Un échange de correspondance entre le comité exécutif de Lutte ouvrière et le secrétariat unifié de la Ne Internationale.
Le comité exécutif de Lutte ouvrière au secrétariat unifié de la IVe Internationale
Paris, le 13 septembre 1985 Chers camarades,
L'objet de la présente lettre est de répondre à votre demande d'expliquer la démarche qui nous a conduits à souhaiter l'entrée de notre organisation en tant qu'organisation observatrice au sein du secrétariat unifié (SU).
Nous sommes une organisation qui s'est toujours, intégralement, tenue sur le terrain du trotskysme en affirmant sa solidarité avec la fondation de la IV• Internationale par Léon Trotsky.
Nous nous sommes toujours considérés comme une tendance de la IV• Internationale et nous avons toujours saisi les occasions qui pouvaient s'offrir à nous de développer les liens de collaboration avec d'autres courants trotskystes. Et si, depuis plusieurs dizaines d'années, nous nous sommes développés hors des regroupements internationaux existants, et spécialement hors du secrétariat unifié, c'est uniquement parce que nous n'avons pas eu la possibilité d'y participer sans renoncer à notre identité politique.
En effet, sous prétexte de centralisme démocratique, on nous a à chaque fois opposé des règles organisationnelles que nous ne pouvions accepter étant donné la nature de nos divergences.
C'est la possibilité ouverte par vous lors d'entretiens précédents de participer d'une façon à déterminer au secrétariat unifié, sans avoir à renoncer à défendre publiquement nos opinions politiques et organisationnelles y compris là où elles divergent de la majorité des sections du SU, qui nous fait aujourd'hui formuler notre demande.
En effet, nos divergences politiques profondes ne nous conduisent pas à nier tout rôle positif à votre organisation internationale.
Nous sommes bien conscients que si, de tous les courants qui se réclament du communisme révolutionnaire, le trotskysme est le seul à s'être perpétué à l'échelle internationale, ce n'est pas seulement parce qu'il est le seul héritier légitime du bolchevisme, c'est aussi parce qu'il existe des organisations et des militants qui consacrent une part importante de leurs préoccupations et de leur énergie à maintenir et à essayer de développer un cadre organisationnel international. Et votre organisation a incontestablement le mérite d'avoir joué un rôle essentiel depuis plus de quarante ans pour maintenir un tel cadre.
D'autres organisations ont également, ou ont eu, une activité en ce sens, et pour certaines, leur bilan est loin d'être négligeable. Mais de toute évidence, c'est votre organisation qui a assumé, dans le temps et en étendue géographique, la majeure partie de ce travail, indispensable du point de vue des intérêts de l'ensemble du mouvement trotskyste. D'ailleurs, l'existence des autres organisations trotskystes internationales résulte, dans une large mesure, de vos activités puisqu'elles sont issues de scissions de votre organisation (mais cela signifie en même temps qu'à notre avis, vous avez aussi une part de responsabilité politique dans cet éclatement du mouvement trotskyste international).
En ce qui nous concerne, en tout cas, nous avons parfaitement conscience que si notre courant a rencontré pour se développer sur le terrain du trotskysme des difficultés supplémentaires, dues à votre attitude de l'époque, qui nous a tenus à l'écart de ce cadre international, puis du secrétariat unifié, nous avons malgré tout bénéficié de votre existence et des efforts que vous avez consacrés au maintien d'un courant trotskyste organisé à l'échelle internationale. Ne serait-ce que parce que nous avons pu nous consacrer davantage à d'autres priorités, dans la mesure où nous pouvions nous permettre de consacrer moins d'efforts à une tâche indispensable que vous, vous assumiez.
Nous n'avons jamais eu la possibilité de nous associer organiquement à votre travail, précisément à cause de la manière dont vous le faisiez, parce que vous n'envisagiez une collaboration qu'avec des groupes prêts à vous reconnaître a priori comme direction poltique internationale et prêts à se fondre au sein de votre section nationale. Nous n'avons pas non plus voulu nous poser en direction internationale. Bien que nous ayons toujours considéré comme une de nos priorités politiques d'avoir une activité dans d'autres pays et que nous l'avons fait selon nos moyens, nous nous sommes toujours refusés à essayer de multiplier artificiellement des « succursales » de notre courant dans d'autres pays, ne reposant sur rien de sérieux, contrairement à la démarche que nous reprochons justement dans certains cas aux tendances issues du secrétariat international (SI) ou du secrétariat unifié (et parfois au SI ou au SU lui-même).
