éconcertante échéance que celle de mars 1986 ! On sait bien qu'une page va être tournée, décisive, et que l'après-mars 1985 ouvrira une situation nouvelle, imprévisible. Pourtant, comme irréelle, la campagne électorale semble patiner, incapable d'embrayer sur les enjeux réels.
Quel contraste avec 1981 ! Alors les énergies se mobilisaient à l'approche d'une alternative que tous savaient fondamentale: ou la reconduction ou l'élimination de Giscard. Soit le conservatisme, soit 1 'ouverture à autre chose. Rien de tel aujourd'hui. Nul projet d'avenir ne hante les décombres des espoirs déçus.
Un fait domine de plus en plus le contexte préélectoral qui explique cette atonie: le recentrage de l'ensemble de la vie politique autour d'une politique économique unique, celle de la gestion de la crise. Cette convergence vide en grande partie de son contenu l'affrontement gauche-droite, qu'elle réduit à un théâtre d'ombres.
Les socialistes, pour reprendre la formule chère à Duverger, (( ont mis peu à peu leurs engagements en accord avec leur pratique )). Le RPR, suivant les conseils de Barre, s'est fait une raison en renonçant à afficher un néo-libéralisme musclé qui l'eût démarqué nettement.
Dans ces conditions, une triste harmonie se fait jour, à gauche et à droite, pour considérer qu'il faut conserver ce qui a été fait et ne pas s'engager à faire du nouveau. Ce que l'on gagne ainsi en prudence, on le perd en intérêt et en capacité de mobiliser. Et l'on mène la campagne que l'on voit, d'une platitude peu commune, où l'on gaspille des milliards pour d'aussi forts slogans que ((Au secours, le droite revient!)) ou (( Vivement demain ! )).
Grisaille accentuée par la nouvelle loi électorale qui atténue la logique de la bipolarisation. Les enjeux proprement électoraux sont amoindris par un mode de scrutin qui ne fera qu'enregistrer la représentativité des grands partis. Ainsi les sondages, avec une belle continuité, assurent à la droite une avance de l'ordre de vingt points (58 %des intentions de vote pour la droite, 38 %pour la gauche, selon la SOFRES). Tandis que les états-majors des partis sont assurés de la totale maîtrise de leur représentation législative et régionale puisqu'ils décident souverainement de la composition et de l'ordre des listes.
En fait, les incertitudes qui rendent totalement aléatoires les lendemains du scrutin portent sur les marges. Non pas le rapport global gauche-droite, mais le poids exact du futur groupe parlementaire du Front national (ses députés seront-ils ou non nécessaires pour constituer une majorité absolue de droite?), et le pourcentage précis du PS (atteindra-t-illes 30% lui assurant sa place de« premier parti » et un possible rôle pivot dans la future Assemblée ?).
Si ce sont les marges qui comptent c'est parce que les prochaines élections ont été conçues pour, précisément, «donner du jeu» à la future Assemblée. Rompant l'implacable logique du scrutin majoritaire à deux tours, et l'incontournable bipolarisation qu'elle entraînait, la proportionnelle départementale à un tour pousse à l'autonomisation de chacune des composantes des anciennes coalitions parlementaires et permet de renvoyer à la future Assemblée les grands choix politiques et les prochaines alliances.
Ainsi, le contexte politique général et le nouveau mode de scrutin conjuguent leurs effets pour gommer les aspérités, neutraliser les affrontements et inciter :.:hacun des grands partis à cultiver un attentisme prudent et un empirisme de bon :ùoi. Au terme de ce progressif dénuement ne demeure plus qu'un enjeu, d'ordre
institutionnel, qui est de savoir ce que pourront être les rapports entre le président et la future majorité parlementaire. Voici ce à quoi, sous le nom convenu de cohabitation, se réduit aujourd'hui le débat politique officiel.
Cohabitation or not cohabitation Ce n'est pas ce que pourrait être la politique gouvernementale d'une future majorité de droite qui s'érige en obstacle face à une éventuelle cohabitation. Car, de ce point de vue, Mitterrand a d'ores et déjà gagné la première manche en amenant la droite à se plier au cadre défini par lui : celui du respect des « acquis » essentiels des cinq dernières années. Dès lors, au recentrage de l'un répondent les recentrages des autres. L'affirmation cardinale selon laquelle l'essentiel de ce qui a été fait doit être conservé revêt .une double signification. De la part de Mitterrand, qu'il n'y a d'autre engagement pour l'avenir que de préserver l'essentiel des réformes réalisées. De la part de la droite, puisqu'elle concède ne pas vouloir renverser ces réformes, qu'il est possible d'économiser un choc avec le président. Ainsi, c'est avouer publiquement, de part et d'autre, que la politique présente, de gauche, et celle de demain, de droite, sont compatibles.
C'est cette situation qui rend inutile tout «grand dessein », selon l'expression de Barre. Ce dernier, prudemment, attend des jours meilleurs pour faire part de ses idées en ce domaine. L'heure est plutôt aux arcanes et chicanes institutionnelles. Car le développement de la situation au lendemain de mars 1986 déterminera, au risque d'une crise de régime, ce qui constitue le véritable enjeu: la future majorité présidentielle.
