aux paysans des fermes collectives, critère qui d'ailleurs ne concerne pas la terre, est largement imaginaire. L'administration des fermes collectives ne diffère en rien de celle de n'importe quelle entreprise soviétique, c'est-à-dire que ni l'une ni l'autre n'ont d'autonomie économique : elles ne peuvent fixer les prix, ni choisir leurs sources d'approvisionnement ou leurs clients, pas plus qu'elles peuvent déterminer ce qui doit être produit. Le rôle principal de cette définition de la propriété était de justifier un système dont le but est de maintenir les revenus agricoles à un niveau artificiellement bas. Ce système basé sur la journée de travail a été aboli en 1966 quand la direction Brejnev a réalisé qu'on ne pourrait augmenter la productivité agricole qu'en améliorant les stimulants matériels.
Aujourd'hui, les paysans des fermes collectives ont un salaire minimum garanti ainsi qu'un complément sur la base de tarifs à la pièce similaires à ceux appliqués dans l'industrie. L'existence de parcelles privées ne peut non plus être utilisée comme critère pour distinguer les paysans des fermes collectives des travailleurs des fermes d'Etat. Les deux groupes cultivent des parcelles privées, tout comme le font beaucoup d'ouvriers de l'industrie. De toute façon, avec l'augmentation des salaires des paysans des fermes collectives, l'importance de ces parcelles privées dans leur revenu global a diminué. Aujourd'hui, il est pratiquement impossible de tracer une claire ligne de division entre les paysans des fermes collectives et les travailleurs des fermes d'Etat. Avec l'augmentation des conversions de fermes collectives en fermes d'Etat, la seule chose qui change est l'enseigne. En fait, la différence essentielle entre « ouvriers » et « paysans des fermes collectives » consiste en l'absence de passeports intérieurs pour ces derniers, ce qui les exclut artificiellement d'un accès égal aux emplois urbains.
La distinction faite entre « ouvrier » et « paysan » dans le cadre soviétique révèle une erreur de méthode : le lieu de l'emploi (urbain ou rural, agriculture ou industrie) est confondu avec l'appartenance de classe. Soixante années après la collectivisation, les paysans des fermes collectives ne sont plus des paysans mais des prolétaires de la campagne avec la conscience qui y correspond. Leurs revendications (de meilleurs salaires, une semaine de travail plus courte, l'amélioration des services sociaux, culturels et éducatifs) ne sont pas différentes de celles des ouvriers de l'industrie. D'une façon significative, quand leur mécontentement a pris un caractère organisé et public, la méthode utilisée a été la grève. Si, historiquement, le producteur individuel de marchandises dans le village a été un allié incertain du prolétariat des villes, ceci n'est plus le cas aujourd'hui. La base objective de l'opposition ancestrale entre la ville et la campagne a été écartée avec la suppression de la propriété privée. Les paysans des fermes collectives qui représentent d'ailleurs seulement un tiers de la population rurale doivent être compris dans la classe auvière, ce qui porte celle-ci à 7 4 % de la population active en 1982.
En définissant la classe ouvrière comme ceux étant employés à un travail « principalement manuel », les statisticiens soviétiques ne prennent pas en compte la nature du travail mais le
1. M. N. Rutkevitch. << 0 poniatii intelli· gentsikak sotsial'nogo sloia sotsialistitches· kogo obchtchestva » (Du concept d'intelligentsia comme couche sociale de la sociéti! socia· liste), Nautchyne Diklady Vyschei Chkoly, numéro 4, Moscou /966.
2. L. Danilov, "Sokrachtchenie rotchnogo truda·vazhnyi faktor ratsional'nogo ispo/'zo van· niia trudovykh resursov "· (La diminution du temps de travail annuel comme facteur impor· tant de l'utilisation rationnelle des ressources de main-d'œuvre), Kommunist, numéro 9, Moscou 1977.
3. M. N. Rutkevitch et F. P. Filippov, Sot· sial'nye peremechtcheniia (Déplacements de la population), Moscou 1970.
niveau d'études. Il y a une tendance à considérer ceux qui travaillent en ate· lier, mais qui ont un niveau d'éducation supérieure ou secondaire spécialisée, comme faisant partie des cols blancs, une catégorie assez élastique englobant tous les « travailleurs intellectuels ». M. N. Rutkevitch a calculé que 10% de ceux qui sont comptabilisés dans le groupe des cols blancs sont en fait employés comme ouvriers qualifiés 1• Si Rutkevitch a raison, alors le poids de la classe ouvrière dans la population active est supérieur de 2 % à celui donné par les statistiques soviétiques.
