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Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

DOSSIER

La dégradation de l'emploi

Critique communiste, n° 48, janvier 1986 · p. 17-19 · 2 181 mots

'il est un domaine où le bilan est négatif, c'est bien celui de l'emploi. Le candidat Mitterrand avait fait de la lutte contre le chômage un thème essentiel de sa campagne. Premier ministre, Pierre Mauroy avait « déclaré la guerre » à ce fléau dès 1981 et prétendait se battre « sur la crête des deux millions de chômeurs ». Un objectif minimal, chacun le reconnaitra.

Quatre ans plus tard, la « crête » est très largement dépassée. 2 500 000 chômeurs officiellement, près de 3 000 000 en fait. Car le gouvernement ne comptabilise que les demandeurs d'emploi inscrits à l'ANPE, les travailleurs « découragés » sont laissés pour compte, en particulier les femmes salariées qui « retournent » au foyer. Peut-on par ailleurs affirmer qu'un tuciste Ueune affecté à un «travail d'utilité collective») n'est pas un chômeur ? Enfin, les manipulations des inscrits à l'ANPE se sont poursuivies sous la gauche et la chasse aux «faux » chômeurs s'est accentuée.

Plus grave pour l'avenir : l'industrie (qui représente l'ensemble des entreprises du secteur productif) continue de supprimer des emplois: 168 000 en 1984 1• De même, le bâtiment: 67 000 emplois en moins. Toujours en 1984, le tertiaire (services, commerce, etc.) n'a créé que 58 000 nouveaux postes. Ces suppressions d'emplois sont la conséquence des restructurations et du maintien élevé du niveau des faillites. Cette évolution négative s'est poursuivie à un rythme moins élevé en 1985 (ce qui fait déjà crier victoire au gouvernement! ).

Au total, d'après l'enquête emploi du ministère du Travail, l'emploi a régressé de 1,1% en 1984, soit 230000 postes. En 1983, la baisse était de 217000. Seule l'année 1982 fait exception, avec une création nette de 67 000 emplois, due surtout aux emplois publics (hôpitaux, collectivités territoriales, etc.). La « lutte contre le chômage >> selon Fabius

Mitterrand s'était engagé sur la semaine de trente-cinq heures en 1985. Depuis les ordonnances de janvier 1982 sur les trente-neuf heures, le gouvernement a enterré ce dossier. Certains, tel Edmond Maire, veulent faire porter la responsabilité de ce blocage aux salariés ... et à la décision présidentielle de payer les trente-neuf heures quarante heures, lors de la vague de grèves de février 1982. C'est oublier que, depuis, les salaires ont bel et bien diminué, mais pas le temps de travail !

Il reste pourtant certain- un rapport du commissariat du Plan le rappelait récemment- qu'aucune lutte contre le chômage ne peut faire l'économie d'une réduction du temps de travail. Le gouvernement croyait avoir trouvé l'astuce qui satisferait tout le monde, patronat et syndicats : lier la réduction du temps de travail à la flexibilité des horaires. Ainsi, on mesurerait la durée moyenne du travail sur l'année. Elle serait réduite à trente-huit heures, avec des pointes au-dessus de quarante-heures certaines semaines et des creux à trente-deux heures d'autres.

Nous verrons dans l'article suivant les conséquences réelles de ce projet sur la vie des salariés. Du point de vue de la lutte contre le chômage, comment peut-on prétendre que cette flexibilité des horaires pourrait créer des emplois ? Il apparaît en effet bien clair qu'en allongeant la durée du travail lors des périodes de pointe saisonnière et en la réduisant lors des périodes de creux, les patrons recherchent une baisse de leurs coûts (salaires, heures supplémentaires, coûts de stockage) mais certainement pas un moyen d'embaucher: il s'agit au contraire de produire plus avec le même effectif, et d'accroître la compétitivité. Quant aux créations d'emplois, Raymond Soubie, ancien conseiller social de Chirac et de Barre, ne se fait guère d'illusions. Il écrit dans le Monde: « Un jour, les richesses produites seront recyclées en emplois. Mais ce jour n 'est pas proche. ( ... ) Les nouvelles méthodes de gestion risquent, à court terme, d'aggraver le chômage. >> Il y a bien loin de cette réalité aux discours lénifiants de Fabius et de Maire. Trente-cinq heures au revoir! Temps partiel et travail précaire bonjour!

