Maxime DURAND Tremblement de terre, faillite économique et coupe du monde de foot: le Mexique est d'actualité. Plutôt que de tenir la chronique des événements récents, cet article dresse un rapide panorama des mécanismes et des enjeux de la crise mexicaine. Dans le même temps, il fait ressortir trois thèses : <> Un marxiste arrivant au Mexique n'est pas obligé de laisser ses outils conceptuels au vestiaire: le Mexique étant un pays capitaliste, ils peuvent être tout à fait mis en œuvre pour dégager les racines profondes de la crise que traverse actuellement ce pays. <>La dette, vue d'Europe, est un peu l'arbre qui cache la forêt, à savoir la dynamique interne des formations sociales d'Amérique latine. Or, l'avenir de ces pays dépend sans doute plus de l'évolution de la lutte des classes que de l'échéancier de la dette. <> Un pays comme le Mexique illustre de manière lumineuse le fait qu'il n'existe pas de réponses purement économiques aux blocages économiques auxquels il se trouve actuellement soumis.
Propos quotidiens dans les transports en commun surchargés : la crise, les incertitudes de la situation, la spéculation sur le dollar ... Pour conclure: à nous autres, il ne reste que la spéculation ... philosophique!
L est nécessaire de commencer par un retour en l'âge d'or de l'économie mexicaine, notamment en raison arrière, afin de montrer que la crise que traverse de la crise agricole qui se manifeste à partir de 1965 1• actuellement le Mexique n'est pas, comme voudrait Cependant, le sextennat de Diaz Ordaz (1964-1970) a le faire croire le gouvernement actuel, un effet des erreurs fait apparaître une croissance économique relativement du précédent président ou, plus simplement encore, un équilibrée comme on peut le vérifier en examinant les phénomène météorologique, une sorte de catastrophe graphiques 1 et 2. naturelle. De la même manière d'ailleurs que pour les La croissance moyenne de la production est de 6,8% conséquences démesurées des tremblements de terre des par an, avec une productivité de 3,4 % relativement 19 et 20 septembre 1985, une telle explication est rapide et, par différence, une croissance du nombre totalement inopérante. d'emplois salariés de 3,3% qui correspond grosso modo à la croissance de la population. Toute cette période se caractérise par un important processus de prolétarisaLa crise vient de loin tion-salarisation-urbanisation des paysans. Le taux de salaire réel progresse rapidement (5,4% par an) mais
La crise a commencé il y a longtemps, elle est dans sans inflation (3,3% par an en moyenne) et avec une une large mesure une crise interne. Cette mise en ques- quasi-stabilisation du taux de profit. Enfin, le taux de tion de la version officielle est indispensable pour mieux change reste obstinément fixé à 12,5 pesos pour un comprendre l'histoire du Mexique, mais aussi en raison dollar, et le restera jusqu'en 1976. de ses enjeux théoriques et politiques. Le moteur de cette croissance à peu près régulière est
Il ne s'agit certes pas de faire des années soixante ce que l'on a appelé la substitution d'importations: il
s'agit d'un processus d'industrialisation réel qui consiste à substituer progressivement une production nationale aux importations industrielles. Ce processus s'est enclenché de manière particulièrement vive dans les années cinquante, dans un contexte où la concurrence sur le marché mondial laissait aux entreprises locales une marge d'autonomie. La substitution d'importations se déroule essentiellement dans les secteurs des biens intermédiaires et des biens de consommation, et dans les branches les plus dynamiques, mais son ampleur est tout à fait impressionnante : alors qu'au début des années cinquante, 18 % de la production industrielle est importée, cette proportion tombe à 10 % au début des années soixante-dix 2• A partir de ce moment, le mouvement se retournera rapidement dans l'industrie. Au niveau de l'ensemble de l'économie, le mouvement est le même, avec un décalage de quelques années: de 13% en 1956, la part des importations dans le PIB (produit intérieur brut) passe à 6% en 1970. Début des années soixante-dix · l'épuisement d'un modèle
Pourquoi ce « mode de régulation » (pour reprendre un terme à la mode) s'est-il détraqué? Bien répondre à cette question, c'est identifier les racines profondes et le vrai « timing » de la crise.
L'épuisement du modèle est généralement expliqué à juste titre par l'incapacité de l'industrie mexicaine à «remonter la filière», autrement dit à passer progressivement de la fabrication de biens intermédiaires (acier,
GRAPHI QUE 1. PRIX, PRODUCTION ET D z -~
DIAZ ORDAZ ECHEVARRIA 1 1964-1970 1970~1976 ciment) et de consommation courante (alimentation, textiles, parachimie) à la fabrication de biens d'équipement (machines-outils, machines de chantier, etc.) et de biens de consommation plus élaborés (automobile, électroménager, électronique ... ). C'est pour cette raison que l'on doit caractériser le Mexique comme un pays semi-industrialisé dans la mesure où le processus d'industrialisation, réel, qu'il connaît, reste cependant déstructuré, inégal; pour reprendre l'excellent titre du livre de l'économiste chilien Fajnzylber 3, il faut parler d'une industrialisation tronquée.
