Frieder Otto Wolff (député européen, Grünen),
Henry Benoît (FGA),
Pie"e Rème (LCR).
Face à la crise capitaliste, existe-t-il des convergences entre forces différentes pour affirmer une alternative socialiste ? En lien avec les luttes, qui constituent le critère décisif, des débats sont nécessaires pour vérifier les points d'accord et de désaccord. La présente table ronde représente une contribution en ce sens. Elle a eu lieu à l'occasion de la
« rencontre européenne sur les plans ouvriers alternatifs »qui s'est tenue à Bruxelles les 9 et 10 avril 1986. Cette rencontre était organisée par la« fraction Arc-en-ciel>> du Parlement européen (Verts et alternatifs de
RFA, Belgique, Pays-Bas, Italie), par la Socialist Society de Grande-
Bretagne et la Fédération de la gauche alternative.
Table ronde
Pierre Rème. - Commençons par résumer l'analyse de la crise économique. Frieder Otto Wolff. - Evidemment la crise est loin d'être finie. Trois signes montrent que nous sommes en train de vivre la troisième dépression de l'histoire du capitalisme. Le premier, c'est le chômage, qui se stabilise ou augmente dans les divers pays. Le deuxième, c'est la désindustrialisation dans les pays développés et la faim dans le tiers monde. Le troisième, c'est la crise écologique, qui dans tous les éléments de base, l'eau, l'air, le sol, produit des dégâts importants et en partie irréversibles.
Sans une restructuration profonde du mode de production capitaliste et des formes de production industrielle dans un sens social et écologique, contrôlées par les producteurs immédiats, il n'y aura pas de solution à la crise. Henry Benoît. - Les débats, ces deux jours, l'ont montré : la réalisation des solutions alternatives est freinée par le chômage qui, non seulement dure, mais s'approfondit. Le modèle productiviste est arrivé à une impasse où il ne peut plus résoudre les problèmes de la crise capitaliste. Ce qui fait l'actualité de l'alternative, précisément, c'est une élaboration de solutions qui nous éloignent de la logique capitaliste dont on voit depuis des années qu'elle exclut les travailleurs de leurs emplois au profit des investissements en innovations technologiques. Les biens de consommation courante aujourd'hui montrent que le capitalisme n'a pas trouvé les moyens de surmonter sa crise. F. W. - Il ne serait pas souhaitable, d'ailleurs, que tous les Chinois, par exemple, s'achètent une Renault ou une Citroën : parce que cela créerait une masse de pollution et de destruction des ressources primaires essentielles. Ce serait insupportable pour la vie humaine du globe. H. B. - Justement, l'interrogation que l'on doit avoir est bien là : la faim dans le monde, l'écart croissant entre les pays capitalistes et les masses de population frappées par la paupérisation absolue, au sens où Marx en parlait. Une situation intenable F. W. - On doit aussi remettre en question la notion de besoin. Je ne crois pas qu'il existe un besoin populaire d'avoir une automobile individuelle. C'est un besoin forcé. On peut voir aussi cela avec l'histoire des USA, où il existait un système de transports en commun développés, qui a été détruit systématiquement par les grands trusts
d~ l'automobile dans les années vingt et trente. P. R. - Nous sommes donc au moins d'accord sur deux choses. D'une part, la crise capitaliste actuelle a des caractéristiques particulières. D'autre part, nous n'envisageons pas que la solution à cette crise surgisse de l'intérieur même du système. Bien sûr, pour développer une analyse et vérifier si elle est commune, il faudrait bien plus de discussion. Mais nous faisons un constat commun qui nous amène à agir pour une rupture avec ce système. F. W. - On peut ajouter, d'ailleurs, un élément. La croissance des armements, avec la France en première ligne en Europe, la croissance très importante du capital spéculatif investi dans le crédit. Ces deux indices, brièvement, montrent une issue : la guerre. Une destruction de capital spéculatif apparaîtra nécessaire, de même qu'une destruction de capital productif à cause de la spéculation. Dans de telles situations, la solution classique est la guerre : la première grande dépression a été terminée par la Première Guerre mondiale, la deuxième par la Deuxième Guerre mondiale ... Je vous laisse le soin de compléter la phrase. H. B. - Je