Il est important de noter qu'une partie grandissante de l'intelligentsia « ordinaire », surtout les ingénieurs les moins qualifiés et les techniciens, pren· nent des emplois d'ouvriers qualifiés dans l'industrie. La principale cause de ce phénomène est la détérioration de la situation matérielle de cette intelligent· sia ordinaire. Bien que l'élite, c'est-à-dire ceux qui contrôlent le sur· produit social, ait souvent promis une augmentation du niveau de vie de cette intelligentsia, elle été incapable de tenir ses promesses. Cette élite administre l'économie, mais a de grandes difficul· tés pour la planifier. Comme les ou· vriers sont en bien meilleure position que l'intelligentsia pour peser sur les normes, les niveaux de salaires et les cadences, le mouvement réel des salai· res s'est fait contre l'intelligentsia. Par exemple, alors qu'en 1940 le salaire mensuel moyen d'un ingénieur ou tech· nicien employé dans l'industrie était supérieur de 115 % à celui d'un ouvrier de l'industrie, en 1981, il n'était plus supérieur que 13 %. Il n'est pas surpre· nant que beaucoup de jeunes ingénieurs et techniciens préfèrent devenir des ouvriers qualifiés de la production, d'autant plus que dans leur propre profession. Ils ont beaucoup moins de possibilités d'avancement que dans le passé. Dès 1970, dans l'industrie sovié· tique, un quart des techniciens diplômés étaient employés comme simples ouvriers. Ce groupe pourrait jouer un rôle décisif dans une future alliance entre le prolétariat et des couches plus larges de l'intelligentsia. Changements dans la structure de la classe ouvrière
Avec l'absence du fétichisme de la marchandise, le haut niveau de proléta· risation rend plus apparentes les rela· tions sociales et place l'élite dirigeante soviétique dans une situation désavan· tageuse en comparaison des groupes dirigeants d'autres pays. Le poids social important et grandissant de la classe ouvrière (76 % de la populatiun active) donne à celle-ci plus de possibilités que dans le passé de faire valoir ses propres intérêts. Ceci est également facilité par un certain nombre de changements im· portants dans la structure de cette classe o~vrière.
Le premier changement à noter dans la structure de la classe ouvrière est l'importance que la jeunesse y prend. Les rangs de la classe ouvrière industrielle ont été, jusqu'à récemment encore, reconstitués principalement à partir d'une population adulte non sala· riée, principalement des femmes au foyer, ou par des travailleurs en provenance d'autres branches de l'économie, principalement l'agriculture. Actuelle· ment, l'accroissement de la classe ouvrière provient de plus en plus de la jeunesse, du jeune prolétariat urbain en particulier. Selon L. Danilov, l'afflux de jeunes ouvriers correspondait à 29,1 % des besoins de main-d'œuvre entre 1961 et 1965, à 57,3% entre 1966 et 1970, et à plus de 90% dans la période 1971-1975 2• Dès 1970, presque la moitié des ouvriers en Union soviétique était âgé de moins de trente ans. Con· trairement à leurs parents, il s'agit d'ouvriers qui n'ont pas vécu directement les horreurs de l'époque de Staline. Ils ont de plus grandes aspirations et ont moins peur de les exprimer.
Une des conséquences du renouvel· lement de la classe ouvrière est la for· mation d'un prolétariat urbain hérédi· taire. Dans une étude consacrée à une usine de l'Oural, Rutkevitch et F. P. Filippov, résumant les résultats d'une étude à ce sujet, ont écrit : (( Plus l'âge diminue, plus le poids des ouvriers d'ori· gine ouvrière augmente et plus décroÎt celui des ouvriers d'origine paysanne, ceux qui viennent des fermes collectives. On constate la mème tendance pour la troisième génération : plus 'tes ouvriers sont jeunes et plus souvent ils sont petits-fils d 'ouvriers plutôt que de paysans (. . .) Cela montre une certaine stabilité sociale 3• >> Cette étude a montré que 70% des ouvriers ayant moins de vingt ans étaient petits-fils d'ouvriers. D'autre part, l 00 % des spécialistes étaient des enfants de spécialistes. Plusieurs études montrent que cette tendance est corn· rn une à toutes les régions de 1 'Union soviétique. Une étude de 1978 sur les ouvriers de l'industrie des machines· outils à Léningrad montre que 90 % d'entre eux étaient d'origine ouvrière, alors que 80 % du personnel scientifique spécialisé était né dans l'intelligentsia. On assiste donc en Union soviétique à la formation, pour la première fois, d'un prolétariat héréditaire sur une grande échelle. Comme Gordon et
Klopov l'ont montré, un prolétariat héréditaire améliore le niveau culturel de la classe ouvrière et la conscience qu'elle a d'elle-même comme force sociale4. Des communautés ouvrières stables se sont constituées dans les zones urbaines fournissant Je réseau de liens sociaux informels qui est si nécessaire à toute action de classe organisée ou spontanée.