Tous les commentateurs ont souligné le changement de tactique présidentielle à partir du moment où Mitterrand a pris la direction véritable de la campagne et a multiplié les interventions médiatiques. Changement qui traduit et accélère le déclin brutal de Fabius, à qui incombait initialement cette mission, mais qui signfie surtout que se joue dès à présent l'affirmation du projet mitterrandien pour les années à venir. Or, du fait des institutions et de la situation politique, Mitterrand en personne est seul à même de diriger cette entreprise.
Les différents éléments de ce projet s'ajustent en fonction d'une perspective: la reconstitution d'une majorité présidentielle en 1986, soit autour de Mitterrand, soit derrière le dauphin qu'il consacrera alors.
Encore faut-il, pour que le projet aboutisse, remplir deux conditions. La première étant que le Parti socialiste, malgré le bilan de la politique gouvernementale, se maintienne comme grand parti parlementaire, représentatif à lui seul de la totalité de la gauche. Il s'agit d'un préalable à toute opération ultérieure de reconstitution d'une majorité présidentielle ayant le PS pour pivot.
La seconde est que la droite, en premier lieu le RPR, se trouve discréditée, voire disloquée, par l'épreuve de la cohabitation. Soit qu'elle s'use dans cette situation complexe et confuse, soit qu'elle s'avère incapable de définir dans ce cadre une politique propre. Le président pouvant alors se présenter en 1988 comme comptable de la part positive du bilan du septennat, le négatif étant imputé à la droite.
Cette bataille est engagée lorsque Mitterrand s'efforce de prouver sa capacité à s'affirmer à la fois comme le chef de la majorité actuelle, à ce titre seul responsable de sa politique, et comme le gardien des institutions, prêt pour assurer leur continuité à cohabiter avec un gouvernement issu d'une majorité différente. Or, ce tour de force, qui défie les lois de l'équilibre institutionnel, laisse la droite sans voix. Ce qui n'est pas bon signe pour elle, à la veille d'une épreuve qui exigera d'autres capacités à affronter l'imprévu.
Le scénario Barre
Barre l'a compris qui se prépare à une habile expectative. En s'étant prononcé, très tôt et très fort, contre le principe même de la cohabitation, il s'est mis délibérément hors-jeu pour le 16 mars au soir. Ce qui lui permet de cultiver une indépendance obligée par rapport aux partis, qui lui permettra de faire l'économie d'une épreuve de force avec le président et de préserver ses marges de manœuvres en vue de la constitution d'une nouvelle majorité présidentielle.
Handicapé par rapport à Chirac, parce que ne pouvant pas s'appuyer sur un grand parti, Barre espère retourner la situation à son avantage. Son refus de la cohabitation lui permet de bousculer le jeu pour tenter de rafler la mise.
Le « scénario Barre » constitue aujourd'hui le seul contre-projet face à celui de Mitterrand. Les éléments de celui-ci doivent être compris en fonction d'une mise en perspective différente mais symétrique. L'aboutissement est analogue: la refondation d'une nouvelle majorité présidentielle. Préservé de l'épreuve de la cohabitation, Barre escompte remporter les élections présidentielles, éventuellement anticipées, et, sur l'élan d'une telle victoire, engager un processus en chaîne d'élections. Rétablissement du scrutin majoritaire par voie référendaire, nouvelles élections législatives après dissolution de l'Assemblée afin de constituer une majorité législative conforme à la majorité présidentielle ...
L'un et l'autre projet, celui de Mitterrand et celui de Barre, parient sur un bouleversement tranquille, se concrétisant essentiellement au plan institutionnel. Ce qui suppose qu'aucun mouvement social d'ampleur ne vienne bousculer les scénarios en question. Mais, en cas de réussite, les changements opérés seraient substantiels. D'une part, la stabilisation en profondeur des institutions, à travers la double épreuve de l'alternance de majorités parlementaires différentes et de la cohabitation. D'autre part, le déplacement durable du centre de gravité de la vie politique au centre. Après une telle restructuration des forces politiques et un tel reclassement institutionnel, la ye République, née dans la confusion et toujours menacée de déstabilisation, s'avérerait un des régimes les plus robustes que la France ait connus et un des plus performants à l'échelle des pays occidentaux. En même temps que le vieux rêve de tous les présidents de la ye République, «gouverner au centre», se trouverait consacré officiellement.
Reste qu'avant d'en être rendu là, il y a du chemin à parcourir et que les possibilités de dérapages ne manquent pas qui conduiraient inévitablement à une crise ouverte de régime.
Le signe en est que Mitterrand et Barre incluent dans leurs stratégies mutuelles une phase nécessaire d'instabilité : le pari difficile de la cohabitation pour le premier, la cascade d'élections pour le second. C'est, nouvelle version de l'aphorisme gaullien, « laissez-vous guider dans le chaos » !