partage ce point de vue. D'autant plus que l'écart entre pays développés et sous-développés provoque une situation intenable. Pour maintenir une société duale à l'échelle mondiale il faudrait des rapports politiques d'une telle force que les solutions de violence, donc de guerre, se posent incontestablement. P. R. - Le problème posé est double. Les acquis les plus traditionnels du mouvement ouvrier en Europe commencent à être attaqués : débat sur la suppression du SMIC en France, remise en cause du droit de grève en RF A, où il était pourtant très réglementé, politique de Thatcher en Grande-Bretagne. A l'évidence, une partie de la population d'Europe subit et subirait de plus en plus, dans la logique capitaliste, un retour de la misère dans une série de secteurs, les femmes sont et seraient de plus en plus renvoyées à la maison, au travail précaire ou à domicile ... F. W.- Cela se voit déjà dans une partie de la population, la plus marginalisée et la moins qualifiée. P. R. -A ce premier aspect s'en ajoute un autre : comment peut -on poser en Europe le problème des pays sous-développés qui subissent un capitalisme sanguinaire et la famine? F. W.- Disons au passage qu'il y a déjà la famine en Europe, par exemple au Portugal, où on ne paie pas les salaires aux ouvriers bien qu'on continue à les embaucher... Il y a à cette question deux niveaux de réponse. D'un côté la nécessité des luttes syndicales plus développées et renouvelées, qu'on discute dans cette conférence. Les s.yndicats ont un choix très simple : ou bien s'américaniser, se limiter à la défense des intérêts à court terme des salariés ayant un emploi stable, ce qui est le risque avec les syndicats allemands ; ou bien défendre leur force de négociation et de lutte en mobilisant aussi des catégories sociales qui, jusqu'ici, n'ont pas été intégrées au mouvement syndical traditionnel. Par exemple, la majorité des travailleurs productifs directs, les immigrés. H. B. - Il faut un peu prec1ser. Les immigrés figurent, en France comme en RF A, dans les organisations syndicales au niveau des usines. L'essentiel des délégués, sur les chaînes de l'automobile, sont des immigrés. Ils figurent dans les organismes dirigeants des syndicats d'usine. Mais cela ne veut pas dire qu'ils ont un pouvoir directionnel, ni qu'ils le revendiquent. Souvent, les commissions « immigrés » servent de force d'appoint. P. R. - On pourrait aussi souligner le peu de place des femmes dans les préoccupations des syndicats ... Nous venons de mettre en lumière ce qui rend difficile la réalisation d'une véritable unité ouvrière. Mais, comment peut-on avancer une orientation réellement alternative? Une orientation alternative F. W. - Au niveau syndical, la réduction du temps de travail est beaucoup plus essentielle que les plans ouvriers alternatifs. Ceux -ci, cependant, quand ils sont développés jusqu'à des objectifs de planification populaire avec une forte participation de la population locale et régionale, peuvent aider à intégrer les catégories sociales qui ne sont pas mobilisables à travers les thèmes classiques de la lutte syndicale.
De l'autre côté, il y a une grande nécessité d'organisations politiques. Là, il faut souligner la crise du marxisme : d'une certaine façon, il a manqué le rendez-vous de la deuxième grande dépression et nous a laissé une crise
sans solution. Cela a eu un effet, dès le commencement de la crise actuelle, dans les années soixante : l'extrême gauche, aussi bien que la gauche traditionnelle, a été grosso modo incapable d'orienter politiquement les luttes actuellement nécessaires. Surtout incapable de se défaire d'un certain ouvriérisme, d'un certain économisme, d'un certain étatisme traditionnel qui font obstacle à l'intégration des revendications nouvelles et nouveaux mouvements.
Je vois une unique solution à cela : que les revendications nouvelles s'organisent, non pas en dehors de la classe ouvrière, ce qui n'est pas possible, mais en dehors des organisations politiques traditionnelles de la classe ouvrière. Il sera nécessaire œavoir un mouvement ouvrier nouveau, qui sera l'expression beaucoup plus directe des nouvelles catégories salariales, de leurs revendications qui sont structurellement différentes des revendications sociales et politiques tant communistes que social-démocrates.
