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ANS trois ans, nous feterons les deux cents ans de la Révolution française de 1789 et, paradoxalement, rarement elle aura été aussi contestée. Le centenaire de la grande révolution s'était opéré dans le faste de l'Exposition universelle organisée par une bourgeoisie triomphante et sûre d'elle qui, à travers l'éclatement de la Commune de Paris, avait exorcisé et les démons du passé et, provisoirement du moins, ceux de l'avenir : la révolution ne faisait plus peur. Devenue objet d'histoire 1, elle pouvait jouer son rôle de fondation et de légitimation du pouvoir de la classe possédante. Portée sur les fonts baptismaux par une Assemblée majoritairement royaliste, la IIJC République se célébrait elle-même en célébrant 1789.
Pour la droite traditionnelle, la république restera longtemps la «gueuse», fruit d'une révolution honnie. Viscéralement opposée aux valeurs dont la révolution se voulait porteuse - liberté, égalité, fraternité -, cette droite, représentée par des hommes comme Maurras ou Daudet pour qui l'affaire Dreyfus ne fut qu'une continuation logique du combat antirévolutionnaire entamé en 1789, sombrera avec le régime de Vichy dont la chute sonne le glas de cet antirépublicanisme. La bourgeoisie qui sort de la Libération est largement républicaine. S'ouvre alors une longue époque où l'événement« Révolution française» est considéré comme faisant partie d'un patrimoine commun, «national», du PCF aux gaullistes, même si chaque famille politique choisit, revendique, assume ou à l'inverse répudie circonstances ou personnages de cette révolution : la question de la Terreur - Danton ou Robespierre - demeure une marque d'identification idéologique. Mais ce qui est alors contesté, ce sont les « excès » de la révolution, non la révolution elle-même.
De ce point de vue, nous avons une
Ariane MERRI situation entièrement nouvelle, car depuis quelques années, c'est bel et bien l'événement Révolution française dans son ensemble qui est mis en question. Cette attaque globale présente deux facettes particulières, l'une purement idéologique, l'autre se voulant plus « objective», plus « méthodologique ». La première est d'une simplicité déconcertante : la Révolution française est l'inventeur du « totalitarisme >> et du Goulag. La seconde vise à démontrer que la Révolution française, conçue comme événement qui clôt une époque et en ouvre une autre, n'existe pas comme telle, qu'elle est un «mythe » produit d'abord par ses acteurs, puis par ses laudateurs.
Ces deux idées n'ont rien d'original et ne sont pas nouvelles. Ce qui l'est, par contre, c'est l'ampleur qu'elles prennent et qui s'en fait le vecteur. Si elles sont nées dans le début des années soixante, bâties par des gens tels Hannah Arendt ou Alfred Cobban, elles ne trouvèrent à l'époque que peu d'écho et demeurèrent largement marginales : l'historiographie classique de la Révolution française tenait alors le haut du pavé avec des historiens tels Albert Soboul, dans la voie tracée par Aulard, Mathiez et Lefebvre. Mais aujourd'hui, dans le cadre infiniment plus large des attaques menées contre le marxisme, elles sont reprises en charge par des individus aussi divers que Pierre Chaunu (ce qui n'a rien de très étonnant), François Furet, journaliste au Nouvel Observateur et l'un des historiens « révisionnistes » 2 les plus en vue, mais aussi Charles Bettelheim qui se retrouve ici en bien étrange compagnie.
