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EDITORIAL

Veillée d'armes à droite

Critique communiste, n° 49, février 1986 · p. 3-6 · 2 022 mots

DF et RPR jouent au programme commun de gouvernement. En signant solennellement la «plate-forme» de l'opposition, Chirac et Lecanuet singent le PS et le PCF du temps perdu de l'Union de la gauche: sourires, embrassades unitaires, propositions à prétentions mobilisatrices, crédibilité... Le décor est dressé ! Mais le remake sent le rance, aussi convaincant qu'une comédie de Labiche jouée dans un ossuaire.

La droite n'a besoin ni de programme précis, ni de projet exaltant, pour persuader ses mandataires que le pouvoir lui revient de droit et qu'elle en fera le meilleur usage en faveur des privilégiés. Par contre, il lui était devenu nécessaire et urgent de déjouer quelques pièges redoutables.

Le plus évident étant, bien sûr, celui de la cohabitation, habilement ménagé par Mitterrand. D'une part, parce qu'il a irrémédiablement divisé la droite entre pro et anti-cohabitationnistes. Chirac, Lecanuet, Giscard, d'un côté, Barre de l'autre. Et, surtout, parce qu'il a placé la droite devant un véritable dilemme.

Ou bien la droite sonne la charge contre le 1< socialisme », en affirmant un programme agressif et en brandissant l'étendard du néo-libéralisme musclé. Et, ce faisant, elle hypothèque a priori la possibilité de gouverner avec Mitterrand. Ou bien, pour préparer la cohabitation, elle se garde de présenter son projet gouvernemental comme radicalement antagonique à la politique actuellement menée. Elle risque alors d'apparaître comme inapte à proposer une autre politique. Ce qui reviendrait à laisser le champ libre à Mitterrand, au moment où ce dernier prend la tête de la campagne socialiste sur le thème : << Le programme de la gauche, c'est son bilan)). Et à cautionner l'argument selon lequel, quitte à poursuivre la même politique, autant faire l'économie d'une crise politique et conserver le même personnel.

Le pacte unitaire du RPR et de l'UDF, concrétisé par la plate-forme commune, a pour fonction principale, sinon unique, de surmonter ce dilemme et de redonner du souffle à une campagne qui piétinait.

Vive la cohabitation ! Par rapport à un débat piégé, Chirac et Lecanuet ont opté pour la seule solution possible : l'opération de dégagement en touche. Leur projet gouvernemental s'inscrit, d'emblée, et sans explication, dans la perspective de la cohabitation au soir du 16 mars.

Pour étouffer les questions institutionnelles, il fallait en rabattre sur les déclarations belliqueuses.

Définissant le projet, Alain Peyrefitte explique dans le Figaro du 1 7 janvier : « Il ne revient pas sur ce que les gauches ont appelé leurs "acquis sociaux". Il ne cherche pas une revanche ni une restauration. Il énumère pratiquement des objectifs raisonnables pour notre société, qui peut enfin devenir libérale, grâce à l'évolution des esprits. ))

C'est acquiescer au cadre fixé par Mitterrand: cohabitation et alternance sont possibles dès lors que les « acquis » du régime sont respectés. Ce recentrage oblige à ne plus mettre en avant les modèles rutilants de néo-libéralisme que sont les Etats-Unis de Reagan et la Grande-Bretagne de madame Thatcher. Pour se réclamer implicitement de la politique pratiquée en RF A, qui parle moins aux partisans des méthodes fortes.

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Cette conversion à la prudence conduit les rédacteurs de la plate-forme à atténuer l'agressivité traditionnelle de leur discours, à se taire sur la peine de mort, sur l'IVG, et à user de formules emberlificotées lorsqu'ils abordent les« acquis» que Mitterrand a dressés comme autant de symboles: le SMIC, la Sécurité sociale, la décentralisation, les lois Auroux ...

(( Le principe du salaire minimum doit être préservé, mais son évolution doit tenir davantage compte des possibilités de l'économie et de la situation des branches et des entreprises ... >> (( Sauvegarder la Sécurité sociale grâce à la croissance retrouvée et au développement des valeurs de responsabilité dans la gestion des organismes de protection sociale et dans les comportements individuels ... » Ce qui revient à dire qu'on renonce à démolir les symboles, mais qu'on se ménage les possibilités de les désagréger progressivement !