Cependant, ce niveau d'analyse, certes pertinent, ne suffit pas entièrement à rendre compte de la dynamique de l'économie mexicaine. Deux autres éléments doivent être introduits.
La répartition du revenu se caractérise par une inégalité énorme, sans doute l'une des plus marquées dans les grands pays d'Amérique latine. Un seul chiffre pour fixer les ordres de grandeur : selon une enquête de 1977, plus de 80 % du parc automobile appartient aux 10 % les plus riches de la population. Répartition du revenu et structure de la production
En schématisant, la situation est la suivante : d'un côté, pour 80 % de la population, le salaire (ou les revenus de la terre) sont essentiellement consacrés aux besoins élémentaires. Les revenus des travailleurs constituent donc un débouché pour les industries de consoms
TAUX DE CROISSANC DU SALA.IRE REEL· %
. · -1
31
3!
28
:u.
DIAZ ORDAZ ECHEVARRIA 1964-1970 1970-1976
mation courante mais pas pour les industries de biens de consommation durables. Contrairement au cas français par exemple, la « norme de consommation » de la grande majorité des travailleurs n'incorpore pas de tels produits et ce que l'on a appelé « fordisme » ne peut se développer.
De l'autre côté, on trouve une frange relativement réduite de riches et super-riches qui accèdent à la consommation de biens plus sophistiqués, et en premier lieu la voiture. Mais la taille de ce marché est relativement réduite, ce qui entraîne deux conséquences liées: d'abord une faible productivité, sur laquelle on reviendra, et en même temps une forte pression aux importations directes (ou indirectes). Certes, la réglementation protectionniste vient contrebalancer cette tendance, mais n'y réussit pas complètement : là encore, l'industrie automobile fournit un bon exemple. De 1980 à 1983, la proportion d'automobiles importées n'est que de 5,3 %mais celle de pièces et carrosseries importées est de 54% : autrement dit, les multinationales (Ford, General Motors, Volkswagen, Nissan, Renault) fabriquent sur place, mais avec un fort contenu en importations.
Seuls les partisans d'une version simpliste du marxisme peuvent, au nom du primat de la production sur la circulation, se croire dispensés d'étudier les problèmes de la réalisation dans un processus d'accumulation élargie. Ce qui les conduit à sous-estimer l'importance de l'articulation entre structure et dynamique de la production, d'une part, et répartition des revenus, d'autre part. On les renvoie sur ce point au livre de Pierre Salama 4 • Productivité et baisse du taux de profit
Avec la répartition du revenu, la seconde caractéristique qu'il convient d'introduire est l'incapacité du capitalisme mexicain à susciter des gains de productivité suffisants. D'ailleurs, ces phénomènes sont liés. Ainsi, l'abondance de main-d'œuvre et le niveau extrêmement bas des salaires réels (une journée de salaire minimum permet d'acheter environ un kilo de viande et 40 % des travailleurs sont en dessous de ce minimum) n'incitent pas les employeurs à rechercher ces gains de productivité. Or, le bas niveau des revenus et leur inégale répartition expliquent en grande partie les taux de croissance démographique élevés qui viennent gonfler une énorme «armée industrielle de réserve». Murdoch 5 a bien montré ce phénomène dans un livre remarquable où
Mexico fait figure d'exception, précisément en raison d'une exceptionnelle rigidité de la répartition des revenus. Mais, à côté de ce cercle vicieux pauvreté-faible productivité-croissance démographique très rapide, on pourrait en identifier bien d'autres. Le fait, par exemple, que 40 % de la production industrielle soit réalisée dans l'agglomération immense de la capitale n'a pas seulement des conséquences désastreuses en termes de pollution atmosphérique : elle implique en même temps un formidable gâchis en termes de temps de travail et de fatigue et représente un obstacle fondamental aux progrès de la productivité. Donc tout est lié : la concentration urbaine démentielle, de la production et du marché, n'est rien d'autre que la projection dans l'espace de la concentration des revenus.