Au cours des premières années de l'industrialisation, les frontières entre les groupes sociaux étaient trés mouvantes. Des couches entières d'ouvriers qualifiés étaient éduquées et recrutées pour des postes de responsabilité dans l'Etat, le parti et les instances économiques. Avec la fin de J'étape d'accumulation primitive et dans Je cadre de changements économiques et sociaux de grande envergure, la structure sociale de J'Union soviétique s'est ossifiée et J'avancement social, c'est-à-dire celui qui implique un changement de statut social, s'est ralenti considérablement. Un changement important est constitué par Je fait que, contrairement au passé, le moyen de l'ascension sociale ne passe plus par les canaux du seul militantisme mais aussi par Je système scolaire. Une éducation supérieure officielle est devenue J'ingrédient indispensable pour accéder à toute fonction élevée. Par ailleurs, les études supérieures sont devenues la chasse gardée des enfants des cadres et de l'intelligentsia. Ces couches assurent donc maintenant leur reproduction en leur sein. Ainsi, les deux tiers des étudiants inscrits à J'Université d'Etat de Sverdlovsk en 1966 se sont déclarés d'origine sociale employé ou cadre. Le chiffre monte à plus de 6 7 % dans la cas de l'Université d'Etat de Voronezh. Le clivage social entre la classe ouvrière et la couche dirigeante s'aiguise donc.
En même temps qu'ont diminué les possibilités d'accès aux études supérieures pour les jeunes de la classe ouvrière, une révolution s'est produite dans leurs aspirations. Selon une étude sur la jeunesse de Léningrad, (( la vie, les projets et les aspirations des jeunes soviétiques se caractérisent par une seule tendance : une volonté de recevoir une éducation supérieure et de se faire une place à eux dans le domaine du travail intellectuel hautement qualifié 5. >> Un nombre de plus en plus grand des jeunes de la classe ouvrière obtiennent leur diplôme de fin d'études secondaires dans le but de trouver une place à l'Université. Mais l'accès aux études supérieures se fait dans un cadre de plus en plus compétitif dans lequel les chances des jeunes issus de la classe ouvrière sont inévitablement de moins en moins grandes. En conséquence, une proportion bien plus grande de jeunes entrant dans la classe ouvrière ont terminé leurs études secondaires. Une étude de 1977 portant sur les ouvriers de J'industrie des machines outils de Lèningrad par exemple, montre que 70 à 90 % des ouvriers en dessous de trente ans ont terminé leurs études secondaires. En offrant aux jeunes de la classe ouvrière une possibilité de promotion sociale, les études supérieures ont joué un rôle important comme soupape de sécurité du mécontentement de la classe ouvrière. Elles ne peuvent plus maintenant jouer ce rôle.
Les dirigeants soviétiques ne sont plus confrontés à une classe ouvrière d'origine paysanne, avec un faible niveau d'éducation et les aspirations correspondantes. Ce changement est intervenu à un moment ou le régime, confronté à de sérieuses difficultés économiques et à un manque de main-d'œuvre, fait un effort calculé pour augmenter la productivité par une organisation plus intensive du travail. En 1972, par exemple, un ouvrier sur trois travaillait à la chaîne. Cette automatisation du travail a eu pour conséquence que les ouvriers réalisent des tâches encore plus limitées avec une intervention intellectuelle encore moindre. Les emplois offerts sont de moins en moins satisfaisants, car l'acquisition des connaissances augmente beaucoup plus rapidement que Je nombre d'emplois intéressants. ((La transition vers une éducation secondaire pour tous, par ailleurs si souhaitable, ne va faire qu'exacerber ce problème 6 . >>
Le mécontentement de la classe ouvrière vis-à-vis du travail à la chaîne va croissant. Une étude faite à Léningrad dans Je milieu des années 1960 a montré que 40 % des jeunes ouvriers n'aimaient pas le contenu de leur travail, alors qu'en 1976-1977,65 % d'entre eux n'en étaient pas satisfaits. Les jeunes ouvriers les plus éduqués posent au régime un défi nouveau. Les directeurs des entreprises réagissent mal aux besoins de cette nouvelle force de travail. Ils voient cette « révolution éducative » avec appréhension et (( pr~fèrent avoir dans leurs unités (. . .) des travailleurs n'ayant pas fait plus de cinq ou six années d'études 7. >> Les conflits dans les relations entre nationalités
Il est maintenant bien connu que J'Union soviétique connaît une crise dans ses rapports entre nationalités. L'origine du problème se trouve dans la domination culturelle, sociale, écono-
4. L. A. Gordon etE. V. Klopov, " Sotsial'noe razvitie rabotchego klassa SSSR " (le développement social de la classe ouvrière d'URSS), Voprosy Filosofii, , numéro 2, Moscou 1972.
5. N. P. Konstantinovna, O. V. Stakanova et O. 1. Chkaratan, Peremeny v sotsia/'nom oblike rabotchikh v epokhu razvitogo sotsia/izma " (Changements dans la composition sociale de là classe ouvrière de l'époque du socialisme développé), Voprosy lstorii, numéro 5, Moscou 1978.
6. V. Tchurbanov, "Molodoi rabotchii i nesoderzhatel'nyi trud 11 (Le jeune ouvrier et le travail routinier), Molodoi Kommunist, numéro 6, Moscou 1972.
