C
'EST en avril 1966 que cent vingt délégués fondent la Jeunesse communiste révolutionnaire, l'ancêtre de la Ligue communiste qui, elle, verra le jour en mars 1969. La quasi-totalité des militants de la JCR vient de l'Union des étudiants communistes, quelques-uns des Jeunesses communistes ou des Jeunesses s{lf.:ialistes unifiées (PSU). En fait, la rupture s'est faite en septembre 1965, lorsque la direction du PCF décide de se rallier à la candidature de Mitterrand 1 à l'élection présidentielle. Et ce, sans que soit négocié un programme commun, alors que telle était la condition mise, quelque temps auparavant, par le XVIe Congrès du parti.
Depuis plusieurs mois, la crise de l'UEC arrive à son terme. L'appareil du parti s'est lancé dans une reprise en main qu'il veut complète. Par ailleurs, les militants de « gauche » sentent bien que la situation se fait de plus en plus intenable. S'ils veulent répondre aux courants de radicalisation qui se manifestent dans la jeunesse (surtout étudiante), ils doivent se lancer dans la construction d'une organisation indépendante.
La crise de l'UEC vient de loin. Elle s'inscrit dans un processus de différenciations importantes au sein du mouvement ouvrier français dans les années soixante : crise de la SFIO, création du PSU, évolution de la CFTC qui va devenir CFDT. Le PCF, lui, ne semble pas bouger: mini-crise avec des intellectuels en 19 56 lors des événements de Hongrie, remous sans lendemain dans la direction lors de l'affaire Servin-Casanova 2• Rien qui paraisse comme important. La crise de l'UEC
Les problèmes se cristallisent essentiellement au sein de l'UEC qui est alors la plus importante organisation politique - et de loin - en milieu étudiant. L'UEC a été fondée en 1956. Auparavant, les étudiants adhéraient directement au parti. Mais ils étaient un des ferments de la contestation. La création de l'UEC ne règle rien : sa direction s'implique dans le soutien à Servin et Casanova.
Tout commence à basculer réellement en 1962. Le secteur le plus puissant de
Antoine ARTOUS l'UEC, le secteur Lettres de Paris (Sorbonne), animé par la «gauche», lance le
Front universitaire antifasciste (FUA) qui mobilise contre la guerre d'Algérie sur des positions plus radicales que celles du parti et oblige rapidement, au quartier Latin, les fascistes à raser les murs. Alain Krivine est l'un des principaux dirigeants de ce front.
La direction de l'UEC, d'abord hostile, appuie le FUA tout en prenant des positions politiques alors appelées « italiennes 3 ». Elle promet une totale liberté de discussion au sein de l'organisation étudiante et, sur cette base, est très largement réélue au VIe Congrès (1963). Un processus irréversible s'engage alors. Tous les courants qui se réclament de la tradition communiste s'expriment: depuis les maoïstes staliniens, les maoïstes plus subtils, les
« italiens», les différents courants qui se réclament de l'opposition de gauche au stalinisme et du marxisme-révolutionnaire ...
La recomposition du mouvement ouvrier dans les années 60-68
Par son dynamisme, l'UEC polarise la grosse majorité des militants de gauche et commence à avoir un impact qui dépasse la stricte sphère étudiante. Clarté, son journal, tranche par son ouverture avec le reste de la presse communiste. Les textes des différents courants en présence y sont même publiés pour la préparation des congrès !
Pour la direction du parti, la chose ne peut durer : elle envoie Roland Leroy aider à la structuration de la fraction orthodoxe, Guy
1. Rappelons que Mitterrand n'est pas
Hermier (actuellement membre du BP du alors le secrétaire général du Parti socialiste,
PCF) en est l'un des dirigeants.
mais dirige la Convention des institutions répu-
Inquiet de la progression de la « gau- blicaines qui vient d'impulser la Fédération de che», la direction « italienne», qui perd de la gauche démocratique et socialiste regroupant plus en plus d'influence, passe un accord la SFIO, les Radicaux, la CIR et divers clubs.
avec la fraction Leroy lors du congrès de
2. Dirigeants du PC qui veulent faire
1964. Pour elle, c'est le début de la fm: elle évoluer le parti, « à l'italienne "• et seront garde encore quelque temps le secrétariat, éliminés par Thorez.