Embarras illustratif des contradictions du RPR et de l'UDF qui, s'ils se voient contraints de mettre de 1 'eau dans leur vin, savent bien les risques de 1 'opération. D'autant que, sur l'échiquier de la droite, si ce n'est pas encore le chaos, c'est déjà le trop-plein.

Avec, à droite: Le Pen. Impatient d'occuper l'espace politique que va libérer la droite officielle dès lors qu'elle est perçue comme gommant les aspérités de son projet, et qu'elle affaiblit son impact sur les catégories les plus réactionnaires et les plus sujettes à l'exaspération.

Avec, « ailleurs»: Barre. Sa tranquille solitude lui est occasion à peaufiner son image de sérieux, par contraste avec des partis aux chefs brouillons. Avec complaisance il cultive les anathèmes bougons. Condamnation du projet cohabitationniste de Chirac, dont on suggère qu'il pêche par opportunisme. Critiques corrosives du programme économique de ses rivaux. Sous couvert d'une critique élogieuse d'un livre de « son ami » E. Alphandery, Barre vient de se fendre d'un article dans le Monde où il décoche quelques flèches empoisonnées contre la plate-forme UDF-RPR. Il interroge benoîtement: ((Croit-on que la libération des prix n'entraînerait pas une augmentation des indices ? » Il pronostique : (( Le gouvernement d'après-mars 1986 risque fort de se trouver devant un déficit budgétaire plus fort qu'annoncé, devant un dérapage de la masse monétaire, que l'on commence déjà à observer, devant un déficit commercial qui risque de s'accroître ... » Il met aimablement en garde, citation de l'International Herald Tribune à l'appui, contre (( certaines ardeurs juvéniles » en matière de (( reaganisme fiscal ». Bref, Barre, lui, veut (( gouverner vraiment» ! On imagine avec quel plaisir Chirac a dû lire ces forts propos ...

Ce sont les désagréments d'un métier difficile. Parce que, quels que soient les risques encourus, RPR et UDF, sous peine de se renier, doivent se présenter comme candidats au pouvoir en assumant les grandes lignes d'une politique conservatrice, nettement distincte de celle du PS. La presse, à force de saluer la modération du ton, a trop oublié de souligner la vigueur du contenu.

La droite, c'est la droite Si Mitterrand a ses symboles, la droite a les siens. Il n'est pas difficile de dire lesquels sont les plus substantiels, ni de prévoir ceux qui affronteront le mieux les épreuves à venir.

Quelques mesures phares balisent le projet. La suppression de l'impôt sur les grandes fortunes, l'abrogation «immédiate» de la loi dite de démocratisation du secteur public, la suppression de l'autorisation administrative de licenciement, la libération « maîtrisée » des loyers et la « sortie progressive » des contraintes de la loi de 1948, le rétablissement des contrôles d'identité, la « liberté de choix de l'école » ...

L'ensemble des lignes de force du programme se laissent aisément déchiffrer: D Une réforme de la fiscalité au profit des privilégiés. Parmi les mesures immédiates: la diminution de l'impôt sur le revenu, l'allègement de la taxe professionnelle, le plafonnement des impôts les plus élevés (ces derniers ne pouvant excéder 60 %, puis 50% des revenus imposables) et, bien sûr, la suppression de l'i~pôt sur les grandes fortunes ! D Le démantèlement d'une grande partie du secteur nationalisé : ((Au cours de la législature seront dénationalisés les banques et compagnies financières, les assurances, le secteur de l'audiovisuel, les grands groupes industriels ( Péchiney, Thomson, Rhône-Poulenc, Saint-Gobain, CGE, Bull) et cédées les autres participations de

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l'Etat susceptibles de trouver preneur sur le marché. A terme, tout le secteur concurrentiel aura vocation à être dénationalisé. >> 0 Un programme de précarisation aggravée du travail: flexibilité, temps partiel, travail temporaire, suppression de l'autorisation administrative de licenciement, des seuils réglementaires, mise en question de la représentativité des syndicats ... 0 Au nom de <<l'affermissement de l'identité française>>, le refoulement et l'exclusion des immigrés. Mise en place d'un dispositif strict de contrôle de la situation des étrangers, sanctions « sans faiblesse >> pour les clandestins, reconduction à la frontière des étrangers en situation irrégulière et des condamnés ayant purgé leur peine. « L 'acquisition de la nationalité française ne saurait résulter de mécanismes purement automatiques. >>