Mais nous n'avons jamais refusé la moindre possibilité de collaboration internationale. Nous considérons comme un devoir politique d'appuyer les militants, les organisations qui travaillent à développer le mouvement trotskyste à l'échelle du monde. Nous sommes prêts à faire notre part du travail, et le faire dans le cadre international que vous offrez.
Vous comprendrez bien, cependant, que notre désk de participer, en collaboration avec vous, au développement du mouvement trotskyste n'est pas motivé par une quelconque disparition de nos divergences, ni par l'abandon de nos critiques à l'égard de vos politiques passées ou présentes. Nos principales divergences
La présente lettre n'a pas pour objet d'engager - ou de poursuivre - une polémique, et si nous rappelons nos principales divergences - que vous connaissez au travers de nos publications ou des discussions que nous avons pu avoir dans le passé -c'est dans un souci d'honnêteté, afin que vous puissiez juger dans quelle mesure ces divergences sont compatibles avec ce que vous pourriez nous proposer concrètement.
Nos principales divergences tournent autour du fait que, à notre avis, vous avez dans un nombre significatif de cas, renoncé dans le passé (et au présent) à défendre la nécessité pour le prolétariat de s'organiser politiquement de façon indépendante des autres classes sociales, en particulier dans les pays sous-développés. Et ce que nous jugeons plus grave encore, votre politique a consisté à justifier, voire à théoriser ce renoncement.
C'est ce que nous avons reproché en son temps à la politique qui avait consisté, pendant et au lendemain de la guerre, à
vous identifier, en partie, mais c'est encore trop, à la politique bourgeoise de la « Résistance», puis de la« Libération». Puis, vous avez choisi, au point de la théoriser, avec la politique «d'entrisme sui generis», la disparition politique et organisationnnelle du courant révolutionnaire dans le mouvement stalinien. Vous avez défendu, pendant de longues années, l'idée que les Etats dans les pays de l'Est n'ont plus à être brisés, détruits, par la voie de la révolution prolétarienne; en renonçant donc aussi à la possibilité même de gagner aux idées trotskystes toute une génération que les événements révolutionnaires ont fait surgir dans certains de ces pays. Et malheureusement, nous n'avons pas pu nous sentir politiquement plus proches de vous, même lorsque vous avez fini par abandonner «l'entrisme sui generis» et l'alignement qu'il représentait derrière le stalinisme, car vous l'avez fait au profit de ce que nous considérons comme une adaptation (relative certes) à la social-démocratie, comme à differentes variétés de l'Union de la gauche.
Et puis, vous le savez, nous considérons comme une erreur, et comme une attitude aux antipodes de la politique de Lénine ou de Trotsky, le fait que vous vous soyez identifiés (en les identifiant, eux, au cours « objectif» de la révolution permanente) successivement ou simultanément, au titisme, au FLN algérien, au FNL vietnamien, au castrisme, au sandinisme ; à toutes sortes de courants, radicaux sans doute, révolutionnaires parfois, mais dont aucun ne se plaçait sur le terrain de la révolution prolétarienne internationale. Car en vous identifiant à tous ces courants, c'est-à-dire en affirmant, implicitement ou explicitement, qu'il n'y avait aucune autre politique possible ni même souhaitable pour le prolétariat, en Yougoslavie, en Algérie, etc., vous vous êtes interdit de construire des organisations se plaçant sur le terrain de la révolution prolétarienne internationale dans ces pays - et vous en rendiez la construction bien plus difficile, car d'apparence politiquement pas justifiée, dans les pays pauvres en général.
Nous savons, bien sûr, qu'il ne dépendait pas seulement de la capacité et des forces du mouvement trotskyste, que les secousses révolutionnaires qui ont ébranlé un certain nombre de pays colonisés ou des pays de l'Est se transforment en révolution prolétarienne. Mais nous pensons que des secousses révolutionnaires ouvrent de grandes possibilités devant des organisations qui se réclament de la révolution prolétarienne, même petites, à condition qu'elles n'oublient pas de s'en revendiquer, et d'agir pour que le prolétariat se donne une organisation politique indépendante, justement à ces moments-là. La construction d'un parti révolutionnaire prolétarien dans les pays avancés n'est d'ailleurs possible qu'à ce
Nous ne savons pas si, dans certains de ces pays où vous avez des groupes, il était possible que ces sections conquièrent assez d'influence pour qu'au moins une fraction de la classe ouvrière les reconnaisse comme dirigeants, et pour qu'elles soient au moins sur les rangs pour disputer aux organisations nationalistes la direction des masses en mouvement. Mais il nous semble que la politique que vous leur avez proposée, en tant que direction, leur fermait cette possibilité.
