La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

TABLE RONDE

L'après-16 mars…

· Critique communiste, n° 52, mai 1986 · p. 21-29 · 7 326 mots

PIERRE BAUBY (PAC)

ALAIN KRIVINE (LCR)

JEAN-CLAUDE LE SCORNET (PSU)

MAURICE NAJMAN (FGA)

Afin de poursuivre l'analyse de la situation ouverte par le 16 mars et confronter les positions et propositions des uns et des autres, Critique communiste a invité Pierre Bauby, porte-parole du Parti pour une alternative communiste, Jean-Claude Le Scomet, secrétaire national du Parti socialiste unifié, Maurice

Najman, membre du secrétariat national de la Fédération de la gauche alternative, et Alain Krivine, membre du bureau politique de la Ligue communiste révolutionnaire.

Trois questions ont été posées aux participants de cette table ronde.

0 CRITIQUE COMMUNISTE. - La droite a emporté la majorité absolue à l'Assemblée. Quel est votre pronostic ? La<< cohabitation >> va-t-elle finalement se dérouler sans heurts majeurs ou, au contraire, va-t-on vers un certain renouveau des luttes et vers une instabilité institutionnelle ?

PIERRE BAUBY.- Il est d'abord nécessaire de revenir

En fait, compte tenu de l'importance des suffrages qui se sur la signification des résultats du 16 mars. Car les sont portés sur l'extrême droite, les résultats du 16 mars résultats électoraux reflètent toujours, même de façon traduisent une poussée à droite de l'électorat encore plus importante que ne laisserait penser l'écart de dix points déformée du fait des différentes contraintes institutionnelles, financières ou médiatiques, la réalité et ses transgauche/ droite.

formations. Ils sanctionnent des évolutions, traduisent

Cette poussée à droite, et donc cet échec d'ensemble des mouvements antérieurs. Et, en même temps, ils de la gauche, révèle les transformations profondes, économiques, sociales, culturelles et idéologiques, intervedessinent de nouveaux paysages politiques, pèsent sur les nues ces dernières années. Citons en particulier les effets évolutions et jouent un rôle de structuration pour l'avenir.

de la crise et de l'offensive du capital, engagée à partir de

197 6 contre les travailleurs, la croissance du chômage et

Le rapport de forces gauche/ droite- 44 %/ 54,6%est sans précédent à des élections législatives ou préside la précarisation de l'emploi, le développement d'une dentielles depuis la fin des années soixante. Le fait que société duale, la montée de l'individualisme par rapport

RPR et UDF obtiennent tout juste la majorité absolue au collectif, de la recherche de solutions individuelles à des députés ne tient pas aux résultats de la gauche, mais la crise par rapport à la solidarité.

à la part du Front national dans les résultats de la droite.

Le mouvement ouvrier et populaire traverse une crise

Page 22

historique et généralisée que traduit l'échec enregistré le 16 mars et que manifestent de nombreux phénomènes : baisse des effectifs, des moyens et du militantisme de toutes les organisations, divisions et exclusives réciproques, désaffection grandissante des travailleurs, en particulier des·jeunes, reculs sur l'emploi, le pouvoir d'achat et la protection sociale. Cette crise a été encore aggravée par l'échec de la gauche au gouvernement et s'est concrétisée en décomposition politique et organisationnelle généralisée.

La victoire de la droite, comme la politique annoncée par le gouvernement Chirac, signifient accentuation de l'offensive du capital, qui vise à profiter de l'affaiblissement des capacités de résistance des travailleurs et du mouvement ouvrier et populaire pour rechercher une victoire qui lui permettrait de consolider durablement sa domination. Il n'y a aucun déterminisme à attendre quant à un renouveau des luttes dans les prochains mois, du fait de la réduction des capacités d'action du mouvement ouvrier, syndical et associatif. La tendance principale est à une accentuation du phénomène de décomposition, au découragement et à l'effilochage.

Quant à la «cohabitation», elle apparaît pour ce qu'elle est: non une collaboration ou une alliance, mais la concrétisation institutionnelle du rapport de forces du 16 mars. En perdant la majorité à l'Assemblée nationale, François Mitterrand perd l'essentiel des pouvoirs exercés depuis 19 58 par les présidents de la République. Il garde certaines prérog<ltives qui constituent quelques garde-fous, mais il est pour l'essentiel contraint d'accepter la politique du nouveau gouvernement, du moins tant qu'il ne décidera pas, par la dissolution de l'Assemblée ou par sa démission, de nouvelles élections. JEAN-ClAUDE LE SCORNET- Les analyses des élections du 16 mars (inutile ici de différencier les législatives des régionales, tant les résultats sont voisins) ont curieusement occulté une réalité du nouveau paysage politique, celle d'une très large défaite de la gauche, pour ne retenir que la faiblesse de la majorité parlementaire UDF-RPR.

Il s'agit pourtant d'une défaite historique pour la gauche. Non seulement parce qu'il faut remonter bientôt à vingt ans pour retrouver un score aussi bas, mais surtout, parce que ce résultat électoral consacre une réalité sociale et politique qui doit peu au conjoncturel. C'est la traduction électorale de l'échec de la gauche face au problème du chômage.

L'institutionnalisation d'une société duale, où la fracture s'installe et se pérennise en fonction du rapport de chaque individu à son statut de travailleur ou à celui de chômeur, exclut du champ social, et par là du champ politique traditionnel, une partie importante de la population. Singulièrement celle dont les couches sociales constituaient le socle de l'électorat de «la France qui gagne», soumis aux conditions d'existence de plus en plus précaires, privés de toute perspective de modification sensible et collective de leur sort, en prise au désarroi et à la désespérance, qui deviennent masse de manœuvre potentielle à toutes les démagogies.