3. En référence à l'évolution du PC italien mais la normalisation est en route. La crise de l'UEC va produire la majorité des diffé- qui, sous la direction de Togliatti, prend des positions qu'on pourrait caractériser comme rents courants et « groupuscules » qui vont << eurocommunistes >> avant date, et connaît jouer le rôle que l'on sait en 1968. L'UEC, une certaine libéralisation du régime interne elle, ne s'en remettra pas ...
permettant un débat entre différents courants.
Un des paradoxes de l'époque est que la crise qui traverse l'UEC se déroule de façon parallèle à ce qui se passe au sein du PSU et de la CFfC 4 , sans que des liens directs, importants, s'établissent entre ces deux processus. Résultat des différences sociales entre ces courants ? Certes, contrairement à l'UEC, la «nouvelle gauche» a des racines ouvrières. Mais l'essentiel est ailleurs.
Les différentes images que le PSU se donnait de lui-même ne peuvent faire oublier que, de façon dominante, ce parti se situait dans le camp de la gauche non communiste et du réformisme. Existe en son sein une volonté « moderniste >> qui, d'ailleurs, entre souvent en résonance avec la radicalisation de couches ouvrières chrétiennes dans lesquelles le PSU a une implantation. Elle est à l'origine de la << nouvelle classe ouvrière >>, de la nécessité de l'élaboration de << contre-plans >>, de la conquête progressive des << centres de décision>>.
L'opposition principale à ce << révisionnisme >> provient d'un courant animé par Jean Poperen. << Cadre politique formé à l'école stalinienne [qui défend] à la fois un minimum de principes marxistes et l'unité à tout prix avec la SFIO et le PCF [Sa base] est très attachée à l'école laïque et aux souvenirs du Front populaire 5. >>
Dans l'UEC, les déterminations politiques et idéologiques sont très différentes. Elles sont, en quelque sorte, le produit direct de la crise du << mouvement communiste international >> sous l'effet, entre autres, de la révolution cubaine et de la polémique sino-soviètique. La « droite italienne >>, nous l'avons vu, s'isole rapidement. Les divers autres courants critiques (maoïstes, marxistes-révolutionnaires) ont un angle d'attaque bien particulier: restaurer une politique révolutionnaire, se réclamer d'une tradition léniniste évacuée par la direction du parti.
On aurait tort de voir là une démarche essentiellement explicable par la radicalisation de « couches intellectuelles >>. Ce facteur joue. Mais il y a surtout comme l'écho des processus en cours dans le tiers monde. La Chine polémique contre le «révisionnisme >>, rappelle la nécessité de détruire 1 'Etat bourgeois, dénonce la coexistence pacifique. Les Cubains ont critiqué le réformisme des PC latino-américains.
