La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

La vie exemplaire de Milena Jesenska

· Critique communiste, n° 51, avril 1986 · p. 30-34 · 4 832 mots

L

ES régimes démocratiques peuvent ignorer leurs valeurs culturelles et laisser leurs meilleurs créateurs périr méconnus. Les dictatures n'ont pas cet aveuglement : que ce soit Hitler ou Staline, avec quelle justesse de coup d'œil ils ont su sélectionner les meilleures valeurs du temps qu'ils avaient sous la main et... les flanquer en camp de concentration. Ce qui frappe dans les souvenirs des camps de la mort, de Buchenwald à Karaganda et Ravensbrück à Kolyma, c'est la haute « concentration », précisément, de talents et d'énergies qu'on y broyait.

Le Mi/ena de Margarete Buber-Neumann 1 en vient fournir une nouvelle démonstration. L'auteur, comme la femme dont elle a entrepris de célébrer là le souvenir, sont deux êtres d'élite et, dans leur Margarete conjonction dans un camp de la mort, trés représentatifs de ce qu 'ont détmit les deux Buber-Neumann systèmes, les plus effroyables qu'il a appartenu à notre XX' siècle de doter l'humanité.

L'histoire personnelle de Margarete Déportée Buber-Neumann est en soi une dénonciation totale de Staline et du stalinisme. Elle en Sibérie a été l'épouse de Heinz Neumann, dirigeant du PC allemand dans la période « gauchiste » zinoviéviste, marquée par la révolution avortée de 1923, et qui devint plus tard rédacteur en chef de Die Rote Fahne et député au Reichstag. Pas de penchant au « trotskysme » chez ce communiste, bien qu'après le cours aventuriste de la << Troisième Période >>, il soit passé à une ligne de lutte antifasciste qui se gardait de tomber dans la monstmeuse mise en parallèle des nazis et des sociaux-démocrates. C'est qu'entre-temps Heinz Neumann avait été, en Chine, un de ces envoyés du Komintern qui avaient, sur ordre de Staline, répété à Canton l'aventure allemande de 1923, en une insurrection désespérée que Malraux a popularisée dans la Condition humaine. Il était donc de ces acteurs-témoins qui, une fois réfugiés à Moscou, tiraient entre eux des leçons dont Staline craignait tout. Une autocritique en 19 34 ne pouvait pas le tirer d'affaire, mais au contraire n'était que l'étape ordinaire vers la purge. Quand le « petit père des peuples », en 19 3 7, acheva sa liquidation du Parti bolchevik, en passant de la déportation et de la mort de ses réels opposants, vrais ou pseudo-trotskystes, à celles de ses anciens partisans, mais sincè-

Michel LEQUENNE res communistes, qui avaient commis l'erreur de le croire le meilleur et le plus radical des dirigeants révolutionnaires, Heinz Neumann fait partie de ceux qui devaient disparaître et il fut des premiers exécutés.

Etre la femme d 'un tel homme, c'était déjà en soi une culpabilité. Margarete se retrouve en camp de concentration en Sibérie 2•

Mais en tant qu'allemande, il lui était réservé un supplément d 'enfer. En prime et garantie de bonne foi du pacte germano-soviétique d'août 1939, Staline va livrer à Hitler les communistes allemands qui sont venus se réfugier dans la « patrie socialiste ». C 'est ainsi que Margarete Buber-Neumann se retrouve en 1940 au camp de Ravensbrück, dont elle aura la rare chance de réussir à sortir vivante en 1945.

C'est là que, quelques mois plus tard, elle rencontrera Milena Jesenska, et qu'entre les deux prisonnières se nouera instantanément une amitié passionnée, rr protestation ouverte contre l'avilissement que nous subissions 11, dont la mort de Milena, en 1944, ne fera que clore un chapitre, Margarete la transmutant en énergie de combat pour les plus hautes valeurs humaines. Si la recherche surréaliste de mythes modernes a un sens, les valeurs mises en le nom de Milena sont, de ces mythes, le plus nécessaire.

Milena Jesenska est une femme très différente de Margarete Buber-Neumann et, pour que son parcours ait abouti aussi au camp de Ravensbrück, il a fallu l'implacable, féroce et absurde logique de notre siècle.