7. A. lanov, "Rabotchaia tema " (La question ouvrière), Novyi Mir, numéro 3, Moscou 1971.
8. V. Belotserkovsky, Svoboda, vlast i sobstvennost (La liberte le pouvoir et la propriete), Münich, 1977.
9. lu. V. Arutinian, " Dondreno sotsiologitcheskoe issledovannie natsiona/'nykh otnochenii" (Les etudes sociologiques concretes sur les rapports entre les nationalites), Voprosy Filosfii. numéro 12. Moscou 1969.
mique et politique de l'élite russe, et la volonté de cette dernière de ne pas partager le pouvoir avec les nouvelles élites des nations non russes. La recrudescence d'un chauvinisme russe sans bornes est en soi liée à une crise sociale beaucoup plus profonde. En entonnant le chant du nationalisme russe, l'élite espère rassembler un nombre significatif de citoyens russes derrière sa domination. Si l'on peut dire que le virus du chauvinisme grand-russe n'a traditionnellement pas atteint la majorité des ouvriers russes, en tout cas, d'après Belotserkovsky, un émigré récent qui a réalisé une étude sur la classe ouvrière soviétique, il a infecté dans le passé un nombre important d'ouvriers russes qui travaillaient dans des républiques non russes 8 • Le nationalisme russe, qui était historiquement l'idéologie de l'administration coloniale russe, a atteint le prolétariat russe dans ces républiques, prolétariat qui y constituait une aristocratie ouvrière. Dans les république non russes, les fonctionnaires russes et la classe ouvrière russe s'opposèrent à la décentralisation économique, à l'autonomie culturelle et politique. Comme dans la plupart de ces républiques les ouvriers russes dominaient dans le peu d'industries qu'il y avait, cette opposition se faisait au nom de la « dictature du prolétariat ». Sans base industrielle et urbaine, les mouvements nationaux qui se développèrent dans les années 1920 dans les républiques non russes eurent peu de poids social et furent défaits facilement.
La situation actuelle nous donne une image différente. Prenons deux exemples pour illustrer ce changement. En 1939, en Ukraine, la plus grande des républiques non russes, les Russes représentaient 54 % de la classe ouvrière et en Azerbaïdjan, la principale république caucasienne, 48 %. En 1959, la classe ouvrière russe ne représentait plus respectivement que 26 % et 28 %. Le prolétariat des républiques non russes n'est plus une force d'appui pour les politiques centralistes, et dans ces républiques la réserve de soutien à l'élite russe a diminué.
On a dit que dans toute l'Union soviétique la diminution des possibilités de promotion nourrissait une agitation sociale. Dans les républiques non russes, ce mécontentement s'exprime sur des bases nationales, ce qui crée une situation potentiellement explosive. Prenons l'exemple de l'Ukraine. En matière d'enseignement secondaire, les Ukrainiens sont parmi les plus instruits d'Union soviétique. En termes de scolarisation complète jusqu'au secondaire, leur niveau est certainement plus élevé que celui de la population de la république russe. Pourtant, entre 19 55 et 1971, la proportion d'Ukrainiens inscrits dans les établissements de formation supérieure en Ukraine est passée de 69% à 60% du total. Le nombre d'Ukrainiens faisant des études en dehors de la république ukrainienne a aussi diminué. En conséquence, leur poids dans l'intelligentsia de la république, c'est-à-dire celui de ceux qui ont terminé des études supérieures, est resté stable dans cette décennie : 52 % en 1959 et 54 % en 1970. Les Ukrainiens représentaient 7 5 % de la population de la république.
Comme nous l'avons vu plus haut, le système d'études supérieures en Union soviétique représente d'importantes inégalités qui favorisent les enfants de l'intelligentsia. En Ukraine, cela a pour conséquence l'autoreproduction d'une élite étrangère. Un aspect de cette tendance sociale est que l'éducation supérieure est russifiée : les examens d'entrée, par exemple, se font en russe. En 1970, prés de 60% des Ukrainiens ne parlaient que l'ukrainien. Mais comme des études sociologiques l'ont montré, c'est la classe ouvrière qui parle le russe le moins couramment, et ses chances de succès aux examens dans cette langue sont donc faibles. Quand en 1965, la direction du Parti communiste ukrainien essaya d'ouvrir l'accès à la promotion sociale à la jeunesse ukrainienne (ce qui était une façon de renforcer son propre poids social) en proposant l'« ukrainisation >> de l'enseignement supérieur, cette décision fut annulée par Moscou.
Cette situation a eu une conséquence inattendue. Dans le passé, la classe ouvrière de Russie était mieux éduquée que celle d'Ukraine. Aujourd'hui, les avenues de la promotion sociale étant bouchées, les jeunes bacheliers d'Ukraine rejoignent. en grand nombre les rangs des travailleurs de l'industrie. Par exemple, en 1973, 55% des jeunes travaillant pour la première fois à Moscou (le centre métropolitain de l'Union soviétique) avaient terminé leurs études secondaires. Pour l'ensemble de l'Ukraine, le nombre était de 63 %. Le sociologue soviétique lu. Arutiunian a écrit : « Plus les conditions de promotion des travailleurs non russes sont.favorables, plus l'on réussit à éliminer les tensions possibles dans les relations ethniques 9. )) Avec les jeunes ouvriers qui, dans les républiques comme celles de l'Ukraine, subissent non seulement la situation difficile de la classe ouvrière, mais aussi une oppression nationale, on peut s'attendre à ce que les tensions s'accroissent. Ceci est une des raisons principales pour laquelle l'Ukraine est le centre d'agitation ou-
10. Robert Conquest (ed.), lndustrial Workers in the USSR, London 1967, p. 183.
11. Literaturnaia Gazeta, numéro 8, Moscou 1977.
vrière le plus important d'Union soviétique.
