La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Trotsky et les trotskystes face au Front populaire

· Critique communiste, n° 53, juin 1986 · p. 4-13 · 8 963 mots

ES grandes lignes de l'orientation défendue par Trotsky et ses partisans français face au Front populaire sont en général connues. Elles ont été défendues par plusieurs générations de militants comme un « modèle » de politique révolutionnaire et ont nourri 1-~s polémiques avec les réformistes et les staliniens. Dans de nombreux débats, la référence à ces analyses a servi de point d'appui à l'argumentation, voire de grille de lecture de la réalité.

Pourtant, paradoxalement, il n'existe quasiment pas d'étude de focd quant au détail de cette orientation 1• Etudes et contributions sur le sujet se limitent souvent à un simple rappel des « grandes lignes », et empruntent tel exemple ou telle citation pour justifier le bien-fondé de l'argumentation. Mais les problèmes rencontrés par Trotsky dans l'élaboration de cette orientation, les hésitations, les difficultés de mise en œuvre, voire les contradictions, sont rarement traités.

Attitude aisément explicable de la part d'auteurs qui sont d'abord des militants et non des historiens. Pourtant, relativiser l'histoire réelle peut amener à construire Dans une usine occupée ...

des « modèles » qui occultent la dimension concrète de l'orientation politique. Le risque étant de produire une référence mythique qui tout à la fois dissout le passé et masque le présent.

L'objet de cet article n'est pas de combler ce vide en proposant un traitement systématique de la politique de Trotsky face au Front populaire. Nous ne reviendrons pas, en effet, sur les argumentations fondamentales : tactique en direction des couches moyennes, refus de l'alliance avec les partis bourgeois, politique de front unique, articulation entre combat antifasciste, défense de la démocratie et lutte pour le socialisme .. .. Il s'agit de se limiter à quelques questions, nous ne dirons rien par exemple de celle des milices ouvrières, pour, à travers elles, étudier les contradictions et difficultés rencontrées dans l'élaboration et la mise en œuvre d'une orientation politique qui ne saurait se bomer à la seule défense d'axes programmatiques généraux.

Alors que le PCF en est toujours à la « troisième période» et dénonce la SFIO comme «social-fasciste», les trotskystes français regroupés dans la Ligue commu-

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niste militent activement pour le front unique. Malgré leur petit nombre, ils rencontrent un écho réel, d'autant qu'au sein du PCF et de la SFIO existent des courants qui agissent dans le même sens. Après les émeutes du 6 février 1934, la pression de la base pour l'unité s'amplifie. Le 27 juillet, face au gouvernement Doumergue et aux menaces fascistes, le PC et la SFIO concluent un pacte d'unité d'action. Confrontés à ce tournant, Trotsky et ses partisans précisent leur politique : (( Ce n 'est pas nous qui nions l'importance du front unique. Nous l'exigions alors que les chefs des deux partis étaient contre lui. Le front unique ouvre d'énormes possibilités. Mais rien de plus. En lui-même, le front unique ne décide de rien 2• ))

L'accent est alors systématiquement mis sur le contenu de l'unité: programme, formes d'organisation à la base, lutte pour le pouvoir, mobilisation et grève générale. Ces thèmes vont devenir centraux dans l'agitation trotskyste et s'élargiront à la dénonciation de l'alliance avec le Parti radical qui, un an plus tard, va se réaliser Uuin 1935) dans le Front populaire. « Pour l'assemblée unique >>

La Vérité du 3 août 1934 titre: ((Préparons la grève générale pour chasser le gouvernement Doumergue et instaurer une assemblée unique 3. )) La grève générale est à l'époque un axe constant. Il sera renforcé après les explosions de Brest et de Toulon en juillet 1935. L'assemblée unique esi: un mot d'ordre central du Programme d'action 4 que vient de sortir la Ligue communiste : (( Tant que la majorité de la classe ouvrière reste sur la base de la démocratie bourgeoise, nous sommes prêts à la défendre de toutes nos forces contre les attaques violentes de la bourgeoisie bonapartiste et fasciste. Mais nous exigeons de nos frères de classe qui se réclament du socialisme "démocratique", qu'ils soient fidèles à eux-mêmes, qu'ils s'inspirent des idées et des méthodes non de la Ill' République, mais de la Convention. A bas le Sénat, chambre élue au suffrage restreint et qui rend illusoires les pouvoirs du suffrage universel 1 A bas la présidence de la République, qui sert de point de concentration occulte à toutes les forces du militarisme et de la réaction 1

(( Une assemblée unique doit concentrer le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif. Les membres en seraient élus pour deux ans au suffrage universel, depuis l'âge de dix-huit ans, sans distinction de sexe ni de nationalité. Les députés seraient élus sur la base d'assemblées locales, constamment révocables par leurs mandants et recevraient, pendant le temps de leur mandat, le traitement d 'un ouvrier qualifié. ))

Cette perspective de l'assemblée unique n'est pas le fruit de l'imagination des trotskystes français. Dans un texte de novembre 1933, Trotsky la présente comme une réponse générale nécessaire en Europe, produit non pas par une (( régénération sérieuse et durable du réformisme )), mais par le résultat (( de dix années de politique criminelle de l'Internationale communiste stalinisée [qui fait que] dans certains pays, le prolétariat est devenu victime sans défense du fascisme, dans d'autres, il est rejeté en arrière sur les positions du réformisme )). Trotsky polémique ensuite contre (( la négation pure et simple des mots d'ordre démocratiques)), à laquelle à cette époque procèdent les staliniens 3•

C'est pourquoi, on le sait, dans des pays comme l'Allemagne et l'Italie fascistes, Trotsky défend la perspective d'une «Constituante». Toutefois, pour un pays comme la France, la situation est différente puisqu'il s'agit d'une république parlementaire somme toute classique. C'est pourquoi la référence que fait Trotsky, toujours dans ce texte de 19 3 3, à l'exemple des bolcheviks qui ont maintenu jusqu'en 1917 la bataille pour la Constituante en Russie est quelque peu forcée. Un Etat démocratique fort

