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Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

GRANDE-BRETAGNE

Du fil à retordre pour la dame de fer

· Critique communiste, n° 52, mai 1986 · p. 30-34 · 4 500 mots

Le gouvernement Thatcher en perte de vitesse

L ES premières semaines de 19 8 6

Sont vu le gouvernement de Margaret Thatcher frappé par la crise la plus grave depuis mai 1979, date de l'arrivée au pouvoir de la dirigeante de choc du Parti conservateur. La démission spectaculaire, le 9 janvier, de son ministre de la Défense, Michael Heseltine, suivie de celle, sous la contrainte, de Leon Brittan, ministre du Commerce et de l'Industrie, dont on considère généralement qu'il a été sacrifié à titre de bouc émissaire à la place du Premier ministre soi-même, ont sérieusement ébranlé l'autorité du gouvernement et de son chef.

La tempête qui a secoué le gouvernement et mis à nu ses contradictions est partie d'une affaire qui, au départ, semblait assez banale. La société Westland, qui fabrique des hélicoptères, était menacée de faillite. Rien là d'extraordinaire. Ces dernières années, la politique thatchérienne de « dégraissage » de l'industrie britannique et d'élimination des « canards boiteux » a fait disparaître des entreprises beaucoup plus importantes que Westland. Il paraît qu'au cours d'une discussion avec ses collègues ministériels, _M"• Thatcher a lancé avec impatience : (( Vous rendez-vous compte que nous venons de passer trois heures à discuter d'une société dont le capital n'est que d'une valeur de 60 millions de livres ? JJ Manifestement, le Premier ministre ne s'attendait pas à ce que l'affaire Westland déclenche une crise au sein de son gouvernement. C'est pourtant ce qui s'est passé. « L'affaire Westland »

A l'été 1985, la société Westland se trouvait en difficulté. Fidèle à sa politique de non-intervention, le gouvernement refusait de la subventionner, indiquant que la société devait trouver une solution conforme à la logique du marché. Si Westland n'avait pas fait

David CAMERON partie de l'industrie de la défense, les choses se seraient sans doute arrangées d'une façon ou d'une autre sans que cela devienne un problème politique. Mais, de ce fait, la situation se compliquait. Deux solutions se présentaient. La première consistait en une prise d'actions minoritaire par le producteur amencam d'hélicoptères, Sik:orsky, firme avec laquelle Westland avait d'ailleurs collaboré depuis des années. Cette solution semblait la plus rationnelle d'un point de vue économique. Mais existait un second projet. Réunis en novembre 1985, les directeurs européens d'armements nationaux proposaient une opération de sauvetage par un consortium de producteurs européens 1•

Il ne s'agissait pas simplement de choix économiques. Le projet européen s'inscrivait dans le cadre du renforcement de la coopération européenne pour créer une industrie d'armements relativement autonome par rapport aux Etats-Unis. Le refus du gouvernement Thatcher de soutenir cette solution traduisait toute l'ambiguïté qui a caractérisé les rapports de la Grande-Bretagne avec l'Europe depuis que celle-ci a intégré la Communauté économique européenne (CEE) en 1973. De plus, le gouvernement, après avoir hésité quant à son choix, n'a pas défendu ouvertement sa préférence pour le projet américain, déclarant simplement qu'il ne prenait position ni pour un projet ni pour l'autre. En réalité, ne pas se prononcer pour la solution européenne équivalait à laisser jouer la logique purement économique, c'est-à-dire à favoriser le projet américain, comme Heseltine n'a pas manqué de le souligner. Ce dernier, partisan convaincu d'une intégration plus poussée de la Grande-Bretagne à la CEE, s'est, au sein du gouvernement, battu avec énergie pour le projet européen.