Car ne nous y trompons pas, ce débat n'est pas proprement historique, ce qui est en jeu derrière cette analyse des origines et du processus de la Révolution française, c'est l'idée même de révolution, c'est la . nécessité et la légitimité de la révolution qui est mise sur la sellette. Non seulement par la
lution françaises et la Révolution russe, · contraintes matérielles ou, tout au droite, ce qui est somme toute dans l'ordre des choses car, comme le souligne Furet, « pour faire le procès de l'URSS ou de la Chine [elle] n'a besoin de remanier aucun élément de son héritage, il lui suffit de rester à l'intérieur de la pensée contre-révolutionnaire », mais aussi par une certaine « gauche » qui, souvent après avoir avalé bien des crimes staliniens sans broncher, « installe la distance entre elle et la révolution, parce que c'est elle qui a cru que l'histoire était tout entière dans les promesses de la révolution 3 ». De la Vendée à Pol-Pot
« La dérive jacobine n'apparaît plus aujourd'hui que comme le premier acte, l'événement fondateur d'une série longue et sanglante qui va de 1792 à nos jours, du génocide franco-français de l'Ouest catholique au Goulag soviétique, aux destructions de la révolution culturelle chinoise et à l'autogénocide khmer rouge au Cambodge 4• »
«L'œuvre de Soljenitsyne a posé partout la question du Goulag au plus profond du dessein révolutionnaire : il est alors inévitable que l'exemple russe revienne frapper comme un boomerang son "origine" française ( ... ). Aujourd'hui le Goulag conduit à repenser la Terreur, en vertu d'une identité d(ms le projet : les deux révolutions [russe et française, NDLR] restent liées, mais il y a un demi-siècle elles étaient systématiquement absoutes dans l'excuse liée aux «circonstances», c'est-à-dire de phénomènes extérieurs et étrangers à leur nature. Aujourd'hui elles sont accusées, au contraire, d'être consubtantiellement des systèmes de contrainte méticuleuse sur les corps et sur les esprits 5• »
Qu'il y ait des points communs entre la Révolution russe et la Révolution française, sans doute, mais souligner au-delà de ces apparences communes les différences fondamentales qui existent entre elles et, avant tout, la nature de ces révolutions et la classe sociale qu'elles ont portée au pouvoir -qui sont tout de même loin d'être identiques - semblerait plus sérieux. La démarche est pour le moins étrange : examiner un événement historique à la lumière d'un autre événement historique situé plus d'un siècle après. Entendons-nous bien. Dire que certains faits apparaissent plus aisément et plus distinctement avec le recul, affirmer qu'on perçoit mieux les tendances existant quand elles ont pris leur forme acht.!vée, c'est-à-dire ultérieurement, relève de la banalité. Mais le but de cette analogie est tout autre : il s'agit d'englober deux
1 La de la Bastille. Estampe ........... , .. événements historiques, profondément séparés dans le temps et dans l'espace et de les examiner à la lueur d'une même grille de lecture, afin d'en tirer une seule et même conclusion : la révolution, toute révolution, · porte en elle le mal absolu.
Ces deux révolutions, explique Furet, ont pour point commun de se vouloir événement-« avènement». Il y a un avant et un après. Moment de séparation absolue, de rupture, la révolution annonce un monde nouveau. Ce que conteste Furet, mais aussi Bettelheim, c'est bien cette notion de coupure radicale. Nous le verrons plus tard dans le détail. Mais on peut se poser une question : pourquoi parler de ces deux révolutions-là, et pas des autres - il y en a eu. Pourquoi pas les révolutions anglaise ou américaine qui précèdent la Révolution française ? Il est vrai qu'il existe un point commun entre la Révoqui les différencie des autres : toutes deux, à leur époque, ne se cantonnent pas au cadre national. Elles se veulent porteuses de la libération de l'humanité, que ce soit des chaînes de la tyrannie ou de l'exploitation de l'homme par l'homme. De ce fait, elles ont une dimension et un impact universels. Elles se veulent le premier maillon d'une chaîne, point de départ d'une libération qui ne peut s'achever que par l'émancipation du genre humain dans son ensemble, et par là même deviennent symbole d'espoir pour des millions d'hommes bien au-delà des frontières qui les ont vues naître. Elles deviennent propriété de tous 6 • C'est la faute à Rousseau?
C'est dans ce besoin de libération, dans cette nécessité de la libération, que réside la racine du mal, car en voulant affranchir les plus misérables, la révolution ne peut que sombrer dans la violence. La recherche de l'Egalité n'est pas liée à la recherche de la Liberté, elle lui est opposée. Le but de toute révolution « la fondation de la Liberté » pour reprendre l'expression d'Hannah Arendt, suppose le dégagement des moins, suppose que les acteurs de la révolution n'en soient pas accablés. Faire appel aux « damnés de la terre » ou aux « malheureux, ces puissances de la terre», selon le mot de Saint-Just, c'est déchaîner des forces obscures, incontrôlables par leur nature même. « La souffi'ance, dont la force et la vertu résident dans l'endurance, explose et fait rage quand l'endurance n'est plus possible ( ... ) La révolution, quand elle
foi, difficile de le dire. La colonisation . tionnaire.
chacun selon ses besoins" mais "à · des «actes criminels et bestiaux » entre que la liberté ne peut venir qu 'à cewc, fort d'occulter que la possibilité, l'exispopulaire (BN).