Quoi qu'il en soit, Trotsky veut ainsi s'adresser aux travailleurs encore influencés par la social-démocratie : (( Nous exigeons que la lutte pour la démocratie, vous la meniez non en paroles mais en actes ( ... ) Obligez donc votre parti à ouvrir une lutte véritable pour un Etat démocratique fort. [Il faut] concentrer tous les pouvoirs législatifs et exécutifs entre les mains d'une chambre unique. )) C'est dans ce cadre que Trotsky avance une perspective gouvernementale : (( Nous ne pourrions certes endosser des responsabilités pour ce gouvernement social-démocrate, mais nous vous aiderions honnêtement à lutter pour lui ; avec vous nous repousserions toutes les attaques de la réaction bourgeoise. Plus encore, nous nous engagerions devant vous à ne pas entreprendre d'actions révolutionnaires qui sortiraient des limites de la démocratie - de la véritable démocratie - tant que la majorité des ouvriers ne serait pas placée consciemment du côté de la dictature révolutionnaire. ))

A nouveau, dans son argumentation, Trotsky fait référence à l'exemple russe: ((Le mot d 'ordre principal des bolcheviks, "tout le pouvoir aux soviets·: signifiait, d'avril à septembre, tout le pouvoir aux sociaux-démocrates (mencheviks et socialistes-révolutionnaires). )) L'analogie est ici encore un peu forcée: les soviets constituaient un nouveau pouvoir prolétarien naissant et non les organes d'un «Etat démocratique fort». De plus, comme Trotsky lui-même l'indique, le mot d'ordre des bolcheviks ((A bas les ministres capitalistes )) était un mot d'ordre en négatif, l'exigence de la rupture d'une coalition, et non une bataille en positif, pour un gouvernement socialistes-révolutionnaires-mencheviks. La nuance est importante. Le problème n'est pas de savoir si Trotsky a tort ou raison, mais de souligner que, par rapport à la Révolution russe, il «innove». En avançant en positif un mot d'ordre de gouvernement, articulé à une forme de pouvoir démocratique, qui reste bourgeois, et ce dans un pays où existe une république parlementaire. D'ailleurs, le Programme d'action français laisse transparaître une difficulté: «L'assemblée unique» qui est proposée mélange une forme de pouvoir démocratique-bourgeois et des traits de pouvoir prolétariens : (( Les députés seraient élus sur la base d'assemblées locales, constamment -révocables par leurs mandants et recevraient, pendant le temps de leur mandat, le traitement d'un ouvrier qualifié. )) C'est une problématique que, dans d'autres textes, Trotsky pourfend avec la plus grande vigueur 6 !

Nous avons vu que Trotsky et le Programme d'action de 1934 avancent cette perspective ((d'assemblée unique )) par rapport aux travailleurs influencés par la social-démocratie. Mais dans l'article de la Vérité que nous avons cité, comme dans d'autres, c'est d'abord en fonction des radicaux que cette perspective est abordée : (( L'idée d'une Constituante, d'une Convention est dans l'air. Des radicaux la répandent, d'autres représentants de tendance petite-bourgeoise aussi. )) Cela est significatif

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Saint-Ouen, juin 1936: on occupe! d'une certaine difficulté à argumenter le mot d'ordre, mais aussi des pressions qui vont s'exercer sur les trotskystes au moment de la signature du pacte de front populaire. Nous y reviendrons.

Cette perspective de l'assemblée unique va rapidement disparaître des perspectives trotskystes. D'ailleurs, elle ne sera pas, dans les années qui suivent, une préoccupation portée par des secteurs de masse. Par contre, la lutte contre le Sénat, voire sa dissolution, seront à l'ordre du jour en permanence. La fédération de Paris de la SFIO organisera une manifestation contre cette assemblée qui, durant toute l'expérience du Front populaire, constitue un point d'appui important de la bourgeoisie dans la lutte contre le gouvernement Blum. « Un gouvernement socialiste-communiste »

Dès octobre 1934, Trotsky, dans son fameux article (( Où va la France )), traite de façon radicalement différente la perspective de la lutte pour le pouvoir : (( De cette situation, il faut tirer toutes les conséquences. La première et la plus importante est qu'il faut lutter pour le pouvoir. Le but du front unique des partis socialiste et communiste ne peut être qu'un gouvernement de ce front, c 'est-à-dire un gouvernement socialiste-communiste, un ministère Blum-Cachin 7 • » La rupture est double par rapport au Programme d'action qui a été publié quelques mois plus tôt. D'une part, la direction de l'assemblée unique disparaît et c'est le mot d'ordre de gouvernement qui devient central. Ensuite ce mot d'ordre inclut le Parti communiste.

On explique parfois que Trotsky ne fait finalement que reprendre la perspective du (( gouvernement ouvrier )) élaborée lors des me et IVe Congrès de l'Internationale communiste et du tournant sur le front unique. Lui-même n'a-t-il pas argumenté sur un gouvernement PC-SFIO dans un texte de novembre 1922 8 ? Il y a pourtant une différence fondamentale. A l'époque, l'Internationale communiste traite le gouvernement ouvrier comme l'aboutissement d'une politique menée par des partis communistes de masse et révolutionnaires et se situe dans la perspective d'une participation des communistes à un tel gouvernement. Participation qui, avec la mobilisation des masses et le programme sur lequel se constitue ce gouvernement, est la garantie de la dynamique transitoire, anticapitaliste, d'un tel gouvernement.

Or, pour Trotsky, en 1934, ni la SFIO ni le PC ne sont des partis révolutionnaires et, au regard des critères du IV e Congrès de l'Internationale communiste, un « gouvernement Blum-Cachin » ne saurait être qu'un de ces ((faux gouvernements ouvriers )) dont les communistes doivent ((démasquer impitoyablement devant les masses le véritable caractère 9 )). Au sein de l'Internationale communiste des années vingt, la perspective du (( gouvernement ouvrier)) avait déjà suscité d'importants débats et son maniement s'était avéré très délicat. On imagine aisément que les problèmes soulevés en 1934 sont tout aussi complexes, davantage peut-être, puisqu'il s'agit d'exiger le pouvoir pour les «directions traîtres» dans une période où n'existent pas de soviets.