Il a bien existé au sein du PSU une tendance '' socialiste-révolutionnaire >•, animée principalement par d'anciens militants de la rv• Internationale, chez laquelle on retrouve une thématique commune à celle des marxistes-révolutionnaires de l'UEC. Mais elle ne dépasse pas, dans ses heures de gloire, les 10% (en 1963); elle s'effiloche et, dans les années qui précèdent 1968, elle n'est plus qu'un souvenir. La jonction ne sc fait donc pas. Quoi qu'il en soit, comme l'écrivent en 1972 des militants qui quittent le PSU pour rejoindre la Ligue : « Le boui!lonnément de l'Union des étudiants communistes apparaissait alors loin des préoccupations des masses. Pourtant, c'est ce débat-là qui était porteur de l'émergence des principales orientations ~ui existent aujourd'hui à la gauche du PCF . >>
Les courants qui, dans l'UEC, se rèclament du marxisme-révolutionnaire sont divers. Le plus important est celui qui dirige le secteur Lettres Sorbonne. S'est mise en place en son sein une « fraction >>, dirigée principalement par des militants de la rv· Internationale, qui développe une politique « entriste >>. Mais certains de ses animateurs et la plupart de ses membres ne sont pas membres de la rv• Internationale. Lorsque la décision est prise de créer une organisation indépendante, un débat a lieu au sein du Parti communiste internationaliste (section française de la rv• Internationale) sur la question de savoir s'il faut créer une Jeunesse communiste internationaliste (JCI), explicitement liée à la rv• Internationale, ou une Jeunesse communiste révolutionnaire (JCR). Une JCR, cela veut dire une organisation qui, tout en reprenant les grands axes du programme marxiste-révolutionnaire, ne se réclame pas directement de la rv• Internationale. Ce débat n'est pas formel. Dans la« fraction>>, comme dans la JCR, des militants et dirigeants ne sont pas d'accord pour adhérer à la rv• Internationale. Une organisation « trotsko-guévariste »
Les raisons sont differentes, mais elles ont toutes un point commun : l'appréciation selon laquelle la rv• Internationale a eu une utilité dans la transmission d'« acquis programmatiques >>, mais n'est pas le cadre organisé permettant de construire une force révolutionnaire en rapport avec les « nouvelles avant-gardes >> qui se dégagent dans le monde. D'autant que le PCJ, pratiquant l'« entrisme>>, est perçu comme une «super-fraction >>un peu mystérieuse. Son existence est davantage celle d'un «courant idéologique >> produisant des analyses que celle d'une réelle organisation qui, par ses activités, polarise une activité militante.
La création d'une JCI aurait certainement entraîné des ruptures. La JCR va permettre une expérience commune qui aboutira fmalement à la création de la Ligue comme section de la rv• Internationale. Ce choix fut visiblement le bon. Il relève, soulignons-le, beaucoup plus que d'une simple attitude « pédagogique >> vis-à-vis de certains militants, c'est le signe d'une volonté d'établir un certain type de rapports avec les courants de radicalisation.
A l'époque, on caractérise souvent la JCR comme « trotsko-guévariste » car elle se réclame explicitement de l'expérience de la révolution cubaine et popularise, comme la rv• Internationale, certaines positions du «Che>>. Il ne s'agit pas ici de rappeler l'ensemble des orientations de la direction cubaine qui justifie une telle attitude, mais seulement de souligner un élément très important.
L'émergence de nouvelles générations de militants révolutionnaires ne peut se faire par une simple adhésion « idéologique >> à un programme. Il faut aussi une sorte d'« identification >> à un processus socio-potitique. C'est une nécessité d'autant plus forte que, comme nous l'avons vu, il n'existe pas en France un courant révolutionnaire un minimum implanté, porteur dans sa pratique, et pas seulement dans ses textes, d'une tradition révolutionnaire.
Cuba, pour certains, la Chine, pour d'autres, le Vietnam, pour la plupart, occupent en conséquence une place importante
non seulement dans la « prise de conscience », mais dans le travail politique de réflexion et d'élaboration visant à actualiser le projet révolutionnaire. A cette époque, les militants de la JCR suivent souvent plus en détail l'évolution de la guerre au Vietnam, ou les débats entre les différents courants politiques latino-américains, que J'évolution concrète du mouvement ouvrier européen. « Créer deux, trois, plusieurs Berlin »
Durant l'année scolaire 1966-1967, la JCR centre ses efforts sur le soutien à la révolution vietnamienne. En lien avec de nombreuses personnalités de gauche et d'extrême gauche, elle impulse, pendant l'été 1966, le Comité Vietnam national (CVN), des comités de base se créent, surtout dans les facultés et les lycées. Ce choix découle directement de l'analyse de la portée de l'épreuve de force qui se joue en Indochine. L'expérience montre, dans de nombreux pays, que la mobilisation déborde largement les partis traditionnels.