Le scrutin « proportionnel » a reflété cette situation en donnant au Front national la même représentation parlementaire que le PCF, au risque de priver l'Assemblée nationale de tout fait majoritaire. Par contre, ce mode de scrutin a masqué, compte tenu de la marginalisation du PCF, l'impossibilité désormais pour le PS, même à 40 %, de reconstruire seul une stratégie de gauche pour la reconquête de l'ensemble du pouvoir d'Etat.

D'où le caractère triomphal qu'a donné le PS à la défaite électorale aux premiers jours de l'après-16 mars. Ce faisant, on a feint d'oublier que la droite dispose de l'importante réserve que constituent les trente-cinq députés du Front national. « Oubli » révélateur de la gêne de l'opinion publique et de la classe politicienne, soucieuses l'une comme l'autre de leur respectabilité. mais oubli conjoncturel, le temps que ces nouveaux « élus du peuple » aient acquis l'honorabillté que confère le passage aux tribunes et aux fonctions intitutionnelles. Voilà qui est presque déjà fait et contractualisé sous forme d'accords avec la droite dans certains conseils régionaux et tacitement à l'Assemblée nationale. Le véritable enjeu politique de la cohabitation est de créer et affermir les consensus lourds de la société française en favorisant la marginalisation de leurs détracteurs. Ainsi est cultivée l'idée force selon laquelle n'existe aucun autre projet de société crédible que celui basé sur une économie mixte dans le cadre du marché capitaliste international avec ce qu'il impose de consensus en matière de défense et de relations extérieures notamment. Ainsi s'affirment les gens sérieux et responsables partageant un projet de société semblable, tout en différant sensiblement sur la façon de gérer, en opposition aux extrémistes des deux bords et autres utopistes.

Ainsi tente-t-on d'évacuer la référence à une alternative politique et sociale et à toute pratique de rupture avec le capitalisme sur laquelle s'était fondé le mouvement ouvrier et populaire français.

Ainsi se créent dans l'opinion publique les conditions subjectives imposant l'alternance comme la forme moderne de la gestion démocratique du pouvoir.

La cohabitation apparaît moins alors comme un pragmatisme institutionnel obligé que comme un temps nécessaire et voulu à la mise en œuvre d'une stratégie commune aux forces politiques se disputant l'alternance du pouvoir d'Etat. La déclaration de Mitterrand aux Assemblées ne laisse aucun doute à ce sujet.

Combattre cette stratégie ne consiste certainement pas, comme le fait le PCF, à identifier les forces politiques qui y concourent. Cette commune dénonciation de la droite et de la social-démocratie, parce qu'elle est fondamentalement dédaigneuse des différences de conditions d'existence que génèrent la gestion sociale ou l'exploitation de la crise pour ses victimes, met en pleine lumière l'absence de perspective alternative et renforce ce qui apparaît comme le moindre mal. De ce point de vue, le PCF rend un fier service au PS, en laissant son

Page 23

électorat, voire ses militants, privés de stratégie défensive unitaire face à la droite, à l'extrême droite et au patronat, privés de perspective révolutionnaire (au sens que lui donne Kriegel-Valrimont dans une interview au Monde du 9 avril dernier),« libres» de choisir entre la dénonciation stérile de tous les autres et le soutien en désespoir de cause du réformisme. Ainsi, la cohabitation, exacerbant cette logique manichéenne, marginalise encore davantage ceux qui n'ont pour autre perspective que sa dénonciation. Au point de faire de Mitterrand l'ultime garant des acquis sociaux face à l'offensive chiraquienne et patronale. Sur ce point aussi, la déclaration de Mitterrand aux Assemblées, notamment sur les limites qu'il entend imposer à la portée des ordonnances, le conforte dans cette position de «sauveur suprême». Position qui lui laisse toute maîtrise sur le développement de la situation tant au niveau institutionnel qu'au niveau social où chacun est invité à rester spectateur dans l'attente des affrontements à venir.

La cohabitation, au terme de ce premier mois de mise en œuvre, apparaît donc bien comme un terrible et efficace moyen de stratégie de renforcement du consensus national autour du mode de société dominant et de ses institutions, et du maintien de l'hibernation du corps social. MAURICE NAJMAN.- La «cohabitation», comme chacun le sait, cache une sourde lutte pour le pouvoir (la présidence) entre les forces principales à gauche et à droite. Une lutte qui, plus l'échéance 1988 approchera, s'exacerbera. Il est plus que vraisemblable que des «heurts», comme vous dites, marqueront cette phase. Les uns et les autres en ont d'ailleurs besoin, ne serait-ce que pour mobiliser leur base socio-politique. On peut même penser que ces «heurts» sont d'autant plus indispensables que la normalisation ( « l'américanisation ») de la société française - legs historique de la gestion socialiste - tend à brouiller le clivage gauche-droite et, surtout, à le déconnecter de son articulation aux rapports sociaux. Le projet de «l'alternance douce» ne suppose pas la «cohabitation». Au contraire. Par contre, il suppose l'existence de larges plages consensuelles quant aux choix essentiels (elles existent, y compris dans le domaine institutionnel, cf. la marche vers un régime véritablement présidentiel), la marginalisation des courants « radicaux », concrètement du PCF (on n'en est pas loin), l'atonie du mouvement social et la modification durable des représentations politiques de masse (la « dissolution » des éléments d'identité individuelle et collective de classe).

L'instabilité des institutions est dans ce contexte quasiment« programmée» : il faut adapter celles de la v• République (du moins leur fonctionnement jusqu'ici habituel) aux nécessités d'une bipolarisation « à l'anglosaxonne ». Pour autant, rien ne permet de miser sur ces « heurts » et cette (éventuelle) instabilité. Le « renouveau des luttes» réclame la réunion d'un certain nombre de conditions dont on ne voit pas, à court terme, se profiler la création.

