Décriée ou mythifiée, honnie ou adulée, la Gauche révolutionnaire de Marceau Pivert est, en fait, mal connue. Elle représente pourtant un des courants les plus importants au regard des potentialités et des limites du mouvement ouvrier confronté à l'expérience du Front populaire. Autour de onze points, le !)résent article avance une série de remarques indispensables à une meilleure compréhension rieur de la SFIO. Celle-ci, la Bataille socialiste, s'est 3 centrisme il possède à peu près toutes les caractéde ce courant.
Il faut tordre le cou à l'idée, fréquente dans nos rangs 1, que la création de la Gauche révolutionnaire, en septembre 1985, n'aurait été qu'une manœuvre d'appareil, simplement destinée à retenir dans la SFIO les militants combatifs que les « bolcheviks-léninistes 2 » pouvaient entraîner avec eux, en leur faisant miroiter quelque temps l'existence d'un pôle gauche à l'intérieur de la SFIO. Pour l'essentiel, les militants qui constituent alors la GR sont des militants honnêtes, Marceau Pivert lui-même au premier chef. Le goût de la «manœuvre» n'est jamais apparu, ni précédemment, ni par la suite, comme 1 'une des caractéristiques de ce noyau. Aucun élément de preuve, aucun témoignage, n'a jamais pu être recueilli confirmant la thèse de l'opération d'appareil. Aucun élément non plus ne permet de penser que Pivert aurait été manipulé de l'extérieur.
Les raisons de la rupture avec Zyromski sont publiques et sérieuses: il s'agit du désaccord concernant le ralliement de plus en plus ouvert de Zyromski à la nécessité de la « défense nationale », contre laquelle Pivert appelle au défaitisme révolutionnaire 3• Principalement, la constitution de la GR exprime la radicalisation à l'œuvre au sein de la SFIO.
Les « bolcheviks-léninistes » ont à l'époque commis des erreurs qui suffisent à expliquer les mauvaises conditions de leur sortie de la SFIO, sans qu'il soit nécessaire d'y rajouter de « machiavéliques » opérations de la direction. Que la constitution, à ce moment, de la GR ait arrangé la direction de la SFIO, c'est possible, encore que pas certain. Que Pivert, pour qui les perspectives d'avenir se situaient à l'intérieur de la SFIO, ait bataillé pour garder dans sa tendance les militants tentés par les « bolchéviks-léninistes », c'est également certain, et assez normal. Mais c'est tout.
Il existe depuis longtemps une « gauche » à l'intéconstituée en 1 92 7 pour mener le combat contre les tentations « ministérialistes », en leur opposant le refus de principe de participation à un gouvernement bourgeois. Mais la Bataille socialiste est plus que cela : de filiation guesdiste affirmée, elle se proclame marxiste et se prononce contre la collaboration de classes.
La première rupture en son sein se fait après le 6 février 19 34, entre d'un côté Zyromski et Pivert, favorables à l'unité d'action avec le PCF et, de l'autre, Paul Faure et ses amis, qui ne veulent pas entendre parler d'un rapprochement avec les communistes. La séparation de Pivert et de Zyromski marque donc la deuxième scission de la Bataille socialiste.
Pourtant la GR, telle qu 'elle se constitue, emprunte fort peu à la Bataille socialiste. D'abord parce que la GR se constitue non pas comme un pan détaché de la Bataille socialiste, mais comme le regroupement des minorités de gauche dans le Parti socialiste. D'emblée, on trouve ainsi à la direction de la GR des anciens de l'Action socialiste, comme Jaquier, de Révolution constructive (Beaurepaire), de Spartacus (Lefeuvre). D'autres dirigeants sont des «personnalités » aux itinéraires encore plus compliqués : Boris Goldenberg qui vient du SAP allemand, ou Lucien Hérard, qui vient du PCF, et qui a été « souvarinien » . Mieux encore : sont souvent quasi immédiatement promus à la direction de la tendance des hommes qui adhèrent à la SFIO à ce moment pour rejoindre la GR : Michel Collinet, qui a été trotskyste, puis proche de Doriot, Daniel Guérin, dont les références sont alors anarcho-syndicalistes. Seul peut se recommander d'une filiation avec la Bataille socialiste - ou plus exactement d 'une fidélité plus ancienne à Pivert - le petit noyau de dirigeants pivertistes de la fédération de Paris, notamment les dirigeants du xve arrondissement.