avec ceux qui s'opposent à l'éradication · liberté» américaine ! Arendt ne s'enet purent, de ce fait, « fonder la liberté » . . Si ces derniers étaient indispensables cessa de vouloir fonder la liberté et qu'elle s'attacha à délivrer l'homme de la souffrance, renversa les barrières de l'endurance et libéra pour ainsi dire les forces de destruction de l'infortune et de la misère 7 • » Ce qui pousse les pauvres à agir étant simplement la satisfaction matérielle, ils sont incapables de fonder la liberté: «Car l'abondance et la consommation sans fm de produits sont l'idéal des pauvres, c'est le mirage dans le désert de leur pauvreté ( ... ) le vœu secret des pauvres n'est pas ''à chacun selon ses désirs". Et s'il est vrai dont les besoins ont été satisfaits, il . est vrai aussi qu'elle échappera toujours à ceux qui sont déterminés à vivre pour leurs désirs 8• »
A pa,nir de ce moment, la spirale s'enclenche: «L'histoire des révolutions passées démontre sans aucun doute que toute tentative pour résoudre la question sociale par des voies politiques mène à la Terreur. » L'expression politique de ces masses de « pauvres » qui trouve sa forme concrète dans le gouvernement révolutionnaire - et donc la Terreur - réside dans la notion «d'intérêt général», · telle qu'elle se dégage du Contrat social de Jean-Jacques Rousseau. C'est la matrice de la coercition absolue dans la mesure où l'intérêt général, c'est-à-dire l'intérêt commun au-delà des intérêts particuliers, parce qu'il n'est pas la somme des intérêts de tous, s'oppose à chacun en particulier. Incarnation abstraite -la nation, le peuple français - elle rend chacun suspect de vouloir faire passer ses propres intérêts avant, voire contre le bien commun. De telle sorte que la . Terreur est non seulement inévitable, elle est indispensable, matérialisation et garantie de l'exécution de la volonté générale. Autrement dit, les révolutionnaires aiment de façon infmie l'humanité dans son ensemble, tout en soupçonnant chaque être humain en particulier. La Terreur ne fut donc pas un ensemble de mesures, cernables dans le temps, exigées par les circonstances, mais elle est l'essence de toute révolution qui veut« mettre en haut ceux d'en bas», car elle exige d'être sans pitié de l'infinie misère.
Mais une autre révolution est possible, nous dit Arendt, celle faite par des hommes qui furent «dégagés des chaînes de l'indigence » avant la révolution Telle était la révolution américaine. Mieux, « si criminels et bestiaux que fussent les actes qui aidèrent la colonisation du continent américain, ils restèrent des actes individuels et, pour peu que l'on généralisât et réfléchît, c'était sans doute sur quelque virtualité inhérente à la nature de l'homme, et non sur le comportement politique de groupes organisés, et certainement pas sur une nécessité historique pouvant progresser seulement au moyen de crimes et de criminels 9 ».
Quelle est la part d'aveuglement due aux besoins de la démonstration précédente, quelle est la part de la mauvaise américaine somme «d'actes individuels » ? Sans doute l'auteur parle-t-il Blancs, car il est tout de même un peu tence, l'acte de naissance de la nation américaine s'est faite sur l'expropriation et le génocide (bien réel, celui-là, contrairement à celui de Chaunu) des nations indiennes ; que la richesse qui fit prendre conscience de leur force aux La destruction des privilèges. colons britanniques et fit naître l'idée de l'indépendance, cette richesse qui leur permit «de se dégager des chaînes de l'indigence », était basée sur la déportatian, la négation comme êtres humains de centaines de milliers d'hommes et de femmes, noirs ceux-là. Si l'on voulait comptabiliser les morts -à moins de ne compter que les corps blancs - la Terreur paraîtrait fade et clémente en comparaison de la « fondation de la combre guère du carcan des faits : peu lui chaut la relation réelle et infiniment plus contradictoire existant entre les Jacobins, d'une part, les sans-culottes et leurs sections parisiennes, d'autre part. pour mener à bien le processus révolutionnaire face aux «défaillances » successives d'une grande partie de la baurgeoisie, dont c'était pourtant la révolution, leurs propres aspirations ne caïncidaient pas avec le projet jacobin. Et le jour où elles se sont opposées à ce projet, menaçant de rompre un équilibre social déjà très instable, les Jacobins n'ont pas hésité à frapper le mouvement sectionnaire. Ce faisant, ils se condamnaient eux-mêmes : la liquidation d'Hébert et des « exagérés » au printemps 1794 porte en elle Thermidor : la voie est libre pour tous ceux qui veulent la fin de la période d'exception révoluLa dérive « » révolutionnaire