Certes, des luttes défensives (en plus grande quantité qu'au cours de la phase précédente, ce qui n'est, à vrai dire, pas difficile) peuvent se développer, y compris alimentées par un PS contraint à la démonstration d'opposition. Mais, outre le fait que Séguin n'est pas là où il est pour rien, fonder une orientation sur les perspectives immédiates d'un « renouveau des luttes» serait faire l'erreur inverse, mais similaire, quant à la compréhension des réalités politiques et sociales, de celle qui a amené la LCR à attendre après 19 81 un développement (un «renouveau») des luttes à« la 36 ». AlAIN KR/VINE. - Je ne reviendrai pas sur l'analyse des résultats électoraux, il y a accord, semble-t-il, pour souligner l'important glissement à droite qu'ils signifient et pour insister sur ce qui est sans doute le plus important : la radicalisation à droite, traduite par le score du Front national, mais qui ne se réduit pas à ce seul phénomène... Ce sont là des indications décisives pour apprécier le contexte dans lequel va se dérouler l'expérience inédite de la cohabitation.

Il est incontestable que celle-ci signifie une instabilité politique et institutionnelle, la coexistence d'un président de gauche et d'une majorité de droite ne peut aller sans heurts et sans confusions. Mais le plus important est la dégradation du rapport de forces en défaveur de la classe ouvrière - traduite, et seulement traduite, par les élections du 16 mars - qui rend possible cette situation. Cela veut dire deux choses.

La première porte sur le climat social. On peut penser que, face à ce gouvernement de droite agressif, même s'il est contraint de faire preuve de prudence dans l'application immédiate de sa politique, les travailleurs seront amenés à retrouver le chemin des luttes. mais on ne peut espérer une remobilisation massive et immédiate, le niveau d'activité et de lutte est tombé si bas ces dernières années, l'affaiblissement du mouvement ouvrier, en particulier syndical, est tel et la situation politique est marquée d'une telle confusion que la recomposition de la combativité ne pourra être que longue et difficile.

Ensuite, il faut prendre la mesure des dégâts causés par la politique réformiste au long de ces années de gouvernement de gauche. La cohabition est la traduction au plan institutionnel de la politique de collaboration de classes qui a permis cette situation et qui peut permettre qu'elle dure.

Il est tout de même extraordinaire que la gauche, sans honte, déclare qu'elle n'a plus aucun projet de changement social. Et cela au moment où la crise continue ses ravages, où le chômage continue de croître et où l'on a en face de nous un gouvernement ultra-réactionnaire, comme on n'en a pas connu de tel depuis longtemps. Le PCF se débat avec les soucis de sa propre survie. Les directions syndicales font preuve d'un bel unanimisme dans la passivité. Et le PS n'a d'autre ambition que d'atteindre les 40% pour postuler à une

Page 24

0 CRITIQUE COMMUNISTE. - Comment, pour votre part, expliquez-vous l'absence d'(( alternative;; crédible à la gauche de la gauche officielle ? Quel bilan tirez-vous des listes unitaires

(( alternatives ;; qui ont pu se constituer dans certains départe-

« alternance » excluant tout objectif économique et social qualitativement distinct entre la droite et la gauche.

Là sont les véritables risques de cette phase de cohabitation : que les directions réformistes, à présent dans l'opposition, poursuivent le «sale travail » qu'elles ont si bien engagé au gouvernement. Et que le mouvement ouvrier ressorte de toute cela essoré, en débris, et les travailleurs bien écrasés et démoralisés durablement.

ments? ALAIN KR/VINE. - L'absence d'alternative crédible à la gauche de la gauche à l'occasion de ces élections, de méme que l'échec électoral que vient de connaître l'extrême gauche, renvoient à la situation générale.

L'expérience gouvernementale s'est traduite par la démobilisation et la désorientation. Il suffit de voir le niveau de 1 'activité ouvrière ces ,dernières années et le recul de toute perspective de rupture avec le capitalisme dans les orientations du mouvement ouvrier. .. L'absence de mobilisations, d'émergence de courants de gauche au sein du PS, J'éclatement que produit la crise du PCF, les difficultés des forces oppositionnelles au sein des syndicats, tout cela permet de mesurer l'ampleur de la crise que traverse le mouvement ouvrier. Dans ces conditions, on ne pouvait espérer que, miraculeusement, apparaisse une force crédible électoralement à la gauche du PS et du PCF. L'heure était plutôt au repli et au «réalisme» prudent...

Cela dit, on ne peut nier que les organisations concernées portent une lourde responsabilité. Peu d'efforts sérieux, honnêtes et conséquents ont été développés pour éviter la situation grotesque que nous avons connue : la concurrence de multiples listes se disputant un maigre espace politique, sans que les positions politiques défendues, le plus souvent fort pauvres, justifient cette division et en donnent des raisons, ne serait-ce que perceptibles aux yeux des électeurs.

On peut craindre que l'extrême gauche, loin d'être en mesure d'apporter un début de réponse à la crise du mouvement ouvrier, est elle-même, sous des formes spécifiques, traversée en profondeur par cette même crise.

A l'inverse de ce qui s'est fait, on peut penser qu'il était parfaitement possible de présenter, sur quelques axes simples, un front uni de l'extrême gauche lors de ces élections. Chacun restant libre de développer par ailleurs l'intégralité de ses explications. L'existence de quelques listes unitaires d'alternative, présentées par des collectifs locaux ou sur la base d'accords entre organisations, témoigne justement de cette possibilité. C'est la leçon positive que l'on peut tirer de ces expériences. Malgré les difficultés de la situation, les retards pris et l'absence d'affirmation nationale, elles montrent, en pointillé, qu'une démarche unitaire positive est possible. C'est plus important pour l'avenir que la faiblesse des scores !