I...e CVN marque des points par rapport au PCF. Il se bat pour la (( victoire de la révolution vietnamienne ''· et pas seulement sur le thème de (( la paix au Vietnam ''· Il organise avec succès des meetings-rassemblements d'un style nouveau («Six heures pour le Vietnam >> ). Apparaissant dans les manifestations sous ses propres banderoles, il concurrence les cortèges des réformistes.
Au niveau européen, la JCR coordonne ses activités avec d'autres organisat~ons en rupture avec le stalinisme ou la social-démocratie (dans lesquelles les militants de la IVe Internationale jouent parfois un rôle). Le 15 octobre 1966, sous l'impulsion des Jeunes Gardes socialistes de Belgique, cinq mille jeunes se retrouvent pour soutenir la révolution vietnamienne. En février 1968, c'est une manifestation internationale qui a lieu à Berlin : la JCR parisienne y envoie une importante délégation.
II s'agit d'agir en commun- et d'établir des liens - avec de nombreuses organisations étudiantes qui, rompant avec la routine des cortèges réformistes, ont remis à l'ordre du jour des manifestations combatives, se heurtant si nécessaire avec la police. L'exemple existe au Japon avec les étudiants de la Zengakuren. Mais aussi en Italie et surtout en Allemagne au travers du SDS, organisation étudiante de la social-démocratie sur laquelle le parti n'a plus de contrôle depuis les années soixante.
La JCR a de très bons rapports avec son principal dirigeant, Rudi Dutschke, qui, suite à une campagne de presse haineuse menée par le trust Springer (le Hersant allemand), est victime, en avril 1968, d'un attentat qui le laisse entre la vie et la mort et le diminuera considérablement. A Berlin, les étudiants, rejoints par de nombreux jeunes travailleurs, ripostent par une nuit d'émeute : incendies, barricades, combats avec les flics.
La JCR est bien décidée à introduire dans le mouvement étudiant français les formes de lutte radicales qui se développent dans des pays comme l'Allemagne et l'Italie. L'éditorial de son journal, Avant-garde jeunesse, qui sort début mai, titre : (( Créer deux, trois, plusieurs Berlin, voilà le mot d 'ordre.'' « Les travailleurs français ne comprendraient pas. »
En effet, au cours du premier trimestre de l'année scolaire 1967-1968, la situation s'accélère dans les facultés. Des signes de mobilisation apparaissent : une manifestation de rentrée regroupe cinq mille personnes à Paris, à l'appel de l'UNEF, contre le plan Fouchet. En décembre, ce sont dix mille étudiants qui sont en grève à Nanterre. Les premiers comités d'actions lycéens (CAL) apparaissent, impulsés surtout par des militants de la JCR à partir des comités Vietnam. Au printemps 1968, l'agitation universitaire reprend. Depuis la rentrée, d'ailleurs, les militants de la JCR se sont investis sur ce terrain de lutte.
Ce renouveau de la radicalisation étudiante n'est pas un hasard, la situation a considérablement évolué depuis le creux de la vague qu'a connu le mouvement ouvrier avec l'arrivée de De Gaulle au pouvoir. A l'élection présidentielle, Mitterrand, pour la première fois, met de Gaulle en ballotage. Les législatives de 1967 voient la gauche friser la majorité absolue (49,5 %). Le 10 janvier 1966 est signé le premier accord entre la CGT et la CFDT qui vient d'abandonner ses références confessionnelles.
Les journées de grève connaissent une forte poussée, tandis qu'une perspective politique se dégage au sein de la gauche traditionnelle. Les formes de lutte qui apparaissent témoignent de la matière explosive qui s'accumule: Rhodiacéta à Besançon (février 1967), Le Mans (octobre 1967), la Saviem à Caen Uanvier 1967), Redon. Autant de grèves et de mobilisations qui voient de nombreux heurts avec les flics et, la plupart du temps, un débordement des directions syndicales, en particulier par les jeunes ouvriers.
