I l'on en croit Fabius, les Français, le 16 mars, auront à choisir entre la stabilité et le désordre ... L'alternative n'est pas neuve: elle a déterminé la vie politique française depuis la chute de l'Ancien Régime. L'inédit est de caractériser le vote à gauche comme un vote d'ordre. L'histoire nous avait plutôt accoutumé à assimiler le vote de droite à la peur du désordre et le vote de gauche à l'aspiration au changement... L'expérience gouvernementale de Fabius l'autorise donc à changer cela aussi !
D'aucuns, peut-être, jugeront l'argument rusé, genre réponse du berger à la bergère. Il convient plutôt d'y voir comme un lapsus qui révèle davantage qu'il ne
Le Parti socialiste n'a, selon la formule présidentielle, d'autre programme que le bilan de la politique gouvernementale. Le même Parti socialiste s'évertue à concurrencer la droite sur son propre terrain: la «compétence économique», l'obsession de la « paix sociale », la défense de «l'intérêt national » ... Et, en effet, l'intervention militaire au Tchad recueille un attendrissant consensus, le régime est applaudi pour son talent à faire avaler aux travailleurs l'austérité sans provoquer de grèves, Bérégovoy est sacré économiste compétent par les milieux financiers.
Lorsqu'on demande à être reconduit au nom de ce bilan-là, il n'y a qu'un pas de la stabilité au conservatisme. Serge July, fin connaisseur, parle des (<années Mitterrand>> comme d'une « normalisation inachevée >>. La majorité revendiquée par le PS prétend se dire à la fois de progrès et d'ordre. Si la formule recueillait l'assentiment populaire, nul doute que July serait en droit de conclure son diagnostic.
Si nous n'en sommes pas encore là, l'affaire est déjà bien avancée, les repères fort brouillés et la grisaille envahissante. Voici un espace politique . quadrillé de multiples panneaux publicitaires, qui arborent des slogans plus creux les uns que les autres. Mais, sur la scène même, les ombres masquées miment une pièce sans auteur ni sujet.
Fabius rejoint Barre pour pointer un doigt accusateur sur les excès de la plate-forme RPR-UDF et pronostiquer le désordre au cas où Chirac deviendrait premier ministre. Tandis que Chirac et Mitterrand s'entendent comme larrons en foire pour brocarder Barre, l'empêcheur de cohabiter en rond.
Derrière les tartes à la crème de la grandeur de la France, du taux d'inflation, du déficit du commerce extérieur et des statistiques du chômage, les mieux informés savent bien que certains enjeux, plus modestes, sont à chercher dans les guerres intestines de l'un ou l'autre camp: le futur sprint Jospin-Fabius, la course de fond Chirac-Barre ...
Des débats et des ambitions au ras de la cohabitation ! Pour aborder les méandres de ce que sera le cours sinueux de cette cohabitation au soir du 16 mars, il convient de prendre la mesure des mécanismes politiques enclenchés.
Les mécanismes normalisateurs
C'est une révolution invisible qu'introduit le mode de scrutin voulu par Mitterrand. La proportionnelle départementale à un tour désagrège lentement le cadre guindé instauré par la ye République. Au plan national, elle tend à rendre obsolète le traditionnel affrontement, au second tour, entre les deux grandes
coalitions de la gauche et de la droite, en même temps qu'elle atténue ses effets amplificateurs en termes de représentation parlementaire. D'autre part, aux duels dans les champs clos des circonscriptions locales, elle substitue un cadre départemental dans lequel chacun est sûr de son dû, les incertitudes étant renvoyées dans des marges étroites.
Il y a là des éléments de « détente politique » qu'on ne saurait sous-estimer. Chaque direction de parti sait que les véritables configurations politiques ne seront pas décidées par les électeurs, mais nouées au sein de la future Assemblée, en fonction des rapports de forces parlementaires et au gré des manœuvres. En même temps, au plan régional, décentralisation aidant, il faudra savoir composer et se déterminer en fonction des intérêts locaux et non des seuls enjeux nationaux.