Du point de vue de la productivité, l'effet le plus direct est celui de la taille insuffisante des marchés : celle-ci fait obstacle de manière tout à fait décisive à la productivité, parce que les entreprises ne réussissent pas à atteindre la taille critique. C'est le résultat essentiel d'une étude extrêmement détaillée sur ce thème 6 •
On ne peut attribuer directement cette faible productivité à un investissement insuffisant: pour l'ensemble de l'économie, le capital installé a augmenté d'au moins 7 % par an sur l'ensemble de ces trois derniers sextennats. Mais c'est la capacité de ces investissements à dégager des gains de productivité qui s'épuise progressivement. De 1964 à 1970, une hausse du capital par tête de 3,6 %par an permet de dégager des gains de productivité du même ordre de grandeur (3 ,4 %) ; dans ces conditions, le coefficient de capital, c'est-à-dire le volume de capital par unité de produit, reste à peu près constant. Ou, pour utiliser les concepts marxistes, la composition organique du capital reste à peu près stable. C'est au début des années soixante-dix que les choses vont commencer à se dégrader. La croissance du capital par tête s'accélère (3,9 %) tandis que la productivité dégagée progresse moins rapidement (2,8 %) . Ces deux mouvements, combinés avec une évolution sans changement (5,4 %) du salaire réel, conduisent à une baisse rapide du taux de profit en 1975 et 1976. Toutes ces évolutions apparaissent clairement dans les deux graphiques et peuvent être résumées dans le schéma ci-dessous. Progression du salaire réel Hausse de la part des salaires (baisse Epuisement L.,_ _ _ _ ; _ _ _ _ _ _. ......._ du taux de plus-value) Baisse des gains du taux de productivité Hausse du coefficient de profit de capital (hausse de la Progression composition organique du capital du capital) par tête
Une analyse plus fine montre que le ralentissement de la production concerne moins l'industrie que l'agriculture et les services. Comme les produits industriels occupent une place secondaire dans la reproduction de la force de travail, cela signifie qu'il n'est pas facile de faire baisser sa valeur au moyen de gains de productivité'; en d'autres termes, il y a peu de place pour la production de plus-value relative. Cette articulation entre agriculture et industrie joue un rôle constant dans l'incapacité du capitalisme mexicain à « réguler » ses contradictions.
Pour essayer de colmater les brèches, l'Etat est
constamment obligé d'intervenir en agissant notamment comme fournisseur de l'industrie en énergie, biens intermédiaires et main-d'œuvre à bon marché. De ce dernier point de vue, la politique gouvernementale se heurte à des intérêts contradictoires: d'un côté, pour faire baisser la valeur de la force de travail, le gouvernement doit veiller à ce que les prix agricoles restent suffisamment bas ; mais pour reproduire son contrôle et sa domination sur les campagnes, il doit au contraire maintenir des prix suffisamment rémunérateurs. Ce problème n'est pas neuf et a joué un rôle fondamental dans la Russie soviétique des années vingt 7• Dans un pays comme le Mexique, il constitue pour longtemps l'un des principaux carrefours entre l'économique et le politique. L'Etat et les tensions sociales
Et ce problème s'aiguise d'autant plus que le sextennat d'Echevarria (1970-1976) marque une période sociale perturbée. Après le mouvement de 1968 qui a été stoppé brutalement dans le bain de sang de Tiateloloco, l'agitation sociale se poursuit dans toutes les sphères de la société et se manifeste surtout par une vague considérable de luttes paysannes extrêmement dures 8•
La contradiction à laquelle se trouve confronté le gouvernement est alors la suivante : du point de vue des intérêts strictement économiques de la bourgeoisie, la tâche essentielle devrait être de freiner la croissance du salaire réel, excessive par rapport aux autres composantes du taux de profit. Mais du point de vue de la conservation de son pouvoir, il s'agit tout au contraire de donner du mou. C'est pourquoi le salaire réel continue de croître, tandis qu'Echevarria cherche à retrouver un profil populiste à l'aide d'une timide redistribution des terres.
Mais à la longue, l'extraordinaire démagogie des discours du Parti révolutionnaire institutionnel (PRI) ne peut solder les comptes. C'est pourquoi apparaissent deux phénomènes nouveaux: le sextennat d'Echevarria marque le passage d'un rythme moyen d'inflation de 5% à un palier de 20 % et, par ailleurs, un gonflement de la dette extérieure. Entre 1970 et 1976, celle-ci passe de deux à vingt milliards de dollars. Durant cette période, l'augmentation de la dette extérieure a donc essentiellement une cause interne, l'augmentation du déficit. Plutôt qu'un effet de la dépendance, la dette consacrée durant cette période représente le coût financier des mesures nécessaires pour préserver le système de domination en place. La fuite en avant du pétrole
1976 marque un nouveau tournant: dévaluation du peso après vingt ans de stabilité du change, freinage de la croissance, mais surtout modification radicale de la politique salariale. Jusque-là, le salaire moyen évoluait de concert avec le salaire minimum, il y avait donc une certaine stabilité de la structure des salaires. A partir de 1976, les évolutions vont diverger: entre 1976 et 1981, le pouvoir d'achat du salaire minimum va baisser de 7 % environ, tandis que le salaire moyen augmente de 11 % en pouvoir d'achat. Cette politique d'austérité qui vise spécialement les plus pauvres a permis de retourner complètement le mouvement à la hausse de la part des salaires dans le PIB. De ce point de vue, Lopez Portillo aura, à la fin de son sextennat, refait (en arrière) le chemin de neuf ans de progression du salaire. Les effets différenciés de cette attaque contre le salaire minimum ont pour avantage de faire obstacle à l'unité de la classe ouvrière, sans parler de la division ville-campagne.