Pourtant, quand Heseltine a démissionné en pleine réunion du conseil des

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ministres, et partit en claquant la porte, il n'a pas justifié son départ du gouvernement par le fait que ce dernier avait favorisé le projet américain par rapport à celui du consortium européen. Au contraire, il insistait sur le fait qu'il aurait accepté d'être mis en minorité s'il avait eu la possibilité de défendre sa position dans des bonnes conditions pour essayer de convaincre ses collègues. En constatant que tel n'avait pas été le cas, plus qu'une mauvaise décision du gouvernement, c'est tout son fonctionnement qu'il mettait en question. Pour appuyer sa position, il lançait des accusations de portée générale quant à l'autoritarisme de Thatcher, sur son refus d'accepter un fonctionnement collectif du gouvernement et de permettre à ses collègues de défendre leur point de vue. Ces accusations ont trouvé un écho important et ont été largement reprises par la presse. En effet, le style de gouvernement de M"'• Thatcher et la façon dont elle traite ses ministres sont bien connus. Ce n'est pas la première fois qu'ils suscitent des tensions au sein du gouvernement.

Mais le« style Thatcher» ne constitue qu'une expression extrême de la concentration du pouvoir entre les mains du Premier ministre qui a caractérisé tout gouvernement britannique depuis au moins 1945. Les autres accusations, plus précises, sur l'utilisation abusive de la machine gouvernementale contre Heseltine, l'organisation de fuites en direction de la presse pour discréditer les positions de ce dernier, etc., ont déclenché un scandale politique, mené à la démission du malheureux Brittan et menacé pour la première fois la position de Thatcher elle-même qui, au cours d'un débat houleux, a dû se défendre devant le Parlement.

Il semble en effet que le gouvernement a d'abord fait preuve d'indécision, que Thatcher a ensuite cherché à régler le problème de manière autoritaire et que le Premier ministre et ses partisans au sein du gouvernement ont fait des crocs-en-jambe à Heseltine. Pour autant, cela ne suffit pas à expliquer pourquoi le ministre de la Défense a démissionné ni, surtout, pourquoi il l'a fait de façon à gêner au maximum le gouvernement. Il a été avancé dans la presse .britannique que Heseltine a simplement été motivé par l'ambition, qu'il voulait quitter le gouvernement afin de se positionner par rapport à la succession de Thatcher et qu'il cherchait une divergence de principe pour se différencier de cette dernière. Mais, justement, ni l'autoritarisme du Premier ministre, ni l'affaire Westland ne constituent une telle divergence. De plus, démissionner de cette façon n'est pas la meilleure manière de mener sa carrière dans un parti où, traditionnellement, le linge sale est lavé en famille.

En fait, il semble que l'affaire Westland a cristallisé une série de divergences qu'avait Heseltine par rapport aux orientations du gouvernement. Non seulement dans son propre domaine, la défense, mais touchant plus largement à la politique gouvernementale, et d'abord sa stratégie économique. Et si son départ a eu un tel impact sur la vie politique en Grande-Bretagne, c'est que ses positions sont partagées, à des degrés divers, par beaucoup de ses collègues du Parti conservateur et, en dehors de lui, au sein de l'opposition parlementaire, ainsi que par des secteurs importants de la classe dirigeante.

L'affaire Westland pose deux problèmes par rapport aux orientations du gouvernement Thatcher. D'abord, elle le met en porte à faux par rapport à ses partenaires européens. En principe, la Grande-Bretagne s'est engagée à favoriser des solutions européennes aux problèmes industriels, y compris en ce qui concerne l'intégration des industries d'armements. Mais dès que se pose une question concrète, réapparaissent les tensions qui subsistent au sein de la bourgeoisie britannique au sujet de l'Europe. La Grande-Bretagne est entrée tardivement et sans grand enthousiasme dans la CEE. Malgré les effeis de plus d'une décennie de réorientation de ses industries vers le marché européen, qui constitue aujourd'hui le débouché de 60 % de ses exportations, des secteurs importants sont toujours tournés vers les USA. Ce qui veut dire que chaque fois que possible, Londres essaie d'éviter de choisir entre l'Europe et les Etats-Unis, quand ce ne sont pas les liens historiques avec ces derniers qui l'emportent carrément. Or, choisir le projet européen Westland impliquait un choix européen en matière de défense, ce qui aurait eu des implications plus vastes.