Dans un de ses derniers articles, << Adieu à Jules Romains 11, article au plus haut point politique écrit sous forme de lettre ouverte le 1•' février 1939, elle dit encore: rrJe ne suis pas une tête politique. 11 Ce n'est certes pas qu'elle sous-estimait sa lucidité ni qu'elle ait jamais agi en dilettante, mais, à coup sûr, née jeune bourgeoise de Prague, tôt émancipée, avide de vie et hyper-sensible, c'est essentiellement vers l'expression littéraire et artistique qu'elle se sentait poussée, et son attention tournée vers le concret familier en même temps que vers la capture des éphémères saveurs du temps et des sentiments. Et surtout, rr l'amour était pour elle la seule chose qui soit véritablement grande dans la vie 11.

Son nom de Jesenska est pour nous un

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voile au prénom sous laquelle elle était connue avant que nous la découvrions entière, dans sa pleine vèritè. Connue, elle l'était, mais comme une ombre, moins qu'un personnage de roman, au travers de ces Lettres à Mi/ena de Franz Kafka, grosse correspondance d'un amour furtif qui ne nous livrait qu'une figure fantomatique, comme tant d'aimées de poètes. Dans son cas, cette gloire de simple reflet dissimulait un authentique être d'élite que nous pouvons enfin approcher de plus prés grâce au livre de Margarete Buber-Neumann et du recueil anthologique de ses articles, Vivre 3•

Les difficultés de sa jeunesse : la maladie de sa mère, dont enfant elle est la garde-malade et qui meurt quand elle a treize ans ; le conflit de tQute sa vie avec un père qui ne la comprendra jamais et qui ira jusqu'à la faire interner en asile psychiatrique pour tenter de l'arracher au scandale de sa passion pour un Juif allemand, ce ne sont pas de celles qui pouvaient briser un tempérament tel que le sien, mais au contraire de celles qui forgent ce type de caractère tout en aiguisant sa sensibilité. D'autant plus que, par ailleurs, elle a eu la chance d'une formation dans le premier lycée de jeunes filles de Prague, en ce début de siècle de hallte effervescence culturelle de l'empire austro-hongrois 4 • Ce lycée Minerva a été pour elle le plus souple tremplin d'un féminisme conquérant, solidement nourri des meilleurs productions littéraires russes, allemandes, juives, du monde en bouleversement.

Les résistances - de son père, de sa classe, du provincialisme tchèque - exacerbent son cosmopolitisme. Et l'asile psychiatrique l'obligera à une fuite à Vienne qui va élargir son horizon.

De même ses déboires conjuguaux, avec un bohème paresseux dont les principes de liberté sexuelle ne sont - comme c'est souvent le cas - qu'une couverture au libertinage vulgaire. furent surmontés par elle et ne furent bientôt plus qu'un noir premier chapitre de son éducation sentimentale. Milena et Kafka

Du moins, ce premier épou.x, Ernst Polack, lui aura-t-il fait connaître Kafka qu'elle lit dès 1920. Et c'est, à parti r de l'illumination par l'écrivain de genie. la naissance d'un amour fulgurant, mutuel , mais cependant voué à l'échec et qui ne connaîtra que quatre jours de bonheur.

Il suffit de lire l'article que Milen<'! consacra à Kafka au lendemain de sa mort ) pour constater à quel point la compréhension qu'elle a eu de !'homme et de l'œuvre a été profonde. Rien de semblable dans son cas aux passions qu'entraînent souvent les gloires acquises. Milena « découvre » Kafka, le situe ( << Il a écrit les livres les plus importants de la jeune littérature allemande ii ), le traduit, et s'efforce de J'aider à surmonter les angoisses qui le mènent à la mon, pointant, dans une de ses lettres, cette explication décisive : « Lorsque l'âme et le cœur ne peuvenl plus supporter le fardeau, le poumon en prend la moitié de façon que la charge se trouve au moins répartie de façon plus ou moins équitable. ii

D'où Milena tirait-elle cette acuité de compréhension? A n'en pas douter, à la lire avec attention, d'une parenté profonde avec Kafka. Ce que celui-ci ressentait comme une insupportable souffrance, Milena en était aussi atteinte. Et ses articles, bien qu'écrits pour des journaux de grand public, le manifestent. Mais, à l'inverse de l'écrivain, sa puissante vitalité lui permettait de réagir et, du fond du désespoir << existentiel », de rebondir.

