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DOSSIER

Bilan économique et social de la gauche (I) : le niveau de vie des travailleurs

· Critique communiste, n° 48, janvier 1986 · p. 13-16 · 2 612 mots

Bilan économique et social de la gauche (1)

Le niveau de vie des travailleurs

GROUPE DE TRAVAIL ECONOMIQUE

C

Comment la rigueur, après la relance, a-t-elle frappé les salaires des ouvriers et des employés ? Quel impact réel a-t-elle eu sur les prestations sociales? Les travailleurs ont-ils dû rogner sur leur consommation, et sur lesquelles ? Leurs conditions de vie se sont-elles dégradées? Les statistiques officielles ne permettent pas de tout savoir en la matière, surtout parce qu'elles ne peuvent ou ne veulent pas s'intéresser aux situations extrêmes - celles des très riches ou celles des « nouveaux » ou anciens pauvres - mais sont quand même pleines d'enseignements. sur la situation de la grande majorité.

La nouvelle donne salariale

L'essentiel sur le plan quantitatif se résume en une phrase : la masse salariale gobale a baissé (en francs constants, c'est-à-dire compte tenu de la hausse générale des prix) à partir de 1983 sous l'impact de la diminution du nombre de salariés et du blocage de fait du pouvoir d'achat de ceux qui gardent un emploi.

Mais la rupture des mécanismes d'indexation des salaires sur les prix n'a pas encore en traîné (sauf peut -être chez les fonctionnaires) de réelles chutes de pouvoir d'achat des salariés conservant leur emploi.

Nous reviendrons sur le premier point à propos du développement du chômage et du partage salaires/profit. Mais il vaut la peine de noter que l'offensive patronale a remporté jusqu'ici plus de succès sur le front des « dégraissages » d'effectifs que sur celui des salaires.

Evolution du pouvoir d'achat des gains mensuels 10-1980 04-1981 04-1982 04-1983 04-1984 à 04-1981 à 04-1982 à 04-1983 à 04-1984 à 04-1985

Ouvriers - 1,2 + 0,8 + 0,8 0 -0.4

Employés -0,2 + 1,4 +0.4 +0,4 -0,2

Techniciens,

- 1,2 -0,7 -0,6 -1 -0,6

Agents de maîtrise

Cadres -0,8 -0 ,7 -0.8 0 -0,4

Ensemble -0,9 + 0,2 + 0,3 -0,1 -0,4 Source: ministère du Travail.

Quand on regarde l'évolution des gains mensuels des salariés depuis 19 81, on ne peut manquer de remarquer certes d'abord que la «relance» de 1981-1982 n'a eu d'effets que sur les très bas salaires (via la hausse du SMIC), mais ensuite que l'ensemble des salariés a relativement bien résisté aux assauts de la rigueur.

Les cadres ont donc indiscutablement ressenti plus tôt et plus fort l'austérité salariale, d'autant que les hauts revenus ont été soumis à des majorations d'impôts en 1982-1983 qui portent à près de 3 % leurs pertes de pouvoir d'achat pour chacune de ces deux années. Mais outre qu'il est plus facile de perdre 3 % de revenu quand on gagne 25 000 francs par mois que 1 % quand on est au SMIC, il faut surtout noter que les employeurs, sous la pression de leurs cadres supérieurs, ont beaucoup développé les avantages non salariaux (voiture de fonction, téléphone, remboursements variés, assurances-vie et retraite sur-complémentaires) non fiscalisés ni mesurés dans les statistiques.

Les salariés au SMIC ont été les seuls véritables gagnants de la « relance » de 1981-1982 : leur pouvoir d'achat a augmenté d'environ lü% sur ces deux années, et s'est stabilisé en 1983-1984. La non-diffusion des hausses du SMIC aux autres catégories ouvrières a entraîné un important tassement de la hérarchie salariale à l'intérieur des entreprises, les OS et les manœuvres tendant à rattraper les OQ.

Le gouvernement, sous l'impulsion de Delors ... et la responsabilité d'Anicet Le Pors, a utilisé la fonction publique comme fer de lance de l'offensive antisalaires lancée en 1982; les patrons du secteur privé n'ont le plus souvent fait que se référer aux décisions unilatérales de l'Etat-patron. Cela explique « l'avance » prise par les fonctionnaires dans les pertes de pouvoir d'achat, après une année 1981 relativement bonne:

Evolution du pouvoir d'achat annuel des fonctionnaires 1982-1981 1983-1982 1984-1983 -1 ,4% - 1,2 % -0,5 % Source: INSEE.