En plus, l'affaire Westland soulevait la question d'une politique interventionniste de l'Etat envers l'industrie, d'investissement public dans l'économie. Une telle politique va à l'encontre des orientations du gouvernement Thatcher, même pour un secteur comme celui de la défense dont l'importance dépasse largement les intérêts des capitalistes concernés. Il est vrai que le budget de la défense n'a pas souffert de la politique de réduction des dépenses publiques. Le gouvernement a tenu tous ses engagements dans le cadre de l'Alliance atlantique, sans parler des dépenses engagées pour la guerre des Malouines en 1982 et depuis, pour maintenir la présence militaire dans l'Atlantique. Mais le gouvernement n'a pas modifié sa politique industrielle globale en ce qui concerne l'industrie d'armement.

Sur ces deux questions, Heseltine est opposé à la politique de Thatcher. C'est un« Européen» convaincu, qui a agi en conséquence pendant son passage au ministère de la Défense. Il est pour une politique de reconstruction de l'industrie britannique sous l'égide de l'Etat et dans un cadre européen, afin de faire face à la concurrence des Etats-Unis et du Japon. Bien sûr, une telle politique constitue une hérésie au sein du gouvernement Thatcher. Mais Heseltine est convaincu qu'elle est nécessaire au capitalisme britannique et qu'elle constitue une possible alternative au thatchérisme. Une politique de combat

A première vue, il pourrait sembler paradoxal que Thatcher se trouve aujourd'hui en difficulté et que des secteurs importants de son propre parti et de sa propre classe commencent à prendre leurs distances, à soulever la possibilité d'une autre politique. Alors qu'il y a tout juste un an elle a remporté la victoire contre le syndicat des mineurs, après la plus grande lutte ouvrière que le pays ait vue depuis soixante ans. Pour comprendre, il faut voir en quoi consiste la politique de Thatcher, dans quelle mesure elle a réussi et quelles sont ses contradic~ions.

Thatcher a été réélue à la direction du Parti conservateur en 197 5, un an après le naufrage du gouvernement conservateur d'Edward Heath, tombé sous le coup de la grève des mineurs en 1974. Le programme de ce gouvernement anticipait en grande partie celui qui sera suivi par Thatcher à partir de 1979. Les éléments essentiels en avaient été élaborés en 1970 à la conférence de Selsdon Park du Parti conservateur. Ce programme rompait avec le consensus qui avait existé entre les deux grands partis, conservateur et travailliste, qui se sont relayés au gouvernement entre 1945 et 1970. Les bases de ce consensus étaient le plein emploi, l'Etat-providence, un secteur public important, l'intervention de l'Etat pour réguler l'économie, un niveau élevé de dépenses publiques. Contre cela, les nouveaux conservateurs proposaient un programme pour revaloriser l'économie de marché, restaurer la rentabilité des entreprises, réduire le secteur public, contrôler les dépenses de l'Etat, alléger les charges fiscales et, surtout, briser le pouvoir acquis par les syndicats depuis 1945. Tout un programme pour mener la lutte des classes du point de vue de la bourgeoisie et restaurer la santé de ce

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premières coupes importantes dans les · leur syndicat était considéré comme le malade de l'Europe capitaliste qu'était devenue, même avant le début de la crise, la Grande-Bretagne.

Heath avait commencé à appliquer ce programme, avec sa politique d'éli -mination des «canards boiteux», une loi pour limiter les pouvoirs des syndicats et une tentative de contrôler la politique des collectivités locales en matière de logements subventionnés. Mais Heath a échoué face au pouvoir des syndicats. Après une série de confrontations, de l'occupation des chantiers navals UCS en Ecosse en 1971 et la première grève nationale des mineurs au début 1972, à la grève générale rampante qui, en juillet 1972, a fait libérer cinq dockers syndicalistes emprisonnés sous le coup de la loi antisyndicale, il a dû reculer. Malgré cette marche arrière en milieu de mandat, il ne peut éviter, en 197 4, une deuxième grève nationale des mineurs, qui a fait tomber son gouvernement.

