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DOSSIER

La banqueroute des nationalisations

Critique communiste, n° 49, février 1986 · p. 12-13 · 1 544 mots

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ANS le domaine des nationalisations, on assiste à la plus formidable débandade politique et idéologique de la gauche réformiste. Qu'on se souvienne en effet de ce que représentaient les nationalisations dans la stratégie politique affichée du PCF et, à un autre niveau, du PS ! Des discours ...

Pour le PCF, il s'agissait de soustraire au pouvoir du capital monopoliste les grands groupes industriels et les banques afin de les mettre au service de l'Etat et de la nation. Les économistes du PC vantaient les mérites du secteur public (EDF, SNCF ... ), porteur d'une autre logique plus démocratique et nationale. Ils dénonçaient le pillage et les transferts opérés par le capital privé sur les entreprises nationalisées. L'extension du secteur public devait signifier un pas décisif vers un (( socialisme à la française » : le PCF allait jusqu'à rompre l'Union de la gauche en 1977 sous le prétexte que les socialistes refusaient de nationaliser toutes les filiales des groupes visés par le Programme commun. Il expliquait alors que ce refus interdisait de frc.'1chir le« seuil critique» au-delà duquel le capitalisme monopoliste d'Etat serait de fait dissous!

Quant au PS, il présentait les nationalisations comme l'outil décisif pour développer une véritable politique industrielle, seule capable de redonner une certaine cohérence à l'appareil productif français. Les économistes socialistes dénonçaient la « politique des créneaux », systématisée par Giscard, consistant à abandonner des pans entiers de l'industrie française jugés non compétitifs et irrécupérables (sidérurgie, textile, machine-outil...). Ils prônaient, au contraire, une politique industrielle active fondée sur la notion de filière industrielle : une filière est une chaîne d'interdépendances et de coopérations qui, d'amont en aval, relie les producteurs d'une famille de produits industriels. Pour préserver la cohérence et l'autonomie industrielles de la France, était présentée comme décisive la maîtrise de tous les stades des filières dites stratégiques (électronique, machine-outil, nucléaire, chimie fine ... ). Bref, il fallait boucher les trous du gruyère qu'était devenue l'industrie française.

Cette politique industrielle novatrice devait bien sûr permettre de relancer la croissance et l'emploi grâce à des investissements massifs et judicieux. Le contrôle total du crédit allait permettre de peser sur les choix de toutes les entreprises privées et d'orienter leurs politiques vers l'emploi et l'investissement. Enfin, une association très étroite des travailleurs à la gestion et l'organisation de larges débats publics feraient progresser d'un bond la démocratie à l'entreprise.

Ce rappel, bref, mais non caricatural, donne la mesure du chemin parcouru depuis cinq ans par les « réalistes» qui gouvernent (ou qui ont gouverné). Nous avons vu dans le numéro précédent ce qu'il était advenu de la « démocratisation du secteur public». Le reste n'est pas plus brillant. ... aux faits

Les sceptiques que nous étions disaient : nationalisée ou pas, une entreprise, insérée dans un marché mondial capitaliste, gérée par des « technocrates » tous formés au même moule capitaliste, guidée par la recherche du profit capitaliste, reste une entreprise capitaliste. La bourgeoisie française le savait bien elle aussi : sa mobilisation en 1981-1982 contre les nationalisations fut donc modérée, l'objectif principal- atteint grâce à la veulerie du pouvoir et à la complicité du Conseil constitutionnel - était d'obtenir une juteuse indemnisation pour les anciens actionnaires.

L'apport en capital frais est, à postériori, sans doute la seule fonction qu'ont réellement remplie les nationalisations. De 1982 à 1984, les groupes de la branche électronique ont reçu six milliards de francs de dotation en capital (Thomson, Bull, CGE, CGCT) ; ceux des biens intermédiaires (CDF-Chimie, Rhône-Poulenc, Saint-Gobain, PUK), onze milliards, etc. Le gouvernement s'en vante, l'Etat a injecté plus de trente-cinq milliards de francs en trois ans dans les groupes nationalisés en 1982 1, alors que de 1975 à 198lles anciens actionnaires privés avaient .perçu des dividendes sans pratiquement apporter d'argent frais.

Cet apport de l'Etat a permis une relance de l'investissement des groupes : après un recul de 8 % en 1982, sa croissance fut de 4% en 1983 et 17% en 1984 (en volume). Certaines entreprises agonisantes, comme PUK ou Bull, ont retrouvé une certaine santé. Seuls Renault et la sidérurgie ont aujourd'hui des résultats financiers désastreux.

En revanche, dans tous les autres domaines l'échec est la règle. L'emploi a connu dès les premières années des nationalisations, alors que le PCF participait pleinement au gouvernement, une hémorragie : dans la chimie (Elf, CDF-Chimie, PUK, Rhône-Poulenc), 10 000 emplois ont été supprimés entre 1981 et 1983; 33 000 suppressions d'emplois dans la construction électrique et

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électronique dans la même période ; les effectifs de la sidérurgie sont passés de 15 2 000 en 19 81 à 14 2 000 en 1983. Les suppressions se sont encore accélérées en 1984 dans la sidérurgie, l'automobile, la téléphonie ...