La génération qui rejoint alors la GR a un point commun : elle est composée essentiellement de militants qui ont rejoint la SFIO à partir de 19 34. Une base jeune et peu expérimentée donc et, surtout, une extraordinaire hétérogénéité politique dans la direction de la tendance qui, d'ailleurs, ne se résorbera jamais.
Le pivertisme » est un courant centriste », et du « « ristiques. Le qualificatif rapide que lui accole Pierre Frank - (( c'était des sociaux-démocrates de gauche 4 » -n'apparaît pas très fondé. A l'inverse, le titre du livre de Jean-Paul Joubert, Révolutionnaires dans la SFIO, est source d'ambiguïté. S'il y a un courant qui a oscillé entre la réforme et la révolution, c'est bien le courant pivertiste.
L'une des caractéristiques du pivertisme est le décalage constant entre le discours et les actes. Ce décalage opère la plupart du temps - et en tout cas sur les questions essentielles - de la même manière : à ne regarder que le discours, le pivertisme apparaît extraordinairement révolutionnaire ; à examiner les actes, par contre, on ne voit guère que la platitude réformiste. Mais il arrive aussi que le décalage joue en sens inverse, témoignage du grand pragmatisme de la tendance.
Les pivertistes mèneront ainsi de courageuses batailles contre le Sénat, sans beaucoup s'interroger sur la question des institutions. Et ils armeront un très solide service d'ordre -les TPPS- sans guère avoir de débats sur la place de l'armement du prolétariat dans le processus révolutionnaire. A l'évidence, ce décalage complique l'analyse.
Le courant pivertiste n'a jamais eu une compréhension globale de ce que pouvait représenter une politique de front unique. Au mieux, il a jumelé une pratique de l'unité d'action au coup par coup avec de grandes déclarations emplies d'illusions sur la nécessité de l'unification organique. C'est fort tardivement ;_en fait à partir des leçons de la guerre d'Espagne - que les pivertistes commencent à jeter un regard lucide sur les pièges de la «réunification politique». Et c'est de .
manière assez sporadique qu'ils illustrent leur volonté d'unité d'action. En fait, c'est avant la cristallisation du pivertisme comme courant que Marceau Pivert et ses amis pratiqueront l'unité d'action de la manière la plus efficace. Ils jouent ainsi un rôle indiscutable dans la mise sur pied d'une riposte unitaire à l'émeute fasciste du 6 février 1934. Mieux: ils comprennent la nécessité d'asseoir cette riposte unitaire sur la constitution des comités de masse à vocation permanente. Ils sont ainsi - avec les trotskystes - à l'origine des premiers comités antifascistes (de «vigilance », « d'alliance ouvrière», etc. : les termes employés sont multiples). Mais, au congrès de la SFIO qui se tient à Toulouse, Pivert semble avoir relégué aux oubliettes la question de l'unité d'action. Seul, Claude Just, au nom de la petite tendance d'Action socialiste, pose le problème. Pivert non seulement se tait, mais vote finalement la motion « cassoulet toulousain » que défendent ensemble Blum, Paul Faure et Zyromski. Or, les silences de Pivert interviennent au moment où une première vague de comités commence à se constituer sur l'ensemble du territoire.
En fait, du moment où il se sépare de Zyromski jusqu'à l'expérience du PSOP, Pivert ne semble plus voir très clairement les points sur lesquels il serait possible d'en appeler à l'unité d'action. Sans doute y a-t-il à cela des explications.
La première est que Pivert ne dirigeait pas une organisation indépendante, mais un courant au sein de la SFIO. Les contingences tactiques limitaient incontestablement ses possibilités d'action. Remarquons cependant que pendant le bref instant où la Gauche révolutionnaire dirige la fédération de la Seine, les initiatives ne fleurissent pas non plus.
La deuxième est que les staliniens ménagent de moins en moins Pivert et que, en particulier après la création du PSOP, Pivert n'est pas traité très différemment des trotskystes : on est passé des injures aux attaques manu militari des meetings.
Qu'un tel contexte ne favorise pas l'éclosion d'une politique de front unique, c'est certain. Bien des initiatives étaient cependant possibles, à condition de concevoir le front unique comme une politique d'ensemble, tournée vers les masses, et non prisonnière des rapports d'appareils. A l'évidence, une telle conception faisait défaut à Pivert, et sa carence en ce domaine a largement facilité la mainmise stalinienne sur les nouvelles générations ouvrières qui naissaient au combat politique.