Il faut d'ailleurs dire ici un mot de l'extrême gauche, qui a découvert d'une certaine manière les pratiques alternatives, mais sans dépasser une pratique qui reste instrumentaliste : comme autrefois on a instrumentalisé la question de la paix, on commence maintenant à découvrir la possibilité d'instrumentaliser la lutte féministe ou la production alternative. Les organisations qui commencent à jouer à cela vont découvrir un jour que ces mouvements vont en réalité jouer avec eux. H . B. - Tout à fait d'accord pour dire que le modèle de nos organisations d'extrême gauche n'est pas celui à prendre en compte. On a besoin d'intégrer tout le large mouvement social. Peut-on, par exemple, aujourd'hui, concevoir un programme socialiste, un programme transitoire, qui fasse abstraction de l'écologie? Cela implique des liens étroits avec un mouvement extérieur à l'entreprise. En ce sens, un intervenant italien a bien dit qu' (( avant de développer un plan alternatif, il fallait développer une culture alternative JJ. « La critique des armes passe par l'arme de la critique», aurait dit notre père à tous.
Il y a un autre aspect, apparu dans une commission, au sujet de l'automobile. Des camarades des Grünen ont proposé l'objectif« la fin de l'automobile», remplacée par les transports en commun. D'autres participants ont souligné que ce n'est pas du tout la préoccupation des travailleurs de l'automobile en France, attachés au contraire à la poursuite de sa fabrication et à leurs emplois. Avec une contradiction nette: en courant après le dernier modèle, les travailleurs de l'automobile accélèrent eux -mêmes le cycle de leur exploitation. Faut-il donc aborder l'élaboration d'une alternative à partir de l'écologie ou à partir de la remise en cause de la mono-industrie? Dans le cas de Peugeot à Montbéliard par exemple. Ou bien faut-il l'aborder sous l'angle du marché et de la compétitivité inévitable, face à laquelle les travailleurs doivent défendre leurs propres perspectives ? Il y a là un problème concret de moyens pédagogiques qui débouche sur «l'automobile et les transports dont nous avons besoin » à partir de la critique des formes de compétitivité et des lois du marché. F. W.- La solution est plus complexe. Je vais raconter une anecdote pour l'illustrer. Nous avons fait campagne pour la fermeture de l'usine Boehringer à Hambourg. Elle était dangereuse. Une seule solution, la fermeture pure et simple, avec un plan social. Les femmes des ouvriers nous ont téléphoné en nous disant que nous devions aller voir leurs époux et leur expliquer qu'ils étaient en train de se miner la santé en travaillant là. Il ne s'agit pas d'une contradiction entre hommes et femmes, mais de celle entre les dégâts créés par les usines et le fait d'y travailler. P. R. - Sans reprendre ici la question d'une nouvelle force politique à construire, qui demanderait à soi seul un débat, comme la question de la crise du marxisme, une remarque sur ces problèmes de mobilisation. Pour vérifier si, sur ce point, se dégage un accord entre nous. Nous ne voulons pas, à l'évidence, aménager le système capitaliste : on ne peut donc pas se contenter de revendiquer sans remettre en cause l'ensemble du fonctionnement du système avec ses conséquences sociales ou écologiques... En même temps, cela pose une question incontournable : il n'est pas possible de développer une logique alternative à partir de colloques savants ou de discussions sans lien réel avec les luttes de classe. H. B. - Cela a été souligné, d'ailleurs, dans les interventions à cette conférence : il n'y a pas d'idées d'experts qui vaillent la participation des travailleurs. Si des plans alternatifs ont un sens, c'est pris en charge par les luttes de masse. La nécessité des luttes sociales F. W.- Ce que nous défendons passe par des luttes sociales, qui vont être très dures. Je pense, par exemple, à la lutte des mineurs britanniques, que nous avons appuyée avec nos faibles possibilités. Cela a été un petit présage des luttes à venir.