Déjà en 19 21 , elle avait cité anonymement le propos de Kafka sur J'échange de charge entre le cœur et le cerveau, d'une part, et les poumons, de l'autre, mais cette première fois comme victoire vitale. Et c'est dans cet article qu'elle termine des récits de désespoir par la soudaine prise de conscience : « qu'il est doux, qu'il est doux, qu'il est doux de vivre! ii. Elle l'écrira plusieurs fois au long des années.

C'est sur cette conscience que Milena fondera son remords de n'avoir pas « forcé » Kafka à un impossible salut. Avec son optimisme vital, elle ne pouvait pas ne pas douter qu'auprès de lui, à Prague, elle aurait peut-être réussi à empêcher le « poumon ,, de résoudre son mal de vivre.

Sa proximité avec Kafka se révèle aussi dans ses articles par une étrange communauté de thème. Par deux fois, Milena se peint dans un terrier. La première fois comme une « taupe enfouie sous terre i> (le 19 juin 1921) ; la seconde comme « une énorme marmotte dans sa tanière humide et souterraine avec tout un entrelacs de gale-. ries », dont elle décrit le bric-à-brac qui l'encombre ( 17 juillet 1927). Le Terrier, ce posthume inachevé de Kafka a été écrit au cours de l'hiver 1923-1924 et ne fut publié qu'en 19 31. Mile na ne connaissait donc pas ce texte quand elle écrivait les articles cités. Inversement, Kafka a lu l'article de 1921, et peut-être connaissait-il par Milena ce sentiment qui semble lui avoir ètè familier. Elle serait ainsi une des « sources ,, de ce qui est peut .. être la plus forte nouvelle de J'écrivain. Mais, quoi qu'il en soit, et le plus important, c'est l'identité de l'impression ressentie. Le communisme

Pour vivre, Milena a dù devenir journaliste. Et elle a étè un journaliste à succès. Singuliers articles pourtant que les siens. Certes, nous ne pouvons les juger que par la sélection (trente-neuf environ sur quatre cents) qu ·en donne le recueil Vivre. Et elle a écrit de nombreux articles de mode qui n'auraient probablement guère d'intérêt aujourd'hui. Toutefois, Margarete Buber-Neumann cit un passage qui révèle une véritable << philosophie du vêtement ,, ( << On pourrait presque dire que les vêtements dévoilent lev gens davantage qu'ifs ne Les voilent ii etc.). Il reste que les articles sélectionnés ont en commun une solidité rarissime dans les feuilles quotidiennes.

Ils sont, dans le volume, séparés en deux séries. La première, de chroniques, de 1919 à 1933, la seconde, des articles politi-

1. M. Buber-Neumann, Mi/ena, éditions du Seuil.

2. M. Buber-Neumann, Déportée en Sibérie, La Baconnière-éditions du Seuil.

3. M. Jesenska, Vivre, éditions Lieu commun.

4. Pour le cadre culturel de l'empire Austro-Hongrois, voir l'exposition Vienne du centre Beaubourg et son catalogue.

5. Cet article se trouve à la fois dans Vivre et dans Mi/ena. La version de Vivre souffre toutefois d'une grave faute de traduction (à moins que ce ne soit de typographie): à la page 123 les trois dernières lignes doivent se lire : " Il était trop clairvoyant, trop sage pour être capable de vivre, trop faible pour se battre, mais c'était là la faiblesse des êtres nobles et beaux, ne se refusant pas au combat ... 11 La version du livre donne un contresens.

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ques, de 1933 au muselage de la presse en Tchécoslovaquie, en 1939.

A un regard superficiel, les chroniques pouraient sembler légères. Leurs sujets, le plus souvent, sont empruntés à la vie quotidienne la plus humble. Mais, presque toujours, ils conduisent à des réflexions dont l'ensemble dessine ce qu'il ne parait pas exagéré de dire un humanisme, en équilibre entre pitié fraternelle et leçons de fierté et d'énergie vitale ; une sorte de stoïcisme tempéré de tendresse féminine.