Mais ce qui va évidemment dominer la période, c'est le boom pétrolier. Le paradoxe central est ici le suivant : comment un pays qui bénéficie, presque du jour au lendemain, d'un affiux énorme de devises, se trouve-t-il obligé de contracter une dette encore plus énorme, pour se retrouver à peu près en faillite quelques années plus tard, en 1982? La réponse à cette question est en gros la suivante: ce sont les caractéristiques socio-économiques internes du Mexique qui transforment la ressource nouvelle en son contraire, à savoir une source de déficit. On peut détailler comme suit les mécanismes à l'œuvre: 0 Pour extraire, transporter (et, très secondairement, raffiner) le pétrole, il faut investir (puits de forage, ports, pétroliers, etc.) et, dans tous les cas, cela implique de très volumineux achats de biens d'équipement à l'étranger. 0 Le boom pétrolier a diffusé dans une partie de l'industrie et, là encore, la proportion d'importations induites est très élevée. 0 Les revenus distribués en contrepartie de ces nouvelles activités économiques (ou directement prélevés « à la source>> par l'équipe de malfrats gouvernementaux) vont Lopez Portillo en campagne.
vers des couches sociales (bourgeoisie et une partie des couches moyennes) dont le comportement spontané est de consommer ou placer ces revenus en dollars (achats de biens de luxe, tourisme et fuite de capitaux).· <>La dette tend rapidement à s'autonomiser, c'est-à-dire à vivre sa vie, en fonction de paramètres (taux d'intérêt, taux de change et prix du pètrole) que la politique économique ne peut contrôler.
Une étude récente 9 a cherché à évaluer le poids respectif de ces divers éléments sur la période 19 7 7-19 8 2 qui a connu un accroissement de la dette de quarantedeux milliards de dollars et que 1 'on peut donc décomposer comme suit : baisse du prix du pétrole en 1982: Il % effets internes (importations induites) : 23 % hausse des taux d'intérêt (1981 et 1982): 29% fuite des capitaux (surtout en 1981) : 37 %
Ces estimations donnent des ordres de grandeur et font apparaître l'importance décisive de la fuite de capitaux, notamment en 1981 avec huit milliards de dollars, dans la croissance de la dette. Mais il ne s'agit pas d'un comportement « antinational » permanent de la bourgeoisie mexicaine : cette sortie de capitaux fait suite à une chute considérable du taux de profit.
Or, les causes de cette chute se trouvent à l'intérieur: si, comme on l'a vu, le taux de plus-value se rétablit, c'est cette fois la composition du capital qui se met à monter très rapidement. Il y a là, tout classiquement, le résultat d'une suraccumulation de capital: entre 1977 et 1981, la part de l'investissement dans le PIB saute de 19 à 25 % et le coefficient moyen de capital se stabilise à un niveau élevé.
Ces tensions accumulées se soldent en 1982 par la faillite que l'on connaît : dévaluation du peso, nationalisation purement tactique de la banque et entrée dans le sextennat de la super-austérité. L'austérité comme horizon
Après l'incroyable corruption, la richesse étalée par Lopez Portillo et Cie, de La Madrid (DLM) se fait élire sous le slogan de «rénovation morale», et en exhibant son diplôme de Harvard. Sous la houlette du FMI, il applique alors un programme parfaitement passe-partout d'austérité : réduction du budget, contrôle des salaires (baptisé politique anti-inflationniste). DLM ne fait pas les choses à moitié : la première année de son sextennat,
1983, est marquée par une baisse de 23,5 % du salaire réel moyen dont le pouvoir d'achat recule ainsi en un an à son niveau de 197 4. L'année suivante, ce sera encore 4% de moins.
L'histoire de ces dernières années peut être résumée ainsi : après la super-récession de 1983 intervient une reprise, à cheval sur 1984 et 1985, qui va vite buter sur une nouvelle dégradation de la situation extérieure. Au début de juillet 198 5, trois jours après les législatives, nouveau plan d'austérité avec coupes budgétaires, licenciement de milliers de fonctionnaires, hausse de tarifs publics et poursuite de la vente d'entreprises parapubliques, bref, un programme construit sur le même modèle que ceux de Reagan, Thatcher ou Chirac.