Thatcher, ministre de l'Education sous le gouvernement de Heath, s'est fait remarquer comme le seul membre de ce gouvernement à s'opposer sérieusement au «demi-tour» de 1972. Elle était donc bien placée pour capitaliser cette résistance et se faire élire « leader » du parti en 1975. A son arrivée au pouvoir en 1979, Thatcher disposait de certains atouts qui avaient manqué à Heath en 1970. D'abord, le Parti conservateur ayant assimilé les leçons de son échec était mieux préparé pour affronter le mouvement ouvrier. Entretemps, les premiers effets de la crise commençaient à se faire sentir dans la classe ouvrière. A partir de 197 5, le gouvernement travailliste de Wilson et surtout celui de Callaghan en 1976, tout en évitant des confrontations avec les syndicats, avaient commencé à appliquer une politique d'austérité. Les budgets sociaux furent imposées, le nombre de chômeurs montait à un million et demi en 1979 et le taux d'inflation annuel grimpait jusqu'à 27 % au milieu des années soixante-dix. Les travaillistes ont réussi, entre 197 4 et 1977, à faire baisser le niveau réel des salaires de 8 %. Pourtant, les syndicats, dont les effectifs n'ont commencé à baisser qu'à partir de 1981, ont déclenché une vague de grèves au cours de l'hiver 1978-79, qui a largement contribué à ce que le Parti travailliste soit battu aux élections de 1979. Sur le plan politique, l'expérience démoralisatrice des gouvernements travaillistes de 197 4 à 1979 a eu ses effets. Alors que le débouché politique aux luttes de la période 1970-7 4 fut la perspective d'un gouvernement travaiiliste, en 1979, ce n'était plus une solution crédible, bien que l'expérience de ces gouvernements ait servi à accélérer la progression de la gauche travailliste à partir de 19 7 9.

Thatcher a clairement compris que la nécessité de briser le pouvoir des syndicats devait constituer la clef de voûte de sa politique. C'est cela qui devait ouvrir la possibilité pour les entreprises de se débarrasser des « pratiques restrictives » (autrement dit : les acquis de la classe ouvrière) et de restaurer la rentabilité des entreprises. Mais, en ce domaine, Thatcher avançait prudemment. La montée du chômage qui, en décembre 19 8 5 , allait atteindre 3 200 000 (13,5 %) selon les chiffres officiels (ce qui signifie un chiffre réel de quatre millions), a contribué à freiner la combativité ouvrière et à affaiblir les syndicats, dont les effectifs ont baissé de 20% entre 1980 et 1985. Dans le même temps, le gouvernement a fait adopter une série de lois antisyndicales en 1980, 1982 et 1984. Ces lois limitent la protection légale contre les licenciements, interdisent les grèves de solidarité, limitent le monopole syndical de l'embauche, portent atteinte plus généralement au droit de grève en permettant des poursuites contre les syndicats devant les tribunaux pour dommages et intérêts pour fait de grève, essaient de réguler le fonctionnement des syndicats et leurs rapports avec le Parti travailliste, etc. 2•

Pourtant, Thatcher ne s'est pas précipitée pour faire appliquer ses lois. Heath avait lui aussi fait adopter une loi antisyndicale en 1971. Pour que ces lois deviennent opérantes, il fallait infliger des défaites à des secteurs significatifs de la classe ouvrière. L'échec de la grève des sidérurgistes en 1980 fut suivi de reculs et de défaites d'autres secteurs, comme celle des travailleurs de la santé en 1982. Mais, à cause du rôle joué par les mineurs en 1972 et 197 4, du fait que fer de lance du mouvement ouvrier, aucune victoire des conservateurs contre le mouvement syndical ne serait perçue comme définitive tant que les mineurs restaient invaincus. Surtout depuis l'élection à la présidence de leur syndicat d'Arthur Scargill, 'figure de proue de la nouvelle gauche combative apparue dans le mouvement ouvrier depuis la défaite des travaillistes en 1979.