J'ajouterai qu'une fois de plus il faut constater le divorce entre, toutes proportions gardées, la crédibilité de l'extrême gauche sur le terrain des luttes et des mobilisations, et sa non-crédibilité sur le plan électoral,

Donc, plus qu'un pronostic sur une éventuelle crise intitutionnelle et politique, ce qui importe avant tout, c'est la nécessité de travailler à offrir des lignes de combat, de réarmer politiquement sur une ligne de classe... Le problème central est de dégager une perspective alternative à la cohabitation, c'est-à-dire auconsensus mou entre la droite et la gauche, qui ne peut conduire qu'au pire. surtout quand il y a des enjeux de pouvoir central. En ce sens, a pesé contre les listes d'extrême gauche ou d'alternative le «vote utile». Ce phénomène, s'ajoutant à la division, a fait aussi que 1'« alternative», dont l'affirmation est venue très tard, n'était pas connue et n'avait pas été en mesure de faire ses preuves avant les élections. Dans ce domaine, le début de convergence opéré à cette occasion n'a pas été perçu, sauf par les initiés, et n'a pas été capable de créer une dynamique électorale. Le bilan que l'on peut tirer de tout cela, face aux pressions électoralistes qui ne manqueront pas de s'exercer, c'est qu'avant d'escompter une quelconque percée électorale, il faut d'abord et avant tout faire la démonstration de son utilité sur le terrain. MA URI CE NAJMAN. - Il faut en préalable pointer une ambiguïté de langage, lourde de confusion et de quiproquos dommageables pour tous : au fond votre usage du terme « alternative » s'inscrit dans la continuité de 1 'orientation que vous affirmiez dans les années soixante-dix : celle du parti révolutionnaire, de l'alternative révolutionnaire. C'est d'ailleurs pourquoi vous parlez d'« alternative à la gauche de la gauche» ... La problématique reste confinée à la « construction » d'une organisation « alternative » (concurrente) aux partis traditionnels. Sans, bien entendu, négliger la nécessité d'une cristallisation organique (alternative dans ses formes et ses contenus), c'est d'abord par rapport à la société, à ses logiques dominantes, aux pratiques sociales, politiques et culturelles, au type de développement, que nous pensons l'alternative.

L'alternative, c'est selon nous (et pas mal d'autres à commencer par les camarades allemands) une nouvelle démarche politico-sociale d'ensemble qui ne saurait être réduite, sous peine de mort, à une version plus ou moins « modernisée » (et opportuniste du coup) du projet de l'extrême gauche. Ce qui d'emblée pose la question de la convergence alternative (ou des alternatifs) en des termes qui ne peuvent se réduire à la mise en œuvre d'une politique unitaire (même si celle-ci est indispensable et ne doit pas s'arrêter aux frontières de 1'« espace» de l'extrême gauche et des écologistes). D'où, pour nous, l'absence complète de contenu d'une formule du type «de Lü aux Verts» ...

Si l'alternative est bien ce type de projet politique, il est aisé de comprendre pourquoi elle n'a toujours pas manifesté sa « crédibilité » ni son utilité (par exemple aux élections). Outre les raisons qui tiennent à la crise du mouvement social (et de l'identité du projet socialiste) et

Page 25

aux effets destructurants de la crise du capitalisme et des politiques patronales, il faut tenir compte de trois choses.

La première est que la cristallisation d'un nouveau courant (projet) politique dépend de la stabilisation des caractéristiques essentielles de la période historique - du mode d'accumulation et de régulation - qui crée les conditions de son émergence. On peut en effet considérer l'alternative comme un projet (une stratégie, une pratique, un programme) ayant vocation à (re )fonder le mouvement révolutionnaire à partir des nouvelles réalités et contradictions produites par le processus de décomposition-recomposition de l'ensemble des rapports sociaux et politiques. On peut même aller plus loin et voir dans certaines élaborations récentes du SPD ou du PCI (voir les textes publiés dans le dernier numéro de Politique aujourd'hui), articulations dans un sens réformiste de prémisses souvent semblables à celles dont parlent les alternatifs radicaux et éco-socialistes, une manifestation de cette vocation hégémonique. Or, ce sont les éléments de décomposition qui dominent encore aujourd'hui . L'alternative est avant tout un processus ouvert, dont le contenu programmatique et les expressions organiques n'en sont qu'au stade de l'ébauche et de l'expérimentation.

La seconde est le poids du passé et des caractéristiques spécifiques de la culture du mouvement ouvrier français qui tendent à freiner l'extension des pratiques alternatives de contenu autogestionnaire.

La troisième est la faiblesse, ou le retard, des courants révolutionnaires dans le domaine de la réflexion critique et de l'analyse du mouvement de la société.

Les listes alternatives - dont bien peu en réalité méritaient ce label exigeant - se sont constituées en règle générale dans des conditions qui ont empêché que soit saisi, perçu, en quoi elles étaient susceptibles d'apporter du neuf. La division de l'espace alternatif, à cause du mégalo-sectarisme des Verts, du virage de dernière minute de la LCR, la permanence d'une conception propagandiste de l'intervention électorale ( « nous savons que nous n'aurons pas d'élus», a dit Alain Krivine !), le caractère souvent cartellisé des collectifs ... Tout cela n'a tàit qu'accentuer ces traits négatifs. Bien sûr, il y a eu le «vote utile ». Mais notre problème c'est: pourquoi si peu de gens ont-ils jugé utile de voter alternatif tout en partageant bien souvent nos préoccupations ?

Bilan? L'alternative a raté son entrée en scène. C'est une défaite qui pèsera. JEAN-CIA UDE LE SCORNET - Le vocabulaire du marketing politique s'enrichit au rythme électoral. Ceci se vérifie particulièrement au PSU où chacune de ses nombreuses et infructueuses tentatives à vouloir crédibiliser une alternative de gauche aux projets politiques de la social-démocratie et du stalinisme à l'occasion des élections nécessite une évidente logique de dépassement de l'organisation. Sans doute parce qu'à cette volonté permanente n'a pas été et/ ou n'a pas pu être associée une stratégie conséquente, chaque nouvelle échéance électorale imposant une tactique conjonturelle marquée par les échecs précédents. D'où une apparition alternativement partidaire, puis d'ouverture sur le cartel du moment et ainsi de suite... non sans perdre en gueules de bois postélectorales bien plus que ce qui avait gonflé en illusions préélectorales.