Début 1934, Trotsky avait proposé la même démarche à propos de la Belgique. Constatant que la social-démocratie belge domine totalement le mouvement ouvrier (la section du Komintern était (( insignifiante et l'aile révolutionnaire très faible))) , il défendait l'idée d' (( un gouvernement social-démocrate )). Il expliquait en même temps qu'il ne fallait avoir aucune illusion sur le fait qu'un tel gouvernement ((serait capable de jouer quelque rôle positif que ce soit dans le remplacement du capitalisme )). Il précisait : (( Le mot d'ordre du gouvernement social-démocrate est ainsi calculé non pour quelque conjoncture exceptionnelle, mais pour une période politique plus ou moins longue. Nous ne pourrions abandonner ce mot d 'ordre que si la social-démocratie, avant son amvee au pouvoir, commençait à s'affaiblir considérablement, à perdre son influence au profit d'un parti révolutionnaire 10 . ))

Le mot d'ordre de gouvernement Blum-Cachin est parfois présenté comme le nec plus ultra de la politique trotskyste de l'époque. Interprétation doublement fausse. D'une part, il s'agit simplement, comme nous allons le voir, d'un axe parmi d'autres, tout aussi importants. D'autre part, cette présentation est typique d'une « lecture interprétative » des textes pour le besoin du débat politique. On ne trouve pas chez Trotsky une seconde fois ce mot d'ordre. Ainsi, dans un article aussi important que ((Encore une fois où va la France)) (mars 1935) qui est centré sur la question de la lutte pour le pouvoir, ce mot d'ordre n'apparaît pas. Dans cet article Trotsky argumente sur la dimension stratégique de la grève générale, qui ((pose inévitablement devant toutes les classes de la nation : qui va être maître de la maison ? )), sans tracer une perspective politique plus concrète.

Quant au texte des trotskystes français, sauf à de rares exceptions près, il se contente de parler de « gouvernement ouvrier et paysan». Est-ce dire que, lorsque se

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constitue le Front populaire en juillet 1935, la lutte contre l'alliance avec les radicaux traite en fait de la même question? C'est en partie vrai. Mais ne résout pas le problème : la bataille pour la rupture avec les radicaux peut s'articuler avec une perspective très propagandiste de «gouvernement ouvrier et paysan», contournant quelque peu la bataille politique concrète vis-à-vis des réformistes et des staliniens. Surtout lorsque le Front populaire sera au pouvoir.

En fait, outre les problèmes particuliers qu'il rencontre avec ses partisans français. Trotsky est en train d'élaborer une orientation qui n'est pas encore systématisée sur tous les points. Ce qui ne sera fait que dans le Programme de transition, avec toutes les difficultés que l'on sait quant à l'interprétation de la question du gouvernement ouvrier et paysan. « Un programme de révolution »

Pour Trotsky, la bataille pour << un programme de révolution ;; est tout aussi importante que la question du gouvernement socialiste-communiste. << La campagne de front unique doit s'appuyer sur un programme de transition bien élaboré, c'est-à-dire sur un système de mesures qui, avec un gouvernement ouvrier et paysan, doivent assurer la transition du capitalisme au socialisme. ;; Trotsky parle donc ici de << gouvernement ouvrier et paysan ;; et non de << ministère Blum-Cachin JJ. Cette nuance a-t-elle un sens? Trotsky veut-il indiquer une différence entre d'une part, la bataille pour un gouvernement de la SFIO et du PC et, d'autre part, celle pour un gouvernement ouvrier et paysan en invitant à les distinguer soigneusement ? Ou bien ce <<système de mesures ;;, ce <<programme de transition;;, doit-on aussi l'exiger de la part du << ministère Blum-Cachin ;; ? Problème qui fera discuter des générations de trotskystes ! Il y a bien un problème réel que, plus tard, les formulations du Programme de transition ne règlent pas. Ce qui est sûr c'est l'importance que Trotsky accorde à cette bataille programmatique. Elle n'est pas de l'ordre d'une simple activité propagandiste, la question du gouvernement socialiste-communiste relevant, elle, de l'agitation. Plus décisive encore est la façon dont Trotsky propose d'avancer les élements clés de ce programme d'un gouvernement ouvrier.

Il existe en France, autour de Jouhaux, dirigeant de la CGT, comme en Belgique avec De Man, l'idée de répondre à la crise par «un plan». Celui-ci prévoyant entre autres la nationalisation du crédit et de secteurs clés de l'industrie. Trotsky écrit : <<Jouhaux a emprunté l'idée du plan à De Man. Chez l'un comme l'autre, l'objectif est le même: masquer le dernier krach du réformisme et inspirer au prolétariat de nouveaux espoirs, afin de le détourner de la révolution. Ni De Man, ni Jouhaux n'ont inventé leurs "plans". Ils ont tout simplement pris les revendications fondamentales du programme marxiste de transition, la nationalisation des banques et des industries clés, ont jeté par-dessus bord la lutte de classes et, à la place de l'expropriation révolutionnaire des expropriateurs, ont mis une opération financière de rachat 12 • ;;

Trotsky explique pourtant qu'il faut mener une bataille en faveur de ce plan, de sa prise en charge. Face à la crise et lié au mouvement de masse, << le plan, lancé pour détourner les ouvriers de "mauvaises pensées ·; peut devenir le drapeau du mouvement révolutionnaire JJ. Il veut ainsi jouer des contradictions qui apparaissent dans les négociations du programme du Front populaire. Les radicaux et le PC veulent un programme mininal, un court moment la SFIO hésite (ou fait semblant) puis propose un programme plus radical. Jouhaux, lui, parle de se battre pour que le plan de la CGT devienne celui du Front populaire.

Trotsky revient systématiquement sur cette démarche par rapport au plan de la CGT. Dans l'intervention qu'il écrit pour un délégué de l'Isère, à l'occasion du comité confédéral national des 18 et 19 mars 1935, il s'appuie sur le plan gour argumenter la nécessité d'un programme transitoire 3• Critiquant les propositions de rachat, la vision « bureaucratique » du contrôle ouvrier, il conclut : << Il faut le remanier, il faut s'adresser directement aux salariés et aux exploités, il faut tenir un langage clair et ferme, il faut transformer le plan en un programme d'action du prolétariat. ;; Simple pédagogie ? Plutôt une démarche politique bien précise dont il ne faut sousestimer ni l'importance ni la nouveauté. Deux exemples vont le montrer. Le Programme d'action de 19 34 parlait de <<nationalisations;; (sans rachat bien sûr). C'est en partie nouveau. Certes, Lénine, dans << La catastrophe imminente et les moyens de la conjurer ;;, avançait l'idée de nationalisation. Mais dans les années trente, les PC, en pleine phase ultra-gauche, s'opposaient à ce mot d'ordre jugé réformiste. Et lorsqu'on remonte aux années vingt, force est de constater que l'Internationale communiste, si elle parle de contrôle ouvrier, écrit : << Revendiquer la socialisation ou la nationalisation des plus importantes branches d'industrie, comme le font les partis centristes, c'est encore tromper les masses populaires 14 • » Il s'agit pourtant du III e Congrès, qui amorce une «démarche transitoire».