Lucidité et capitulations alternent de la même manière pour ce qui concerne le passage Ju ((front unique )) au ((front populaire )), et notamment pour ce qui regarde le Parti radical. Certes, dans les mois qui précèdent le Front populaire, Pivert partage la conception selon laquelle le Parti radical est bel et bien un parti bourgeois, et non le représentant de la petite bourgeoisie. Nous disons bien : partage. Car, à cette date, cette conception est également celle de Zyromski et du Parti communiste. Sur cette ligne, Pivert tiendra plus longtemps. Il écrit ainsi, en décembre 1935 (Gauche révolutionnaire, 10 décembre 1935) que l'alliance avec les radicaux est une trahison; et René Modiano écrit en février 1936: ((Qui aurait pu croire( ... ) qu'un jour nous accepterions de voir à la même tribune les représentants des partis ouvriers et ceux des partis de la démocratie bourgeoise?)) (Gauche révolutionnaire, 25 février 1935.)
En effet ! Car la GR l'accepte finalement bel et bien.
Marceau Pivert approuve à la CAP, le 6 mai, la participation radicale au gouvernement, et les représentants de la GR font de même au conseil national du 10 mai.
Sans doute ce glissement prend appui sur l'analyse des résultats électoraux : de la rninorisation du Parti radical, des progrès du Parti communiste et de l'instauration de la SFIO comme premier parti de la coalition, Pivert déduit que la participation radicale recèle désormais moins de dangers. Mais il renvoie surtout aux variations des pivertistes quant à la « formule du gouvernement». Au début du mois de février 1936, elle se prononce contre toute coalition (( au pouvoir comme dans les élections )) avec le Parti radical. Mais sa motion laisse cependant la porte ouverte au désistement en faveur d'un candidat ((s'engageant à briser toutes les résistances des oligarchies économiques et financières )). Certes, le 5 mai, Pivert propose encore que, si le PCF ne veut pas participer au gouvernement, il soit alors mis en place un gouvernement socialiste homogène. Mais sa conception a déjà évolué : hostile à la participation socialiste à un gouvernement radical, en fait il est à présent d'accord pour une participation radicale à un gouvernement dans :equel les deux partis ouvriers auraient une très large majorité. En mai, il franchit une nouvelle étape: bien que le PCF ait confirmé sa non-participation, il approuve de ses votes - et sa tendance également - la constitution d'un gouvernement socialistes-radicaux-néos.
Sans doute lui arrivera-t-il de mener par la suite des batailles courageuses : contre la participation au gouvernement du radical Chautemps, contre toutes les coalitions d'union nationale au profit desquelles Blum déploie alors ses efforts. Mais la logique est toujours la même : hostile à la participation à un cabinet « bourgeois », Pivert n'est plus hostile à une participation bourgeoise à un cabinet que dirigent les socialistes. Cette évolution, il la justifie au départ par l'idée que le mouvement des masses transformera le gouvernement de coalition avec la bourgeoisie en« gouvernement ouvrier et paysan». En réalité, c'est sur l'appréciation même du Front populaire que porte l'erreur initiale.
Les trotskystes, quand ils abordent la notion pivertiste de «front populaire de combat», doivent faire preuve de modestie. Cette notion, après tout, fut un certain temps la leur, tant au niveau du secrétariat international que de la section française (voir l'article d'Antoine Artous). Reste qu'ils s'en dégagèrent, Trotsky les y aidant beaucoup, et que Pivert persévéra.
Daniel Guérin a donné de la conception pivertiste du « front populaire de combat » une interprétation qui nous paraît largement erronée. Le vocable front populaire, explique-t-il, ((recouvrait de!L"t marchandises de nature fort différentes, sinon incompatibles)). Il y avait ainsi le «front populaire numéro 1 », c'est-à-dire la « mésalliance» parlementaire et électoraliste, et le «front populaire numéro 2 », c'est-à-dire le «puissant mouvement populaire » : ((Nous étions, conclut-il, des adversaires résolus du front populaire numéro 1 et des partisans enthousiastes du front populaire numéro 2. )) Mais ((il fallait que nous fussions présents dans le numéro 1 pour le propulser et l'amener à se confondre avec le numéro 2. Nous avons trouvé une solution à nos difficultés en nous faisant les champions d'un front populaire de combat ... 5 )).
