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Le secrétariat unifié de la IVe Internationale à la direction nationale de Lutte ouvrière

· Critique communiste, n° 50, mars 1986 · p. 28-30 · 2 546 mots

Le secrétariat unifié de la IVe ID'lernationale à la direction nationale de Lutte ouvrière

Le 23 décembre 1985 Chers camarades,

Les rapports entre votre organisation et le secrétariat unifié de la JV• Internationale ont été marqués ces dernières années par quelques évolutions positives grâce aux meilleures relations entre Lutte ouvrière et la LCR. Ces progrès ont pu ainsi déboucher sur votre invitation à diverses activités de l'Internationale (congrès mondial, réunion des bureaux politiques européens, l'école de cadre internationale).

C'était ces rapprochements qui nous avaient conduits au printemps 1985 à vous faire des propositions exploratoires pour mieux définir un cadre organisationnel susceptible de formaliser ces relations.

Répondant à ces propositions orales, vous manifestiez, dans votre lettre du 13 septembre 1985, votre volonté de (( participer d'une façon à déterminer au SU, sans avoir à renoncer à défendre publiquement [vos] opinions politiques et organisationnelles''· C'est bien dans cet esprit que nous entendons développer la discussion.

((Nous sommes prêts, disiez-vous, à faire notre part de travail. '' Il va de soi que ce serait là la meilleure preuve d'une confiance mutuelle et d'une aptitude à débattre de nos divergences, tout en collaborant dans la pratique. Or, à la lecture de votre lettre, on ne peut pas dire que vous fassiez preuve d'optimisme en la matière. Vous faites comme nous le constat d'importantes divergences sur les grands événements survenus ces dernières années, qu'il s'agisse de la révolution en Amérique centrale, de la lutte des travailleurs polonais, du mouvement de masse contre les missiles américains en Europe ou encore de la lutte d'émancipation du peuple kanak. Mais vous portez sur ces divergences un jugement qui nous parait en contradiction avec votre volonté de ((faire votre part de travail ''·

Vous nous reprochez en effet (( d'avoir renoncé dans le passé (et au présent) à défendre la nécessité pour le prolétariat de s'organiser de façon indépendante des autres classes sociales ». Rien de moins ! Ou vous écrivez à la légère, ou vous prenez vos propres termes au sérieux. Et en ce cas, nous voyons mal ce qui pourrait inciter votre direction et vos militants à établir des relations privilégiées avec une organisation qui aurait pour tradition de brader l'indépendance de la classe ouvrière.

Nous vous avons maintes fois expliqué que, selon nous, les differences entre nos organisations recouvraient plusieurs divergences politiques. Votre attitude envers les mouvements de libération nationale par exemple est pour nous contraire à toute la tradition de Lénine et de Trotsky alors que vous faites mine d'être les défenseurs de « l'orthodoxie» en la matière. Mais nous pensons également que ces désaccords peuvent provenir en partie de l'absence de pratique internationale de la part de Lutte ouvrière et de son refus de s'engager dans la construction de l'Internationale. Des processus complexes et prolongés

S'il n'y a pas de rapprochement prograrnmatique, l'évolution de nos rapports pourrait du moins exprimer un changement d'attitude qui, selon votre lettre, serait essentiellement notre fait. Pour votre part, vous mettez en effet un point d'honneur à prétendre qu'en quarante ans d'existence, vous n'avez jamais changé d'idée sur l'Internationale. Ce qui nous semble un peu prétentieux et un tantinet ridicule, car c'est confondre constance et immobilisme.

Vous auriez pu, au contraire, vous préoccuper de votre isolement national et de vos échecs répétés dans vos tentatives pour le rompre: l'épisode avec Healy et Lambert et celui du SWP britannique. Vos partenaires portent sans doute une bonne part de responsabilité mais vous pourriez vous interroger sur la démarche que vous aviez suivie alors.