Il faut reconnaître que la démarche qu'adopte Trotsky en 1935 n'est pas exactement la même que celle qu'il préconisait en juillet 1920 : << C'est de cette minorité syndicaliste [de la CGT] qu'est sortie l'idée de la grève générale conçue comme le moyen d'imposer la nationalisation des chemins de fer. Le programme de nationalisation mis en avant, d'accord avec les réformistes, comme un mot d'ordre de collaboration avec les classes bourgeoises, s'oppose dans son essence en tant que mot d'ordre intéressant toute la nation, au pur programme de classe qui ne saurait être que l'expropriation révolutionnaire par la classe ouvrière des capitaux des chemins de fer et autres entreprises 15 . ;; « Le Front populaire au pouvoir » ?

Au fur et à mesure que l'unité d'action entre la SFIO et le PC s'ouvre vers les radicaux pour déboucher sur le Front populaire, c'est à un tout autre débat que se trouve confronté Trotsky. Une partie importante des trotskystes français hésite de plus en plus à s'opposer frontalement à cette alliance et l'on entend des voix au secrétariat international qui expliquent : <<Le Front populaire est le seul mouvement réel actuel, il existe, on ne peut le combattre. Il faut se mettre sur la base du Front populaire pour le transformer par une critique vigoureuse ( ... )11 faut développer, continuer le mouvement, le pousser sous le mot d'ordre : Le Front populaire au pouvoir 16 ! » On voit que l'idée d'un Front populaire de combat, comme vont dire les pivertistes de la SFIO, existe parmi les trotskystes.

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Trotsky, lui, s'oppose radicalement à une telle démarche : (( L'expérience gouvernementale des réformistes et des staliniens est à faire. L'expérience radicale est faite. Identifier ou même rapprocher les deux mots d'ordre : "gouvernement ouvrier socialiste-communiste" ( gouvernement de front unique), gouvernement ouvrier et paysan, etc. ~t le gouvernement du Front f,Opulaire, les radicaux y compris, serait absolument fatal 7 • »

Face à certains de ses partisans qui, pour justifier leur position, mettent en avant la nécessité pour les masses de faire l'expérience des radicaux, Trotsky répond sur ce même terrain. Comme il le fera dans plusieurs de ses textes, Trots ky explique que c'est du point de vue de l'expérience des masses qu'il faut différencier absolument gouvernement de front unique et gouvernement de front populaire.

Un militant français qui, par ailleurs, défend la position de Trotsky, ayant écrit dans la Vérité : ((A bas le Front populaire!)), Trotsky s'oppose à cette formule. ((Pour l'instant, explique-t-il, le Front populaire est un fait (pas pour longtemps). Notre mot d'ordre devrait être à cette étape à peu près : Chassons les politiciens bourgeois du Front populaire. )) Il précise que le mot d'ordre doit être plus ou moins équivalent à celui de mai -juillet 191 7 : ((A bas les ministres capitalistes ! )) On voit l'importance à ses yeux de ne pas opposer de manière abstraite le front unique au Front populaire : (( On peut et doit combattre, dit-il, le Front populaire du dedans [en se basant] sur ses propres mots d'ordre. » Il insiste sur une formule qui lui semble résumer au mieux cette démarche : (( Pour tourner le Front populaire contre la bourgeoisie, il faut chasser les bourgeois du Front populaire 18 . )) Les comités d'action

Fin 1935, Trotsky apporte un élément supplémentaire à la définition d'une orientation face au Front populaire : les comités d'action.

Après les explosions de Brest et de Toulon, Trotsky pense qu'il faut réactiver la bataille pour la grève générale et tracer la perspective de l'organisation indépendante des masses : (( Le mot d'ordre "Chassez les radicaux" est juste, mais il est insuffisant, parce que vous n'indiquez pas les moyens de les chasser. Or, ces moyens sont indiqués par le VII' Congrès du Komintern. La résolution concernant le fascisme préconise la création, partout où c'est possible, de larges organismes électifs des masses populaires ( ... ) Ce qu'a été pour nous, pendant une certaine période, le mot d'ordre de 'front unique': d'"alliance ouvrière·: etc., le même rôle doit être joué maintenant par le mot d'ordre de la création d'organismes représentatifs de masse du front unique (en perspective des soviets )). En novembre, il insiste : (( Il ne s'agit pas ici de l'une des questions. Il s'agit de la question de vie ou de mort. Il faut trouver la formule pour ce mot d'ordre: comités locaux élus par les masses ouvrières( ... ) S'il y avait eu à Toulon un groupe suffisamment orienté pour lancer, au moment de l'explosion, le mot d'ordre clair et simple : chaque centaine d'ouvriers envoie un délégué pour le comité d'action toulonnais, la masse aurait certainement suivi cet appel( ... ) Je me réjouis de ce que la Vérité ait lancé dans son dernier numéro le mot d'ordre de comités d'action. Mais un seul article ne suffit pas. Il faut préparer une campagne, comme on l'a fait en son temps pour la milice ouvrière 19 . ))