Dire que la JCR prévoit Mai 68 serait bien prétentieux. Par contre, la lecture de son journal en février-mars 1968 permet de se rendre compte de l'importance qu'elle attache à ces phénomènes. Un article polémique contre les dirigeants syndicaux qui expliquent que (( les masses ne sont pas mûres '' et se lamentent sur le fait que les journées d'action ne sont pas suivies : ((Il faut être aveugle pour ne pas voir, à côté des grands appels sans réponse, tous les mouvements sectoriels et locaux sporadiques et violents, déclenchés un peu partout: Le Mans, Mulhouse, Nantes, Caen, ne sont pas des accidents. Ils sont les symptômes les plus nets d'un mouvement national, profond, diffus et qui se cherche. ''
Dans la presse de cette époque, y compris la presse ouvrière et révolutionnaire, cette appréciation est trés peu présente. Le 3 mai 1968, Voix ouvrière, l'ancêtre de Lutte ouvrière, écrit : (( Les travailleurs fran-
4. Pour une description de ces processus, voir Critique communiste n° 44, Pierre Rème : <<Aspects de la réorganisation du mouvement ouvrier, 1953·1958 ».
5. Un bilan du PSU, Kergoat, Leucate, Vessilier, brochure de 1972.
6. Op. cit. Une remarque à propos de l'article de Rème dans Critique communiste n° 44. Cet article décrit l'évolution de la CFTC et la création du PSU pour conclure qu'avant 1968, «la recomposition en cours dans le mouvement ouvrier n'avait pas débouché sur la structuration d'une force politique à la hauteur d'une telle situation ». La remarque, dans sa généralité, est vraie. Mais l'article ne disant pas un mot des courants produits par la crise de I'UEC (sans forcément les analyser, ce qui n'est pas son objet), la vision donnée sur les conditions d'émergence «d'une force politique à la hauteur», et de ce qu'il était alors possible de faire, est totalement unilatérale.
1967 : la JCR au rassemblement de Berlin. çais ne comprendraient certainement pas que les étudiants français, méme s'ils se réclament de la classe ouvrière, déclenchent des bagarres dans le simple but d'imiter les étudiants allemands. >> Le même jour commencent, au quartier Latin, des affrontements qui vont déboucher (les 10 et 11 mai) sur la « nuit des barricades >> ... Si la JCR pousse dans ce sens, ce n'est pas par mimétisme par rapport aux « Allemands >>, mais en fonction d'une analyse de la situation politique et sociale. Contre le « populisme » de l'UJCml. ..
Contrairement à ce que l'on a parfois raconté, les théories de Marcuse sur 11 l'intégration >> de la classe ouvrière et le rôle de 11 nouveau sujet révolutionnaire>> de couches comme les étudiants, ont peu d'influence dans les facultés. Par contre, sur la fonction que peut occuper, dans la conjoncture, le mouvement étudiant par rapport à la classe ouvrière, le débat fait rage entre les différents courants, que l'Humanité commence à dénoncer comme des 11 groupuscules gauchistes >>. La JCR défend une position particulière qui s'oppose aussi bien à celle de l'UJCml qu'à celle de l'OCI.
L'Union des jeunesses communistes (marxistes-léninistes) a une histoire particulière. Au moment où la gauche de l'UEC mène ses batailles politiques et où le secteur Lettres Sorbonne se fait exclure, existe un courant animé principalement par des étudiants des « grandes écoles >> qui se limite à des débats sur la théorie. Il soutient Althusser dans sa polémique contre Garaudy à propos de 11 l'humanisme marxiste>>. Mais rapidement, peu de temps après la fondation de la JCR, il quitte l'UEC pour créer l'UJCml.
Dans un premier temps, cette organisation s'en tient à un travail de relecture des textes de Marx, de Lénine, de Mao, au travers d'écoles de formation ou de la publication des Cahiers marxistes-léninistes que le cercle de l'Ecole normale supérieure de l'UEC avait commencé à publier. Si l'UJCml, lors de son lancement, regroupait moins de monde que la JCR, son influence est réelle.