Et puis le Mexique va entrer dans une zone de turbulences : ce seront les tremblements de terre de septembre 1985 et la chute des prix du pétrole à la fin de janvier 1986. Ces deux chocs ont d'ailleurs un impact économique du même ordre de grandeur: quatre milliards de dollars chacun environ. Leur addition fait que les prévisions pour 1986 sont passées d'une croissance voisine de zèro à une perspective de récession sévère, semblable à celle de 1983. Enfin, l'inflation, loin de ralentir, va probablement passer de 67% en 1985 à un bon 80 % en 1986.
Pourquoi ces perspectives catastrophiques et ce verrou à toute reprise économique pour au moins les cinq ans à venir ? On a vu que la chute salariale a permis de faire reculer la part des salaires de 40,3 % du PIB à 27,7% en 1984 mais que le taux de profit continue à stagner à son niveau le plus bas depuis un quart de siècle : la première réponse est donc qu'il faut du temps pour absorber les effets de la « suraccumulation pétrolière ».
Le second élément de réponse est que les débouchés sont plats. Les pauvres se sont trouvés réduits à un minimum vital incompressible, l'investissement public est soumis aux restrictions budgétaires à répétition, l'investissement privé n'a aucune raison de ne pas reculer, les riches achètent ou placent à l'étranger, les couches moyennes sont retournées à la case départ d'avant le boom pétrolier, le prix du pétrole s'effondre, les autres exportations stagnent, et le déficit agricole est à peu près chronique.
Troisième élément de blocage : les contradictions propres à l'intervention étatique s'accumulent et se traduisent par un cercle vicieux inflationniste. Il est clair, soit dit en passant, que l'inflation ne peut pas être imputée aux salaires : depuis 19 7 6, les coûts salariaux par unité produite ont été multipliés par dix ... et les prix
par quinze. La source de l'inflation réside essentiellement dans la crise de l'intervention étatique, et non dans la version classique : déficit budgétaire = planche à billets = inflation. Le circuit est plus complexe et met en jeu trois mécanismes.
Premier mécanisme : pour réduire son déficit, l'Etat augmente les tarifs publics et réduit toute une série de subventions et par là même entretient le développement de l'inflation.
Second mécanisme : la charge de financement de la dette publique et la politique anti-expansionniste, combinées avec la nécessité de retenir les capitaux, poussent les taux d'intérêt à la hausse, maintiennent les anticipations inflationnistes et alourdissent les frais financiers des entreprises.
Troisième mécanisme: le déficit extérieur, l'inflation et la fuite de capitaux conduisent à des dévaluations périodiques : celles-ci, par le biais des importations et à cause de l'indexation de fait de nombreux prix sur le dollar, ont pour effet un regain de tensions inflationnistes.
Devant cette situation complètement bloquée où manquent à la fois des perspectives de profit, des débouchés dynamiques et un mode de gestion de la contraink monétaire, on est amené à s'interroger sur les éventuels projets alternatifs existants. En effet, le gouvernement se borne apparemment à colmater les brèches au coup par coup, sans pouvoir anticiper sur l'événement, et sans disposer d'un projet cohérent. Ainsi, pour prendre un exemple, le budget pour 1986 avait été préparé avec l'hypothèse d'une baisse du prix du baril de 2,5 dollars, étalée sur toute l'année : cette baisse a été de 4 dollars en un mois. Le crétinisme réformiste
Autour du mot d'ordre de non-paiement de la dette (atténué éventuellement en une demande de moratoire ou de paiement différé) semble se structurer un projet alternatif à la politique du PRI. Mais les choses ne sont pas si simples.
Lénine parlait de crétinisme électoral, sans pour autant condamner la participation aux élections. De même, il peut exister dans certaines conjonctures un espace pour des projets réformistes, mais croire que c'est le cas au Mexique aujourd'hui relève, et le terme n'est pas trop fort, du crétinisme. Les trois piliers d'un tel projet, tel qu'il a été clairement dessiné dans un livre intitulé La Disputa par la naci6n (le Débat pour la nation) 10 , sont les suivants : moratoire ou dénonciation de la dette, redistribution plus égalitaire des revenus, industrialisation plus autonome, et centrée sur la satisfaction des besoins populaires. Ces trois points constituent effectivement les composantes essentiell~s , du point de vue économique, d'un programme dessinant une sortie socialiste de la crise. Mais entre les bonnes idées économiques et le projet politique, il y a tout le problème de savoir qui veut ou peut mettre en œuvre de telles modifications qui, compte tenu de la profondeur de la crise, ne sauraient être que radicales, ou plus précisément anticapitalistes. S'il y avait place pour un vague programme d'union nationale autour du mot d'ordre de refus de la dette, ce serait la politique qu'appliquerait actuellement le PRI.
