E chantage utilisé par le patronat pour ne pas verser les cotisations astronomiques qu'il doit à la Sécurité sociale est connu: payer mettrait en cause le bon fonctionnement de l'entreprise et risquerait de provoquer des faillites et des chômeurs de plus ...
Le même type d'impératif catégorique justifie la mise en place, même illégale, des mille et une variantes de l'aménagement du temps de travail.
Partant de là, la flexibilité imposée dans 1 'entreprise peut être la conséquence de tout et de son contraire.
Des justifications mythiques
On attribue souvent la flexibilité du travail à la mise en place de nouvelles machines, modernes, automatisées, qui doivent, pour être rentables, tourner à plein temps. Or, c'est pour l'exacte raison inverse que le premier brasseur français, Kronenbourg (groupe BSN), intégra en 1982 le samedi dans les cycles normaux de production, à raison de dix samedis matin et de six samedis après-midi par personne et par an. L'accroissement des capacités de production de 15 % ainsi obtenu, moyennant une réduction de la durée du travail à 3 5 heures pour les postés, permettait de retarder de quelques années les investissements nécessaires à la mise en place de salles de brassage et de lignes d'embouteillage plus modernes.
Mieux: dans nombre d'entreprises qui ont d'ores et déjà« aménagé» le temps de travail de leurs salariés, il n'est question ni d'investissements en technologies nouvelles, ni d'accroissements de production permettant de retarder l'achat de nouveaux matériels. Il s'agit tout simplement d'adapter la production à la rigueur du temps: Le phénomène est coutumier, dans le textile par exemple. L'aménagement du t6Illps de travail répond alors à la nécessité de moduler la production sur l'année, en fonction des saisons et de l'accroissement de la demande, au gré des phénomènes de mode, des présentations de collections.
Le textile n'a pas le monopole des salons. Les travailleurs de l'entreprise de construction de bateaux de plaisance Jeanneau, à La Rochelle, travaillent 34 heures 30 de septembre à fm janvier, 41 heures 30 de février à fm juin. Tout simplement pour répondre aux périodes de production de pointe, qui suivent les salons nautiques de La Rochelle et de Paris.
Les quelques exemples cités le prouvent, la flexibilité du temps de travail n'est pas une découverte liée à la « modernisation » des processus de production. L'entreprise de dérégulation systématique du temps de travail des hommes vise à les soumettre aux caprices de marchés rétrécis et à la nécessité de rentabiliser au plus vite les machines et les équipements. Il s'agit d'accroître l'exploitation, la plus-value relative. Les prétendues exigences de la modernisation interviennent là comme justifications idéologiques.
Certes, les impératifs du fonctionnement à plein temps, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, des nouvelles technologies ont un rapport évident avec le travail flexible. La flexibilité pour cause de modernisation technologique existe bien . . C'est, par exemple, la volonté de rentabiliser ses investissements récents -ils doivent lui permettre de doubler sa production - qui pousse Rhénalu, leader français de la transformation de l'aluminium (groupe Cegedur-Péchiney), à négocier avec les syndicats de son entreprise de Neuf-Brisach la réduction du travail ... doublée de son extension au dimanche .
. Mais la généralisation des nouvelles technologies est encore à venir. L'usine
automatisée à l'extrême et les rythmes de travail sans normes quotidiennes, hebdomadaires, ou meme mensuelles, sont l'horizon qu'on nous prépare pour l'an 2000 et au-delà. La volonté de baliser le terrain dès aujourd'hui, de rendre les travailleurs flexibles ici et maintenant n'est pas étrangère à ce projet. Encore une fois, le modèle japonais a ce mérite qu'il fournit en quelque sorte les clés du planning auquel on voudrait nous soumettre.
L'exemple japonais
L'image du pays du soleil levant robotisé à outrance est largement diffusée par les médias. Les succès industriels trouveraient leur origine dans cette modernisation démultipliée. Mais cette image ne vaut rien. Laissons parler un connaisseur. François Dalle, P-DG de L'Oréal, dans un rapport sur l'industrie automobile française établi à la demande de son ami François Mitterrand en octobre 1984, notait à propos des succès du modèle japonais : (( Les performances des entreprises japonaises tiennent en grande partie au fait qu'elles ont procédé dans le domaine de l'organisation de la production industrielle à une véritable révolution, en mettant au point, et en perfectionnant progressivement au cours de la décennie soixante-dix, un modèle d'organisation original de la production ( ... ) Les performances industrielles du modèle japonais doivent d'ailleurs très peu aux technologies de pointe dont nous faisons si grand cas en Europe, et spécialement en France. L'implantation des robots est, en e.ffet, relativement récente chez Toyota ... >>
La méthode «révolutionnaire» japonaise d'organisation du travail, selon François Dalle, se résume simplement. Elle repose sur « une grande fluidité de la production », son fractionnement par lots - à l'inverse de la très grande série - le tout permettant la suppression des stocks. Le travail flexible fait évidemment partie intégrante de l'ensemble.