Il faut bien mettre l'accent sur la nécessité de luttes sociales autonomes. L'encadrement des partis ouvriers traditionnels n'est pas apte, sur le plan politique ou programmatique, à orienter les luttes. Dirigées par ces partis, les luttes peuvent certes créer un contre-pouvoir, mais un contre-pouvoir déjà dominé par le respect du système. P. R. - Si tu veux dire que les luttes ouvrières ou des mouvements autonomes doivent conserver leur indépendance par rapport aux partis gouvernementaux, bien d'accord. Il s'agit de bâtir un vrai rapport de forces, assez durable pour aboutir. Et pas seulement envoyer une délégation pour que les gestionnaires de l'Etat ou des municipalités s'occupent de tel ou tel problème. Cependant, une précision est nécessaire : si tu ne veux pas opposer un mouvement social à l'ensemble des travailleurs, tu es amené à te poser le problème d'une direction politique. F. W. - On a peut -être là un désaccord profond. Je ne crois pas qu'une direction politique, même bonne, puisse diriger en fonction d'une vision politique d'ensemble. P. R. - Qui a parlé ici d'une « direction éclairée » imposant ses décisions ? La question se pose, directement, ainsi : le mouvement défendant une alternative sociale et politique ne peut pas se passer de viser à construire l'unité ouvrière. F. W.- Oui, c'est vrai. Cela passe par les idées défendues par une ou plusieurs organisations politiques, par leurs activités pratiques. Mais nous pensons surtout que les divers mouvements de lutte doivent dialoguer, s'autodiriger. Cela doit se faire dans la pratique et non pas à partir des projets et des calculs d'une organisation politique voulant tout centraliser. H. B. - Je serais beaucoup plus nuancé. Il faut comprendre la dialectique entre la recherche de l'autonomie, qui est un aspect du mouvement social, et les organisations politiques. Un camarade de Londres a bien souligné comment, par exemple, le succès du parti travailliste avait été un élément important pour accélérer les demandes dans les quartiers. Dans un premier temps, souvent, une mobilisation essaie d'utiliser les pouvoirs en place, de s'adresser aux institutions, jusqu'au moment où ils réalisent que ces institutions servent d'autres intérêts et ne prennent pas en compte leurs aspirations. Nos camarades anglais, en même temps, ont souligné combien les revendications des femmes et des immigrés, par exemple, doivent avoir leur autonomie. F. W.- On ne peut faire totalement abstraction ni de l'existence de forces politiques ni de la nécessité de se diriger ! Je ne polémique pas contre l'idée d'une intervention des forces politiques, mais contre l'idée qu'une direction politique puisse dicter le but et tracer la voie. Là, pas d'accord. P. R. - Bref, il faut mener les débats au cœur des mouvements et pas asséner des diktats au nom d'une autorité supérieure. Si vous voulez dire cela, je ne vois pas de désaccord de principe. Mais je voudrais une précision : nous devons viser à développer, dans l'activité, l'unité ouvrière et non pas accepter d'agir en laissant des mobilisations totalement juxtaposées. Sinon, aucun rapport de forces favorable n'est possible. F. W.- C'est une dialectique difficile. Dans le cas de l'usine dont j'ai parlé, une partie des ouvriers voulait que ça continue. Il faut savoir accepter, parfois, de telles contradictions dans l'intérêt d'une unité plus dynamique pour le futur. P. R. - Tu ne dis pas un mot sur l'emploi et sur les salaires des travailleurs ... F. W.- Entendons-nous. On peut reconvertir bien des industries d'armement : la production est assez complexe pour cela. Mais certaines usines civiles ne peuvent être reconverties alors qu'elles sont dangereuses. Il faut les fermer. Mais nous défendons aussi toutes les garanties d'un plan social pour prendre en compte la situation et des emplois futurs pour ces travailleurs. P . R. - Une fois cette question décisive précisée et pour faire comme souvent dans cette conférence, passons d'un exemple à une question d'ensemble. Y a-t-il un courant «vert-alternatif» à l'échelle européenne? F. W. - Il n'y a pas un courant mais des courants. Je ne crois pas qu'ils sont homogènes. Nous avons ici entamé un dialogue pour que les divers courants nationaux commencent à se comprendre un petit peu.
Cela dit, c'est une tâche devant nous de construire un courant alternatif au niveau européen. Pas dans le sens d'une énième internationale, mais dans le sens d'une concertation de mouvements nationaux capables d'agir ensemble. C'est réaliste dans un avenir proche, mais pas immédiatement.