L'épreuve de force entre le gouvernement et les mineurs, qui débutait en mars 1974, avait été soigneusement préparée du côté gouvernemental. Déjà, en 1978, le rapport préparé par le dirigeant conservateur Nicholas Ridley constituait un vrai plan de bataille et correspondait assez fidèlement aux dispositions mises en place en 1984-85. Malgré le fait que ce rapport ait été divulgué à la presse et publié, aucun contre-plan ne lui fut opposé par le Parti travailliste 3

Thatcher a gagné son épreuve de force contre les mineurs, bien que la bataille ait été beaucoup plus longue que prévu et qu'elle coûtat au gouvernement la somme de quatre milliards de livres. Depuis, la bourgeoisie récolte les fruits de cette victoire, qui a servi à démoraliser et intimider d'autres secteurs du mouvement ouvrier.

On assiste à un déplacement à droite du centre de gravité du mouvement ouvrier. Le Parti travailliste est en voie de recentrage sous la direction de Neil Kinnock. La droite de la confédération des syndicats (TUC) se renforce et une scission syndicale devient une réelle possibilité ; les municipalités travaillistes, en butte aux attaques du gouvernement, ont reculé ou ont été battues 4 • Aujourd'hui, ce sont les syndicats du Livre, autre gros bastion de la classe ouvrière, qui doivent faire face à une offensive patronale appuyée par le gouvernement tandis que la droite syndicale joue ouvertement un rôle de briseur de grève. Force et faiblesses du gouvernement Thatcher

C'est donc après cette sene de victoires, réelles, substantielles et dont la série n'est pas close, que le gouvernement Thatcher se trouve en crise. D'ailleurs, si l'affaire Westland a provoqué la première crise ouverte de ce gouvernement, elle ne représente que le dernier d'une série d'incidents connue comme le « facteur peau de banane », c'est-à-dire une propension marquée et croissante du gouvernement à être atteint par des petits scandales, des fuites, des bavures de toutes sortes. Et ce, depuis sa deuxième victoire électorale en 1983. Or, on sait que les peaux de banane sont particulièrement dangereuses pour des promeneurs un peu distraits et qui ne savent pas très bien où ils vont. C'est un peu le cas du gouvernement Thatcher aujourd'hui. Juste après la démission de Heseltine, le Times du 10 janvier, dans un éditorial titré << Une très bonne démission», écrivait : « Le style de gouvernement de Mme Thatcher est la cause d 'une inquiétude très répandue dans les rangs des conservateurs à Westminster( ... ) Le mode de gouvernement du Premier ministre était plus largement tolérable quand son ·administration avait un sens d'urgence, pour contrôler les syndicats, faire descendre le taux d'inflation, gagner la guerre des Malouines. Il est moins ac-

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ceptable quand l'élan s'effiloche visiblement. ))

L'éditorial du Financial Times du 11 janvier notait : (( Ces coups ratés et cette absence de clarté sont la réflexion de sérieux problèmes sous-jacents. Le gouvernement n'est plus clair sur ses propres idées ( ... ) Il devient vraiment urgent que Mme Thatcher élabore des perspectives claires pour le reste de cette législature. ))

Depuis l'affaire Westland et les avertissements des organes de presse de la bourgeoisie, le moins qu'on puisse dire est que la série noire n'a pas été arrêtée. Thatcher a dû battre en retraite sur ses projets de vendre par morceaux British Leyland -seul constructeur britannique d'automobiles - aux sociétés américaines Ford et General Motors. Plus grave encore, le 15 avril son gouvernement a perdu un vote au Parlement sur un projet de loi visant à autoriser l'ouverture des magasins le dimanche. Le projet était relativement sans importance en soi, et Thatcher a été battue par une alliance des lobbies des Eglises et des petits commerçants. Fait significatif, soixante-douze députés conservateurs ont voté contre le gouvernement et une vingtaine se sont abstenus. Voilà un signe qui ne trompe pas de la perte d'autorité du gouvernement et de son chef.