Ainsi, dans l'article (( Tu gagneras ton pain ... >>, suite de tableautins des petits métiers de petites gens, cette conclusion interrogative, à allure de cri : (( Combien est énorme le poids du monde pour que tous ces êtres, englués dans leur routine, ne se révoltent pas, ne crient pas, ne soient pas pris de fureur et qu'ils s'abstiennent même de blasphémer?;;

Etrangement, Milena consacre, le 14 juin 1921, son article à ... l'un de ses rêves. Il est vrai cependant que l'on est dans la Vienne de Freud et que c'est l'époque où la journaliste correspond avec Kafka. Ce rêve est celui d'une fuite, loin d'une panique mortelle. Mais il comporte sa morale interne. Milena rêvartt s'arrête et se dit : ((Il est ignoble de se sauver toute seule alors que des milliers d'autres attendent. !! Et plus loin : (( L'homme pour lequel il existe un salut est méprisable. ;; Le sauf-conduit qu'elle a obtenu contient en fait les mots (( condamnée à mort!!. Et elle comprend : (( C'est peut-être juste un mot de passe pour mieux me conduire de l'autre côté du monde?!!

Peut-être est-ce là le plus profond de tous ses articles. Sa leçon est : Pourquoi se sauver seul, alors que nous sommes tous des condamnés à mort et que c'est l'accep6. Panaït Istrati, Vers l'autre flamme, tation de la mort qui seule nous permet de éditions 10/18. vivre dans une véritable dignité humaine ?

Il y a là un éclairage, treize ans à l'avance, sur la façon dont Milena vivra et mourra à Ravensbrück.

Et cette attitude profondément vécue est une victoire de Milena sur soi-même. Car les articles montrent aussi, toujours renaissante, la tentation solipsiste, et celle de la fuite dans quelque asile douillet, voire dans un ... terrier. Mais ces tentations elle les combat et les rejette, n'en ayant à la rigueur qu'admit le temps d'une pause: (( La voie vers un nouveau monde intérieur passe par une seule chose : le courage de regarder en face l'effondrement de l'ancien. Pour commencer, il faudrait que cet effondrement fût total: c'est cet effondrement total, ce bouleversement et cette ruine qu'il faudrait supporter. !!

A cette époque, une telle attitude d'un tel être ne pouvait que conduire au communisme. Malheureusement - et elle fut loin d'être la seule dans ce cas - elle n'y alla qu'au moment de la transmutation du communisme en stalinisme, après être passée par les plus dures épreuves de sa vie : deux nouveaux amours brisés, une maternité et la grave maladie qui la rendit boiteuse et morphinomane, ce dont elle eut les peines que l'on sait à se sortir. Rien ne pouvait être plus contraire à sa nature et à son esprit que la robotique stalinienne. Son adhésion émit moins idéologique que sentimentale.

Dans un livre écrit avant son adhésion et que Milena ignorait, Vers l'autre flamme 6 , Panaït Istrati avait écrit : ((A quelques exceptions près - magnifiques exceptions, parfois, mais qui ne modifient pas le drame - tous ceux qui viennent à la révolte par la théorie, s'en vont par la théorie, à l'exemple de ceux qui y viennent par le ventre ou par l'ambition, et qui s'en vont par le même chemin. Le sentiment, au contraire, c'est la force qui brasse toute la vie et la distribue à tous les vents. ;; Milena était de ceux qui venaient à la révolution par le sentiment. Elle ne pouvait que rompre avec le stalinisme dés qu'il lui eut montré son mufle grimaçant et sanglant, comme ce fut net, pour et dans le monde entier, sauf à qui ne voulait pas voir, dès le premier procès de Moscou. Milena rompit immédiatement.

Une évolution saine du communisme aurait entraîné par milliers et centaines de milliers les Milena, se serait nourrie de leur richesse en nourrissant leur savoir politique. La perversion stalinienne ne pouvait que repousser toute noblesse de caractère et d'esprit et abandonner les Milena aux actions isolées et marginales.