Et justement, le crétinisme commence lorsqu'on pense possible de faire porter un tel projet par un PRI qui serait ainsi revenu aux sources radicales de son histoire, avec la politique menée par Cardenas à la fin des années trente. C'est le drame de la gauche mexicaine de penser que son horizon historique est de faire pencher à gauche la politique du parti dominant. Pour prendre un exemple anecdotique mais significatif, la trajectoire des deux auteurs du livre cité ci-dessus montre bien cette interpénétration entre une partie de la gauche et le PRI : le premier, Carlos Tello, fut le responsable de la nationalisation de la banque durant les derniers mois du sextennat de Lopez Portillo, en 1982. Le second, Rolando Cordera, est l'un des porte-parole du Parti socialiste unifié du Mexique (PSUM) en matière économique.
Ce précédent devrait pourtant servir de leçon: c'est avec le soutien de secteurs importants de la gauche que s'est réalisée l'opération démagogique de nationalisation de la banque et, six mois après, le même parti appliquait une politique d'attaque sans précédent contre les salaires. Or, le PRI risque bien de resservir le même scénario. ((Le jour où la gauche est tombée d'accord avec une phrase de
Silva Herzog. )) Ce titre de journal résume bien cette éventualité. Silva Herzog est le ministre des Finances qui , après des mois d'obéissance au doigt et à l'œil aux « recommandations >> du FMI, vient de découvrir brusquement que (( les engagements du Mexique vis-à-vis de ses créanciers étaient limités par les engagements du gouvernement vis-à-vis de son peuple )). Cette phrase qui, soit dit en passant, est extraite d'un discours où Silva Herzog pose implicitement sa candidature en vue de la présidentielle de 1988, pourrait servir de slogan au PSUM ou au Parti mexicain des travailleurs (PMT).
Le danger, tout à fait plausible, est le suivant : le PRI va sans doute opérer un tournant « gauche )), se déclarer en cessation technique de paiement, ressortir de grandiloquents discours nationalistes et anti-impérialistes, tout en négociant en sous-main avec le FMI qui n'est pas bête et a compris qu'un peu de mou était nécessaire au gouvernement mexicain. A l'issue de ce scénario, une gauche qui aurait fait du refus de la dette l'axe unique de sa politique se retrouverait complètement blousée et servirait de masse de manœuvre au PRI, gâchant ainsi une occasion historique de régénérer le mouvement ouvrier autour d'une alternative de classe.
On mesure donc le danger qu'il y aurait à ne pas articuler avec un programme de défense des salaires le mot d ·ordre, juste en soi et trés populaire, de refus de la dette. A lui seul , il n'est sans doute pas assez discriminant pour délimiter, selon l'expression de Fidel Castro, un camp du peuple et un camp de l'impérialisme.
Sous peine de s'exposer de nouveau à l'accusation de crétinisme, les réformistes devraient se poser cette question : pourquoi le Mexique, avec une dette de cent milliards de dollars, avec une diplomatie relativement autonome, a-t-il traîné les pieds devant chaque initiative de concertation à l'échelle latino-américaine, que ce soit celle de Fidel Castro ou celle d'Alan Garcia? La réponse devrait être claire : c'est que la bourgeoisie mexicaine a un projet spécifique, différent d'ailleurs de celui d'autres bourgeoisies du continent. Les projets de la bourgeoisie mexicaine · le faux et le vrai
Le projet officiel du gouvernement mexicain est la modernisation de l'économie du pays, sa restructuration, qui pourrait être menée à bien à l'aide des instruments suivants : rétablissement de la vérité des tarifs publics, ouverture des frontières, austérité salariale, redéploiement de l'économie vers les exportations non pétrolières, dépérissement de l'agriculture traditionnelle et promotion de l'agriculture d'exportation, accueil fraternel aux capitaux étrangers.
Tout le monde au Mexique sait qu'un tel programme est parfaitement bidon. Pour s'en rendre compte, il suffit de poser quelques questions : comment fait-on pour augmenter la production et la compétitivité dans un pays où les salaires réels sont bloqués durablement, la croissance freinée et l'investissement au point mort? Comment peut-on espérer jeter les bases d'une industrie nationale dans les secteurs de pointe, au moment même où l'on supprime les instruments de protection de cette industrie et où l'on entre au GATT, pour bien symboliser cette volonté politique? Que va-t-on vendre sur un marché mondial où la concurrence se fait à couteau tiré et quand on vend à 70% aux Etats-Unis, tentés par le protectionnisme et menacés par une prochaine récession ? Quelle baguette magique va réorienter la production industrielle des branches traditionnelles - qui ont relativement mieux résisté à la crise actuelle - vers les branches modernes pour lesquelles le Mexique compte un retard notable, y compris dans certains cas par rapport à des pays comme le Brésil ou l'Argentine?