Le travail à temps partiel progresse régulièrement depuis plusieurs années, bien que trop lentement selon le CNPF. 5,5 % des salariés y sont déjà astreints, parmi lesquels 85 % de femmes. Elles l'ont parfois « choisi » (mais quel choix quand les équipements sociaux et de garde d'enfants sont aussi carents aujourd'hui qu'il y a cinq ans?). Souvent, le temps partiel leur a été imposé: sous la menace d'un licenciement pur et simple, ou bien parce que certains secteurs comme le commerce ne proposent plus que des emplois à temps partiel. Il s'agit d'une certaine façon d'un travail précaire, puisque les possibilités de promotion sont quasi nulles et que la rotation est très élevée dans ce type d'emploi (commerce, services ... ). C'est tout bénéfice pour l'employeur: l'absentéisme chute et la productivité s'envole.

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Sous le titre « La course à la flexibilité », l'Usine nouvelle du 3 octobre dernier donnait l'exemple de deux entreprises qui ont introduit massivement le travail à temps partiel : BASF en Allemagne de l'Ouest et Philips en Belgique. Conclusion de l'hebdomadaire patronal : << BASF constate que l'intensité du travail et une meilleure motivation rendent ce personnel plus productif. ( ... ) L'amélioration de la productivité, la meilleure qualité du travail et une diminution de l'absentéisme sont également à mettre à l'actif de cette forme d'organisation. ))

Mais il existe d'autre formes de précarisation. Si l'intérim a quelque peu régressé du fait des lois Auroux, il n'en est pas de même des contrats à durée déterminée. L'enquête emploi déjà citée note que <<pour 1 000 salariés au travail en 1984, on comptait 193, 7 embauches dans l'année (212 en 1983) dont seulement 54,5 étaient fermes et définitives (7 3 en 1983) et 113, 1 sous contrat à durée déterminée (106 en 1983) )).

Le gouvernement vient lui-même d'assouplir sa propre législation sur le travail temporaire par une loi du 25 juillet 1985 qui permet à tout chef d'entreprise, et non plus seulement aux entreprises saisonnières, de faire appel à des travailleurs intérimaires. Les entreprises d'intérim, marchands d'esclaves modernes, respirent! Le chômage des jeunes

Pour les jeunes, l'entrée dans la vie active ressemble de plus en plus au parcours du combattant. Sur les 900 000 jeunes de quinze à vingt-quatre ans qui se sont présentés sur le marché du travail en 1984, 360 000 sont devenus chômeurs, soit une proportion de 40 % ( 48 % pour les filles et 34% pour les garçons) ; 275 000 (soit 31 %) ont trouvé un« travail précaire» (intérim, TUC ... ) et seulement 265 000 un travail fixe (Enquête emplois, mars 1985, INSEE). Les statisticiens ont crée la notion de chômage« récurrent», qui désigne les allers et retours entre un travail précaire et l'ANPE.

Le gouvernement a créé les TUC pour les jeunes de dix-huit à vingt et un ans. Théoriquement, ces« travaux» sont censés s'ajouter à ceux déjà existants et doivent se traduire par une formation des jeunes. Pratiquement, ils se font sans formation et sont devenus créateurs de chômage, particulièrement dans l'Education nationale. Payé 1 200 francs par mois, les tucistes peuvent remplacer le personnel de surveillance (les « pions ») et de bureau. C'est tout bénéfice pour l'Etat, d'autant que les tucistes ne cotisent pas à la Sécurité sociale. Le « succès » des TUC auprès des jeunes s'explique entièrement par l'impossibilité où ils sont de trouver un vrai travail et par l'absence totale d'allocations versées aux jeunes à la recherche d'un premier emploi. Dans ces conditions, n'importe quelle occupation quelque peu rémunérée trouve des millions de candidats, quel que soit le salaire.

Le gouvernement de gauche n'a pas fait les choses à moitié : quatre-vingt heures pour 1 200 francs par mois, soit 15 francs de l'heure au lieu de 26 francs au SMIC ! C'est la notion de salaire minimum qui est remise en cause. Il est décidément étrange de qualifier les TUC d'« importante innovation sociale», c0mme le fait Alain Lipietz dans l'Etat du monde 1985 2• Il s'agit bien plutôt d'une importante régression sociale, du genre souhaité par le patronat. Celui-ci regrette seulement que les entreprises ne puissent pas encore embaucher de « tucistes». En septembre 1985, on dénombrait 235 000 tucistes 3, qui permettent de dégonfler d'autant les statistiques du chômage. Les travailleurs immigrés

Dans le cadre de la réorganisation en cours du processus de travail - qui passe par la fm des formes actuelles de taylorisme, du travail des OS en particulier -le patronat aura de moins en moins besoin des travailleurs immigrés qu'il a fait venir dans les années soixante et soixante-dix. Et ce d'autant plus qu'il parviendra à imposer aux travailleurs français des salaires et conditions de travail similaires. L'argument selon lequel les Français refusent le travail laissé aux immigrés ne correspond déjà plus tout à fait à la réalité : avec trois millions de chômeurs, tout travail est à prendre.