Les groupes ont, sous l'impulsion des pouvoirs publics, accentué leur internationalisation : la part du chiffre d'affaires réalisée par les filiales étrangères est passée de 26 % en 1981 à plus de 30 % en 1984. Loin de mener une politique industrielle visant un développement plus « autocentré » de l'économie française, les groupes publics ont multiplié les investissements et les rachats d'entreprises à l'étranger, notamment aux Etats-Unis (Elf, Renault, CGE ; PUK au Canada).

Les contrats de plan signés début 198 3 par Chevénement avec les dirigeants des groupes ne contenaient que des objectifs prévisionnels vagues. L'autonomie de gestion des dirigeants a été totalement respectée, le gouvernement ne nommant même pas de commissaire du gouvernement ou de mission de contrôle auprès des nationalisées de 1982, à la différence de ce qui avait été fait auprès des nationalisées dans le passé (à l'exception de Renault). Signe des temps, un patron de nationalisée a publié récemment, sous le pseudonyme de Pierre Dupont Gabriel, un livre intitulé /'Etat-patron, c'est moi, dans lequel il se vante ouvertement de rouler dans la farine les «experts» de l'administration qui prétendent influencer sa gestion. On a vu Renault vendre sa filiale spécialisée en machines-outils au groupe américain Allied Corporation, Matra se débarrasser de sa filiale «composants électroniques». Et, récemment, Pébereau, P-DG de CGE, affirmer en dépit de l'évidence que l'accord qu'il veut passer avec le trust américain AIT (et qui offre à ce dernier 15 % du marché français du téléphone) avait reçu l'aval du gouvernement et était irréversible: ledit gouvernement n'a même pas réagi à ce grossier coup de force, Fabius renvoyant le règlement du dossier à l'après-mars 1986 ...

C'est dans le secteur bancaire que l'échec atteint des sommets quasiment surréalistes : outil prétendument destiné à orienter les ressources vers la croissance et la création d'emplois, en fonction des priorités du plan, le secteur bancaire a agi dans un sens exactement contraire: il s'est lancé comme jamais auparavant dans les activités lucratives d'ingénierie financière et de spéculation sur les devises, encouragé par les initiatives spectaculaires de Delors et Bérégovoy en matière de modernisation du système bancaire. De l'avis général des spécialistes, la nationalisation de la quasi-totalité du secteur bancaire a constitué un coup d'épée dans l'eau: ni les dirigeants (toujours recrutés au sein de la caste extrêmement fermée des banquiers et énarques), ni, surtout, les méthodes n'ont été changées. Pour s'en convaincre il suffit de rappeler la réponse de Fabius au journaliste qui, à « L'heure de vérité » le 8 janvier dernier, lui demandait pourquoi les banques nationalisées finançaient les opérations illégales d'Hersant: «Elles font leur métier. »

La conclusion qui s'impose est claire : en l'absence d'une intervention massive et active des travailleurs, d'un changement très profond du personnel dirigeant et d'une modification radicale des objectifs et des relations internationales des groupes, la nationalisation se résume à celles des pertes. C'est tout naturellement que la droite se prépare à reprivatiser les ftrrnes les plus rentables. Jusqu'à ce qu'une nouvelle faillite donne l'occasion de nationaliser à nouveau pour restructurer. .. Un tel scénario n'est pas le fruit d'une imagination malsaine ni ne relève du procès d'intention: c'est exactement la politique proposée par Jean Peyrelevade, président de la Compagnie financière de Suez et ex-principal conseiller économique auprès de Mauroy à Matignon, dans un article de la Tribune de l'économie (28 novembre 1985) : « Socialisation des pertes ? Certes! Et alors ? ( ... ) Le passage, total ou partiel, par le secteur public est donc transitoire. Le principe est le retour, total ou partiel, au privé, toutes restructurations faites et la rentabilité restaurée. )) Ce n'est pas encore la doctrine officielle du PS. Mais le seul argument des socialistes contre les dénationalisations est qu'il faut laisser travailler les groupes sans les traumatiser à nouveau ...

Quant au PCF, sa dénonciation de la politique socialiste est aussi virulente aujourd'hui que ses critiques étaient discrètes en 1981-1982, alors que l'orientation était exactement la même. Et on ne peut manquer de s'interroger sur la place qu'occupent aujourd'hui les nationalisations et le secteur public dans la stratégie affichée du PCF. Ces thèmes occupent six pages sur les quatre cent soixante que compte l'Economie à bras-le-corps de P. Herzog. Le miroir aux alouettes des économistes communistes s'appelle aujourd'hui «nouveaux critères de gestion» et non plus «nationalisations».

1. Pour l'évaluation du bilan des nationalisations, cf. H. Rouilleault, « Groupes publics et politique industrielle "• Economie et prévision 8514, et A. Ferron, «Des critéres qui ont poussé à l'effica· cité des financements "• Economie et politique, septembre 1985.

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