En réalité, Pivert n'a jamais pensé que l'objectif était de « confondre » les « deux » fronts populaires, et encore moins qu'ils étaient incompatibles. Plus simplement,
Pivert raisonne «par étapes». Ainsi, pour lui, le Front populaire est une étape nécessaire 6 • Décrivant ainsi l'étape «nécessaire» vers l'abolition du «régime d'exploitation capitaliste», il ne voit pas que la coalition ne s'est justement formée que pour éviter que le mouvement des masses ne mette en cause ledit régime d'exploitation.
De ce point de vue, la politique que suit la Gauche révolutionnaire a une certaine cohérence. Logique, l'idée que cette étape doit être brève, et que le programme du Rassemblement populaire doit être intégralement appliqué dans les trois mois. Logique, le soutien au type de gouvernement que forme Blum. Moins logique peut-être la participation de Marceau Pivert à l'équipe gouvernementale, comme responsable du contrôle politique de la presse, de la radio et du cinéma. Mais ne s'agissait-il pas «d'accélérer» la réalisation du programme du Front populaire?
Revenant en 1952 sur les leçons de l'époque, Pivert expliquera l'échec par un sophisme puisé dans le vieux sac à malices réformiste : ce sont les masses qui, alors, n'étaient pas révolutionnaires 7 • L'explication, à vrai dire, était déjà en germe dans les propos de 19 36, dès qu'il s'agissait d'expliquer pourquoi cette «étape» était «nécessaire » : en raison du jeu parlementaire et de la «volonté des électeurs», répondait déjà Pivert 8•
:
Cohérente aussi l'attitude des pivertistes pendant les grèves de Juin 36. Ce qui frappe dès le premier abord, c'est qu'ils y interviennent peu en tant que tels. Sans doute cela renvoie-t-il à des habitudes organisationnelles de la SFIO: il n'y existait alors aucune structure d'entreprise, uniquement des sections locales. Sans doute cela renvoie-t-il à la base sociale de la Gauche révolutionnaire, qui n'était certes pas spécifiquement prolétarienne. Mais il existe à la discrétion pivertiste des raisons plus profondes. La légende s'est ici emparée de la tribune libre de Pivert parue dans le Populaire et intitulée (( Tout est possible)). La coïncidence des dates fait qu'elle est apparue comme un appel à l'action, un encouragement aux luttes. La vérité oblige à dire que paru alors quinze jours après les premières grèves sur le tas de Latécoère et de Bréguet, deux jours après celle de Bloch, ce texte contient pas une seule allusion aux occupations d'usine. En réalité, il n'est guère possible de porter au crédit du pivertisme une lucidité particulière. Aux limites qui apparaissent alors crûment, deux types d'explications peuvent être données.
Léon Trotsky.
La première explication concerne le travail de masse. Les pivertistes participent certes, là où ils sont, aux mouvements de grève. Mais ils le font en militants socialistes loyaux. L'absence de toute politique indépendante, de toute activité autonome, s'explique peut-être par les contingences tactiques d'une tendance interne à la SFIO. Mais en partie seulement, et le mal est en réalité plus profond. A travers la création de leur tendance, à travers la mise sur pied d'un bulletin interne à la SFIO, puis d'un organe public, les pivertistes ont peu à peu accédé à la compréhension de la nécessité d'un minimum d'expression politique autonome. Mais ils n'accéderont jamais à la compréhension que cette activité indépendante doit s'exercer aussi au plan social. Prisonniers de leur compréhension étroite de l'« indépendance syndicale», ils se refuseront à toute traduction coordonnée de leurs prises de position politiques. S'étant ainsi eux-mêmes coupé les mains, les militants de la Gauche révolutionnaire se contenteront d'« accompagner » le mouvement de juin : au pire, suivistes de la bureaucratie syndicale, au mieux, suivistes du mouvement lui-même. Cette incompréhension n'a rien de conjoncturel. Le PSOP, à sa création en 1938, décidera encore d'interdire à ses groupes d'entreprise <<toute incursion dans le domaine syndical)). La rançon de ces carences n'apparaît pas seulement dans l'impossibilité de peser sur l'orientation du mouvement de Juin 36. Elle se traduit aussi par l'impossibilité de faire apparaître dans la CGT une tendance révolutionnaire quelque peu significative : au congrès de Nantes, en novembre 1938, quand l'opposition d'extrême gauche décide de se compter, elle obtient entre 0,3 % et 0,5 %. Dans ce fiasco, tous les courants qui se situent alors à gauche de la gauche ont leur part de responsabilité. Mais la responsabilité des pivertistes, seule force alors capable de cristalliser un tel courant, est particulièrement grande.