Par contre, et l'argumentation doit porter sur ce terrain, la perte de son travail par un immigré se traduit par la suppression d'un emploi. L'industrie automobile, où le départ des immigrés ne libère aucun emploi, le montre parfaitement.

Or, Mitterrand, en ce domaine comme en d'autres, donne concrètement satisfaction au patronat : sous son mandat, le départ des immigrés vers leurs pays d'origine a augmenté grâce à« l'aide au retour». Près de 45 000 d'entre eux auraient quitté les usines situées en France ces dernières années. Parallèlement, le nombre d'étrangers dans notre pays <<n'aurait augmenté que de 0,38% Le taux de chômage est le suivant en mars 1985 :

Age/Sexe Hommes Femmes Ensemble

15-24 ans 24,5 30,5 27,4

25-49 ans 6,2 9,7 7,7

50 ans et+ 5,9 7,1 6,4

Ensemble 8,5 12,6 10,2 Source : enquête emploi de l'INSEE.

(Le taux de chômage est le rapport du nombre de chômeurs de la catégorie considérée à la population active, occupée ou non, de cette catégorie).

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Graphique 1

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1200 L• connt8 j dUrN dét.,lnH 11110 1000 500 400. 1

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300 200 100 1 1977 1978 1979 1980 1981 1982 1983 La courbe du bas fait état du nombre des emplois à durée déterminée indiqué par les entreprises au moment de l'enquête (la réglementation plus stricte appliquée à partir de 1982 les a fait baisser). Mais, simultanément, les contrats étant à plus courte durée un plus grand nombre de contrats sont souscrits chaque année, d'où la progression des effectifs concernés (ce sont parfois les mêmes personnes).

Source : ministère du Travail en 1984 (pour atteindre 4 485 715 personnes/>>, ce qui est la conséquence des refoulements aux frontières et des contrôles renforcés de la population immigrée. Selon les chiffres du ministère du Travail, le nombre d'Algériens ayant quitté la France au deuxième trimestre 1985 est supérieur de 48 605 au nombre des entrées.

La réalité de cette politique-là, et ses effets concrets, contribue à rendre irréelles les polémiques entre la droite et la gauche parlementaires. En effet, la droite ne souhaite qu'élargir la brèche ouverte par les gouvernements de gauche. Le bilan gouvernemental est accablant : abandon de la lutte contre le chômage, encouragement à la précarisation de l'emploi, restructurations non seulement dans le privé mais dans les groupes nationalisés qui sont aujourd'hui au premier rang des suppressions d'emplois. Ces dernières sont mises en œuvre désormais à l'intérieur de la fonction publique : l'Etat ne remplace plus les fonctionnaires qui partent à la retraite et envisage même de pouvoir les licencier (voir le projet de loi, déposé à l'Assemblée nationale, sur les îonctionnaires dans la Santé).

Dans un premier temps, le gouvernement s'était

Graphique II NOMBRE DE TRAVAILLEURS TEMPORAIRES TOUS LES JOURS AU TRAVAIL (échelle Logonthmoque) fen milfietfl Nette remontée des travailleurs temporaires depuis 1984. Delphine Girard, dans la Tribune de l'économie du 2 octobre 1985 d'où est extrait ce graphique note que« pour la première fois depuis 1980 le travail temporaire a repris du poil de la bête ( ... ) La reprise de l'activité du travail temporaire se confirmerait dans tous les secteurs de l'industrie et du BTP (bâtiment, travaux publics), même les secteurs en crise ». engagé au « traitement social » du chômage (préretraite, contrats de solidarité ... ) qui est devenu contradictoire avec l'accentuation de la politique d'austérité décidée en mars 1983 (le tournant vers cette politique date de juin 1982). Il a donc abandonné le« traitement social» pour s'orienter vers un traitement « économique » qui, dans le cadre du capitalisme, ne pouvait répondre qu'aux besoins du patronat. C'est de cette façon qu'on vend son âme au diable!

En effet, la sortie de la crise capitaliste suppose restructurations et attaques contre les travailleurs. Ce qui veut dire, pour en rester au seul terrain de l'emploi, suppression de postes de travail. Or, on assiste au développement du travail féminin, qui se poursuit, et à l'arrivée des jeunes sur le marché du travail. Résultat: l'augmentation inéluctable du nombre de chômeurs.

1. Enquête emploi du ministère du Travail 1. A l'article «France», p. 181 et 181. 3. Le Monde du 19 octobre 1985. 4. Chiffres cités par Robert Solé dans le Monde du 13 novembre 1985.

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