En novembre 19 3 5, il écrivit un article dans la

Vérité, dans lequel il explique la nécessité de comprendre ((clairement la signification des comités d'action en tant qu'unique moyen de briser la résistance antirévolutionnaire des appareils des partis et des syndicats )), Trotsky ne substitue pas les premiers aux seconds : (( Cela signifie-t-il que les comités d'action doivent remplacer les organisations des partis et des syndicats ? Il serait absurde de poser ainsi la question. Les masses entrent en lutte avec toutes leurs idées, leurs groupements, leurs traditions, leurs organisations. )) Si l'article s'intitule : (( Pour les comités d'action, pas le Front populaire )), la démarche proposée n'oppose pas directement les deux: ((Le Front populaire défend la "démocratie" ? Qu'if commence donc par l'appliquer dans ses propres rangs. En d'autres termes : la direction du Front populaire doit directement et immédiatement refléter la volonté des masses en lutte. Comment la refléter ? De la façon la plus simple qui soit : par des élections ( ... ) Chacun des groupes qui participent réellement à la lutte à une étape donnée et qui sont prêts à se soumettre à la discipline commune doit pouvoir influencer la direction du Front populaire avec des droits égaux.)) Même l'expulsion des radicaux n'est pas mise comme préalable. Simplement, l'orientation est clairement affirmée : (( Le Front populaire sous sa forme actuelle n 'est rien d'autre que l'organisation de la collaboration de classes entre les exploiteurs politiques du prolétariat - réformistes et staliniens - et les exploiteurs de la petite-bourgeoisie - les radicaux. De véritables élections de masse pour les comités d'action chasseraient automatiquement les affairistes bourgeois du Front populaire et feraient ainsi sauter la politique criminelle dictée par Moscou 20 • ))

L'absence de constitution de comités va être un facteur qui pèsera lourd sur l'avenir, tant du point de vue de l'expérience qu'auraient pu accumuler des secteurs de masse qu'en ce qui concerne les liens que les révolutionnaires auraient pu tisser, en leur sein, avec la classe ouvrière. «La révolution française

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Lorsqu'éclatent, après la victoire du Front populaire, les vagues de grève qui vont déboucher sur Juin 36, Trotsky se trouve en Norvège : expulsé de France dès avril 1934, il a quitté le pays en juin 1935. La chose est importante : il ne peut pas suivre les événements de près, ni avoir de contact direct avec ses partisans. Une différence nette apparaît avec les années précédentes, lorsqu'il traitait de façon extrêmement précise les questions d'orientation. Le texte clé de cette période est: ((La révolution française a commencé. Les soviets partout ? D'accord Mais il est temps de passer des paroles aux actes. )) L'article, écrit le 9 juin, ne sera publié que dans la Lutte ouvrière du 18 juin 21 , numéro qui sera saisi sur ordre du gouvernement.

Il polémique d'abord contre ceux qui ne voient dans cette première vague de mobilisations que de simples grèves corporatives : (( Ce qui s'est passé, ce ne sont pas des grèves corporatives, ce ne sont même pas des grèves. C'est la grève. C'est le rassemblement au grand jour des opprimés contre les oppresseurs, c'est le début classique de la révolution. )) Il précise les perspectives : (( La nouvelle organisation doit répondre à la nature du mouvement lui-même, refléter la masse en lutte, exprimer sa volonté

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la plus arrêtée. Il s'agit d'un gouvernement direct de la classe révolutionnaire. Il n'est pas besoin d'inventer des formes nouvelles ( ... ) Il n y a même pas à inventer un nom pour une telle organisation : ce sont les soviets de députés ouvriers. JJ

On sait que Juin 36 n'a pas vu se développer des soviets, ni même, sauf quelques expériences, des formes d'auto-organisation importantes. Certains, lorsqu'ils abordent ce texte de Trotsky, ont tendance à le traiter quasi uniquement du point de vue de l'erreur de pronostic. Si la question est réelle, elle est secondaire. Trotsky lui-même est revenu sur son appréciation. La question principale est celle de l'orientation qu'avance Trotsky : les soviets comme perspective immédiate et centrale. Elle est différente de celle du pronostic pour une raison simple : à supposer que le mouvement de Juin 36 ait été plus puissant, qu'il ait développé des formes de double pouvoir, reste à déterminer si l'orientation correcte pouvait se résumer à la seule bataille pour les soviets.

Ce n'est pas le terme lui-même qui fait problème. Trotsky n'avait pas le fétichisme des mots. Il s'est souvent efforcé d'avancer cette même perspective en prenant en compte les traditions spécifiques des différents mouvements ouvriers. Ainsi, en ce qui concerne l'Espagne, il parle souvent de «junte ». Le Programme d'action de 1934 parle, lui, de communes ouvrières et paysannes. Si en 1936, il emploie le terme de soviet c'est à cause de la résonance profonde qu'il a parmi les militants communistes et les travailleurs qui rejoignent le PC durant ces grèves. Il le dit explicitement lorsqu'il propose que les trotskystes donnent pour titre à leur journal Soviets 22 •

Que l'on emploie le terme de « soviet », «junte » ou «conseil ouvrier», le problème reste le même: peut-on centrer une orientation politique sur cette seule perspective ? Visiblement non, dans la mesure où une telle orientation risque de rester très propagandiste, à moins de croire, que comme en Russie en février, les soviets vont surgir quasi organiquement du mouvement des masses. Ni l'expérience de la classe ouvrière dans les années précédentes, ni les traditions du mouvement ouvrier français n'allaient en ce sens. On voit donc apparaître une espèce de coupure dans la démarche à laquelle Trotsky nous a habitués avec son élaboration concernant la France des années qui ont précédé. «Ne pas apparaître comme des gêneurs »