La deuxième raison de la discrétion pivertiste, encore plus fondamentale, est liée à l'orientation politique. La Gauche révolutionnaire ne voit pas, en effet, dans le mouvement de Juin 36 la possibilité que s'ouvre une voie différente de celle que trace la coalition de Front populaire. Elle le vit comme un mouvement de «pression», comme la conjugaison harmonieuse de l'action directe et de l'action parlementaire. Elle considère que les accords Matignon représentent le «maximum» de ce que pouvaient obtenir les ouvriers en grève et se félicite de l'attitude «positive» du gouvernement. Bref, le mouvement de juin peut accélérer une étape au sein d'un continuum. Mais il ne vient pas à l'idée de la GR qu'il puisse dessiner un autre processus.
Du coup, quand les grèves repartent de plus belle après les accords Matignon, la Gauche révolutionnaire est désemparée. Elle expliquera alors la poursuite de la lutte par de stricts motifs revendicatifs, quelques questions ici et là pendantes, que n'ont pas totalement réglées les premières conventions collectives.
Sans doute, le durcissement gouvernemental (notamment la déclaration de Salengro du 3 juin) ouvre-t-il peu à peu les yeux de certains de ses militants. C'est d'ailleurs à cette occasion qu'apparaît pour la première fois une « gauche » de la GR. Colette Audry, puis Michel Collinet critiquent les déclarations de Salengro et celles de Maurice Thorez. La GR se posera dès lors en défenseur intransigeant des luttes ouvrières et des occupations d'usine, se heurtant de plus en plus frontalement à l'activité gouvernementale et aux prises de position de la direction du parti 9• Elle nuance également son premier bilan des accords Matignon. Et elle commencera à tirer des conséquences sur le plan organisationnel. Dès le 28 juillet 1936, la GR demande à ses militants de mettre sur pied dans les entreprises des « noyaux socialistes». Elle mènera par la suite une bataille courageuse pour transformer les « amicales socialistes d'entreprise » en instruments pour la lutte de classe, et y réussira en partie dans la région parisienne. Mais le mouvement de juin est alors depuis longtemps retombé. Daniel Guérin conclut sobrement : << Nous avons raté le coche. ))
La révolution espagnole met en évidence les clivages qui commencent à exister au sein de la GR. Par la voix de Marceau Pivert, la position qui prévaut à l'extérieur est cependant celle de la« non-intervention». Jusqu'à la fin de l'année 1936, Pivert approuvera ainsi la politique du gouvernement Blum et dénonce ceux qui préfèrent << harceler, accabler, solliciter, violemment le gouvernement qui ne pouvait guère faire plus qu'il n'a fait dans ce domaine 10 )). Cette position, Pivert la justifie au moyen d'une de ses rares incursions dans le domaine de la révolution permanente. Il n'en est que plus frappant de voir qu'il n'utilise guère la notion à bon escient. Il insiste aussi, à juste titre, sur le fait que le processus en Espagne est << une révolution socialiste, et non la défense de la démocratie )). Il en tire la conclusion que la classe ouvrière internationale doit aider la révolution espagnole par «l'action directe». Elle doit bien sûr fournir des armes, mais par la contrebande et l'action clandestine. Toute intervention des Etats irait à l'encontre du point de vue recherché : elle étoufferait le processus de révolution sociale. Pivert ne s'interroge absolument pas sur le fait que l'embargo et la fermeture des frontières ne facilitent guère l'action directe de la classe ouvrière. Il ne s'interroge pas non plus sur le fait que les classes ouvrières italienne et allemande ne disposent guère d'un rapport de forces leur permettant d'interdire les livrai-
sons d'armes «étatiques» aux franquistes. Et il ne s'interroge guère non plus sur l'ampleur des besoins d'armes des républicains espagnols. A cela, deux types de raisons.