Pour affronter cette double série d'inconnues, la nouvelle loi électorale permet aux partis de renforcer leur emprise sur ce que sera leur représentation. Les multiples remous qui traversent les fédérations du Parti socialiste confrontées à des «parachutages», de même que le soin mis par Barre à «marquer» les siens, constituent de belles illustrations de cette réalité politique nouvelle introduite par le mode de scrutin. A l'heure de la décentralisation, et à l'approche des grandes manœuvres parlementaires, les appareils nationaux serrent les écrous et veillent au grain.
Pourtant, les dynamiques, qui pourraient être désagrégatrices, de la proportionnelle sont contenues par la logique implacable du présidentialisme. Il est clair, à présent, qu'en engageant le débat sur la cohabitation, Mitterrand a réorganisé les perspectives politiques en fonction de l'échéance présidentielle. Et pour Chirac, contraint d'accepter la cohabitation, et pour Barre, qui s'offre le luxe de la refuser, et pour le Parti socialiste, les législatives sont considérées comme une simple transition. Pour tous, il s'agit de se préparer à affronter la seule épreuve décisive: l'élection présidentielle. Fabius n'y est pas allé avec le dos de la cuillère en décrétant que les Français qui veulent changer de politique devraient attendre d'élire un nouveau président !
Ainsi, paradoxalement, les élections législatives les plus décisives de l'histoire de la ye République vont conduire à une présidentialisation accrue du régime. Un éventuel aménagement institutionnel ramenant le mandat présidentiel de sept à cinq ans, qui permettrait de faire coïncider institutionnellement majorité présidentielle et majorité législative, reviendrait à sceller une telle évolution.
Dans ces conditions, l'alternative réductrice gauche-droite, chassée par la porte des législatives, rentre en force par la fenêtre ouverte de l'élection présidentielle à venir. D'où la polarisation de la campagne socialiste autour du thème: ((avec le président ! >>. Et les difficultés d'une droite toujours déchirée par sa guerre des chefs et son trop-plein de présidentiables.
D'où, surtout, les campagnes pour le « vote utile » qui, bousculant allégrement les réalités d'un scrutin législatif, visent à faire croire qu'il n'est de bon choix que binaire : ou le PS ( « le parti du président ») ou le RPR (le parti du possible futur président). Ce qui revient à escamoter deux réalités substantielles qu'il conviendrait de ne pas oublier.
La première, de stricte démocratie, est qu'il s'agit d'élections législatives visant à désigner ce que la législation bourgeoise appelle des «représentants du peuple». La promesse de la proportionnelle était de mieux représenter les courants de pensée et d'opinion dans leur diversité. Non de les réduire à une alternative étriquée et faussée.
La seconde, aux implications considérables, est de constater que cette réduction est opérée au tamis de la cohabitation.
Les figures de la cohabitation Nul ne peut dire ce que sera la situation au soir du 16 mars. Celle-ci dépend d'inconnues qui ne seront pas levées avant: le poids propre du Parti socialiste, son importance relative au regard de la droite, selon que RPR et UDF sont majoritaires seuls ou ont besoin de l'apport de Le Pen, selon aussi l'importance du RPR en tant que tel et du contrepoids qu'il pourra exercer par rapport aux forces centrifuges au sein de la droite impulsées par Barre ... Ces données, en se combinant, dicteront les diverses figures possibles de la cohabitation.
On peut, par contre, désigner la logique qui conduit l'évolution politique présente : la réduction des enjeux à un choix binaire, resserré et recentré. En
d'autres termes, la nouvelle bipolarisation qui nous est proposée n'est plus celle de l'affrontement entre deux coalitions censées porter deux projets de société, mais celle du choix entre deux forces respectueuses des règles de l'alternance.