Trotsky ne croit pas pour autant que la dynamique du mouvement des masses va laisser du jour au lendemain les réformistes et les organisations traditionnelles sur le côté. Il insiste au contraire, à plusieurs reprises, sur l'inverse. Prenons trois exemples. +Le 9 juin 1936, il écrit: ((Naturellement nous critiquons Léon Blum sans prendre de gants, mais également Thorez et consorts ( ... ) sans engager bien entendu en aucune manière notre responsabilité à l'égard du gouvernement de Léon Blum, il no~ts faut néanmoins apparaître aux yeux des ouvriers, non comme des gêneurs, mais des gens qui veulent aller de l'avant ( ... ) Ne plus faire des directions réformistes une critique académique et désen -gagée, mais s'adresser directement aux ouvriers communistes en partant de leur point de vue et du stade actuel de leur évolution 23 . JJ Et le 21, à nouveau : (( Nous devons bien comprendre nous-mêmes que la prochaine grève sera, selon toute vraisemblance, dirigée non contre le gouvernement Blum, mais contre les ennemis du gouvernement ( ... ) Nous ne mettons pas dans le même sac Léon Blum et les de Wendel et les de La Rocque. Nous accusons Blum de ne pas comprendre la formidable résistance des de Wendel. JJ + Le 3 juillet : (( Les grèves de juin démontrent à quel point sont fausses les théories ultra-gauches et sectaires suivant lesquelles les syndicats auraient 'fait leur temps" et devraient être remplacés par d'autres organisations, ou suivant lesquelles il faudrait maintenant construire des syndicats nouveaux, authentiques, à côté des vieux syndicats conservateurs 24 . JJ + Le 19 juillet, Trotsky critique une formule de ses partisans qui parlent de (( protection JJ du Front populaire. Il précise : (( Quand nous disons que le moment n 'est pas encore venu de combattre de front le gouvernement Blum, nous ne voulons pas dire là qu 'il faille le protéger, mais seulement l'attaquer de flanc. Son flanc droit ce sont les radicaux( ... ) Le mot d'ordre ne doit pas être ':A bas le gouvernement Blum !"mais "Il faut chasser les bourgeois radicaux du gouvernement Blum!" Voilà la nuance, elle est extrêmement importante pour cette période. 25 » L'insistance sur la nécessité de se battre pour chasser les radicaux est alors présente en permanence, sans que soit avancée une formule« positive», du type« gouvernement socialiste-communiste».

Sans remettre en cause toute une démarche, il était bien sûr nécessaire, pour Trotsky et les trotskystes français, de réajuster leur politique en fonction de la victoire du Front populaire et surtout des grèves de mai-juin. Or, depuis la Norvège, Trotsky ne procède pas avec la même précision. Il juxtapose à l'appel à la création des soviets comme tâche immédiate, des conseils de prudence visant à éviter des dérapages «gauchistes» dans l'approche du gouvernement Blum. Comme s'il sentait qu'il y avait là un problème. Mais il ne définit pas une orientation politique qui, tout en tenant compte des nouveaux développements de la mobilisation, trace, à partir de l'état réel des rapports de forces au sein du mouvement et des formes d'organisation existantes, des perspectives de lutte pour le pouvoir.

En décembre 1938, Trotsky revient sur mai-juin 1936. Il explique qu'il avait raison d'écrire ((la Révolution française a commencé J). Mais que (( toute révolution commençante n'est pas non plus assurée d'un développement ultérieur JJ. Ce qui confirme que la critique pertinente de son texte ne porte pas sur le « pronostic » mais sur l'orientation qu'il fixait pour que, justement, cette révolution avance... Question que Trotsky ne traite pas dans ce bilan, où il se contente d'expliquer pourquoi les choses n'ont pas débouché: ((La révolution a d'ordinaire besoin d'un rude coup de la part de la réaction pour faire un pas en avant décisif. Si la bourgeoisie avait répondu aux grèves avec occupation des usines et aux démonstrations par des mesures policières et militaires - et cela se serait inévitablement produit si elle n 'avait pas eu à son service Blum, Jouhaux, Thorez et Cie -, le mouvement, à un rythme accéléré, fût parvenu à un degré plus élevé, la lutte pour le pouvoir se serait indubitablement posée à l'ordre du jour. Mais la bourgeoisie, utilisant les services du Front populaire, a répondu par un recul apparent et des concessions temporaires à l'offensive des grévistes, elle a opposé le ministère Blum, qui apparut aux ouvriers comme leur propre ou presque leur propre gouvernement.

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La CGT et le Komintern ont soutenu de toutes leurs forces cette tromperie 26 • ))

Mais, précisément, c'est ce rapport des masses au Front populaire, dont par ailleurs Trotsky tient en 1936 le plus grand compte dans les conseils qu'il donne à ses partisans français, qui rendait inadéquate une perspective centrée uniquement sur la création immédiate de soviets ! L'orientation du POI

En 1936, les trotskystes français sont réunifiés dans le Parti ouvrier internationaliste (POl). Situation qui constitue un progrès important, mais tout récent, par rapport aux multiples et acharnées divisions antérieures. Pour les trotskystes français, là est bien la question principale. Quelle tactique adopter pour construire un parti révolutionnaire? Comment maîtriser l'entrée dans la SFIO, puis la sortie pour affirmer un parti indépendant ? Comment les révolutionnaires, complètement isolés par la double offensive du PC qui, sur la lancée des procès de Moscou, fait la chasse aux trotskystes, et celle de la SFI 0 qui cautionne le premier et interdit la publication de leur journal, peuvent-ils trouver le lien avec la classe ouvrière ? D'autant que, par la force des choses,' leur insertion est essentiellement intellectuelle.

Telles sont les questions fondamentales auxquelles sont confrontés les trotskystes français. Cela dit, tout en les remettant à leur juste place, il est nécessaire d'aborder d'autres problèmes: ceux qui ont trait à l'orientation politique développée au cours de ces événements ne prennent pas les mêmes précautions que Trotsky. Ainsi, dans un appel publié le 29 juin, dans la Lutte ouvrière, ils écrivent : (( La crise du régime en France a atteint un degré de maturation tel que le dénouement approche. L'étape décisive de la lutte pour le pouvoir est abordée. )) Sous le titre (( Les soviets partout )), la seule perspective avancée est celle d'une transcroissance directe et quasi immédiate des comités apparus dans les grèves en soviets. ((La grève terminée, ces comités doivent subsister et devenir des comités d'usine permanents, qui non seulement assureront le contrôle ouvrier, mais prépareront un plan de gestion entreprise par entreprise. )) Comités qu'il faut développer dans les quartiers, les casernes, etc. (( Il faut que ces comités soient reliés entre eux. Des congrès de comités par région, par industrie et pour tout le pays, tel est le moyen d'unifier, de coordonner, de développer toutes les luttes des masses travailleuses pour les porter jusqu 'à la prise du pouvoir par les comités d'ouvriers, de paysans et de soldats, et par l'instauration du gouvernement des ouvriers et des paysans 27 • ))