La classe ouvrière soviétique a sensiblement change depuis une dizaine d'années. Pourtant, le système de relations industrielles, les restrictions dans les droits des travailleurs, l'absence de participation significative à la gestion, eux, n'ont pas changé.- Aujourd'hui, il existe essentiellement deux voies à la participation des travailleurs à la gestion de l'économie. Toutes les deux montrent l'extrême faiblesse de la classe ouvrière et son atomisation. L'atomisation de la classe ouvrière
D'abord, il y a les syndicats soviétiques. Avec leur taux de syndicalisation de 98 % de la population salariée, ils restent essentiellement une « courroie de transmission » entre le parti dirigeant et les travailleurs, bien que la théorie de la courroie de transmission, développée par Staline en 1926, ne soit plus officiellement reconnue. Ils remplissent à la fois un rôle administratif et de gestion. Selon l'idéologie officielle, ils ont une double fonction: d'abord éduquer les travailleurs, ce qui signifie essentiellement inculquer la discipline du travail et le respect pour une forme sacrée de propriété, la propriété d'Etat ; ensuite les défendre et les représenter.
Cependant, cette défense et cette représentation ne concernent essentiellement que les conflits sur leurs droits (tels qu'ils sont définis par la convention collective de l'usine) et jamais les conflits sur la défense de leurs intérêts. Pour qu'une plainte de travailleur soit prise en compte par les responsables du syndicat, il faut qu'elle s'exprime sous la forme du non respect des droits d'un travailleur individuel, jamais ceux des travailleurs comme groupe social.
Mais cette même fonction de défense et de représentation est limitée par le fait que les syndicats n'ont pas d'indépendance par rapport à l'appareil du parti et que les responsables syndicaux, même au niveau de 1 'entreprise, sont désignés et non pas élus. Parfois, cette procédure a pris des formes grotesques. Par exemple, Alexandre Chelepine, ancien président des syndicats soviétiques, était à la tête de la police secrète (KGB) avant de devenir le syndicaliste du plus haut rang.
Les conférences sur la production au niveau de l'entreprise, qui existent depuis 1921, sont composées de la direction de l'entreprise et des travailleurs et sont conçues afin que la voix des travailleurs soit entendue pour << assurer la bonne marche de l'entreprise, la réalisation et le dépassement du plan de production, le développement de l'émulation socialiste, /'accroissement général de la productivité du travai/ 10 ''· Comme, dans les travaux des conférences sur la production, l'accent est mis sur la mobilisation des travailleurs pour la réalisation du plan, il n'est pas étonnant que ces institutions soient purement formelles. Comme l'ont souligné d'innombrables articles de journaux soviétiques, ces conférences sur la production se tiennent peu souvent, leurs délibérations sont vues d'un œil défavorable par la direction, elles ne traitent que de sujets mineurs, et le nombre de travailleurs y prenant part a chuté.
Dans l'administration économique soviétique, la soi-disante «théorie socialiste » du « one-man management » (direction de l'entreprise par un seul homme) est sacrée. Mais il est intéressant de noter que l'écrasante majorité des travailleurs soviétiques met en cause cette pierre angulaire de l'administration de l'économie soviétique. Un des rares sondages fait à partir de neuf cents ouvriers à travers l'Union soviétique et réalisé par les Komsomols (organisation des jeunesses du Parti communiste d'Union soviétique) en 1977 étudia l'attitude des travailleurs sur cette question. Les résultats du sondage montraient que << seuls quelques individus isolés s'opposaient à l'idée d 'élire la direction de /'entreprise ( .. .) 76 % de ceux qui étaient.favorables aux élections soutenaient qu'avec un tel système la production serait plus efficace 11 ''·
Dans une économie qui n'est pas basée sur le marché et qui a dépassé le stade de l'accumulation primitive, l'absence d'autogestion est devenue un frein à la poursuite du développement des forces productives de la société. La première tâche de l'industrialisation consistant à emprunter, à imiter, à greffer les éléments les plus importants de la technique capitaliste peut s'accomplir sur la base donnée par l'industrie nationalisée. Mais plus on va loin et plus l'économie s'affronte au problème de la qualité. Dans une économie nationalisée, la qualité, l'innovation technologique et la croissance intensive nécessitent l'autogestion ouvrière. Pour continuer à progresser économiquement, il faut une vraie socialisation des moyens de production. Un appareil répressif omniprésent
Nous allons maintenant examiner la situation exceptionnellement difficile de la classe ouvrière soviétique et voir
comment elle se comporte dans le cadre d'une économie qui n'a ni les contrain -tes du marché , ni la solidarité du socialisme.