Aujourd'hui, vous semblez opter pour une nouvelle définition de vos relations internationales, celle du « développement du mouvement trotskyste ''· Sauf erreur de notre part, cette ligne de conduite de Lutte ouvrière est assez récente.

Par comparaison, vous affirmez dans votre lettre : ((Nos divergences politiques ne nous conduisent pas à nier tout rôle positif à votre organisation internationale. '' Voilà qui fait beaucoup de négations pour une affirmation à reculons. Mais acceptons-en tout de même l'hommage. Pourtant, dans le numéro de mai 1984 de Lutte de classe, vous écrivez à propos du bilan du secrétariat unifié : (( Si dans ces pays pauvres, les directions petites-bourgeoises nationalistes semblent disposer d 'une influence hégémonique sur les masses, ce n 'est pas toujours parce qu 'au départ les quelques avocats, médecins et autres intellectuels qui mirent en place ces futures directions "pragmatiques" étaient plus nombreuses que les trotskystes, mais parce qu 'ils ne rencontrèrent personne qui défendait directement auprès des masses une autre politique, personne pour contester leur hégémonie, en un mot, personne pour les combattre, et dans ce combat, arracher concrètement la lutte des masses à leur influence et à leur direction. ''

Mais, camarades, pourquoi l'avez-vous pas fait vous-mêmes ? Vous vous contentez d'une interpellation, alors que nous attendrions de vous un vrai débat sur comment construire l'Internationale et comme aider à la formation de directions marxistes révolutionnaires. Nous prétendons, malgré nos faiblesses, avoir joué un rôle positif dans ce sens. D'autre part, nous sommes ouverts à des rapports de collaboration avec d'autres courants dans le cadre de processus complexes et prolongés de reconstruction d'une avant-garde révolutionnaire à l'échelle internationale. C'est dans cette perspective d'ensemble que nous concevons le développement de nos rapports avec vous comme avec d'autres.

Il est vrai que vous donnez une ébauche d'excuse au fait que vous-mêmes n'avez guère de pratique internationale qui vous permette de débattre concrètement. Vous dites : « C'est votre organisation qui assume

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dans le temps et en étendue géographique la majeure partie de ce travail, indispensable du point de vue des intérêts de l'ensemble du mouvement trotskyste. >> Passons sur les contradictions de votre jugement qui revient à nous reprocher de nous être mouillés pour être allés travailler un jour de pluie. Ceci vous permet tout de même de reconnaître trois lignes plus loin que ce dévouement doublement utile vous a permis de vous (( consacrer davantage à vos priorités >>.

Vous estimez par ailleurs qu'il faut en rester à une conception plus modeste de l'Internationale, de son fonctionnement, de la nature et du rôle de ses directions. Nous avons pour notre part largement souligné cela lors de notre dernier congrès mondial. Reconnaissez tout de même que les évolutions sur ce sujet ne datent pas d'hier. Dès la réunification de 1963, le rôle des directions internationales était statutairement délimité par la souveraineté reconnue aux sections de la w• Internationale aussi bien pour l'élaboration de leur orientation nationale que pour l'élection de leurs directions. La question substantielle est ailleurs. Elle a trait à la nécessité ou non de maintenir et faire vivre un cadre international organique. C'est-à-dire une internationale centralisée dans la mesure de ses possibilités, qui ne soit pas une simple coordination et dans laquelle on s'efforce de définir des positions communes en apprenant mutuellement de nos expériences respectives et en essayant de mettre en œuvre des activités mobilisant plusieurs sections ou toute l'Internationale pour agir et peser sur le cours des luttes de classes.

La modestie ne réside donc pas où vous le croyez. Votre volonté de ne jamais vouloir « vous poser en direction internationale >> ne vous a d'ailleurs jamais empêché de porter des jugements sur tout ce qui se passait dans le monde. Mais nous avons, nous, la modestie de croire qu'il vaut mieux se prononcer grâcè à des discussions et une collaboration avec des camarades et des organisations au sein d'une structure internationale.