Favoriser le départ des immigrés va de pair avec la volonté de « lutter contre le déclin de la natalité>> (française! ). Philosophie qu'un plumitif du Figaro commente de la sorte : « L'opposition rejette donc sans appel toute idée de société multiculturelle, toute atteinte à l'identité nationale sans pour autant tomber dans le racisme anti-immigrés (sic!). Elle propose un contrat moral clair dénué de toute ambiguïté ou d'angélisme : ou l'immigré accepte toutes les lois du pays d'accueil et s y fond, ou il s'en va. Elle entend conserver tous les droits civiques et politiques aux seuls Français (sic ! ) . >> 0 Encouragement de la volonté répressive, mise sous surveillance du droit d'asile (au nom de la lutte résolue contre le terrorisme !). 0 Aggravation de l'emprise coloniale de la France sur les peuples soumis à sa domination : «garantir le développement et la sécurité des DOM-TOM dans l'unité de la République >>, y compris, évidemment, la Kanaky !

Il est notable que le programme de la droite est, à tout prendre, d'une grande faiblesse dans le domaine économique. La proposition de doter la Banque de France d'un nouveau statut la rendant autonome, sur le modèle allemand, l'affirmation péremptoire selon laquelle « aujourd'hui, la crise mondiale est finie > >, le principe qui voudrait que, dans les économies modernes, seul le tertiaire crée des emplois : tout cela est un peu court pour constituer un projet économique crédible. Le centre de gravité dudit projet est ailleurs: dans un« look» libéral teinté d'ordre moral et de racisme.

La droite, voulant faire montre de raison, a su se modérer : elle indique le nécessaire en prenant en compte le possible. Le possible accepte les contraintes de la cohabitation, le nécessaire se mesure à l'aune des exigences capitalistes.

Sus à la droite !

Bien naïf celui qui, pour combattre la droite, compterait sur la gauche officielle ! Ce ne sont pas, en effet, quelques propos fracassants- du type «Un 1945 et même un 1936 à l'envers > >- qui y suffiront.

La vérité de cette gauche-là c'est sa politique. Une politique qui sert de tremplin à la droite, qui lui permet d'envelopper une marchandise peu ragoûtante d'un emballage qu'on dit modéré. La déréglementation, la flexibilité, le temps partiel, la dénationalisation rampante, l'idéologie nataliste, l'exploitation de l'angoisse sécuritaire, les attaques contre les immigrés ... C 'est déjà la gauche! La droite se propose pour transfomier l'essai.

Rocard, toujours si prompt à «parler vrai», n'y va pas par quatre chemins: «Faut-il voir ici un tournànt dans notre vie politique ? Les deux principaux programmes en présence, au-delà des déclarations liminaires, ne présentent plus deux systèmes économiques et sociaux s'excluant totalement. Ce rétrécissement du fossé est une retombée de l'alternance de 1981, les deux grandes forces politiques qui s'opposent ayant chacune leur expérience du gouvernement. L'approche réciproque des problèmes est moins éloignée, des valeurs communes sont reconnues explicitement des deux côtés, de même que quelques convergences sur le fond : le besoin accru d'autonomie des individus et des groupes, le développement nécessaire de l'esprit d'initiative et le rôle de l'entreprise, les rapports Est-Ouest ou la lutte contre l'inflation>> (le Monde, 24 janvier 1986). Ce n'est plus de la cohabitation, c'est de la prostitution !

La simple lecture du programme de la droite suffit à se convaincre que le retour de celle-ci signifierait une grave menace pour les travailleurs, des attaques redoublées, une dramatique régression sociale. Ce danger ne sera pas combattu par le

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recours à une gauche qui se félicite de la « modération )) de la droite pour mieux masquer sa propre couardise.

Il n'y a pas de combat contre la droite qui ne s'attache à lui enlever son point d'appui: la politique de collaboration de classes. Le combat contre le retour de la droite, c'est la lutte pour imposer une politique ouvrière, s'appuyant sur la mobilisation des travailleurs, visant à la satisfaction des revendications.

Voter vraiment contre la droite, c'est voter pour les listes qui ne craignent pas de défendre la seule perspective qui vaille : celle du combat anticapitaliste, de la lutte pour le socialisme.

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