Lors de sa liaison avec Xaver Schaffgotsch, ancien officier autrichien passé au communisme lors de la révolution et de la guerre civile, Milena avait rencontré et vécu chez Otto Rühle. Elle connaissait donc assez bien la pensée des opposants de gauche au stalinisme. Sa fille, dans ses souvenirs inédits en français, assure qu'elle eut une période «trotskyste>> dont Margarete Buber-Neumann ne parle pas, ce qui peut s'expliquer parle fait que ses épreuves lui ont fait rejeter en bloc le «bébé communisme>> et l'eau sale de la baignoire stalinienne. Quoi qu'il en soit, rappelons-nous l'aveu de Milena de n'avoir pas eu« la tête politique>>. Bien plutôt doit-on lire qu'elle

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ne l'avait pas « théorique >> ni tendant à regarder les événements au « niveau de l'Histoire >>. Au contraire, toute sa pente allait vers le concret humain et l'efficacité immédiate. Son métier de reporter, penchée sur les souffrances des victimes du nazisme, elle le commence par une réflexion morale, bonne à dédier aux journalistes d'aujourd'hui : << S'il travaillait sans la moindre ·étincelle d'espoir qu'une fois imprimés ses mots seront utiles, il ne mériterait même pas une poignée de main. i>

Devant la montée du fascisme qui étend ses griffes, après s'être saisi de l'Autriche, sur son pays, en commençant par les Sudètes à peuplement majoritairement allemand, elle se jette dans l'aide aux vagues successives de réfugiés (d'abord les politiques -communistes et sociaux-démocrates-, puis juifs, puis religieux ... ) en même temps qu'elle appelle à l'unité des Tchèques et des Allemands anti-nazis ; déplorant la division, non seulement entre communistes et sociaux -démocrates, mais entre sociaux -démocrates tchèques et allemands.

Elle dénonce la frontière de classe plus forte que l'opposition nationale au rue Reich. Et il est saisissant de voir censurés par le gouvernement « démocratique >> tchèque les articles mêmes où elle appelle .i la lutte nationale contre l'invasion imminente, contre les persécutions raciales et le scandale de la détresse des réfugiés abandonnés.

Le plus fort, le plus percutant et le plus clairvoyant de ses articles est sans doute << Un bon conseil >i du 8 mars 1939, où elle fustige la tartufferie stalinienne de la Constitution << la plus démocratique du monde ii, dont les principes sont, dans les faits immédiats, contredits par la pratique ; les coups de clairon de matamore saluant... chaque défaite; la fabrication de bureaucrates robots et l'abandon des réfugiés, à commencer par ceux des Brigades internationales en Espagne mêlés à ceux d'Allemagne, d'Autriche et, déjà, de Tchécoslovaquie, que l'URSS exige que ... les autres accueillent. Elle dénonce là-bas le travail forcé des grands chantiers et - cela était peu dit à l'époque- l'arrestation des communistes étrangers qui avaient cru trouver un asile dans la patrie socialiste.

Milena est là déjà prête à rencontrer l'une de ces paradoxales victimes du stalinisme, sa future biographe. Mais elle n'imagine pas qu'elle va la rencontrer dans un camp de Hitler, livrée par Staline.

La Tchécoslovaquie tout entière envahie, elle refuse de devenir elle-même une réfugiée et poursuit son action sur deux claviers : l'organisation du passage de la frontière pour ceux qu'elle pense plus menacés qu'elle-même par l'invasion allemande, et des articles à double entente, le tout avec une imprudente sous-estimation des nazis. Milena ne pouvait que tomber bien vite. En octobre 1940, elle arrive à Ravensbrück. L'observatrice du monde moderne

Avant de quitter la journaliste, il faut s'attarder sur l'acuité de regard qu'elle a posé sur tous les aspects de la vie moderne.

Les quatre articles du recueil Vivre consacrés au cinéma sont d'une justesse que ne peuvent que confirmer les historiens actuels de cet art nouveau. A une époque où la masse de la production filmique est composée de mélos manichéistes écœurants, en 1920, elle aborde le débat -aujourd'hui dépassé - des rapports entre théâtre et cinéma, montrant la spécificité du second et le rôle qu'il joue alors et encore comme alcool et opium du peuple. Mais, en 1923, son parallèle entre cinéma américain et allemand pointe ce qui manque au premier et ce qu'amène le second, comment ils se complètent et leur mutuelle insuffisance. Le troisième est consacré à Chaplin. On ne peut s'étonner que l'amie de Kafka comprenne si bien en quoi ce grand cinéaste brise avec tout ce qu'elle avait condamné auparavant, et porte le cinéma au niveau d'un nouvel art. Son admiration ne l'empêche d'ailleurs pas de rejeter l'usage du happy end, pièce rapportée qui contredit le corps du film qu'elle a analysé. Enfin, son article << Qui censure ? i> est une violente attaque - encore actuelle - sur les adaptations cinématographiques abusives qui inversent le sens des œuvres transposées.