Mais au-delà de ces pertes de pouvoir d'achat dans les secteurs publics ou privés, la grande nouveauté réside dans le changement radical du mode de fixation des salaires. A l'occasion du mouvement de désinflation et en profitant d'un rapport de forces plus favorable dû à la

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crainte du chômage, le gouvernement et le CNPF ont réussi à briser effectivement l'indexation des salaires. Une étude récemment publiée 1 indique que depuis la mi-1983 jusqu'à la fin 1984, les salaires ont augmenté de 10,8 %, alors que, s'ils avaient continué à suivre l'indice des prix selon les mêmes modalités que par le passé, leur hausse aurait été de 14 %. C'est le succès de la « méthode Delors », appliquée maintenant dans la plupart des entreprises : les hausses de salaire sont fixées non plus en fonction de l'évolution récente des prix, mais selon leur évolution « prévue » (avec parfois une clause d'éventuel rattrapage au cas, évidemment très fréquent, où la hausse des prix réelle dépasserait la prévision), ou bien le plus souvent selon les « possibilités économiques » de la branche ou de l'entreprise: possibilités évaluées bien entendu par les seuls patrons ...

La nouvelle donne salariale préconisée par le CNPF depuis la lettre de Chotard aux unions patronales en novembre 1983 reprend le dispositif appliqué dans la fonction publique : la référence n'est plus le pouvoir d'achat individuel des salariés mais la masse salariale globale, dont il est affirmé qu'elle ne saurait croître plus que le niveau des prix. Innovant par rapport au gouvernement, le CNPF recommande en outre qu'une part de la hausse prévue de masse salariale soit réservée aux augmentations individualisées selon le « mérite » des salariés, y compris employés et ouvriers. Un cabinet de conseil en gestion du personnel recense parmi ses deux cents clients (de grandes ou très grandes entreprises) le pourcentage de celles qui pratiquent la « désindexation/ individualisation » des salaires :

Pour les cadres Pour les non-cadres 1 1 ! 1 1982 18% 3%

1 1 1984 50 % 35%

1 Concrètement, cela implique une extension rapide des systèmes de notation ou d'appréciation individuelle des ouvriers par la maîtrise, ou des employés par les cadres. Ainsi chez Koné (fabrication d'ascenseurs), les hausses de salaire sont désormais entièrement individualisées, à la tête du client ; de même chez Tissavel (habillement) , chez DMC (textile) et dans des dizaines d'entreprises. Aux 3 Suisses, une prime semestrielle qui peut représenter jusqu'à un demi-mois de salaire est calculée selon la performance de chaque employé. Les limites de l'individualisation pour les ouvriers sont cependant bien perçues par les patrons : outre les résistances syndicales, existe le risque d'une déstabilisation des collectifs ouvriers à cause d'une concurrence interne trop sauvage. Aussi le plus souvent assiste-t-on à la création de primes collectives, par atelier ou unités de production, en fonction des objectifs de qualité ou de productivité fixés par la direction. Une protection sociale « maîtrisée >>

Les prestations sociales reflètent souvent de façon beaucoup plus accentuée le revirement du gouvernement en 1982: après une envolée des prestations familiales et du minimum vieillesse en 1981, l'étau s'est resserré très rapidement pour obtenir en 1983 et 1984les plus faibles progressions de pouvoir d'achat (+ 2,3% et + 2,1 %) depuis 1970 pour la masse totale des prestations.

Prestations sociales versées aux ménages : variation en pouvoir d'achat 1982 1983 1984 Allocations de chômage

+ 18 ,2% + 6,6 + 4,4% et préretraites Retraites + 4,8% + 2,7% + 1,3% Prestations familiales + 8,5% -0,5% -0,7% Remboursements de maladie + 5,3 + 1,6 % + 2,8% Masse totale

+ 6,7% + 2,3% + 2,1% des prestations Source : Comptes nationaux.