L'équation mitterrandienne
La stratégie mitterrandienne est complexe. Elle s'appuie sur les divisions de la droite qu'elle avive, ce qui lui permet de croiser les alliances objectives. Chirac est un allié objectif, au plan institutionnel, en ce sens que, comme Mitterrand, il lui faut parier sur la cohabitation pour éviter la crise de régime. Barre en est un autre, à sa façon, lorsqu'il prône une politique économique se démarquant des excès du néo-libéralisme musclé. Il fait alors pression sur le RPR pour que celui-ci se modère, ce qui revient à favoriser la possibilité de la cohabitation au plan gouvernemental.
Mais il est d'autres inconnues, plus substantielles, susceptibles de mettre en cause ce qui est à la base même de ces projets : le découplage entre le jeu parlementaire et les enjeux sociaux.
D'abord, rien ne permet de savoir avec certitude ce que seront le poids exact et la dynamique du Front national de Le Pen. Les sondages créditent celui-ci d'un minimum de trente députés. Le problème est de savoir si les voix de ce groupe seront ou non nécessaires au RPR et à l'UDF pour la formation d'une majorité. Mais, surtout, l'inconnue clé porte sur ce qui nourrit ce courant : le racisme anti-immigrés. Cette montée du racisme pourra-t-elle être suffisamment contenue au plan social pour permettre aux forces politiques d'en user comme d'un repère dans les découpages parlementaires ? Les uns et les autres y comptent bien, mais leurs espoirs peuvent, du jour au lendemain, s'avérer aussi fragiles que les remparts qu'ils prétendent dresser face aux dynamiques enclenchées.
L'autre problème est celui des réactions sociales aux attaques patronales. Une fois le cadre politique modifié, rien ne dit que les facteurs de paralysie des mobilisations ouvrières continueront à jouer comme ils l'ont fait jusqu'à présent. C'est l'inconnue majeure par rapport à l' après-19 8 6 et aux projets des divers états-majors. Car tous leurs échafaudages reposent sur un élément central commun: le consensus sur le type de politique économique et sociale à mener, un
libéralisme accentué, répondant aux principales exigences du patronat, mais s'efforçant de ne pas provoquer de confrontations sociales centrales.
Là est le point clé à partir duquel les travailleurs doivent opposer leurs propres perspectives aux divers projets de cohabitation.
Le bon choix: l'extrémisme Les projets en trompe-l'œil de la cohabitation dessinent un centre mou, tout plein de gargouillis, où viennent s'amortir et mourir les grandes questions de l'heure. Le racisme? L'occasion de se dire à bon compte humaniste et raisonnable! Le chômage, la misère? Prétextes pour appeler, tous ensemble, à la solidarité nationale ! Les attaques patronales ? Une invitation à l' e!:'ort et au sacrifice pour « gagner » ! Pour que 1 'essentiel soit réduit aux querelles institutionnelles et aux équilibres politiciens, il faut rejeter aux marges tout ce qui touche aux conditions de vie et de travail du plus grand nombre, taxer d'extrémisme et traiter comme tel toute exigence d'une politique autre, d'un changement au service des travailleurs.
Pour être de gauche, si 1 'on en croit Mitterrand, il suffirait de vouloir <<préserver ce qui a été conquis>>. C'est un peu court!
Pour les travailleurs la cohabitation est un piège. Ce qui la rend possible ce n'est pas que Chirac et Barre renoncent à mener campagne pour le renversement de ce qui a été fait, pour le cassage du SMIC, de la Sécurité sociale, des lois Auroux, des nationalisations. Ils mettent le drapeau du libéralisme musclé dans leur poche, mais bien naïf celui qui prendrait cela pour une conversion et considérerait que ces grands desseins-là sont oubliés alors qu'ils ne sont que reportés ! Non, ce qui rend possible la cohabitation ce sont les reniements du Parti socialiste. Dès lors qu'il s'agit de poursuivre une politique qui privilégie le profit aux dépens de l'emploi, de baisse du pouvoir d'achat, de démantèlement du droit du travail, de renvoi des travailleurs immigrés, de renforcement du rôle impérialiste de la France dans le monde, toutes les convergences entre droite et gauche sont possibles.
Pour échapper à la logique centripète de la cohabitation, déjà si forte, il faut jouer aux marges et revendiquer l'extrémisme. Car, dans ce débat truqué, c'est aux marges qu'on trouve les vraies questions. Non pas de savoir si les plus aptes à diriger une politique libérale ce sont les néo-socialistes ou les archéo-libéraux, mais la nécessité d'opposer à celle-ci une politique au service des travailleurs, appuyée sur leur mobilisation. Non pas savoir quelle est la meilleure recette pour s'accommoder du capitalisme, mais comment rompre avec celui-ci, comment ouvrir la voie au socialisme.
Puisque, dans le climat que les uns et les autres s'efforcent de créer, c'est être extrémiste que de se revendiquer des intérêts des travailleurs et du socialisme, alors soyons extrémistes ! Avec toutes celles et tous ceux qui refusent de capituler, d'être dupes, qui ne sont pas prêts à cohabiter avec les profiteurs, les privilégiés et leur valetaille.
Avec tous ceux et toutes celles qui, en 1986, sont bien décidés à voir rouge!