Milena est pareillement précurseur dans son analyse de la publicité (qu'on n'appelle pas encore la « pub >>, mais le plus souvent la « réclame >> ), à la fois comme efficacité et comme possible beauté nouvelle, écrivant : «Peut-être contient-elle les éléments d'un nouvel état d'esprit, d'un nouveau monde ? Peut-être signifie-t-elle le début d'une nouvelle êre industrielle ? Appréciez-la donc à sa juste valeur. Et exploitez-en toutes les possibilités. »

De même son étude du kitch (le mot n'avait pas encore pénétré en France à cette époque) l'amène à une approbation distanciée : «goûter la légèreté tout en la mattrisant ii, parce que «la gaieté, c'est l'hygiène de l'homme ii.

Mais c'est en tant que féministe- et on ne saurait s'en étonner non plus- qu'elle va le plus loin. Pour le droit à l'avortement, elle se met <<dans la peau>> d'une mère de famille épuisée de maternités, et c'est déchirant. Son article « Le Diable au foyer il part d'une constatation dont on nous rebat les oreilles aujourd'hui comme d'un mal de notre temps et... qui l'était déjà dans les

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années vingt du siècle : << tous les mariages modernes sont malheureux ;;, ce qu'elle annule immédiatement par cette parenthèse: « (comme si les mariages d'autrefois, eux, ne l'étaient pas);;. C'est pour passer immédiatement au fond du problème, au plus philosophique : la mise en cause même de la poursuite du bonheur dans et par le couple, que l'on ne peut se retenir de citer un peu au long : «Deux êtres se marient pour vivre ensemble. Eh bien cette possibilité est un don immense, extraordinaire, mais pourquoi voudraient-ils le bonheur de surcroit ? Pourquoi les gens sont-ils incapables de se contenter de la vêritê sans fioritures;

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M bannês ? Pourquoi se promettent-ils quelque chose que rien - ni eux-mêmes, ni le monde, ni la nature, ni le ciel, ni le destin, ni la vie -ne peut accomplir et que rien ni personne ne peuvent jamais atteindre ? Pourquoi ajouter à un contraT rêel, terrestre, des fantaisies romanesques telles que le bonheur ? Pourquoi demander à l'autre plus qu'on ne peut donner soi-même; pourquoi exiger encore quoi que ce soir d'un êvênement aussi grand, aussi grave, aussi profond que l'est la vie commune ? (. . .) Vous ne meferez pas croire que les gens vivent ensemble pour assouvir des besoins sexuels, érotiques, financiers, sociaux; ils vivent ensemble pour avoir un compagnon. Pour que, dans la solitude du monde, il y ait quelqu'un qui confirme leur droit à l'existence avec toutes leurs faiblesses et leurs fautes, car qu'est d 'autre l'amitié qu 'un soutien à notre boiteuse confiance en nous-mêmes ? ( ... ) Car pensez-vous vraiment qu'un foyer ait une autre vocation que celle de protéger encore et de protéger toujours l'homme en face du monde et surtout face à son miroir inrêrieur? ( ... ) Pourquoi ne se promettent-ils pas des 'accorder l'un à l'autre la liberté du silence, la liberté de la solitude, la liberté d'avoir une chambre à soi. Pourquoi ne se promettent-ils pas toutes ces "petites choses" infiniment d(fficiles, rêalisab/es et pourtant jamais réalisées, au lieu de quelque chose d'aussi subalterne que le bonheur 7 ? !!

Et ceci oblige à se poser une question : le bonheur, cette idée neuve, selon Saint-Just, n'est-il pas une simple utopie dixhuitiémiste. une sorte d'absolu, donc d'immobilité aussi inhumaine et « invivable » que les Cités du Soleil ?