Etiquettes d'un instant (front autogestionnaire, troisième liste de gauche, alternative), alliances électorales du moment (avec les écolos, avec les communistes critiques et unitaires, avec l'extrême gauche) toujours en situation de n'être pas prêt à se présenter sans avoir le choix de ne pas y être, passant d'une analyse privilégiant l'investissement dans les institutions à une autre portant sur l'engagement dans les luttes sociales, changeant éventuellement de direction politique a l'occasion ... Bref, perdant énergie, militants, insertion dans la société civile, le mouvement syndical et associatif: participant à la sectarisation des alliés déçus, destabilisant son électorat... Le PSU a largement contribué à sa marginalisation électorale mais aussi sociale, donc politique.

Le seuil critique pour un réseau national qui se veut parti politique est sans doute atteint. L'échec électoral du 16 mars lui serait définitivement fatal si la défense du patrimoine original accumulé par vingt-six ans d'histoire collective n'invitait pas ses militants, au-delà des fatigues et des frustrations elles aussi accumulées, à vouloir 1 'utiliser dans une période de crise généralisée de la gauche.

Pour cela faut-il encore s'entendre sur les termes utilisés. L'alternative d'abord. Ce concept aujourd'hui galvaudé a littéralement deux sens, l'un qui définit les passages successifs d'un état, ou d'un lieu à un autre (voilà qui préciserait assez bien la démarche électorale du PSU susdécrite), l'autre qui suppose la volonté de remplacement d'une situation par une autre, ce qui en politique conduit à opposer alternative à alternance. Plus fondamentalement , l'utilisation faite ces derniers temps de l'« alternative » pour désigner indistinctement les .fàrces qui y concourent (souvent réduite au cartel de certaines organisations d'extrême gauche) et le projet politique et social qu'elles sous-tendent (limité à un contenu protestataire : contre ... , contre ... ) est source de confusions majeures consciemment ou inconsciemment utilisées.

Si le PSU (c'est l'essence même de son existence) s'est doté du projet de socialisme autogestionnaire comme alternative à ceux de la social-démocratie et du stalinisme, il y a longtemps déjà, s'il l'a jamais per.sé, qu'il ne se prétend plus être l'unique détenteur de la Vérité et le passage organisationnel obligé pour aboutir à un tel objectif. Ce dont il reste persuadé, c'est qu 'à défaut d'être un projet de société, J'autogestion ne devient plus alors qu'un supplément d'âme à tous ceux qui peuvent s'octroyer, aux marges d'autres types de sociétés, des lieux d'expérimentation propres à libérer leur créativité personnelle au risque de cautionner la globalité du système qu'ils squattent.

Les autres partenaires avec lesquels nous nous sommes engagés le 16 mars ou avec qui nous travaillons dans les convergences locales ne partagent pas notre projet de société. Ou plutôt, si, ce qui est certain, nos projets ont été fort différents il y a quelques années, le sont-ils toujours aujourd'hui ? Question qui mérite réponse tant il apparaît qu'aux réticences premières qu'ont éprouvées dans les convergences locales des camarades venus de pratiques et d'histoires différentes, souvent conflictuelles dans le passé, se sont substitués de nouveaux rapports autrement plus constructifs. C'est sans doute là l'apport essentiel de la démarche entreprise, qui lui donne sa crédibilité interne et qu'il s'agit aujourd'hui d'approfondir. Question qui mérite alors d'être élargie à tous ceux qui, parallèlement et concurremment à nous, entreprennent d'innover et de rénover. Ce qui exclut de nous identifier seuls au mouvement pour l'alternative en s'ouvrant.

Aux camarades communistes qui explicitement aujourd'hui font du socialisme autogestionnaire

Page 26

<>CRITIQUE COMMUNISTE.- Dans le cadre de vos orientations générales, quelles propositions faites-vous pour que ce qui a été fait ne soit pas une unité électorale sans lendemain ?

l'axe de leur réflexion et de leur intervention politique dans et à l'extérieur du PCF.

Aux militants écologistes, que leur stratégie électorale hyper-sectaire a conduit à la même marginalisation électorale que l'extrême gauche au risque de dénaturer l'écologie comme d'autres l'ont fait de l'autogestion.

Aux syndicalistes, aux associatifs, aux intellectuels, à certains militants du PS même, justement interrogés dans leur pratique et leur conviction par la dérive centriste de leur organisation.

Ce n'est qu'au prix de cet élargissement indispensable qu'un mouvement pour l'alternative politique et sociale constituera le point de référence fort et crédible pour toute la gauche ( .. . ).

Si la confrontation des projets, des pratiques et des interrogations qui agitent cette gauche en crise doit s'interdire toute exclusive a priori, elle ne naîtra pas pour autant d'un œcuménisme spontané et évident. Elle suppose que des politiques unitaires larges, indispensables pour faire front à l'offensive de la droite, de ses extrêmes et du patronat, génèrent de nouvelles solidarités milltantes et d'authentiques volontés de vouloir débattre. S'en exclueront donc ceux qui n'ont pour pratique que de vouloir se limiter à rallier sur leur courant, sur leur vérité, dans leur organisation quel9ues nouveaux transfuges. Elle exige que la permanence des organisations politiques prêtes au débat ne soit pas une fm en soi. Passages obligés des restructurations à venir, les structures organisationnelles aujourd'hui dévaluées et en crise devront pourtant se maintenir car rien ne naît d'autodissolution sans perspective immédiate d'autre mode d'organisation collective (qui reste encore à définir).