Poser ces questions, c'est y répondre et conclure à la non-viabilité du projet affiché par le gouvernement mexicain. Au dispositif ci-dessus, il manque la pièce centrale qui donne cohérence et crédibilité à l'ensemble et qui est la perspective d'intégration accrue de l'économie mexicaine avec celle des USA, comme l'a bien
L'échiquier politique
mexicain • • Le Parti révolutionnaire institutionnel (PRI) est le parti au pouvoir qui organise également les syndicats ouvriers et paysans officiels. Il dispose de partis croupions : à sa « droite )), le Parti authentique de la révolution mexicaine (PARM) , à sa « gauche>> le Parti populaire socialiste (PPS). résidu stalinoïde du parti de
Vicente Lombardo Toledano, et le Parti socialiste des travailleurs (PST) dont l'activité releve du gangstérisme politique.
Le Parti d'action nationale (PAN) représente l'opposition de droite propatronale, soutenu par les secteurs réactionnaires de l'Eglise, etc. Il sert de repoussoir aux critiques du PRI . Le Parti démocrate mexicain (PDM)
représente la droite fascisante.
* La gauche indépendante représentée au Parlement est composée de trois partis. Le Parti socialiste unifié du
Mexique (PSUM) provient de la fusion du PC avec divers courants stalino-réformistes. Le Parti mexicain des travailleurs (PMT) est une sorte de PSU radical et d'orientation ultra-nationaliste. Le Parti révolutionnaire des travailleurs (PRT) est la section mexicaine de la IV "
Internationale. Ces trois partis ont respectivement 12, 6 et 6 députés.
A titre indicatif, voici les résultats des dernières élections Guillet 1985):
PRl: 60,07% PAN: 15,48% PSUM: 3,29%
PARM: 2,27% PDM : 2,77% . PMT: 1,59%
PST: 3,24% PRT : 1;58%
PPS: 2,41 %
montré Adolfo Gilly 11 • Plutôt qu'une expansion à la coréenne, supposant la création d'un potentiel autonome d'exportations, l'avenir du Mexique serait de constituer, de manière encore plus systématique qu'aujourd'hui, une sorte d'immense arrière-pays pour les Etats-Unis, fonctionnant selon la logique stricte des avantages comparatifs, bref limitant durablement l'industrie mexicaine à une spécialisation de « bas de gamme ».
Dans ce schéma, le Mexique mettrait en valeur ses « richesses » propres : pétrole, minerais, productions agricoles rentables, produits de la pêche, tourisme, main-d'œuvre bon marché (la force de travail est sans doute la seule marchandise vraiment compétitive que peut offrir le Mexique) et mobilisable là où l'on a besoin d'elle, enfin développement d'une industrie de technologie moyenne de plus en plus dépendante de l'approvisionnement en biens d'équipements ... Les Etats du nord du pays seraient évidemment les premiers concernés par ce processus d'imbrication économique, commerciale et culturelle, déjà largement entamé. Dans le même temps, s'approfondirait la « dollarisation » de l'économie, autrement dit l'intégration monétaire entre les deux pays : un projet de loi autorisant l'ouverture de comptes locaux en dollars circule actuellement.
Cependant, disposer d'un projet cohérent ne signifie pas qu'il va réussir. Et il est même probable que celui de la bourgeoisie mexicaine sera emporté par la prochaine récession aux Etats-Unis. Mais si l'analyse qui précède est correcte, alors elle comporte deux implications importantes: 0 Il ne faut pas attendre de cette bourgeoisie une politique d'affrontement résolu avec l'impérialisme, sur la base des intérêts du peuple mexicain. 0 Il faut comprendre que le maintien du salaire réel à son niveau actuel - à peu près incompressible - constitue la pièce centrale d'une politique de classe suffisamment transparente : dette ou pas, l'austérité est là pour durer.
Le corollaire de ces deux propositions est que le gouvernement va chercher à récupérer la mobilisation qui se dessine autour des revendications salariales, pour s'en servir d'argument de négociation avec le FMI, puis capitaliser à son compte les fruits politiques de ce qui apparaîtrait comme une victoire de la nation mexicaine contre l'impérialisme. Quoi qu'il en soit, la réussite du projet dépend à terme de la capacité du PRI à stabiliser son système de domination selon des formes en correspondance avec la réorientation économique qu'il suppose. Or, cela nécessite une mutation profonde de ce système, dont rien ne vient garantir la réussite. Vers la fin du système PRI ?
Le système de domination du PRI ne fonctionne pas seulement à l'idéalogie nationaliste-révolutionnaire (institutionnelle ! ) : il repose sur des bases matérielles qui, toutes, sont en train de s'effriter à grande vitesse.