Comment ne pas rapprocher ce passage, du refus du salut individuel et de l'approbation finale de Kafka : < < La nonnormalité de Frank, c'est cela précisément qui fait sa supériorité. ( ... ) Je crois, en fait, que c'est nous, que c 'est le monde tout entier, tous les humains qui sont malades et qu 'il est le seul à Pire sain, le seul à comprendre, à sentir comme il convient, le seul être pur. ;;

Cette philosophie, Milena l'a vécue. Et c'est elle qui l'a conduite à Ravensbrück. Au camp de la mort

L'amitié passionnée née entre Margarete Buber-Neumann et Mil ena à Ravensbrück a été, dés l'arrivée de celle-ci, immédiate, fulgurante. C'est dans les situations extrêmes que les êtres d'élite se révèlent. Lutteuse inflexible, elle-même (il faut lire son récit de son séjour au cachot du camp), Margarete Buber-Neumann a pourtant été stupéfaite du comportement de Mile na dans cet enfer, défiant ses inflexibles lois, imposant le respect même aux pires bourreaux, et vivant comme entourée d'une aura protectrice. Elle put être broyée physiquement, mais sans jamais ployer moralement. Si elle avait appartenu à une Eglise, celle-ci en aurait fait une sainte. Vouée à la mort par son état de santé pitoyable, Milena était tournl..e vers les autres, les plus faibles, les plus menacés, prenant les plus grands risques pour arracher à la mort quelqu'une des pitoyables victimes de la « solution finale ,, ; tzigane ou syphilitique, et cela dans la conscience claire que c'était ainsi qu'elle devait vivre. Margarete Buber-Neumann écrit : « C'était souvent fa conduite d'un détenu qui faisait qu'il était frappé ou non. On peut dire sans exagération que de nombreux visages, avec leur expression craintive et servile, appelaient les coups des SS. C'est l'essence même de l'angoisse, disait Mi/ena, on ne peut pas rester en place .. . Simplement, en restant debout, je fais face calmement à ce que je ne connais pas, je me prépare à affronter cet inconnu ... Mais pour pouvoir le faire, il faut de la force; et cette force, l'individu ne l'a qu'aussi longtemps qu'if ne sépare pas son destin de celui des autres, qu'ilne perd pas de vue l'essentiel, qu'il a la conscience profonde d 'appartenir à une communauté. Dés qu ïl n 'est plus qu 'une conscience isolée, il cherche dans son âme un prétexte pour s'évader. La solitude est, peut-être, la plus grande malédiction qui existe sur terre 8 ! )) Et encore : « Dans cette atmosphère mortelie, le sentiment d'être nécessaire à un autre être êtait le plus grand bonheur concevable, il donnait 11n sens à la vie, il donnait la force de survivre. ;;

Milena avait écrit en 1925 («Deux lettres ))) : (<Le jour où tu verras la vie comme elle mérite d 'être vue, tu sauras alors qu ïl n y a que la naissance et la mort et, entre les deux, le temps. !! Le temps, c'est-à-dire le présent. Pour elle, la réalité n'était que l'instant éphémère, à gagner contre la souffrance par l'amour. Cette philosophie, qu'elle avait méditée et s'était profondément assimilée pendant vingt ans, était sans doute le meilleur moyen d'être indifférent à la mort et, par conséquent, de pouvoir bien vivre chaque instant, dans la dignité, en véritable humain .

Cette véritable morale, complètement opposée à celle de la fin, qui justifie les moyens, opposait totalement Milena - et sa biographe - aux staliniennes du camp qui voyaient en elles leurs pires ennemies.

Au-delà de la leçon d'histoire, c'est donc bien une leçon de morale révolutionnaire que nous apportent ces livres , par ailleurs d'autant plus bouleversants que l'heure présente tend à l'oubli dans l'ombre duquel grouillent les germes des plus noirs recornmencements.

7. Remarquez la mention «d'une chambre à soi », L'article est de 1923. Le livre de Virginia Woolf, Une chambre à soi, est de 1929. De même, en 1922, son article «Jeunesse>> s'ouvre ainsi : ""La seule époque heureuse de la vie, c'est la jeunesse." De quelle erreur est donc née cette prétendue vérité premiére ? ». C'est dix ans plus tard que Nizan ouvrira son Aden, Arabie par sa fameuse phrase sur les << vingt ans »,

8. Citation de l'Art de rester debout, de Milena Jesenska, par M. Buber-Neumann, dans li1J/ena, page 203.

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