On dit souvent que l'Union soviétique est une société répressive. Elle l'est, mais là n'est pas le point essentiel. D 'autres régimes, par exemple le Chili ou l'Afrique du Sud , la dépassent , et de loin , du simple point de vue de la brutalité. Ce qui est unique dans les mécanismes de contrôle social de l'Union soviétique, c'est la pénétration envahissante de la société civile par l'Etat ; la médiation par l'Etat de toute activité humaine importante ; la fragmentation et l'atomisation de l'existence sociale de la population. Ceci est bien résumé par I. Meszaros : << Dans une société capitaliste, les individus ne peuvent se réaliser que comme individus isolés. D'autre part, dans une société collectivisée bureaucratiquement, ils ne peuvent se réaliser comme individus, encore moins comme étre sociazo: 'l. >>
Avec l'abolition du marché et du chômage en Union soviétique, et en l'absence de démocratie ouvrière, le seul mécanisme effectif de contrôle social dont dispose l'élite soviétique est celui dont nous venons de parler. Une telle méthode de contrôle social n 'est pas une forme accidentelle du pouvoir bureaucratique, c'est l'unique mécanisme à la disposition de l'élite pour discipliner la classe ouvrière. L'Etat doit pénétrer et atomiser la société civile, car, sans cela, le contrôle social ne peut être réussi. Contrairement à ce qui se passe dans une société capitaliste, les inégalités et tensions sociales ne sont pas médiatisées par les relations de ma'rché et toutes les mystifications qui les accompagnent. On ne peut s'en prendre à une " main invisible ». Bref. la nature même de l'Union soviétique est telle que les relations sociales sont transparentes, et la situation dans ce pays est fondamentalement instable.
L'existence d'une idéologie officielle monolithique en Union soviétique n'est pas une raison qui puisse justifier l'absence de protestation ouvrière spectaculaire. L'idéologie officielle, le dogme codifié, ne servent pas à légitimer les privilèges du groupe dominant et son pouvoir sur la société. Les déclarations rituelles des dirigeants du Parti, comme quoi la classe ouvrière est la force dirigeant la société, etc. perdent leur efficacité, car elles sont en contradiction flagrante avec la réalité de la structure sociale existante. Pour pouvoir réaliser sa fonction de socialisation, l'idéologie officielle doit avoir quelque ressemblance avec les conditions existantes, elle doit pouvoir s'ap12. /sti'Q/1 Meszaro.~. Marx's Theory of puyer sur la réalité sociale. Supposer Alienation, Lo11doll 1970, p. 269. que l'idéologie officielle joue un rôle important pour calmer le mécontentement ouvrier, alors que les contradictions sont si criantes, c'est en fait croire que le " lavage de cerveau » sur une grande échelle constitue un mécan isme de contrôle social viable.
Nous pouvons trouver certains in -dices, indirects, qui montrent que les ouvriers soviétiques, c'est le moins que l'on puisse dire, considèrent l'idéologie officielle avec un haut degré de scepticime. Par exemple, une enquête faite pour les J::.vestia, organe central du gouvernement soviétique, du 13 avril 196 7, basée sur un échantillon de 25 000 lecteurs, montra que seulement 32 % des ouvriers, 22 % des femmes, et 21 % des paysans des fermes collectives étaient d'accord avec la façon dont le journal décrivait leur sort. << Une constatation sérieuse et alarmante 11, tel était le commentaire du rédacteur sur les résul -tats de cette enquête. De même. une autre enquête des J::.vestia du 12 juillet 1969, basée sur 8 000 interviews et 18 000 questionnaires, montra que seulement 18 % des lecteurs interrogés lisaient les articles définis comme idéologiques et politiques. D'un autre côté, les articles qui traitaient de << la lutte contre les cas de bureaucratie et de paperasserie sont lus avec une attention constante ( .. . ) L'intérêt des lecteurs se porte sur les questions de l'extension de la pratique démocratique dans la gestion économique, à plus d'ouverture, à une discussion détaillée des décisions adoptées, au développement de la critique et de l'autocritique. 11
Afin de garder son contrôle sur la société, le groupe dirigeant soviétique maintient donc un impressionnant appareil de répression. Ce qui caractérise cet appareil n'est pas sa particulière brutalité, mais plutôt son emprise envahissante sur la société. Le principe fondamental de l'intervention de l'Etat dans la société civile est que toute interaction significative entre des individus ou des groupes doit être médiatisée et contrôlée par l'Etat et ses organisations. Ce qu'il est important de comprendre, c'est qu'il ne s'agit pas seulement d'activités directement politiques, mais d'interactions humaines significatives et spontanées en tant que telles. Dans une société postcapitaliste qui n 'est pas basée sur les principes de l'autogestion ouvrière, où l'économie n'est pas autonome, l'intervention de l'Etat est plus profonde que dans tous les systèmes sociaux qui ont précédemment existé. Il en résulta que jamais une société dans l'histoire ne fut autant atomisée que la société soviétique aujourd'hui.
Les ramifications de ces mécanismes de contrôle social de la classe ouvrière sont très complexes à observer.