L'augmentation des dépenses de chômage ne doit pas faire illusion : elle provient uniquement de la hausse du chômage lui-même, et pas du tout de l'amélioration du sort des chômeurs. Bien au contraire: l'allocation moyenne de chômage a perdu 13 % de son pouvoir d'achat de 1981 à 1984, et représentait 2600francs cette dernière année 2• Encore ce chiffre ne concerne-t-il que les chômeurs indemnisés : les autres, ceux qui ne perçoivent pas un centime des ASSEDIC, étaient plus d'un million en 1984, et leur proportion avait brutalement augmenté fin 1982 grâce au « décret Bérégovoy » qui excluait 300 000 jeunes de tout droit. La série des économies sur le dos des chômeurs a connu un nouvel épisode en octobre 1985, avec un accord patronat-syndicats (sauf la CGT) prévoyant une nouvelle diminution des allocations (la partie proportionnelle au salaire antérieur s'élevant désormais à 40% au lieu de 42 % ; à noter que cette fois une mesure touche aussi les cadres puisqu'ils voient le minimum garanti à 60 % du salaire antérieur passer à 57%).

Pour les remboursements de maladie, le freinage très net de l'accroissement des dépenses vient à la fois de la rigueur imposée aux médecins par le biais des conventions médicales organisant de faibles augmentations des tarifs ; de la diminution de certains remboursements ; et

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surtout de la mise en place de la nouvelle tarification hospitalière. Celle-ci accorde aux hôpitaux un budget global annuel déterminé non plus en fonction des besoins de dépenses, mais des décisions des pouvoirs publics. Sous couvert de responsabilisation des gestionnaires et des médecins, l'Etat instaure la pénurie à l'hôpital. Jusqu'à présent, il semble que les économies imposées n'aient pas entamé la qualité des soins ; mais il paraît établi que l'instauration du forfait hospitalier (20 francs par jour pour tout malade hospitalisé) a obligé de nombreux malades à repousser ou écourter leur séjour.

La grande réforme de la retraite à soixante ans, revendiquée par les syndicats depuis quinze ans, a enfin vu le jour en avril 1983. Il s'agit certes d'une importante conquête sociale, que la droite n'ose pas remettre en question à l'heure actuelle. Mais il faut quand même rappeler que la retraite à soixante ans remplace de fait les systèmes de préretraites, développées massivement depuis 1977. Or, le niveau des« garanties de ressources » (70% du salaire brut) était en général nettement plus avantageux que l'actuel régime de retraite à soixante ans. On peut remarquer d'ailleurs que le coût annoncé de cette réforme (12 milliards de francs en 1983-1984) ne semble pas écraser les régimes de retraites, puisque la masse des prestations «vieillesse » n'augmente pratiquement plus en francs constants depuis deux ans ( + 2, 7 % en 1983, + 1,3% en 1984): c'est tout simplement parce que le pouvoir d'achat des retraités n'a pas été maintenu sur la dernière période.

Quant aux prestations familiales, après l'importante revalorisation de 1981-1982 (en pouvoir d'achat, + Il % pour les familles de deux enfants, + 3 % pour celles de trois enfants), un certain recul a été enregistré en 1984. Mais surtout le gouvernement a lancé début 1985 l'allocation parentale d'éducation: 1 000 francs par mois pendant deux ans pour les salariés qui quittent leur emploi pour élever leur troisième enfant, avec possibilité de réintégration en fin de période. Ce n'est évidemment pas encore le salaire maternel que prône Le Pen, mais il est difficile de nier qu'il s'agit d'un premier pas dans cette direction. Un pas qui ne peut que renforcer l'exclusion prioritaire des femmes dans les entreprises en quête d'allègements d'effectifs. La consommation et les conditions de vie

Une enquête réalisée tous les ans par un organisme officiel, le CREDOC, permet de suivre l'évolution depuis 1980 des conditions de vie des Français à l'aide de quelques indicateurs, rudimentaires mais intéressants. Le tableau suit indique le pourcentage de ménages ne possédant pas l'élément de confort cité.