Soudainement, sa direction tourne radicalement, rejette 11 l'intellectualisme>> d'Althusser pour découvrir le président Mao. Les idées justes ne viennent plus d'un travail - un tantinet universitaire - sur les textes, mais des masses seules. L'UJCml s'oriente alors vers un ouvriérisme et un populisme effréné : le milieu étudiant est qualifié de 11 petit-bourgeois 11, un mouvement comme le 11 22 mars >i de 11 réactionnaire ii. Les maoïstes doivent quitter les facultés et aller 11 servir le peuple ii.
Ils organisent un mouvement d'embauche dans les entreprises et développent une ligne d'opposition combative dans la CGT visant à regrouper 11 les syndicalistes prolétariens ii contre 11 les bonzes ». lis obtiennent d'ailleurs des succès qui, à l'échelle des <<groupuscules >> de l'époque, sont loin d'être négligeables. Mais leurs multiples erreurs d'orientation vont les mener de crise en crise.
C 'est au nom des textes écrits, au début du siècle, par Lénine contre les 11 populistes ii et les 11 économistes ii russes, que polémique la JCR. Ainsi, le numéro de mai 1968 d'Avant-garde jeunesse écrit : 11 Déjà, en 1902, des gens étaient apparus qui, disait Lénine, "se mettaient à genoux pour contempler religieusement le postérieur du prolétariat russe". Gageons que nos mandarins en mal de prolétaires, ne trouveront pas, après quarante ans de stalinisme, le postérieur du prolétariat français plus reluisant que celui de son homologue slave. ii
Il est en effet illusoire de croire qu'il est possible de retrouver dans chaque travailleur isolé, atomisé, dominé par les réformistes, une espèce de conscience de classe révolutionnaire qu'il suffirait d'écouter. Pour se déployer réellement, la lutte de classe doit être une lutte politique qui ne peut se réduire aux conflits entre l'ouvrier et le patron.
C'est pourquoi, dans la conjoncture, ht tâche des organisations révolutionnaires - essentiellement implantées dans les facultés- n'est pas d'envoyer les étudiants vers les usines, mais de se servir du mouvement étudiant comme instrument politique. . . . et « le parasitisme politique » de l'OCI ...
Avec l'OCI, plus exactement sa branche étudiante, la Fédération des étudiants révolutionnaires (FER), les débats sont tout autres. Ses militants sont sans conteste de meilleurs spécialistes de l'étude du << front unique ouvrier >> que ceux de la JCR. Mais ils en font la couverture d'une politique des plus opportunistes. Politique qui, de fait, soumet les capacités d'initiative du mouvement étudiant à la politique des appareils traditionnels de la classe ouvrière.
Ces militants se sont, en effet, spécialisés, notamment au travers des positions qu'ils ont grignotées dans l'UNEF à la faveur de sa crise, dans les appels 11 aux directions majoritaires » des travailleurs afm qu'elles organisent des manifestations contre la politique du pouvoir. 11 Et si la réponse (souvent prévisible) était non, on dénonçait les bureaucrates. Sur la base de ces dénonciations successives, il est toujours possible de recruter quelques mécontents ou aigris, c 'est-à-dire de se nourrir des queues et reliquats des luttes d'autrui ii, explique Avant-garde jeunesse, qui qualifie cette orientation de 11 parasitisme ii. En effet sa fonction n'est pas de fournir des perspectives de mobilisation aux mouvements de masse, mais de 11 mettre au pied du mur » les directions réformistes.
Dans la pratique, cette orientation s'opposera, durant les semaines qui vont précéder Mai 68, au développement des initiatives propres du mouvement étudiant. En particulier sur les questions de l'affrontement avec la police qui, dans le contexte, nous l'avons dit, sont la très politique traduction d'une volonté d'en découdre avec le régime gaulliste. Tout cela finira comme il était prévisible.
La <<nuit des barricades >>, celle qui fit basculer la France dans la gréve générale, la FER organise, à côté du mouvement des masses, 11 un rassemblement des jeunes révolutionnaires ii à la Mutualité. A minuit, elle en sort, drapeau rouge en tête, s'avance vers les premières barricades, appelant les étudiants à les déserter. L'appel restant sans écho, la FER repart, toujours en manifestation. L'UJCml, plus discrète, donne comme consigne à ses militants de ne pas se risquer dans cette 11 boucherie » et de se contenter de défendre, si besoin est, les 11 bases rouges ii que sont les grandes écoles.