Et nous persistons à penser que ces choix politiques, dont aujourd'hui vous reconnaissez certains comme des erreurs, ont joué un certain rôle dans la crise de direction et dans l'éparpillement actuel du mouvement trotskyste. Quelles formes de collaboration ?
Nous n'avons donc pas renoncé à ces critiques, et nous n'avons pas l'intention de les taire. Il serait d'ailleurs dommageable pour tout le monde que le débat politique clair et public entre nos courants disparaisse ou s'atténue du fait même du rapprochement, c'est-à-dire précisément lorsque pourront se créer les conditions pour confronter sérieusement et sans sectarisme nos politiques.
A nos yeux, ces divergences n'empêchent pas la collaboration. Sous quelles formes ? Si nous en avons la volonté, nous trouverons les formes. Il vous appartient maintenant de juger si, malgré ces divergences, ce que nous pouvons apporter à votre activité internationale vous parait utile ou pas. Notre démarche ne vise pas à vous rendre la tâche du développement du mouvement trotskyste à l'échelle internationale plus difficile, mais encore une fois, au contraire, à y apporter notre contribution.
En ce qui nous concerne, vous le savez, nous sommes entre autres très attachés à la politique d'échange de militants du rang, et en particulier de militants ouvriers, entre notre organisation et certaines sections du
Il ne s'agit pas seulement de relations de direction à direction, ou de rencontres de délégations. Nous pensons que l'un des principaux rôles que peut jouer, dans l'état actuel de développement de nos forces une organisation internationale, est la formation mutuelle de nos cadres révolutionnaires, en échangeant nos expériences, en permettant à nos militants de connaitre et d'affronter des situations differentes, qui ne peuvent s'assimiler que lorsqu'on a la possibilité de participer, de façon militante, pendant plusieurs mois, à la vie des organisations révolutionnaires qui se battent dans d'autres pays.
Il ne s'agit ni de prétendre donner des conseils, encore moins diriger, ni bien sûr de noyauter ou de se livrer à un quelconque travail de fraction (tout notre passé répond de nous dans ce domaine). Il s'agit simplement d'apprendre.
Bien sûr, cela est un aspect, et un aspect seulement de la collaboration possible, même si c'est un aspect auquel nous tenons beaucoup.
Il va sans dire que sur le plan de la circulation des idées, des textes ; sur celui de l'accès de nos militants à vos publications et à vos écrits, nous vous donnerions toute latitude, toute garantie et vérification que vous pourriez souhaiter, à charge bien sûr de réciprocité sous des formes à définir. Mais ces deux aspects ne sont pas limitatifs.
D'autres relations peuvent s'établir, et en particulier, celles auxquelles vous et vos sections pourriez tenir.
Bien entendu, les relations que nous avons avec le secrétariat .unifié, et que nous sommes prêts à renforcer autant qu'il se révélera possible, nous ne les concevons pas comme un obstacle au maintien et au développement de relations avec d'autres organisations et d'autres regroupements internationaux prêts à entretenir avec nous des relations dépourvues de sectarisme et d'intentions manœuvrières. Ne serait-ce que p~rce que nous ne pensons pas que l'on pPisse traiter avec mépris des milliers de militants trotskystes, aussi dévoués à notre cause commune que le sont les vôtres ou les nôtres. Et nous ne pensons pas non plus qu'aucune des directions internationales existantes puisse jeter l'exclusive contre aucune autre, car aucune n'a encore apporté la preuve ni de son efficacité, ni de la validité de sa politique, ni même parfois celle de sa perspicacité.
C'est pour nous une conviction profonde, étayée par notre propre passé, où très longtemps nous avons été mis au ban par les regroupements internationaux, dont le vôtre, alors que nous montrons que nous sommes capables de développer et d'implanter, même sans le label d'une organisation internationale, et à plus forte raison sans son aide, une organisation qui est entièrement sur le terrain du trotskysme, dont les militants et les cadres n'ont pas moins de compétence sur les problèmes internationaux que ceux des autres organisations, qui n'a pas à rougir de sa politique et qui est d'une importance numérique et politique au moins du même ordre que vos sections les plus importantes.
Pour conclure, nous souhaitons sincèrement que la proposition que vous nous aviez faite de rejoindre votre organisation internationale en qualité d'observateur puisse se réaliser et que les liens que nous parviendrons à tisser, et pas seulement entre directions, soient tels que nous puissions envisager des relations plus proches encore.
Dans l'attente de votre réponse, recevez, chers camarades, nos salutations révolutionnaires.