La première est que Pivert a une vision erronée de la situation espagnole. Il écrit ainsi, le 15 décembre 1936: rr La paix maintenue provisoirement permet à la révolution sociale de se développer à l'abri d'une victoire militaire probable 11 . )) La deuxième, c'est que Pivert partage sur le fond l'analyse que fait alors Blum : l'intervention en Espagne, c'est la guerre en Europe, et cette perspective-là ne peut qu'encourager toutes les tendances à la militarisation française. L'intervention heurte ainsi profondément le vieux fond pacifiste de Pivert, dont nous verrons qu'il l'amènera bien plus près du «pacifisme intégral» que du défaitisme révolutionnaire.
Mais la position de Pivert est fortement critiquée, non seulement par le parti-frère -le POUM -, mais au sein de sa propre tendance. Dès la fin de l'année 1936, un certain nombre de militants de la GR (Prader, Collinet, Audry, Weil-Cunel...) fondent avec les zyromskistes le Comité d'action socialiste pour l'Espagne (CASPE). En janvier 1937, un référendum interne met Pivert en minorité. En mars, le comité directeur, par la plume de Michel Collinet, prend position contre l'embargo. En août, Pivert, en collaboration avec Guérin, écrit un article qui tente d'allier l'autocritique et la synthèse. Il y constate que la non-intervention n'a profité qu'aux franquistes et se prononcera pour la levée de l'embargo, mais reproche aux partisans de la levée de l'embargo de ne pas s'être posé la question: où vont les armes. Or, précise-t-il, rr aujourd'hui, elles sont arrachées des mains du prolétariat et de l'avant-garde révolutionnaire )). Collinet avait depuis longtemps réfuté cet argument: le seul moyen de ne pas laisser les révolutionnaires espagnols prisonniers de Staline était de ne pas laisser à ce dernier le monopole de la livraison des armes.
Avant même que le débat ne soit achevé au sein de la GR, bien des militants de celle-ci se sont investis activement dans le soutien à la révolution espagnole : Collinet, qui met sur pied en France la presse du POUM, Jaquier, qui organise la contrebande d'armes et de matériel à partir de Perpignan, Edouard Serre, qui utilise abondamment ses fonctions à Air-France. Mais les positions de Pivert et les atermoiements qui ont suivi ont une conséquence précise : de la même manière que les carences de la GR avaient permis, en Juin 36, aux staliniens de capter la nouvelle génération ouvrière, de même elles laissent cette fois-ci le champ libre au PCF pour capter la génération qui a rr l'Espagne au cœur)). La fermeté dont feront preuve les pivertistes, quelques mois plus tard, dans la dénonciation des crimes staliniens en Espagne ne changera rien à cette situation.
Les débats sur l'Internationale, et notamment les échanges de lettres entre Trotsky et Marceau Pivert, sont relativement connus. Ajoutons cependant que, derrière le cliquetis des polémiques tout entières tournées contre la JV• Internationale, c'est l'idée d'internationale elle-même qui restait étrangère à Pivert. Des «partis frères», des «coups de chapeau», des colloques et des« coordinations» qui n'engageaient personne, bref, l'aimable dilettantisme du Bureau de Londres, tout cela lui convenait bien. Mais la nécessité de se placer d'un point de vue international, d'avoir une stratégie internationale et une organisation qui puissent l'incarner - avec le minimum de discipline que cela signifie - tout cela lui restait profondément étranger. En réalité, bien que ses déclarations fourmillent de références à la révolution prolétarienne mondiale, l'horizon internationaliste de Pivert se bornait pratiquement à la nécessité de la « solidarité internationale». La plupart des dirigeants de la Gauche révolutionnaire -à l'exception de Daniel Guérin - étaient d'ailleurs dans ce cas. Sans aucun doute, l'incompréhension manifestée à l'égard du bolchevisme en général, et du centralisme démocratique en particulier, entrait en résonance avec la démarche hésitante des pivertistes au niveau international.