Leur dépassement-disparition affirmé comme objectif et non comme moyen initial des recompositions à venir est sans aucun doute une des conditions indispensables à créer la confiance interne et réciproque, et la crédibilité externe de la démarche. PIERRE BA UBY - L'ensemble des listes faisant référence à une autre politique, qu'elles soient écologistes, d'extrême gauche ou de convergence alternative, ont enregistré des rt:sultats quasi insignifiants. Plutôt que d'incriminer le «vote utile» en faveur du PS ou les contraintes institutionnelles, financières ou médiatiques, il faut se demander pourquoi elles sont apparues « inutiles » et se sont révélées incapables de proposer des perspectives crédibles. Le «c'est la faute aux autres» n'est pas plus opératoire pour nous que pour le PCF. Il faut balayer devant notre propre porte. La multiplication des listes, la volonté de défendre jalousement son propre label ont confiné à l'ânerie politique, à l'impuissance et à l'excellence dans l'art de perdre. La diversité et la spécificité cultivées à l'excès, sans souci de rassembleJEAN-ClAUDE LE SCORNET. -L'échec électoral des listes alternatives ne peut être une raison de l'abandon d'un axe stratégique de développement d'un mouvement socio-politique écologique, alternatif et autogestionnaire, mais une leçon dont nous devons tirer quelques enseignements essentiels.

ment et de crédibilité, sont paralysantes. Mars 1986 marque l'échec historique de cette logique de minorisation et de marginalisation. Il faut en fmir avec la« candidature-témoignage», avec la «candidature-standing », avec la« candidature qui ne vise qu'à empêcher l'élection d'un rival», avec le« rassemblement des misères», pour se comporter avec bon sens par des candidatures à notre portée et qui gagnent. La proportionnelle, même faussée, permettait d'ouvrir quelques brèches institutionnelles ... qui ont été pour l'essentiel manquées. Voilà qui impose des remises en cause et des confrontations approfondies pour critiquer tout ce qui est inadapté, que ce soit au plan idéologique, politique, stratégique comme d'organisation : candidatures hâtives, prématurées, inadaptées à l'espace politique plus réduit dans lequel évoluent habituellement les militants les plus ancrés? Réponses absentes ou réponses bien courtes, simplistes ou dépassées aux questions posées à la société tout entière en cette fin de siècle ? Langage et style mal connectés aux préoccupations majeures, à la culture ambiante ou aux espoirs populaires dominants ? Si ces confrontations sont menées à bien, l'effort de beaucoup de militants qui se sont rassemblés pour frayer la voie d'un renouveau, d'une dynamique autre, n'aura pas été vain. En témoignent d'ailleurs quelques résultats aux régionales de listes de large convergence alternative, ancrées sur le terrain et les réalités locales, s'efforçant d'apporter des réponses adaptées, mettant en œuvre une autre façon de faire la politique et se démarquant concrètement du « modèle extrême gauche» failli. Il en est de même d'autres collectifs de militants que les contraintes matérielles et financières ont empêchés de présenter des listes. Il y a là des éléments porteurs de germes d'un renouveau, même si celui-ci dépasse, et de loin, les forces jusqu'ici rassemblées.

1. S'il ne parvient pas à être le lieu privilégié des confrontations des militants en recherche face à la crise de la gauche politique, syndicale et associative, le mouvement pour une alternative ne restera qu'un cartel des déçus de l'extrême gauche sans perspective.

2. Si nous ne parvenons pas à enrichir le contenu

Page 27

programmatique et idéologique du projet alternatif, celui-ci ne restera qu'un catalogue protestaire sans capacité de mobilisation.

3. Si nous ne parvenons à lier pratiques et initiatives locales à une dynamique d'ensemble capable de peser sur le mouvement social, l'alternative demeurera l'expression d'un témoignage sans influence.

4. Si nous ne parvenons pas à définir de stratégie électorale à long terme impliquant la présentation à la présidentielle comme aux municipales dans une politique liant l'investissement dans les institutions aux luttes de terrain, l'alternative n'aura aucun crédit électoral.

Répondre rapidement à ces obligations n'est pas une mince affaire et ne relève certainement pas des seules initiatives nationales.

Des contacts multiformes avec les militants en recherche relèvent autant d'initiatives personnelles dans les syndicats, les associations et les quartiers que de rencontres structurées sur thèmes à l'échelon local, régional et national. Les expressions de convergence limitées à propos de telle ou telle action, à quelque niveau que ce soit, doivent être exploitées. Le lancement d'un nombre limité de campagnes significatives du projet alternatif sur les minorités nationales, l'armement nucléaire, l'égalité des droits pour les immigrés ou la réduction du temps de travail doit être utilisé pour contacter et rassembler pétitionnaires et militants.

Remettre au travail certains intellectuels souvent prêts à apposer leur signature, plus rarement à animer un collectif de réflexion sur tel ou tel thème programmatique, suppose que nous sachions les intéresser à notre dynamique. La création de clubs, le travail de l' AERIP (Association d'études des réalités institutionnelles et politiques) sont des moyens à ne pas négliger. Soumettre les analyses ainsi produites aux débats et aux confrontations, c'est donner matière à l'élaboration collective du contenu du projet alternatif.

Si les directions syndicales, confédérales, sont aujourd'hui bien éloignées de nos propositions, il n'en est pas de même de nombreuses organisations spécifiques et l'insertion de nos militants est loin d'y être négligeable. Ceci dans une situation générale où les incertitudes et interrogations des syndicalistes devraient permettre que la recherche dans la cohérence de nos interventions n'y soit pas sans effet. Par ailleurs, certaines velléités locales (création d'observatoire économique et social en Bretagne) peuvent ouvrir des formes réelles de collaboration concrète de militants dépassant largement les franges de l'extrême gauche.