Maurice Duverger se félicite de la possible assomption d'une telle « démocratie moderne», qui verrait en compétition un grand parti démocrate et un grand parti conservateur, l'un et l'autre ne divergeant sur rien d'essentiel. ((Il reste que la cohabitation, écrit-il dans le Monde du 15 février, va former une transition correspondant à la désagrégation des majorités que nous avons connues dans les dernières années et à l'attente de majorités nouvelles qui puissent les remplacer. Ces majorités nouvelles commencent à se dessiner. A gauche, l'expérience du pouvoir a engagé les socialistes dans une évolution qui les rapproche des grandes social-démocraties des nations industrielles. ))
On voit, en effet, le PS satelliser les radicaux de gauche et accueillir les transfuges du PSU et de la mouvance communiste, s'entourer de la nébuleuse des clubs multiples et des appels à répétition d'intellectuels proclamant que l'esprit souffle dans sa direction, se redéfinir comme« parti du président» ... Il cherche, par là, les voies d'une affirmation comme« grand parti social-démocrate moderne».
A l'inverse, la droite souffre durement de ses difficultés à contruire le grand parti conservateur que réclame la bourgeoisie. Le RPR ne peut prétendre à ce rôle et Chirac ne semble pas en mesure d'hégémoniser les diverses constellations de la droite. Barre, au terme de la transition, espère bien, s'il est élu président, réaliser l'opération à son compte.
Reste que, aussi bien au sein du PS que dans le camp de la droite, les obstacles sont nombreux qui s'opposent à ce projet grandiose d'une vie politique réduite au face-à-face de deux partis jumeaux et mastodontes.
Pourtant, il est vrai que la future cohabitation sera grosse d'un tel monstre : un système politique bicéphale fonctionnant en harmonie pour le plus grand intérêt du capital. Un tel enfantement, s'il s'accomplissait, n'irait pas sans un important recul politique.
Alors que nous n'en sommes qu'aux préliminaires et préparatifs, le prix est déjà lourd. C'est l'estompement de toute perspective de changement social et le sacrifice des intérêts des travailleurs sur l'autel du consensus et dans les fumées du «ré~lisme ». C'est aussi la banalisation au plan politique, et donc l'exacerbation sur le terrain social, des thèmes racistes et sécuritaires: la droite ne veut pas s'en laisser dépouiller par l'extrême droite, et la gauche se garde bien d'en laisser le monopole à la droite ...
Ainsi va la logique de l'alternance en période de crise économique profonde. Car le recentrage généralisé que cette dernière induit ne peut se faire que de plus
LIGUE C OMMUNI S TE REV O LUTIONNAIRE
Men plus à droite au fur et à mesure que les difficultés croissent et que les tensions s'aiguisent... C'est ainsi que cette prétendue «démocratie moderne» pourrait vite prendre des teintes inquiétantes.
Voir rouge
Le prétendu «vote utile», distillé à longueur de temps et à coups de millions par l'armée des politologues et publicitaires en tout genre, est un piège. Il n'y a pas de tâche plus urgente, dans les jours qui restent, que d'en convaincre le maximum de travailleuses et de travailleurs. Le seul vote utile est de se prononcer contre les projets de cohabitation, affichés ou déguisés, qui sont une atteinte à la démocratie et une injure aux intérêts des travailleurs. Car, concrètement, que veut dire cohabiter? Est-ce que l'on peut cohabiter avec le chômage et le travail précaire? Est-ce que l'on doit cohabiter avec la politique impérialiste qui développe les budgets militaires, accumule les moyens de détruire l'humanité, qui exploite et domine les peuples ? Est-il envisageable de cohabiter avec le racisme, la haine anti-immigrés, l'injustice et l'oppression? Dans la confusion cohabitationniste, on veut nous faire perdre le sens commun, nous obliger à soutenir une équipe sans s'interroger sur les règles du jeu. Il faut remettre la politique sur ses pieds, dire que le jeu est truqué et refuser le piège. Le 16 mars, la seule chose à dire, le seul choix à faire, c'est d'exprimer que nous ne cédons pas sur nos revendications, que nous ne renonçons pas à construire un avenir. C'est de voir et de voter rouge!
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