Cela n'empêche pas un dirigeant de la FER de déclarer, le 17 mai 1968, que son organisation a eu raison de vouloir éviter cette 11 boucherie [car] seule l'unité dans la rue de centaines de milliers de jeunes travailleurs et étudiants pouvait faire céder le gouvernement. La FER, après avoir par son mot d'ordre: "500 000 travailleurs au quartier Latin·: imposé cette manifestation, re-
vendique la direction politique du mouvement étudiant 7 >>.
Seul petit problème : si les directions << traditionnelles » sont obligées, le 13 mai, d'organiser dans tout le pays des manifestations massives, c'est parce que la nuit des barricades a eu lieu! Daniel Cohn-Bendit a lancé, à 6 heures du matin, un appel explicite aux partis de gauche et aux syndicats afin qu'ils organisent, dès le lundi 13 mai, une vaste manifestation à Paris en soutien aux étudiants.
Un rapide retour en arrière s'impose. De Nanterre à la nuit des barricades
Le 20 mars, Xavier Langlade (militant de la JCR et du CVN) est arrêté pour avoir commis quelques dépradations sur un bâtiment d'une compagnie américaine. Le 22 mars, en riposte, des étudiants de Nanterre occupent la faculté et fondent, à l'initiative de Cohn Bendit et de militants de la JCR (dont Daniel Bensaïd), le Mouvement du 22 mf1?'S. Face à la crise de l'UNEF, qui n'apparaît plus que comme une organisation bureaucratique, enjeu de pouvoir entre les différentes fractions politiques, ce type de mouvement cristallise la radicalisation des éléments les plus avancés. Bientôt son nom deviendra célèbre 8 •
Le 3 mai, une journée anti-impérialiste est prévue à Nanterre. La veille, le Mouvement du 22 mars apprend que la faculté va être fermée : un meeting est convoqué à la Sorbonne. Tous les « groupuscules » sont là, ainsi que les services d'ordre, car les fascistes ont annoncé une attaque. Mais ce sont les flics, réquisitionnés par le recteur, qui pénètrent dans la cour et embarquent les militants.
Alors, l'imprévu se produit. Dans le quartier Latin, le bruit se répand qu'on embarque des étudiants. Une manifestation spontanée (les militants sont dans les cars de police) s'organise et, chose inédite, on Manifestation pour Rudi Dutsd;ke en Mai t8.
voit les cars de police revenir dans la cour de la Sorbonne les vitres brisées. Visiblement, quelque chose est en train de basculer.
Le samedi 4 et le dimanche 5, la riposte s'organise au travers d'une réunion unitaire qui regroupe le Mouvement du 22 mars, la FER, le Mouvement d'action universitaire (MAU, tout petit groupe constitué par d'anciens de la gauche syndicale de l'UNEF), le SNESup et l'UNEF 9 • L'UJCml claque la porte dès la première séance (elle refuse de s'asseoir à la même table que des organisations trotskystes ! ) . Les mots d'ordre mis en avant sont simples et resteront les mêmes jusqu'au 13 mai : libération des étudiants emprisonnés, arrêt des poursuites judiciaires, départ des forces de l'ordre et réouverture de la Sorbonne.
Le lundi 6 mai, une manifestation doit se tenir à Denfert-Rochereau à 18 h 30. Mais dès 9 heures, des étudiants rôdent autour du bouclage policier qui empêche l'accès à la Sorbonne. Une manifestation s'organise qui regroupe six mille personnes. Devant elle, un débat éclate entre la JCR et l'UJCml. Cette dernière appelle les étudiants à se disperser en petits cortèges pour aller dans les quartiers populaires et éviter << une boucherie>>. La JCR explique qu'un travail de popularisation a été fait et qu'il faut, à présent, que les étudiants montrent leur détermination, qu'ils organisent leur propre riposte pour obtenir le soutien des travailleurs.