Votre lettre contient donc des jugements contradictoires qui confirment l'impression que nous avions lorsque nous vous avions fait des propositions exploratoires. Une situation inédite

C'est pour saisir l'occasion d'une évolution positive et mettre sur pied un cadre organisationnel qui permette d'avancer dans les discussions que nous avons proposé la possibilité de votre participation régulière à la vie de l'Internationale. Il s'agirait là d'une situation inédite, non prévue par nos statuts, que nous devrions traiter avec précaution. Plutôt que de créer une nouvelle situation statutaire, il s'agit d'avancer dans la définition d'un protocole d'accord codifiant une série de droits et de devoirs réciproques. Lutte ouvrière aurait par exemple accès de droit à une série de réunions internationales avec une participation délibérative. Lutte ouvrière pourrait participer aux campagnes internationales selon des modalités à préciser et diffuserait la presse de l'Internationale parmi ses militants. Il pourrait y avoir ouverture réciproque des colonnes de notre presse selon les sujets d'actualité. La direction de l'Internationale aurait la possibilité de venir défendre ses positions devant les militants de LO quand une discussion est ouverte.

Tout ceci est à discuter dans le détail afin d'éviter tout malentendu. Cela permettrait l'affirmation d'une confiance réciproque afin d'envisager un début de collaboration dans la pratique qui réponde à votre préoccupation, à savoir faire votre part de travail et le faire dans le cadre international que nous vous offrons.

Dans votre lettre, comme dans votre texte sur votre politique dans le mouvement trotskyste, vous faites de (( l'échange de militants >> une forme privilégiée des rapports qui devraient s'instaurer au détriment de ce que vous semblez considérer péjorativement comme des rapports de sommet. Vous écrivez que cela permettrait à vos militants ((de connaître et d'affronter des situations différentes, qui ne peuvent s 'assimiler que lorsqu 'on a la posssibilité de participer, de façon militante, pendant plusieurs mois, à la vie des organisations révolutionnaires qui se battent dans d'autres pays>>.

Nous sommes d'accord avec vous: cette connaissance . vécue est irremplaçable et c'est souvent ce qui permet de renforcer politiquement une direction internationaliste. Pour notre part, nous partons des sections, de leur réalité et évidemment de leur souveraineté. C'est la centralisation de ces unités fondamentales de l'Internationale qui dégage un point de vue politique internationaliste. Si notre mouvement devait se réduire au« vécu», combien de siècles nous faudrait-il pour avoir un jugement un tant soit peu élaboré ? C'est dans ce cadre qu'il faut concevoir le bon usage de l'échange militant. Vous avez pris soin de préciser que ce n'était pas en tant que courant international mais en tant qu'organisation nationale que vous faisiez cette démarche. Outre la section française, les sections de l'Internationale sont a fortiori intéressées de savoir ce que vos militants pensent et disent pour envisager de les intégrer « plusieurs mois » dans leurs rangs. Nous savons fort bien qu'il ne s'agit pas pour vous de «prétendre donner des conseils, encore moins de diriger, ni bien sûr de noyauter ou de se livrer à un quelconque travail de fraction ». Mais nous insistons pour qu'un échange de militants se fasse avec la collaboration et par l'intermédiaire des directions de sections. Il semble qu'en France vous ayiez pensé inviter à votre gré des militants de la LCR à vos assemblées de débat. Vous comprendrez qu'une telle pratique contestable est impossible au niveau international.

Le second problème que vous soulevez concerne les relations avec d'autres organisations ou courants internationaux. Dans les discussions orales que nous avons eues avec vous, nous n'avons jamais prétendu exiger de vous des relations exclusives mais, et c'est la moindre des choses, des relations privilégiées. C'est là le point de départ minimum pour que nous permettions l'accès à nos réunions de directions et à nos débats internes.