Il n'est pas inutile de constater combien le mouvement de contestation interne au PC s'appuie sur les élus municipaux. Milieux dont on sait par ailleurs qu'ils sont peuplés de militants de gauche encartés, sensibles à leur autonomie et souvent issus du mouvement associatif. L'expérience des élus PSU nous permet d'affirmer que là se trouve un lieu privilégié de relation avec les nouvelles formes de vie politique et sociale qui s'épanouissent au niveau local et régional. Autant de raisons pour inclure notre intervention dans les institutions à la stratégie d'ensemble.

Enfin, pourquoi ne pas explicitement verser au débat la future échéance présidentielle à laquelle nous n'échapperons pas? La pire des choses serait d'affronter cette élection le dos au mur, en la déconnectant des futures échéances. Isolée, elle serait le nouveau témoignage d'une incapacité à prendre en charge la nécessaire permanence d.'une stratégie électorale confortant alliances et électorat. Liée à une préparation à long terme des municipales, elle apparaîtrait comme un facteur d'homogénéisation d'une composante politique en gestation dont l'électorat est demeuré jusqu'à présent très dépendant de l'intervention militante locale de nos camarades.

Il s'agit là bien évidemment plus de pistes de travail que de la définition déjà programmée des étapes et des moyens à mettre en œuvre. La suite de notre réflexion relève de notre débat collectif. PIERRE BAUBY. -Il s'agit aujourd'hui de partir de la situation politique nouvelle et de l'objectif du gouvernement Chirac de mettre en œuvre une politique de réaction dans tous les domaines, une attaque des conditions de travail et de vie de la grande masse des travailleurs et milieux populaires, de porter des coups au mouvement ouvrier et syndical, d'opérer une régression sociale sans précédent. Cela nécessite de rassembler, sans aucun préalable ni exclusive, dans le respect de leur diversité, toutes les forces du mouvement ouvrier et populaire, y compris les grands partis, PS et PCF, et du mouvement syndical, pour organiser la résistance.

En même temps, il faut aller au fond de toutes les questions idéologiques, culturelles, politiques, économiques, sociales, démocratiques, stratégiques comme d'organisation qui sont posées à tous les militants, mouvements et organisations du mouvement ouvrier et populaire, procéder à toutes les remises en cause qui s'imposent, afin de répondre aux aspirations et exigences actuelles, en particulier celles de la jeunesse, et de reconstruire des perspectives. Ce dont il s'agit, c'est d'œuvrer à un renouveau d'ensemble du mouvement ouvrier et populaire, qui passe par la définition d'un nouveau mode de développement, alternatif à l'impérialisme, et répondant à l'ensemble des questions posées par la crise; d'un nouveau modèle de changement adapté aux réalités de cette fm de siècle et tirant les leçons des échecs du modèle dominant de la gauche, comme de celui de l'extrême gauche; d'une nouvelle manière de faire la politique, partant des réalités d'aujourd'hui, œuvrant au rassemblement le plus large de tous ceux qui sont à la recherche d'une autre politique et multipliant les occasions de confrontation de leurs idées et pratiques, rejetant les exclusives et les sectarismes, les ambitions et pratiques d'hégémonie ou de cartel, les pratiques politiciennes, respectant la diversité des expériences, aspirations et intérêts, car cette diversité est un atout pour engager une dynamique nouvelle et est seule à même de briser la logique de minorisation.

Aujourd'hui, personne ne saurait prétendre avoir réponse à tout, ni avoir défini la stratégie pour sortir de la crise, pour sortir le mouvement ouvrier et populaire de sa propre crise. Seul le rassemblement de tous les militants et mouvements en quête d'un renouveau, si porteurs des aspirations et des exigences populaires, est susceptible d'avancer sur cette voie. Cela exige la multiplication des initiatives à tous les niveaux, et d'abord dans les lieux que ces militants connaissent et où ils agissent ensemble, au milieu des travailleurs, et l'ouverture à ceux qui sont porteurs d'expériences, d'analyses et d'aspirations différentes, en particulier celles de la jeunesse. MA URI CE NAJMAN - Il faut revenir au point de départ : le développement des pratiques alternatives (autogestionnaires et propositionnelles), la création de formes, politiques, sociales, économiques, culturelles,

Page 28

etc., nouvelles («la forme est toujours la forme d'un contenu», disait Marx), le «croisement», l'articulation, de ces pratiques inévitablement - au moins au départ -éclatées, segmentées, souvent même étrangères les unes par rapport aux autres, la convergence politique des alternatifs.

De plus, moins que jamais l'alternative ne peut se développer dans son coin, à côté des processus de différenciation qui traversent les organisations traditionnelles et dont l'émergence du courant rénovateur du PC est une manifestation particulièrement importante.

Devant nous donc, une triple perspective de travail : 1. Consolider, élargir les collectifs existants en ancrant leurs activités sur le développement de pratiques sociales concrètes.

2. Contribuer à la constitution d'une batterie de « lieux », plus ou moins institutionnalisés, qui permettraient dans une série de domaines (formation, travailemploi, etc.), à l'instar de l'Université alternative anti -raciste pour l'égalité, de rassembler un arc de forces (pas toujours nécessairement le même), d'élaborer les propositions alternatives, d'organiser rencontres et séminaires, voire de proposer des « services » au mouvement social.

3. Renforcer les liens politiques et la collaboration pratique entre alternatifs, écologi_j;tes-radicaux, autogestionnaires, qu'ils soient organisés politiquement (PSU, PAC, FGA, Verts essentiellement) ou non. Une initiative affirmant publiquement une Yolonté politique commune, un projet nouveau et débouchant sur des formes d'organisation largement fédératives à tous les niveaux pourrait faire franchir un pas décisif.