Le cortège se dirige vers le quartier Latin et tente de passer un barrage de flics. Du jamais vu : lorsque la police commence à charger, les premières lignes étudiantes, à leur tour, chargent aux pavés, obligeant plusieurs fois les forces de l'ordre à reculer. Depuis longtemps, les dirigeants de la FER ont appelé à la dispersion. Le soir, vingt à trente mille manifestants se retrouvent à Denfert-Rochereau pour se diriger à nouveau vers le quartier Latin. Les heurts sont très violents : la police n'arrive à disperser que vers 22 heures et elle a 345 blessés.
La presse rend largement compte de la manifestation et çuelque chose commence à bouger chez les travailleurs : les étudiants sont des gens qui savent se mobiliser et se battre. Le cartel unitaire qui dirige le mouvement, rejoint par les CAL, décide de ne pas rééditer tout de suite des affrontements pour approfondir et élargir le mouvement. Malgré l'opposition de la FER, il décide d'organiser des manifestations quotidiennes.
Dans la nuit du 1 0 au 11 mai, ce sont les barricades. Le gouvernement ne cède pas, mais se trouve de plus en plus isolé. L'ensemble du mouvement ouvrier mais aussi des courants << libéraux » critiquent son attitude : il est clair qu'il est possible de passer à une étape supérieure. Après la manifestation du 10, décision est prise par le cartel d'occuper le quartier Latin jusqu'à satisfaction des revendications.
La consigne est donnée de dépaver et d'être prêt à résister aux flics. Par contre, l'idée des barricades vient d'on ne sait qui : preuve de la créativité des masses dans de telles conjonctures. Car si, militairement, ces barricades sont peu efficaces, politiquement leur fonction est redoutable. Soit le gouvernement cède, mais il le fait face à des étudiants qui semblent avoir transformé le quartier Latin en foyer insurrectionnel. Soit il envoie les flics, mais il ne peut que s'isoler un peu plus.
Toute la nuit les heurts sont très violents : les étudiants défendent les barricades avec acharnement. De nombreuses radios << périphériques >> couvrent l'événement et sont largement écoutées. A 6 heures, Cohn-Bendit appelle à la dispersion et demande au mouvement ouvrier d'organiser une riposte.
Dès le samedi 11 , Pompidou, rentré d'urgence d'Afghanistan, annonce que les revendications seront satisfaites. Mais il est trop tard. Mieux, la grève générale du Il mai et les manifestations monstres qui se tiennent le 13 mai se font sur la base d'une victoire. A la fm de !ajournée, les étudiants, à Paris, vont occuper la Sorbonne et, le 14 mai, éclatent, sans aucune consigne syndicale, les grèves ouvrières ...
7. Charles Berg : « Etudiants et travailleurs "• in Combat du 17 mai 1968.
8. En mai, les comités d'action correspondront au même type d'organisation mis en place par le Mouvement du 22 mars: structures souples d'unité d'action entre différents courants, et regroupant plus largement que les seuls militants. Mais certains de ceux-ci, qui se réclament du << 22 mars>>, veulent à tout prix garder le sigle et refusent de se fondre dans les CA, sans pour autant se présenter comme un groupe politique à l'équivalent, par exemple, de la JCR. A partir de ce moment, le << 22 mars >> perdra son originalité pour devenir simplement un courant politique parmi les autres, caractérisé par son refus des << groupuscules >>,
9. Pendant toute cette époque, la direction des mobilisations est assurée de fait par un << bloc >> regroupant la JCR, le 22 mars et Cohn-Bendit (très marqué par le SDS allemand), et quelques anciens dirigeants de la <<gauche syndicale>> de l'UNEF. L'UNEF, avec Sauvageot, le SNESup, avec Geismar, rejoignent ce << bloc >>, sans y jouer un réel rôle de direction, mais apportant << des sigles syndicaux >> reconnus.