Tous ces points étaient ouverts à la discussion et nous en étions là quand nous

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avons reçu votre lettre du 13 septembre. Une réunion du SU était prévue pour le 30 septembre. Nous vous avons fait savoir que le délai était trop court pour que nous puissions vous répondre avec des propositions concrètes. C'est pourquoi nous vous répondons aujourd'hui. Deux éléments nouveaux

Malheureusement, deux éléments nouveaux sont intervenus depuis la réception de votre lettre : votre décision de ne pas faire campagne avec la LCR pour les élections législatives de 1986 et votre document de congrès sur le mouvement trotskyste. Nous n'avons pas à entrer spécialement dans la discussion sur la tactique électorale en France. Mais les deux éléments, rapprochés, nous paraissent toutefois exprimer un tournant de votre part. Nous ne nous attacherons ici qu'à votre document de congrès qui exprime une indiscutable régression par rapport à nos discussions antérieures et même à votre lettre du 13 septembre.

Ce document ne parle pas de relations privilégiées avec nous et toute sa logique affirme même le contraire. << Les organisations trotskystes réellement militantes de par le monde ont des qualités et des défauts mais aucune d'entre elles n'est devenue un parti révolutionnaire. Il y a des choses à apprendre en positif et en négatif, chez les uns comme chez les autres. )) Voilà encore le faux bon sens du pour et du contre, du positif et du négatif. Certes, camarades, l'histoire jugera en dernière instance ! Mais entre le verdict fmal sur la pratique des uns et des autres et le doute absolu sur le présent, il existe un moyen terme qui implique un jugement, voire un risque de se tromper, afin de tirer des conclusions pour agir.

Vous faites comme si la construction de l'Internationale était celle d'un appareil autoproclamé au détriment de la construction des sections. Vous devriez être plus prudents à ce propos et ne pas abandonner votre vœu de modestie. La LCR est-elle moins réelle que LO ? La majorité des sections de la N" Internationale est-elle moins prolétarienne que LO ? La construction de l'Internationale nous a-t-elle empêché de nous construire en France, au Mexique ou en Suède? Vous avez évidemment la possibilité de continuer à peser le pour et le contre à chaque fois que la question de vos relations internationales se pose. La différence entre nous et votre organisation est peut-être que nous nous posons ces problèmes pratiquement, et vous spéculativement. Vous savez ce qu'il en coûte de volonté et d'énergie pour construire une organisation nationale. Vous vous imaginez donc fort bien ce qu'il en coûte pour faire vivre une organisation internationale. Pas un regroupement international autour d'une «maison mère», mais une organisation internationale, restreinte mais réelle, ayant un cadre de discussion démocratique, des sections souveraines, une presse en sept langues, une école de cadres internationale, etc. Les sections qui y ont consacré des forces et du temps ne regrettent rien. Nous y avons tous gagné un approfondissement de notre compréhension et de notre conscience internationalistes qui dépassent les abstractions.

Il est donc bien difficile à la lecture de votre document de congrès d'aller plus loin que les propositions que nous vous rappelons dans cette lettre. Il va de soi, d'autre part, que les relations de l'Internationale avec votre organisation dépendent substantiellement des rapports entre LO et la LCR Vous écriviez notamment dans votre lettre du 12 mai 1 que les relations avec la N" Internationale prolongeaient celles établies entre votre organisation et notre section française. C'est exactement la démarche que nous voulons conserver à l'avenir.

Nous vous avons exprimé franchement et sans faux-fuyants les commentaires que nous inspirent votre courrier et vos documents les plus récents. Nous vous réaffirmons ici le cadre de collaboration qui pourrait s'établir entre Lutte ouvrière et notre mouvement. Nous avons appris la patience. Même si votre changement d'attitude rend les choses plus lentes et plus difficiles, nous ne renoncerons pas et nous continuerons à vous proposer une consolidation de nos rapports sous la forme esquissée dans nos rencontres antérieures et rappelées dans cette lettre.

Recevez, chers camarades, nos meilleures salutations révolutionnaires. Les intertitres sont de la rédaction.

1. Allusion à une correspondance antérieure.

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