C'est sur la question de la guerre que les carences internationalistes des pivertistes apparaissent le plus clairement. Certes, au social-patriotisme de Zyromski, Pivert avait opposé le «défaitisme révolutionnaire». Mais ce n'est pas pour rien que cette notion avait été écartée de la plate-forme constitutive de la Gauche révolutionnaire. Il y était bien question de rr tendre à transformer la guerre impérialiste en guerre civile )), mais la pression des« pacifistes intégraux»- c'est-à-dire d'un courant qui refuse toute guerre et accepte volontiers les alliances avec la « bourgeoisie pacifiste » - est déjà forte. La charte constitutive du PSOP éclaire la nature de ces pressions. Car si cette charte intègre l'amendement présenté par Lénine, Martov et Rosa Luxemburg en 1907 au congrès de Stuttgart de la II" Internationale 12 , le refus est par contre tout à fait explicite d'intégrer l'idée que, si la guerre éclate, le devoir de chaque prolétariat est d'œuvrer à la défaite de sa propre bourgeoisie et de prendre le pouvoir, quelle que soit l'attitude prise par les autres prolétariats. En fait, la charte du PSOP réserve toutes les possibilités dans le cas où tous les prolétariats concernés ne mèneraient pas la bataille contre leur propre bourgeoisie.
Au moment des accords de Munich, c'est la pression des pacifistes intégraux qui se révèle déterminante. Lucien Hérard écrit ainsi dans Juin 36: rr En définitive, nous avons la paix. Une paix fragile, éphémère, une paix bourgeoise et capitaliste, mais tout de même la paix. )) Et le PSOP signe l'affiche du Comité d'action syndicale contre la guerre qui, au nom du pacifisme, soutient de fait le gouvernement Daladier et se refuse à prendre position sur la défense des quarante heures. Initiative du PSOP qui ne va pas sans problème: Daniel Guérin, Weil-Curiel protestent, mais elle est approuvée par Marceau Pivert et par le conseil national du PSOP.
Toutes les possibilités ayant été réservées dans sa charte, le PSOP éclate ainsi en quatre courants quand son premier congrès aborde, en mai 1939, la question de la guerre. Michel Collinet plaide pour la nécessité de défendre les démocraties bourgeoises, tout en maintenant l'indépendance du prolétariat. Marceau Pivert est, semble-t-il, proche de cette position. Hélène Modiano et les pacifistes vont au bout de leur logique et déclarent la dictature fasciste préférable à la guerre. Daniel Guérin et les premiers trotskystes entrés au PSOP défendent le défaitisme révolutionnaire, tandis que Lucien Hérard défend une quatrième position, proche de celle des trotskystes, mais qui, sur la question de la défense de l'URSS, développe les positions qui seront celles de Burnham aux Etats-Unis. Les quatre positions obtiennent respectivement 31 %, 14 %, 31 % et 24 %. Ainsi divisé, le PSOP est complètement paralysé quand la guerre éclate, quelques mois plus tard.
La tendance fondée au sein de la SFIO, en octobre 1935, s'est transformée, le 8 juin 1938, en une organisation autonome, le Parti socialiste ouvrier
et paysan. Pourtant, tout au long de son histoire, la question des rapports avec la social-démocratie a été au centre d'une série de débats. Il est vrai que, dès ses origines, par la nature de certaines de ses prises de position comme par la nature de certaines de ses composantes, la Gauche révolutionnaire est en partie un corps étranger au sein de la SFIO. Il est vrai également que les illusions sur la possibilité d'un« redressement» du vieux parti seront tenaces, notamment chez Pivert lui-même. Il est erroné d'expliquer un certain nombre de ses prises de position par des précautions tactiques. Ce sont au contraire les positions de fond qui expliquent les tactiques choisies.
Pivert expliqu..-: ainsi que, pour lui, le parti révolutionnaire n'est pas à construire, qu'il existe déjà -c'est la SFIO-, et, parallèlement, accepte sans trop protester la dissolution de la Gauche révolutionnaire. La création du PSOP sera voulue consciemment par une partie de la gauche pivertiste, mais elle sera très largement imposée à Pivert, qui la verra davantage comme la sanction d'une exclusion injuste que comme l'aboutissement de la progression politique de son courant. Les critiques que formule, dès 1937, le POUM portent juste: <<La snumission de Pivert, même si elle n'empêche pas la scission - qui est fatale et certaine et se produira peut-être au prochain congrès du Parti socialiste - la rend difficile, la retarde et accumule les difficultés de la cristallisation du parti marxiste qui doit guider la classe ouvrière française sur le chemin de la révolution. )) (La Bata/la, 27 avril 1937.)