L'appel surestime la situation, d'autant que les grèves commencent à décliner. Erreur peu importante et sans doute presque inévitable. Plus décisif, par contre, le fait que le processus de lutte pour le pouvoir de développement d'un double pouvoir, est pensé en totale extériorité par rapport aux organisations traditionnelles. C'est une sorte de « schéma idéal » de la révolution prolétarienne qui est plaqué sur la réalité. Aucune prise en compte de la SFIO et du PC, aucune «interpellation» en direction de ces partis autour de taches nécessaires n'accompagnent la dénonciation. ((Les vieux partis, écrit-on, qui vous ont parlé pendant des années de la révolution se mettent au service de la bourgeoisie ou sont complices d 'elle. )) Rien non plus sur la CGT, dont on connaît le rôle joué dans la grève, sinon pour dire que (( les dirigeants de la CGT apportent leur concours )) au PC et à la SFIO. Constat d'autant plus frappant avec le recul que l'on sait que les organisations traditionnelles, en particulier le PC et la CGT, se sont considérablement renforcées durant les grèves. Rien dans cet appel non plus sur l'exigence du départ des radicaux: il est vrai qu'une telle démarche en estompe l'intérêt. Une motion ( 18 juin) de la CA du syndicat de l'Isère de la Fédération générale de l'enseignement que popularise la Lutte ouvrière développe une logique analogue 28 : des comités aux soviets, pour (( l'instauration de la dictature des ouvriers et des paysans pour abattre le capitalisme et bâtir la société socialiste)), A quoi s'ajoute l'exigence de ((l'expropriation pure et simple )) des banques et industries clés, sans que soit reprise la démarche par rapport au « plan » de la CGT que Trotsky avait développée dans l'intervention qu'il avait écrite pour le délégué de l'Isère en juin 1935. Juin 1936 était pourtant une situation assez idéale pour développer cette démarche afin de livrer une bataille de masse, avançant les éléments clés d'un programme anticapitaliste.

Les mêmes défauts se retrouvent dans les mois qui suivent: il ne se s'agit donc pas d'une attitude liée à l'accélération de la situation en mai-juin. Ainsi, en octobre 1936, le POl développe l'axe du contrôle ouvrier : réponse juste et classique à une situation dans laquelle la bourgeoisie essaie de remettre en cause les acquis des grèves, alors que le rapport de forces est toujours important pour la classe ouvrière. Mais le contenu du tract pose toujours le même problème : (( Il faut organiser solidement les comités d'usine, préparer le congrès national des délégués d'usine pour dresser méthodiquement le plan d'action général destiné à briser les manœuvres patronales, à réajuster effectivement les salaires et à instaurer le contrôle ouvrier sur la production 29 • »

Ici encore, la question est posée en totale extériorité par rapport aux formes d'organisation existantes, en l'occurrence la CGT. Dans Juin 36, Danos et Gibelin évoquent une autre approche possible lorsqu'ils parlent des délégués ouvriers mis en place par les accords de Matignon : (( Cette idée aurait pu être féconde si la CGT avait lié l'institution des délégués à la revendication du contrôle ouvrier sur les entreprises et avait combattu pour l'élargissement de leur compétence 30 . )) De la même façon, dans le tract, la nationalisation des banques est avancée sans lien aucun avec le « plan » CGT. Il est vrai qu'à l'époque le POl fait peu de travail dans le syndicat.

Prenons enfin le problème du gouvernement au travers de deux articles de la Lutte ouvrière. Le 30 octobre 1936, les mots d'ordre finaux sont l'appel: ((A chasser les chefs radicaux pourris. A se rassembler dans un Front prolétarien révolutionnaire. A constituer leurs comités d'usine, de rue, de village. A préparer le plan de contre-offensive par le congrès des délégués d'usine 31• )) Le 11 décembre on trouve le titre : (( Des cascades de capitulations !-Seul le gouvernement ouvrier et paysan ne capitulera pas 1 )), et comme dernier mot d'ordre: ((A l'organisation pourrissante du régime bourgeois, à ce gouvernement agonisant, oppose à l'organisation du pouvoir ouvrier, les comités d'ouvriers, de paysans, de soldats et leur gouvernement : le gouvernement des ouvriers et des paysans 32 1 ))

La mention de l'exigence du départ des radicaux apparaît comme plaquée sur une démarche qui ne correspond pas à celle que Trotsky a souvent expliquée. Certes, le slogan ((A bas le gouvernement Blum)) n'est pas présent. Mais aucune démarche n'apparaît pour mettre en contradiction la réalité de la politique du gouvernement et la masse des travailleurs qui, à cette

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Sur la terrasse des Galeries Lafayette : les vendeuses sont en grève. époque, ont massivement renforcé la SFIO, le PC et la CGT. Sinon l'appel à un congrès de comités qui n'existent pas, dans la perspective d'un gouvernement ouvrier et paysan difficile à définir. On se rend compte que l'abandon, y compris par Trotsky, de la bataille pour un gouvernement socialiste et communiste, au profit de la seule exigence du départ des radicaux, peut facilement amener à contourner la réalité de l'existence des réformistes et des staliniens. Ce qui ne va pas sans conséquence sur la façon de tracer la voie de la lutte pour le pouvoir, trop réduite à la propagande pour un gouvernement ouvrier et paysan bien difficile à concrétiser. En guise de conclusion

<< Le défaut principal des trotskystes réside dans le fait qu'ils considèrent le schéma ms se comme valable pour les autres pays et qu 'hypnotisés par la prise du pouvoir par le Parti bolchevik, ils veulent observer la même marche pour arriver aux mêmes résultats. '' Cette critique, faite le 1 7 juillet 1936, se retrouve chez beaucoup de révolutionnaires qui, d'ailleurs, en profitent souvent pour, dans le même mouvement, remettre en cause la perspective stratégique des conseils ouvriers : « Si en Russie l'idée du soviet de soldats, de paysans, d'ouvriers apparaissait comme évidente, indispensable, étant donné que toute autre organisation était inexistante, il n'en est pas de même dans les pays oû le mouvement ouvrier a pu se développer dans un minimum de légalité et oû, par conséquent, il existe des formes de regroupement profondément ancrées qui joueront un rôle prédominant dans le développement des luttes révolutionnaires 33 . ''

En avril 1937, Nin, le dirigeant du POUM espagnol et ancien compagnon de Trotsky, dira sensiblement la même chose : « Les formules de la Révolution russe appliquées mécaniquement nous conduiraient à l'échec du marxisme. La tactique est variable comme l'est la réalité ( ... ) En Russie, iln y avait pas de tradition démocratique. Pas de tradition d'organisation et de lutte dans le prolétariat. Nous l'avons. Nous avons des syndicats, des partis, des publications. Un système de démocratie ouvrière. On comprend donc l'importance que les soviets eurent. Le prolétariat n'avait pas ses organisations propres ( ... ) Notre prolétariat avait déjà ses syndicats, ses partis, ses organisations propres. C'est pour cela que les soviets n'ont pas surgi parmi nous . '' 34

