En votre nom, la direction de Lü vient de nous adresser une « lettre ouverte » dans laquelle elle rend publique sa « décision de rompre les relations de direction à direction entretenues jusqu 'ici entre nos deux organisations JJ.
Cette décision est grave et irresponsable. Nous ne l'acceptons pas. Pour notre part, nous ferons tout pour modifier cette situation de rupture en continuant à nous adresser à la direction, aux militants et sympathisants de Lü comme à des camarades avec qui nous voulons entretenir des relations fraternelles, pour discuter politiquement de nos divergences, des tâches des révolutionnaires dans le contexte actuel et collaborer à leur mise en pratique le plus souvent possible.
Votre « lettre ouverte » nous annonce que ce type de relations, qui existaient entre la LCR et Lü, est désormais impossible ; du moins tant que la LCR n'aura pas présenté des excuses publiques concernant les incidents survenus au meeting de Lü, à Strasbourg le 4 mars. Strasbourg et la LCR
Votre «lettre ouverte» ainsi que toute la correspondance que nous a adressé . à ce sujet la direction de Lü veulent faire croire que la LCR a organisé la perturbation d'une réunion publique de Lü pendant la campagne électorale et qu'elle s'en justifie envers et contre tout.
Cela est parfaitement faux.
Voici ce que nous en disions dans notre dernière lettre (du 16 avril) au comité central et au comité exécutif de Lü:
((Nous n'avons manifesté aucune duplicité à propos de cette lamentable affaire. Dès que nous avons été informés et que nous avons réuni assez d'éléments
LCR
d'information pour nous former une opinion sur les responsabilités dans les incidents de Strasbourg, nous en avons informé l'ensemble de nos camarades, tout à fait concrètement et par voie de courrier interne. Jusqu 'à nouvel ordre, la LCR comme LO sans doute, règle ses affaires intérieures elle-même sans solliciter l'intervention ou l'arbitrage de personne.
(( Parallèlement, par lettre à la direction de LO, nous vous demandions une rencontre pour régler ce problème au plus vite, entre organisations révolutionnaires ayant des rapports fraternels. Nos prises de position dans ces lettres et dans le bref article de Rouge (rédigé uniquement parce que vous aviez cru bon, sans nous en avertir, d'en rédiger un dans Lutte ouvrière) ne pouvaient vous laisser aucun doute sur notre opinion. Nous y affirmions que "nous ne contestons en aucun cas votre droit à organiser vos réunions publiques comme vous l'entendez et votre décision de ne pas avoir de débats avec la salle dans ces réunions". Ce qui signifie concrètement que pas plus à Strasbourg qu'ailleurs nous n'avons demandé à nos camarades d'essayer de prendre la parole quand ils n y étaient pas invités. C'est pour cela que nous avons parlé du "regrettable incident" de Strasbourg. Cela méritait-ille type d'intervention de votre service d'ordre local ? A notre avis et nous avions bien le droit de vous en faire part aussi, ce n 'était pas le cas.
,r Vous n 'avez jamais répondu à notre demande d'une réunion de directions pour régler l'affaire et, aujourd'hui, vous nous déclarez qu'aucune réunion n 'est possible à cause de nos "mensonges·: Quels mensonges ? Si vous en aviez la moindre envie, vous pouviez aisément comprendre quel était notre avis sur l'origine des incidents de Strasbourg. Si vous aviez accepté de nous rencontrer, vous auriez même pu l'entendre et lever tous les malentendus. Il vous est toujours loisible de le faire. Nous
Forum lors de la jëte LO-LCR de 1985. vous invitons à y penser sérieusement. Les relations entre nos organisations méritent cette tentative. ))
Quiconque est de bonne foi aura du mal à lire dans ces lignes la duplicité, le mensonge et l'hypocrisie que votre direction nous attribue si généreusement.