Il apparaît donc clairement que la diffusion du confort élémentaire et des biens d'équipement ménager s'est poursuivie dans la dernière période, sans doute en liaison avec l'augmentation des minimas sociaux (le SMIC et le minimum vieillesse), notamment en 1981-1982. Mais comment expliquer que l'austérité salariale décrite précédemment n'ait fait, selon l'INSEE, que stabiliser la consommation de produits industriels et alimentaires un peu au dessous de son niveau record de 1982 ? Seules les dépenses d'ameublement ont vraiment diminué, ainsi que les achats de voitures neuves ; pour toutes les autres rubriques de la consommation des ménages, les restrictions semblent encore limitées 3•

En 1980 : En 1984 1 ne disposent pas de l'eau chaude 8,8% 5,2 % des WC intérieurs 11,8 % 6,2 % d'une douche ou baignoire 13,3 % 7,9 % du téléphone 29,1 % 12,3 % d'un lave·vaisselle 80,0 % 72,8 % d'une TV couleur 53,9 % 31,1 % d'un ordinateur domestique 1 100,0 % 97,3 %

Ce paradoxe n'en est pas un : les ménages, plus

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particulièrement ceux que le chômage a touché au cours des années récentes, ont tiré sur leurs économies pour tenter de maintenir leur niveau de vie. Le taux d'épargne global (qui représente la proportion de leur revenu que les gens mettent de côté chaque année) est tombé de 16 'Yo en 1981 à 12% en 1985, taux historiquement le plus bas jamais atteint. Boursicoteurs, chouchoux du « socialisme» Si les salaires ont souffert de la rigueur, les revenus des capitalistes -c'est-a-dire les détenteurs de capitaux, actions ou obligations - ont connu une véritable flambée depuis 1981 .

Un concours particulier de circonstances explique l'ex· plosion de la Bourse de Paris depuis trois ans : les nationalisations ont restreint le volume du marché en en retirant quelques-uns des plus gros poids lourds ; la loi Quillot et la crise de l'immobilier ont détourné les investisseurs de la pierre ; mais, surtout, le gouvernement, tant par Delors que par Bérégovoy, a véritablement chouchouté les marchés financiers, comme aucun ministre des Finances auparavant

(voir a ce sujet la suite de notre dossier, dans le prochain numéro).

Le résultat : on estime que depuis 1981, le montant des obligations est passé de 314 milliards de francs a 646 milliards; le montant des actions de 509 a 1 162 milliards.

Du fait des nouvelles émissions et, surtout, de la hausse des cours existants. Ce boom du patrimoine des spéculateurs n'a pas de précédent historique en France.

C'est un nouvel exemple des aléas du libéralisme: la politique de rigueur voulait diminuer la consommation en attaquant les salaires, afin de limiter les importations. Or, elle obtient pour l'instant un résultat inverse : maintien de la consommation et des importations, mais effondrement de l'épargne. Evidemment, cette tendance ne pourra pas se prolonger indéfiniment : en période de montée du chômage, mieux vaut quand même conserver quelques économies. 63 % des personnes interrogées en 1984 se sont déclarées personnellement «inquiet de l'évolution du chômage » (contre 56 % en 1980, enquête CREDOC).

Cette crainte explique-t-elle la véritable flambée de malaises que déclarent ressentir les Français ? La proportion d'insomniaques est passée de 20 % à 30 % entre 1980 et 1984, et toutes les questions relatives à l'état de santé indiquent une même et impressionnante évolu· tion ...

% de personnes ressentant régulièrement 1980 1984 ! maux de tête 29,0% 37,9% mal au dos 33,4% 44,0 % nervosité 29,5% 44,7% dépression 12,8% 16,8% insomnie 20,0% 30.3%

Le stress galopant, sans doute comme le ra:::isme, apparaît comme le symptôme d'une société malade où les tensions s'accumulent.

La conclusion qui se dégage de cette analyse du niveau de vie depuis cinq ans semble claire: il n'y a pas eu, pour les travailleurs occupés, de recul important des salaires, de la protection sociale et des conditions de vie, mais la ponction sur les réserves ne pourra se prolonger indéfiniment. L'offensive bourgeoise a marqué des points importants dans le domaine de la fixation des salaires, et surtout, comme on va le voir, dans la précarisation et la déstabilisation des emplois ouvriers et tertiaires.

1.« Les Revenus des Français, la croissance et la crise ». Documents du CERC tt> 77, p. 74.

2. CERC, document n° 76, p. 105. 3. Cf, Tendances de la conjoncture, INSEE, 26 septembre 1985, p. 90-92.

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