La LCR sera-t-elle de ce processus? Peut-elle en être ? La question se pose. Et il n'y a aucun sectarisme à vouloir vérifier, dès lors que l'on dépasse la problématique de l'unité d'action, s'il y a, même sur les grandes lignes, communauté de démarche et de perspective. L'expérience des élections montre pour le moins que la LCR n'a ni tiré toutes les conséquences de certains de ses choix, ni fait tous les choix nécessaires. La balle est dans son camp. AlAIN KR/VINE. - Pour les regroupements unitaires, qui n'en étaient qu'à leurs premiers pas, le terrain électoral é't..<tit le plus difficile à aborder. Maintenant, les choses vont se poser en termes différents.

Ce qui ne veut pas dire que tout va être facile. Bien au contraire ! D'abord les limites de ce qui a été fait avant et pour ces élections vont peser négativement. Mais, surtout, parce que, dans la nouvelle situation, les défis qui nous sont lancés vont obliger à mettre la barre très haut. Il faut se coltiner à une crise qui s'approfondit, à des attaques gouvernementales qui ne vont pas être de la petite bière et à une crise du mouvement ouvrier qui va être de plus en plus dévastatrice. Pour certains, la tentation du repli sectaire va être grande. Pour d'autres, ce sera de s'inscrire dans le sillage du PS et de céder au « réalisme » ambiant.

Dans ces conditions, il est décisif de maint~.nit:....llne démarche unitaire, s'appuyant sur les problèmes que connaissent les travailleurs.

Il y a deux erreurs à ne pas commettre. La première serait de céder à l'unitarisme frileux, de chercher à gommer les divergences et problèmes pour s'aligner sur le plus petit dénominateur commun. Nous ne pourrons affronter cette situation qu'en abordant de front tous les problèmes auxquels le mouvement ouvrier est confronté : problèmes d'orientation politique, de stratégie, question du parti... Nous ne serons pas en mesure de surmonter la crise actuelle en faisant le gros dos, en niant ces problèmes ou en se repliant sur les seules pratiques locales. Il faut, au contraire, les traiter et chercher à leur donner des premières réponses. Les organisations en tant que telles ont, de ce point de vue, un rôle indépassable à jouer.

La seconde erreur, inverse, serait de dire: faisons table rase du passé, réfléchissons, prenons le temps, chacun dans notre coin, et on mettra le nez à la fenêtre plus tard quand le temps sera meilleur. .. Il faut débattre, le plus largement possible, et pour cela tous les cadres possibles sont les bienvenus. Et, en même temps, il faut agir.

La démarche pour rassembler une alternative anticapitaliste nous semble donc aujourd'hui le seul cadre susceptible de répondre aux phénomènes en cours de décomposition-recomposition du mouvement ouvrier. Mais h lenteur de cette recomposition, son hétérogénéité, ses rythmes différents selon les régions, à quoi s'ajoute l'absence de mobilisation, doivent nous inciter à savoir allier audace et prudence, et à savoir respecter les rythmes. L'expérience aidant, il apparaît nécessaire d'approfondir le débat sur le contenu même de l'alternative. Il ne sert à rien de se contenter d'affirmer comme certains que toute l'extrême gauche a failli, qu'il faut repartir à zéro pour faire du nouveau, et d'en rester là. Certes, les organisations révolutionnaires piétinent aujourd'hui, mais elles ont au moins le mérite d'exister et d'intervenir, face à toutes les dérives et capitulations. Ensuite, il apparaît que les collectifs, pour vivre et être «utiles», doivent regrouper des forces significatives et ne pas se limiter aux simples cartels des groupes d'extrême gauche.

Enfin, il serait erroné de vouloir aujourd'hui rassembler ces collectifs, très différents les uns des autres, dans une quelconque structuration nationale qui ne serait qu'un champ clos, réducteur et desséchant. Ce qui ne signifie pas que ne puissent se coordonner des expériences équivalentes, ou s'organiser des réunions sur des thèmes de réflexion ou d'action bien précis. Par exemple une réunion de bilan des listes alternatives.

C'est avec cette souplesse et cette ouverture que les collectifs pourront constituer, au moins partiellement, des lieux de débat et d'action, ouverts aux militants des partis de gauche, aujourd'hui en plein débat, notamment à ceux du Parti communiste.

Les terrains sur lequels l'action unitaire est possible ne manquent pas. Il faut en discuter, partout, dans les

Page 29

entreprises et les villes, localement et nationalement, avec toutes celles et tous ceux, organisations, courants et individus, qui refusent de baisser les bras. Des discussions qui ne consistent pas à ressasser le passé et à se regarder le nombril, mais qui visent à dégager des axes d'intervention commune.

Face aux attaques capitalistes, quelles réponses, même partielles, pouvons-nous donner ensemble, quelles campagnes pouvons-nous mener ? Quelle action de masse poursuivre contre le racisme, pour l'égalité des droits, aux côtés et en soutien aux mouvements de travailleurs immigrés et de jeunes, aux organisations antiracistes ? Ce sont là deux exemples. On pourrait citer les questions de la paix, la solidarité internationale, la défense des libertés, l'environnement...

Si l'on parvenait à dégager des axes d'intervention unitaire, s'inscrivant dans la durée, cela constituerait une impulsion pour l'activité des collectifs unitaires existants, de ceux qui peuvent se créer. On peut penser que, sur la base d'une telle activité, des structures unitaires, démocratiques, pluralistes, pourraient se développer et regrouper des militants d'extrême gauche, communistes, socialistes, des syndicalistes, des jeunes, des militants associatifs, décidés à débattre et à agir sur des bases de classe, sans être aujourd'hui prêts à adhérer à un parti ou à rompre avec celui dont ils sont membres.

Un tel mouvement constituerait un signal. Celui d'un renouveau possible. On en aurait bien besoin !

Une erreur sur cette page ?