De fait, la constitution du PSOP arrive trop tard, à la fois pour que les pivertistes puissent profiter de la
1. Cf. 1 'interview de Pierre Frank, in Sur le centrisme, Cahiers rouges, n° 6. "En réalité, il a ouvert la porte pour que nous sortions et l'a refermée pour que d'autres ne sortent pas, ça a été cela l'opération. »
2. En novembre 1934, les trotskystes français ont décidé leur entrée à la SFIO. Ils y sont constitués en tendance, le Groupe bolchevik-léniniste (GBL), avec leur propre organe de presse, la Vérité.
3. « Ceux qui pensent que l'internationalisme prolétarien peut avoir un sens en dehors du "défaitisme révo/utio.nnaire"ferment les yeux sur les terribles expériences de ces vingt dern ières années. » (Le Populaire, 26 août 1935.)
4. Sur le centrisme, Cahiers rouges.
5. Daniel Guérin, Front populaire, révolution manquée (Maspero).
6. Bulletin intérieur de la Gauche révolutionnaire, n° 4, avri l 1936 .
7. Préface à la réédition de Où va la France ?
8. Bulletin intérieur de la Gauche révolutionnaire, n° 5, mai 1936.
9. Le sommet est atteint lors de grèves de la métallurgie de mars 1938 . Desphillipon, responsable national des <<amicales socialistes d'entreprise >>, demande, dans le Populaire, << aux socialistes et sympathisants socialistes d'abandonner un mouvement dont personne ne revendique la responsabilité>> montée de la radicalisation ouvrière et pour que puisse s'organiser un débat susceptible d'homogénéiser un courant extraordinairement hétérogène.
Cette hétérogénéité du courant pivertiste pose la question de savoir si l'étiquette ne recouvrait pas en fait plusieurs marchandises. Il serait utile de réfléchir au cheminement de ce qui aurait pu être une réelle gauche pivertiste. Il est utile de mettre également en évidence la continuité d'une droite pivertiste, marquée par le pacifisme et la franc-maçonnerie, et dont Pivert a presque toujours initialement adopté les positions 13 , avant que la pression des faits ne le ramène vers le centre ou vers la gauche. Cette hétérogénéité est sans doute l'un des facteurs qui a empêché le courant pivertiste de jouer le rôle qui aurait pu être le sien dans la constitution d'un pôle révolutionnaire, disputant le terrain à la social-démocratie et, surtout, aux staliniens.
A l'examen des faits, il est clair que seul un rapprochement organisationnel entre les pivertistes, les trotskystes et le petit groupe qui, autour de Ferrat 14 , sort du PCF et publie Que faire, pouvait espérer constituer ce pôle. Les rythmes, on le sait, ont été différents. Seul le groupe de Ferrat opère son dégagement au moment opportun, c'est-à-dire en juin 1936. Les trotskystes sortent trop tôt de la SFIO, et sans pouvoir recueillir les fruits de leur activité. Les pivertistes en sortent trop tard, alors que le mouvement de masse est déjà retombé. La rencontre n'aura pas lieu et les pivertistes portent la principale responsabilité de ce rendez-vous manqué. Ce qui n'est pas une manière d'absoudre le courant trotskyste et Trostky lui-même des lourdes erreurs alors commises. Mais, c'est une autre histoire.
Jacques Kergoat Jacques Kergoat vient de publier la France du Front populaire, aux éditions la Découverte. et qui " ne peut que créer des difficultés au deuxième gouvernement Blum "· Le bureau fédéral de la Seine, où les pivertistes sont majoritaires, désavoue aussitôt cet article et distribue un tract qui se termine par : " Salut aux métallos en grève. En défendant leur pain, ils protègent nos libertés et la paix. »
10. <<Action directe pour l'Espagne et pour nous », bulletin de la Gauche révolutionnaire n° 15 , décembre 1936.
Il. Idem.
12. "Au cas où la guerre éclaterait néanmoins, ils ont le devoir de s'entremettre pour la faire cesser promptement et d'utiliser de toutes leurs forces la crise économique et politique créée par la guerre pour agiter les couches populaires les plus profondes et précipiter la chute de la comination capitaliste. »
13. Sur la participation au gouvernement, sur la non-intervention, sur la scission de Royan, sur l'adhésion du PSOP au Front populaire, sur la franc-maçonnerie, sur Munich ...
14. Ferrat défend durant plusieurs mois des positions bien plus correctes que celles des pivertistes, avant d'adopter les positions zyromskistes et de rejoindre, fin 1938, la SFIO.
Les premiers congés payés.