Les incidents de Strasbourg - que nous regrettons, faut-il le répéter encore ? - ne font pas de nos camarades des « voyous » : aucune « lettre ouverte » ne nous fera jamais accepter ces injures. Tout militant de Lü qui commet une erreur est-il un« voyou»? Tout dirigeant de Lü qui se refuse à mettre sur la place publique des affaires qui peuvent et doivent être réglées entre révolutionnaires est-il un «menteur» et un « hypocrite » ?
Avec votre «lettre ouverte», vous avez choisi de mettre cette affaire sur la place publique. Alors publiquement nous vous répétons : 1. Nous regrettons sincèrement ce qui s'est passé à Strasbourg, parce que nous n'avons jamais demandé à nos camarades, ni à Strasbourg ni ailleurs, de prendre la parole quand ils n'y étaient pas invités. 2. Ce qui s'est passé à Strasbourg est un incident qui ne se reproduira pas, parce que notre politique est et sera de respecter les modalités choisies par une organisation révolutionnaire pour organiser ses propres réunions publiques.
Tout cela est clair et, depuis longtemps, aurait dû suffire, à mettre fin à cette affaire, lamentable en effet.
Si ce n'est pas le cas, quelles peuvent bien en être les raisons ?
Votre direction, en fait, se saisit de l'affaire de Strasbourg (sur laquelle nous venons de nous expliquer encore une fois) pour faire passer la nouvelle ligne qu'elle a visiblement décidé de mettre en pratique dans ses rapports avec la LCR. Cette ligne répond à une vision de la situation politique qu'on peut résumer de la façon suivante : les temps sont difficiles ; seuls les révolutionnaires prolétariens de LO parviendront à y survivre ; les autres, petits-bourgeois en tout genre (parmi lesquels il faut apparemment classer la LCR) vont se décomposer; LO n'a donc rien à faire avec eux et la LCR. Elle est le noyau de la direction révolutionnaire que la classe ouvrière reconnaîtra comme la sienne dans les épreuves à venir. Le tournant de la direction de LO
Cette conception, qu'on peut sans exagérer qualifier de triomphaliste, est sans doute à l'origine du refus de LO de conclure avec la LCR un accord national pour la campagne électorale de mars 1986. Plus gravement, elle est à la source du mépris qu'affiche la direction de LO, non seulement à l'égard de la LCR qu'elle croit pouvoir mettre en quarantaine, mais aussi de tout ce qui mûrit dans le mouvement ouvrier. Toutefois, celui-ci est secoué par une profonde crise d'orientation et de perspective où des milliers de travailleurs, après l'échec réformiste, cherchent une solution de rechange pour sortir de l'impasse.
A notre avis, la première responsabilité des révolutionnaires, c'est de répondre ensemble à cet enjeu-là, plutôt que de perdre leur temps dans de misérables querelles qui n'intéressent personne.
C'est pourquoi nous avions proposé à LO des listes communes pour les élections. C'est pourquoi nous proposons toujours que nos deux organisations envisagent tout ce qu'elles peuvent faire en commun, dans les entreprises et à l'échelle nationale, pour offrir aux travailleurs une réponse alternative à la capitulation social-démocrate ou stalinienne devant la crise du capitalisme.
C'est pourquoi, tout en défendant chacun nos propres positions, nous devons tout faire pour conjuguer nos efforts, dans les mobilisations et dans les luttes, dans les syndicats et les mouvements sociaux.
L'isolement sectaire ne mènera à rien. Le débat politique et la collaboration pratique fraternels, au contraire, sont les seuls moyens responsables d'amplifier l'audience des révolutionnaires dans la classe ouvrière, de gagner ses élements les plus combatifs, de préparer les combats qu'il livrera demain. Voilà ce qu'il faut faire, tout en poursuivant l'indispensable discussion publique sur ce qui nous sépare.
Camarades de LO, n'êtes-vous pas persuadés vous aussi que cette ligne de conduite devrait être celle de tout révolutionnaire, aujourd'hui dans ce pays ?