Le socle fondamental est sans doute le contrôle des campagnes, certes constamment remis en cause par les mouvements paysans, mais chaque fois reconstruit en lâchant du lest quand il le faut, en utilisant la répression quand cela devient nécessaire. La possibilité d'un tel contrôle reposait sur les avantages matériels effectivement offerts par le PRI et habilement capitali'Sés par ses représentants locaux présents dans le village le plus reculé. Prix de garmtie agricoles dans les bonnes années, redistributions limitées mais réelles de la terre, construction de routes, approvisionnement en eau, écoles : la situation s'est réellement transformée dans les campagnes avec, il est vrai, d'énormes disparités régionales. En tout cas, aujourd'hui, le PRI n'a plus de « grain à moudre » et les orientations de la politique agricole impliquent le lâchage des petits producteurs traditionnels au profit de ceux qui ont pris le tournant et reconstituent, sous des formes contournant les dispositions de la Constitution, des exploitations de grande taille consacrées aux cultures d'exportation.
Pour des raisons analogues, qui renvoient à la nécessité de l'austérité salariale, les conditions de vie des travailleurs se dégradent sous tous leurs aspects : baisse du pouvoir d'achat, réduction des prestations sociales, des avantages en nature offerts par les entreprises, dégradation des logements, des transports, des services publics .. . Le résultat est que les liens entre les travailleurs et le syndicalisme officiel se distendent, ce dernier n'ayant plus rien à leur offrir. La manière dont le l er Mai dernier re pouvoir a provoqué et chargé le cortège des syndicalistes indépendants, afin de les empêcher de se joindre au cortège officiel, est à cet égard symptomatique. Une grève réussie dans la sidérurgie au mois d'août dernier, une manifestation massive contre l'austérité salariale et le paiement de la dette, le 29 janvier, constituent les signes annonciateurs d'une nouvelle période de mobilisation des travailleurs.
Les tremblements de terre, même si l'extraordinaire mobilisation des premières semaines est en partie retombée, laissent des traces indélébiles. D'abord une perte de confiance mas-sive et brutale vis-à-vis du gouvernement, au cours de cette dramatique leçon de choses. Ensuite, dans les quartiers les plus touchés, l'auto-organisation se consolide, tandis que, malgré de nombreuses tentatives de récupération, le PRI reste totalement déconsidéré dans ces quartiers. Son incapacité systématique à traiter
les immenses problèmes d'une ville comme Mexico -d'approvisionnement en eau, en gaz, de logement, de transports, de santé et de pollution - ouvre autant de perspectives au mouvement urbain populaire.
Cependant, si la capacité d'absorption du système est très largement entamée, il faut se garder de surestimer la vitesse de l'effritement du régime : la prise de conscience subjective de ce nouvel état de fait mettra sans doute du temps à devenir majoritaire au sein des masses. Ce décalage entre l'épuisement objectif de la domination du PRI et le dégagement d'une alternative populaire constitue la clé de la conjoncture politique mexicaine.
Sans entrer dans le détail de la vie politique mexicaine au jour le jour, il faut souligner le paradoxe qui fait que c'est un parti de droite, le PAN, qui réussit, notamment dans les Etats du Nord, à polariser autour de lui le mécontentement populaire. En même temps, il est clair que son programme ne se distingue en rien de celui qui, au-delà de proclamations idéologiques fumeuses, est appliqué actuellement par le PRI.
La course de vitesse est donc ouverte entre un processus irréversible de désagrégation du système social PRI et l'émergence d'une alternative socialiste crédible. Les partis de la gauche indépendante se trouvent confrontés à ce défi de l'unité et de la recomposition du mouvement ouvrier, sur la base de l'indépendance de classe la plus stricte.
1. Margarita Montes Parra, « La crise agricole au Mexique ••, Quatrième Internationale, juillet-août-septembre 1980.
2. Jose 1. Casar, << Ciclos economicos en la lndustria y Sustitucion de lmportaciones "• Economia Mexicana n° 4, Mexico, 1983.
3. Fernando Fajnzylber, «La lndustrializacion trunca de America Latina "• éditorial Nueva Jmagen, Mexico, 1985.
4. Pierre Salama, le Procès de sous-développement, Maspero, 1976.
S. William W. Murdoch, The Poverty of Nations. The Political Economy of Hunger and Population, The John Hopkins University Press, 1980.
6. Enrique Hernandez Laos, La Productividad y el Desarrol/o industrial en Mexico, Fondo de Cultura Economica, Mexico, 1985.
7. Sigrid Grosskopf, l'Alliance ouvriire et paysanne en URSS, Mas pero, 1976.
8. Armando Bartra, Los Herederos de Zapata, Ediciones Era, Mexico, 1985.
9. Jose Luis Fernandez Santisteban, « Causas et Perspectivas de la Deuda externa en Mexico "• Economia Mexicana n° 6, CIDE, Mexico, 1985.
10. Rolando Cordera y Carlos Tello, Mexico, la Disputa por la Naciim, Siglo XXI, 1981.
11. Adolfo Gilly, «La Modernizacion del Capitalismo mexicano "• Nexos n° 43, janvier 1986.