Nous allons traiter ici trois de leurs conséquences. La premiére est que ce régime est en mauvaise posture pour faire face aux revendications économiques les plus simples. Des questions comme l'augmentation des salaires et des prix qui, dans les sociétés capitalistes sont généralement traitées au niveau de la société civile, et qui ne deviennent politiques que dans de rares circonstances, acquiérent en Union soviétique un caractére politique immédiat. Dans cette société, les revendications économiques des ouvriers au niveau de l'entreprise sont aussi des revendications vis-a-vis de l'appareil politique central. Les conséquences sont infiniment plus grandes que dans les pays capitalistes. L'exemple de la Pologne est particuliérement éclairant a ce sujet : le gouvernement Gierek est tombé a cause de la réaction des travailleurs a l'annonce d'augmentations de prix pour des produits alimentaires. Cette situation est due au fait que l'économie est complétement centralisée, et que les entreprises ont peu d'autonomie. C'est le bureau politique a Moscou qui fixe les indicateurs clés des plans économiques ; les échelles de salaires sont aussi déterminées centralement.
Un facteur important de l'instabilité fondamentale du régime soviétique est qu'il n'a pas été capable de développer une pratique basée sur des revendications purement économiques dans la classe ouvriére. Cela a été possible dans une certaine mesure en Yougoslavie a cause de l'existence du marché. Mais en Union soviétique, même les revendications économiques les plus simples sont perçues comme une menace immédiate pour le pouvoir. De la même façon, les travailleurs savent que la toute puissance de l'Etat descendra sur eux s'ils organisent même le plus modeste des mouvements de protestation économique, aussi sont-ils réticents a le faire. Dans une telle situation, il y a peu de place pour un changement graduel. Les tensions viennent a ébullition et il en résulte souvent de violentes révoltes ouvriéres spontanées. De nombreux incidents de cette sorte ont été recensés en Union soviétique 13 et l'Europe de l'Est offre beaucoup d'autres exemples.
Le second effet de cette forme de contrôle social sur la classe ouvriére est d'atomiser et d'individualiser sa protestation. Il est important de souligner que la pénétration de la police secréte ne se limite pas au niveau « macro » mais se fait au niveau de l'entreprise et du domicile. La classe ouvriére soviétique travaille dans un contexte d'un régime d'entreprise où, en plus du passeport interne, chaque travailleur doit avoir avec lui un livret de travail qui enregistre le résultat de son travail, et où toute activité anormale est notée ; où pour pouvoir changer d'emploi, il faut une lettre de référence de la direction de l'entreprise et du service de sécurité. Dans de telles conditions, la majeure partie du mécontentement ouvrier se traduit d'un côté par des manifestations de désespoir comme le fort taux d'alcoolisme, mais aussi par l'absentéisme et par un taux élevé de renouvellement du personnel.
Les économistes estiment que le renouvellement important du personnel en Union soviétique améne a une perte économique de 3 a 5 milliards de roubles par an. Les sociologues soviétiques, de leur côté, admettent que ce fort taux de renouvellement exprime << une façon particulière de critiquer certains 14 défauts dans la sphère de production )). Le conflit s'accentue du fait de l'insistance mise sur une organisation plus rigoureuse du travail, de l'introduction de tapis roulants, etc. Au contraire de ceux de l'Ouest, les ouvriers soviétiques n'ont pas de possibilité de riposte organisée : leur réaction est inorganisée, individuelle. Comment faire travailler les travailleurs
Enfin, et paradoxalement, bien qu'en tant que classe les ouvriers soviétiques soient sans pouvoir, en tant qu'individus ils ont plus de contrôle sur leur procés de travail individuel que dans les pays capitalistes. Si l'on regarde les normes de travail, les cadences sur les chaînes, on voit que l'ouvrier peut contrôler sa propre cadence beaucoup plus que sous le capitalisme. La presse soviétique déplore en permanence la faiblesse de ces normes. Cette situation existe en partie comme le reflet des mécanismes de contrôle social décrits plus haut, a savoir que le haut niveau d'atomisation oblige les travailleurs a avoir un rapport avec leur procés de travail individuel, plutôt qu'avec la production dans son ensemble. Mais cette situation vient aussi du fait que les directeurs d'entreprise en Union soviétique ne possédent pas de moyens efficaces pour forcer les travailleurs à une production de meilleur rendement. Ni les stimulants matériels, ni les menaces de licenciements ne peuvent être utilisés, il n'y a pas non plus a ce sujet de véritable sanction économique a une production de mauvaise qualité. Les efforts pour introduire une organisation du travail plus mécanisée ne sont que la tentative du régime pour
13. V. Be/otserkovsky, << Workers' strugg/es in the USSR in the Ear/y Sixties 11, Critique, numéro 10-ll, Glasgow 1978-1979.
14. le. G. Antonsenkov, Opyt issledovannia permeny truda v promychlennosti (L'expérience de recherche sur les changements d'emploi dans l'industrie)<< Novosibirsk 1969.
réduire le contrôle individuel du travailleur sur son procés de travail. Mais, comme nous le verrons plus loin, ces efforts ont leurs contreparties qui limitent ce que les progrés économiques auraient pu accroître.