Quelle meilleure méthode que la flexibilité pour obtenir cette grande « fluidité de la production»? Et le P-DG de L'Oréal livre cette dernière remarque: ((Il va de soi que 1 'insertion des technologies de pointe est rendue plus naturelle et plus facile dans un tel contexte. >>
Résumons : la flexibilité qui nous est imposée en France aujourd'hui répond d'abord aux nécessités d'ajuster la production aux besoins du marché. Elle facilitera demain la mise en place des nouvelles technologies, qui justifieront à fortiori la flexibilité de l'an 2000. C'est à peu de choses près ce timing qu'appliquent le patronat et le gouvernement de ce pays.
Le tout engage la classe ouvrière dans un bond en arrière qui annihilerait, en cette fin des années 1980, la conquête de la journée de travail de huit heures et de la semaine de cinq jours travaillés commencée au début de ce siècle : les quarante heures, arrachées par la grève générale de mai-juin 1936, risquent fort d'être abolies, cinquante ans plus tard. Brillante perfortnance pour la gauche au pouvoir !
Le projet de loi . ouvre une brèche, la droite et le patronat se hâteront de l'élargir
Comment le gouvernement Fabius défend-ilia manœuvre? Citons l'exposé des motifs introduisant le projet de loi adopté par le Conseil des ministres mercredi 20 novembre : (( L'aménagement du travail est un instrument privilégié de la modernisation économique et sociale des entreprises et la condition d'une amélioration durable de la situation de l'emploi. Il permet de tirer pleinement parti des évolutions technologiques par une plus large et une meilleure utilisation des équipements de production. La détermination des conditions de la modernisation o.ffre ainsi à la négociation collective de nouveaux champs d'initiative en faveur de l'emploi. >>
L'argument usé selon lequel« les investissements·d'aujourd'hui sont les emplois de demain » ne trompe plus personne. Surtout pas les trois millions de chômeurs de ce pays. Epargnons-nous donc tout commentaire inutile sur ce point.
Mais arrêtons-nous à l'amalgame audacieux entre« l'aménagement du temps de travail » et «la modernisation économique et sociale des entreprises ». L'exemple de Rhénalu cité en début de cet article est éclairant. En étendant la transformation de l'aluminium au dimanche, l'usine de Neuf-Brisach atteindra le travail posté
«parfait». Modernisée, l'entreprise tournera jour et nuit, toute l'année. La systématisation du travail posté pour les travailleurs concernés par cette modernisation économique-là est-elle assimilable à une «modernisation sociale»? Rien n'y fait. Ni les primes de nuit, ni même la réduction du temps de travail hebdomadaire des salariés vivant au rythme des équipes. Pour leur santé, leur vie sociale, cette modernité-là accroît inexorablement les dangers, les déphasages à l'égard de leur entourage, et les drames.
Ce cas est l'une des mille illustrations possibles des déboires inévitables que connaîtront les travailleurs flexibilisés à toutes les sauces. C'est pourtant ce précepte qu'érige en exposé des motifs un gouvernement « de gauche », après quatre ans de règne, pour nous pondre une loi qui 'déréglemente nos temps de vie. Le renversement des priorités est total pour ceux qui furent élus - ne l'oublions pas - sur la promesse de combattre le chômage par la semaine de trente-cinq heures et le temps de vivre.
Cette dernière revendication, qui symbolise la «modernisation sociale», a été rangée au musée des dépouilles du« changement». Le chômage est toujours là, la flexibilité du temps de travail fait des ravages, quotidiennement, accord par accord, usine par usine.
Le patronat et la droite ne s'y trompent pas. Les «illusions du socialisme» révélées à l'épreuve des faits et les barrières du Code du travail rompues par la gauche peuvent lui permettre d'aller plus loin, de faire sauter les plafonds fixés par le projet de loi: 41 heures pour une moyenne annuelle de 38 heures hebdomadaires, 44 heures pour 37 heures 30 et au-dessous. C'est d'ailleurs le seul reproche, sur le fond, qu'adresse le CNPF au travail du ministre Delebarre.
Engager le combat contre la flexibilité, la déréglementation sociale, la précarité Un an nous sépare du mouvement de fond qui contraignit deux confédérations syndicales à remettre en poche les stylos sortis pour signer l'accord flexibilité avec les patrons. Les dirigeants de FO et de la CFDT- puisque c'est d'eux qu'il s'agitétaient ouvertement et publiquement désavoués par leurs mandants. Ils en ont tiré ·~ · des leçons, dans des directions opposées. Plus «moderniste» que jamais, l'état-major de la CFDT reste flexible. Celui de FO estime qu'il faut être prudent. Il s'oppose en paroles au projet de loi. Quant à la CGT, ses dirigeants ne se satisfont que trop de l'inaction des deux autres confédérations.
Si elles restent divisées, les forces dispersées dans les trois centrales ne pourront faire face aux grandes manœuvres de la flexibilité. Devant le gigantesque bond en arrière qui menace, la première exigence est de les rassembler, sans attendre. Car tout l'indique : les années qui viennent seront des années de lutte contre la flexibilité, la déréglementation sociale, la précarité. Nous sommes au début d'une bataille dont il faut prendre la mesure.