Pour ce qui nous concerne, nous sommes prêts à reprendre immédiate-
ment les contacts entre nos organisations, de leurs directions nationales jusqu'aux cellules. De telles réunions sont nécessaires pour rétablir un cadre permanent de discussion des problèmes politiques et des possibilités d'activités communes. Rétablir des relations fraternelles
Cette volonté existe de notre part. Existe-t-elle de la part de la direction de LO? C'est ce qu'il faut maintenant éclaircir. On ne peut rompre unilatéralement les relations, mettre des préalables à leur rétablissement, nous abreuver d'injures et, en même temps, faire croire que des propositions, telle celle d'un hebdomadaire commun, sont sérieuses ; alors même que la direction de LO, jusqu'à présent, s'était toujours refusée à envisager la publication de simples feuilles d'entreprise communes de la LCR et de LO.
Seul le rapprochement dans la pratique de nos politiques (ou au moins de certains de leurs aspects essentiels) et de nos modalités d'intervention pourrait mettre à l'ordre du jour la discussion d'un éventuel organe de presse commun.
Sinon, ce journal« commun», mentionné par votre «lettre ouverte», ne peut être rien d'autre que l'addition des pages de Rouge et de Lutte ouvrière, sous une forme qui n'aurait rien d'attractif pour des travailleurs intéressés par les idées révolutionnaires.
Ne mettons donc pas la charrue avant les bœufs ! Reprenons les relations fraternelles que nous n'aurions jamais dû cesser d'avoir, discutons et travaillons ensemble. Sur la base des progrès éventuellement accomplis, nous pourrons envisager d'aller plus loin, à condition qu'une réelle convergence politique et pratique nous le permette.
Ce qui est valable au niveau national, pour la LCR et LO, l'est encore plus au niveau international.
Le Secrétariat unifié de la IVe Internationale est toujours prêt à définir des formes de collaboration avec . LO (comme il l'a déjà fait), à partir du moment où les motivations politiques et organisationnelles de cette collaboration sont clairement énoncées. Mais votre « lettre ouverte » parle maintenant d'autre chose.
A quoi donc pourrait bien servir un organisme réunissant, outre LO et la IVe Internationale, la LIT, c'est-à-dire le courant animé par la direction du MAS d'Argentine? Hier, cette dernière organisait une scission dans les rangs de la IV• Internationale, après de multiples aventures en Amérique latine, pour fusionner ensuite avec le PCI de Lambert dans un éphémère « Comité international». Aujourd'hui, les divergences restent les mêmes avec cette organisation, son orientation et ses méthodes. Certes, cela n'empêche ni de discuter ni n'agir ensemble, si et quand c'est possible. Mais cela ne peut nullement nous conduire à consacrer une partie de notre temps et de nos ressources à un pseudo-regroupement des trotskystes dont rien ne peut sortir, ni en termes de politique ni en termes d'action.
Nous réunir de temps à autre pour en parler ne servirait à rien en l'état actuel des choses. Les désaccords sont connus et suffisamment importants pour que nous jugions, quant à nous, cette tentative dénuée de tout intérêt.
La direction de LO l'a fait à plusieurs reprises sans jamais parvenir au moindre résultat. Qu'elle essaye encore une fois, si elle y tient.
Nous, nous continuerons dans le cadre existant de la IV • Internationale à défendre le projet de construction d'une organisation révolutionnaire internationale (où il y a évidemment place pour des désaccords), quelles qu'en soient les limites présentes. Et à partir de là, nous continuerons à collaborer avec toutes les forces révolutionnaires, sur la base de convergences et d'accords réels et non de déclarations générales sur le trotskysme.
La situation en France démontre amplement que de telles déclarations peuvent recouvrir des divergences interdisant toute collaboration. Il en va de même au niveau international.
En revanche, avec LO, les conditions existent pour une telle collaboration. Nous y sommes prêts.
En souhaitant que vous ne preniez pas la responsabilité écrasante de la refuser, nous vous adressons, camarades de LO, nos fraternelles salutations révolutionnaires.
Le 17 mai 1986 La Ligue communiste révolutionnaire
(section française de la IVe Internationale)