Alors, quel est le problème de fond ? Malheureusement, on ne peut pas dire que le gouvernement vacille sous la pression du mouvement ouvrier. Ni sur le plan syndical, ni sur le plan politique où le Parti travailliste n'a pas vraiment été capable de profiter de la déconfiture du gouvernement, malgré une victoire à l'élection partielle de Fulham, à Londres, le 10 avril. Les travaillistes n'arrivent pas à dépasser les 35 % dans les sondages, et c'est l'alliance centriste du Parti libéral et du Parti social-démocrate (né d'une scission de droite des travaillistes en 1981) qui occupe le devant de la scène.

Le problème ne provient donc pas de pressions extérieures, mais des faiblesses de la stratégie globale de Thatcher. Cette dernière est d'ailleurs, dans une certaine mesure, la victime de ses propres succès. Ceux-ci sont indéniables, tel le fait d'avoir remporté contre les syndicats des victoires qui auraient semblé inimaginables il y a dix ans, d'avoir mis le mouvement ouvrier sur la défensive, d'avoir déplacé vers la droite toute la vie politique en Grande-Bretagne... Mais, paradoxalement, tout cela a mieux souligné le fait qu'infliger des défaites aux travailleurs ne constitue pas en tant que tel une stratégie économique pour le redressement du capitalisme britannique, mais seulement la précondition d'une telle stratégie.

La politique thatchérienne d'assainissement de l'industrie britannique a failli tuer le malade. Si la rentabilité des entreprises a été largement rétablie, ce fut au prix d'une baisse absolue de la production industrielle. L'indice de production industrielle retrouve aujourd'hui son niveau de 1979. En 1983, pour la prem;~re fois de son histoire, la Grande-Bretagne a connu un déficit de sa balance commerciale de produits manufacturés, déficit qui représentait six milliards de livres en 1984.

Il y a un déséquilibre énorme entre le poids des banques britanniques, du secteur financier et des services financiers et commerciaux sur le marché mondial, et la base industrielle du pays. La Grande-Bretagne reste le deuxième exportateur de capitaux du monde. Les investissements à l'étranger, actuellement quinze milliards de livres, sont en augmentation de 50% par rapport à 1982.

C'est l'excédent de la balance des services financiers et commerciaux, ainsi que les revenus du pétrole de la mer du Nord, qui ont permis de maintenir un certain équilibre de la balance du commerce extérieur. C'est aussi grâce aux revenus pétroliers que Thatcher a pu maintenir les dépenses de l'Etat. En effet, malgré la politique déclarée de réduction de ces dépenses, depuis 1979 celles-ci ont en réalité augmenté d'environ 10% (passant de 43% à 46% du PIB). La réduction réelle des budgets de l'éducation, du logement, etc., a été plus que compensée par l'augmentation des budgets de la police et de la défense, ainsi que le coût des allocations sociales pour les millions de chômeurs. Or, la chute actuelle du prix du pétrole est en train de réduire ces recettes de manière assez brutale. Une autre politique

La montée du chômage au début des années quatre-vingt a joué un rôle essentiel dans la modification des rapports entre les classes. Mais son maintien au niveau actuel, mis à part le fardeau financier qu'il représente pour l'Etat, augmente le risque d'explosions sociales. A cela, Thatcher semble n'avoir aucune solution. La seule réponse que le gouvernement a pu apporter au désespoir des jeunes de la génération « no futuœ », et surtout des jeunes Noirs, a été la répression et encore la répression. On l'a vu depuis 1981 lors

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vernement Thatcher. Au contraire, les 'pourquoi il faut la garder aujourd'hui,

Le coût social du << li béralisme » de Thatcher deviendrait-il trop risqué, même pour les conservateurs ?

des émeutes qui ont embrasé les quartiers miséreux des grandes villes anglaises. Certains secteurs de l'establishment commencent à avoir peur de l'ampleur que pourrait prendre ce type d'explosion sociale.