Le probléme, pour le régime, est de savoir comment pousser les travailleurs à produire et il fait partie intégrante du probléme plus général de savoir comment harmoniser les intérêts particuliers des individus avec les intérêts généraux de la société. Les stimulants matériels jouent un rôle bien moins important en Union soviétique qu'en Occident. Le « coefficient des différences de revenus » par exemple, est tombé de 5,4 en 1946 à 2,6 en 1976. Ceci est dû en grande partie à la suppression graduelle du travail aux piéces à taux de rémunération progressifs, ainsi qu'au fait que les ouvriers atteignent le niveau correspondant au salaire moyen beaucoup plus rapidement que par le passé. Il y a normalement six niveaux de salaires en Union soviétique et la plupart des ouvriers se situent entre le niveau trois et le niveau quatre. Dans une période de pénurie de main-d'œuvre, la direction est tout à fait prête à proposer des salaires élevés aux travailleurs afin de les attirer. De plus, la prétendue « émulation socialiste » et les primes des ouvriers représentent une somme tellement insignifiante qu'elles n'ont pas d'importance comme stimulants matériels (en ce qui concerne les directeurs, il en va tout autrement). Il faut souligner également le fait que l'argent joue un rôle tout à fait différent qu'à l'Ouest. Comme il y a une pénurie constante des biens de consommation, l'élite perçoit ses privilèges en grande partie sous une forme non monétaire, par exemple au travers de l'accés à ces biens par des magasins qui lui sont réservés. En bref, le travailleur a peu de stimulants matériels qui l'incitent à travailler dur, au grand regret des milieux dirigeants soviétiques.
De même le travailleur soviétique n'est pas confronté à la menace du chômage. La sécurité de l'emploi représente 1 'une des derniéres conquêtes de la révolution d'Octobre qui n'ait pas été reprise à la classe ouvriére. Le sentiment que ce qu'il faudrait à l'Union soviétique pour améliorer ses performances économiques dans les prochaines années serait un « réservoir de chômeurs » est assez répandu parmi l'élite soviétique. Comme l'a avoué un « officiel soviétique trés bien informé » à un journaliste occidental, << Un excès de sécurité d'emploi nuit à l'efficacité 15• 11 Mais le régime ne peut évidemment prendre une mesure si spectaculaire sans courir le risque de provoquer une protestation ouvrière massive. Des expériences partielles d'intensification de la productivité ont été tentées, qui ont impliqué des licenciements et des redéploiements, mais rien n'a été fait pour contrevenir au droit au travail, ce droit le plus chéri des travailleurs. Pour la direction des entreprises, l'augmentation de la pénurie de main-d'œuvre a accentué le« problème de la discipline ». Selon les propres mots d'un directeur d'usine, « supposons que je punisse un travailleur. Il se sent offensé. Il va chercher un autre travail. Qui va le remplacer ? En peu de temps, vous avez perdu vos employés 16. 11
Malgré certaines réformes économiques, l'indice principal d'accomplissement du plan est encore la quantité de production, et il y a peu de sanctions pour une production de mauvaise qualité. Ce phénomène est bien connu et il est inutile de le détailler ici. Ceci crée à sôn tour de sérieuses difficultés quand on passe à la mécanisation du processus du travail. Une production plus automatisée nécessite une meilleure qualité et une plus grande exactitude, ce qui à son tour, nécessite plus de contrôle de qualité et de supervision. Le résultat est que 1 'automatisation en Union soviétique a eu des conséquences quelque peu paradoxales. D'un côté, le nombre de vérificateurs de contrôleurs a doublé entre 1959 et 1972. D'un autre côté, devant l'incapacité des directeurs d 'entreprises de motiver les travailleurs à une meilleure production, la qualité des biens produits ne s'est pas améliorée. Cela a pour résultat que le nombre de travailleurs s'occupant des réparations a augmenté de manière dramatique, contrebalançant ainsi les gains de l'automatisation. Comme l'a noté le journal Trud du Il novembre 1965, il y a quatre fois plus de personnes employées à réparer les machines qu'à les construire.
L'individualisation du procès de travail en Union soviétique est le reflet du besoin extrême de socialisation du processus de production. Les tentatives pour socialiser la production en dehors du cadre de contrôle ouvrier se révéleront extrêmement difficiles pour le régime. Il est intéressant de remarquer que plusieurs articles de journaux soviétiques ont démontré à travers des recherches empiriques qu'une certaine forme de contrôle ouvrier est essentielle à l'amélioration de la production. Mais d'un autre côté, le contrôle ouvrier ne peut être introduit sans miner les mécanismes de contrôle social qui permettent au régime existant de rester au pouvoir. Par ailleurs, confrontée aux revendications d'une classe ouvriére importante, de plus en plus jeune et éduquée, la couche dirigeante pourrait avoir de plus en plus de difficultés pour résister aux pressions pour le changement.
15. The Gardian, Londres, 18 novembre 1975.
16. Literaturnaia Gazeta, . numéro 25, Moscou 1978.