Nous ne voulons pas ici discuter du bilan des propres perspectives de ceux qui critiquent ainsi ce défaut principal des trotskystes, mais souligner un paradoxe. Si on étudie le travail d'élaboration stratégique fait par Trotsky, autour du Progamme d'action de 193 4, puis face au Front populaire, c'est le constat inverse qu'il faut faire. Trotsky a la volonté profonde - et la capacité - de prendre en compte l'ensemble des différences d'un pays comme la France d'avec la Russie de 1917, pour proposer une orientation politique qui n'est en rien une application mécaniste du «modèle russe».

On le voit en France. On aurait pu le montrer pour l'Allemagne des années trente ou la révolution espagnole. Non seulement Trotsky ne «plaque» pas l'expérience de la Révolution russe, mais il prolonge et enrichit l'élaboration amorcée par les III" et IV• Congrès de l'Internationale communiste. Congrès qui cherchaient justement à adapter un certain nombre de principes stratégiques généraux aux pays d'Europe occidentale, dont la structure sociale et politique était radicalement différente de celle de la Russie. C'est même, dans cette période, le seul dirigeant politique d'envergure qui, dans la prati~ue, fait avancer dans ce sens l'élaboration stratégique 5• Même si sa référence constante à l'expérience russe, pour «justifier » son élaboration, voile partiellement l'originalité de son apport.

Le paradoxe est donc que certaines critiques apparaissent en partie fondées lorsque l'on regarde, par exemple, la propagande des trotskystes français en Juin 36. Vision « octobriste » elle-même confortée, comme nous l'avons vu, par certains textes de Trotsky. Il y a là quelque chose de profond qui résistera au travers des générations.

Antoine Artous 1. Signalons l'article documenté de Jean-Paul Joubert: « Trostsky et le Front populaire>>, in Cahiers Léon Trotsky, n° 9, janvier 1983, qui traite surtout un aspect du problème (les radicaux et les comités d'action).

2. Le Mouvement communiste en France, novembre 1934, (p. 477). Voir aussi parmi de nombreuses formules: 11 Notre arme ( ... ) c 'est le contenu de l'unité 11. Eté 1934, Œuvres, tome 4 (p. 194).

3. In les Luttes de classes en France, P. Naville, EDI (p. 436). 4. In Programme de transition. Editions de la Taupe rouge, 1977, réédité en 1983, éditions La Brèche. Ce programme, publié en juin 1934 dans la Vérité, a été rédigé en collaboration avec Trotsky.

5. Le Mouvement communiste en France (p. 419 ). 6. Un seul exemple: la façon dont il polémique contre le journal la Commune, de Frank et Molinier, qui mélange soviet et organisation communale au travers de la réference à la Commune de Paris, en oubliant que, dans le Programme d'action de 1934, la lutte pour le pouvoir ouvrier s'appelle 11 lutte pour la Commune ouvrière et paysanne;; Œuvres, tome 8 (p. 49).

7. Le Mouvement communiste en France (p. 472). 8. « Le gouvernement ouvrier en France, le Mouvement communiste en France;; (p. 2I5). 11 Sur la tactique de l'Internationale communiste ii. IV Congrès in Quatre Premiers Congrès de l'IC (p. 159).

9. Résolution. 10. Œuvres, tome 3, janvier 1934 (p. 163). Il. Œuvres, tomeS, (p. 184). 12. Idem (p. 193). 13. Le Mouvement communiste en France (p. 484). 14. Ill Congrès de l'Internationale communiste, op. cit., (p. 99).

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15. Le Mouvement communiste en France (p. 83).

24. Œuvres, tome 10 (p. 152).

16. Procès verbal du secrétariat international du 12 juillet 1935,

25. Œuvres, tome 10 (p. 271 ).

Cahiers Léon Trotsky n° 9. Voir aussi l'article de Joubert dans le

26. Le Mouvement communiste en France (p. 603).

même numéro.

27. In Révolutionnaires du Front populaire. Jean-Pierre Rioux.

17. Cité par Joubert (p. 39).

10-18, 1973 (p. 182).

28. Ibidem (p. 179).

18. Cité par Joubert (p. 37).

29. Ibidem (p. 263).

30. Petite collection Maspero, 1972, tome 2 (p. 91 ).

19. Œuvres tome 7, (p. 61), le VII' Congrès du Komintern a eu

31. ln Naville,op. cit., (p. 517).

lieu en juillet-août 1935.

32. Ibidem (p. 521 ).

20. Œuvres, tome7 (p. 181).

33. Article du Libertaire in Rioux, op. cit., (p. 194).

21. Œuvres, tome 10 (p. 78).

34. Conference faite à Barcelone in Révolution espagnole. Sup-

22. Œuvres, tome 10 (p. 72).

pléments à Etudes marxistes, numéro 7-8. 1969.

23. Ibidem.

A lire et consulter ...

Léon Trotsky : Où va la France ? (Quatrième Internationale).

Léon Trotsky: le Mouvement communiste en France (Editions de Minuit).

Jacques Danos et Marcel Gibelin: Juin 36 (La Découverte).

Jacques Kergoat: le Parti socialiste (Le Sycomore).

Jacques Kergoat: la France du Front populaire (La Découverte).

Daniel Guérin : Front populaire, révolution manquée (Maspero ).

Jean-Pierre Rioux: Révolutionnaires du Front populaire (10/18).

Georges Lefranc: Histoire du Front populaire (Payot).

Georges Lefranc : Juin 36, l'explosion sociale du Front populaire (Juliard).

Pierre Naville : l'Entre-deux-guerres (EDI).

Jean Rabaut: Tout est possible 1 Les ''gauchistes" français 1929-1944 (Denoël).

Jean-Paul Joubert: Révolutionnaires dans la SFIO (Fondation nationale des sciences politiques).

Michel Bilis : Socialistes et pacifistes (Syros).

A bas le blocus pour les gosses d'Espagne!

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