Reconstruction de la base industrielle du pays par un plan de modernisation basé sur l'intervention de l'Etat ; intégration à la communauté européenne, y compris sur le plan militaire, ce qui implique un affaiblissement des liens avec les Etats-Unis ; une politique sociale contre le chômage et pour répondre à la crise des grandes villes ... Voilà qui commence à ressembler à une politique de rechange pour le capitalisme britannique. Autour de ces axes de bataille commencent à se rassembler des forces politiques significatives -une aile du Parti conservateur, l'Alliance (libéraux-SDP) et le Parti travailliste recentré derrière Kinnock. Et il ne s'agit nullement d'un projet qui implique une liquidation des acquis du gouvictoires de ce dernier contre le mouvement ouvrier constituent le point de départ d'une autre politique économique et sociale, et même la rendent possible.

L'heure d'un changement d'orientation et de personnel dirigeant n'a pas encore sonné. Thatcher garde le soutien de la majorité de son parti et la confiance de la bourgeoisie. La renverser serait difficile car l'alternative n'est pas encore suffisamment développée. Il n'y a pas le feu et elle a encore du travail à Brixton après les émeutes de 1981.

faire : une réforme de la protection sociale, des nouvelles attaques contre les acquis des travailleurs et de nouvelles « libertés » pour les entreprises, la poursuite de l'offensive antisyndicale ... Mais d'ores et déjà, ia bourgeoisie lui demande gentiment mais fermement de modifier ses orientations. C'est cela qui est derrière les critiques de son« style », celles-ci cachant en fait des divergences politiques. Le Financial Times du 14 février, par exemple, appuie la proposition d'une commission du Parlement (à majorité conservatrice) qui exige un programme de création de 750 000 emplois dans le secteur social afin de résorber une partie du chômage à long terme. Ce qui serait aux antipodes de la politique thatchérienne.

La question de la succession à Thatcher est pourtant ouverte. Dans un éditorial de son numéro du 15 février, adressé au Parti conservateur et titré (( Gardez Thatcher)), l'hebdomadaire The Economist explique non seulement mais aussi comment on pourrait se débarrasser d'elle après les prochaines élections législatives afin de faciliter une coalition avec l'Alliance au cas où il n'y aurait aucun parti majoritaire au Parlement. Dans le cadre du nouveau caractère tripartite de la vie politique en Grande-Bretagne, le même hebdomadaire, dans son numéro du 1er mars, envisage l'autre cas de figure, à savoir une coalition Alliance-travaillistes.

Un des surnoms de Thatcher, la « dame de fer », a fait le tour du monde.

Mais dans la classe politique britannique, on l'appelle aussi «Tina», sigle d'un de ses mots d'ordre préférés : (( There is no alternative )) (Il n'y a pas d'alternative). Entendez: à sa propre politique et, par extension, à celle qui la mène. Ce fut vrai, du point de vue de la bourgeoisie, pendant toute une période. Ça ne l'est plus. Une alternative politique se dessine et les forces commencent à se positionner pour la défendre. Que Thatcher reste en place jusqu'aux prochaines élections, c'est probable. Qu'elle s'en aille avant, suite par exemple à une série de revers pour son parti aux élections locales et partielles ou à cause d'une nouvelle «affaire», n'est pas exclu. Mais déjà l'après-Thatcher est devenu un sujet de discussion légitime. C'est cela qui est nouveau.

David Cameron !. Ces directeurs des industries d'armement nationales sont les hauts fonctionnaires responsables des contrats de défense en France, en Italie, en Grande-Bretagne et en RFA.

2. Sur les lois antisyndicales et leur utilisation actuelle contre les syndicats du livre, voir notre article dans lnprecor n° 218 du 28 avril 1986.

3. Sur la grève des mineurs de 1984-85, voir les deux dossiers parus dans Critique communisten0 34, octobre 1984 et n° 41, mai 1985.

4. Sur les conséquences de la défaite de la grève des mineurs et la situation actuelle du mouvement ouvrier britannique, voir l'article de Steve Roberts, 11 Les conséquences de la défaite des mineurs!! dans Inprecorn° 208, 2 décembre 1985, tlt J'article de David Cameron, 11 La défaite de la municipalité de Liverpool!!, dans Jnprecor n° 210, 6 janvier 1986.

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