Il y a dans cette analyses, comme dans celle des historiens « révisionnistes», une même idée : celle du « dérapage », de la « dérive» de la révolution, qui suppose un écart du chemin normal, un accident de l'histoire. Aucune nécessité historique n'impose la révolution, elle n'est pas le passage obligé de l'histaire. « Le postulat de la nécessité de "ce qui a eu lieu" est une illusion rétrospective classique de la conscience historique: le passé est un champ de possibles à l'intérieur duquel "ce qui est arrivé" apparaît après cou~ comme le seul avenir de ce passé 1 • » Elle ne marque pas, une rupture entre l'Ancien Régime et la société moderne, capitaliste. Cette dernière s'était développée avant et, avec ou sans la révolution, aurait finalement été dominante. 1789 ne marque pas le passage d'un type de rapports de production ( « féodaux ») à un autre (capitalistes), elle n'est que du ressort du politique, de l'idéologie, du discours, qui crée l'événement révolution. « Plus exactement, c'est l'envahissement de la sphère du pouvoir, devenue vacante, par ce type d'idéologie [jacobine, NDLR] qui crée la situation
leur mode d'action propres, qu'on ne de l'aristocratie ruinée ayant vendu ses peut identifier aux Jacobins, même à droits. L'exemple que donne Cobban révolutionnaire et la dynamique politique nouvelle 11 • » En ce sens, dit Furet, parler d'un événement fondateur « Révolution française» comme clé d'un changement radical, c'est «prendre au comptant le discours révolutionnaire ». C'est, poursuit Bettelheim « donner une sorte de primat du politique grâce auquel il y aurait un "instant zéro" (la prise du pouvoir) à partir duquel on avancerait à travers des luttes plus ou moins longues mais sur un chemin déjà tracé » alors que, poursuit-il, « les révolutions de 1789 à 1793 ont été des moments de tension · exceptionnels, mais qui n'ont pas accéléré la marche en avant du capitalisme français 12 ». A partir de là, une certaine lecture du déroulement de la révolution s'impose : si elle n'était pas nécessaire pour impo· ser une prise de pouvoir politique qui se serait produit un jour ou l'autre, les événements qui jalonnent le moment révolutionnaire n'ont aucune justification. La « radicalisation » de la révolution n'est pas due au besoin de défendre, bec et ongles jusqu 'au bout, ce qui avait été mis en place à partir de 1789, et ce par tous les moyens, même les plus terribles. Il ne reste alors qu'un moment de folie de l'Histoire, sans autre explication que l'aveuglement idéologique de ses acteurs.
Identifier, ainsi que le fait Furet, « nécessité historique >> et fatalité est pour le moins caricaturer le marxisme. Dire d'une chose qu'elle est nécessaire ne signifie pas, loin s'en faut, qu'elle doit et va obligatoirement se produire, encore moins prévoir à l'avance comment elle se déroulera. Si cela est vrai au niveau général, ce l'est mille fois plus quand on parle de révolution qui, plus que tout autre, et du domaine de l'action consciente des hommes.« Osez, ce mot renferme toute la politique de notre révolution », dit Saint-Just. Affirmer que la révolution telle qu'elle s 'est produite n'était pas inscrite dans l'histoire, relève de l'évidence pour ceux qui se veulent marxistes. Aucune révolution n'a son cours tracé d'avance. Non seulement parce que la réponse politique donnée à telle ou telle autre circonstance particulière - que ce soit la fuite du roi ou la conduite de la guerre par exemple- n'était pas la seule possible:
le désaccord Girondins-Montagnards, puis lndulgents-robespierristes montre qu'il y avait plusieurs voies. Mais beaucoup plus profondément parce que sur· gissent sur la scène de l'Histoire, comme dans tout processus révolutionnaire, ceux qui en étaient exclus jusque-là : l'immense masse de la paysannerie et du petit peuple des villes, avec leurs revendications, leurs aspirations, leur aile la plus résolue. L'Histoire ne dérape pas, elle ne dérive pas. Mais ceux que l'on n'attendait pas et que l'on ne voulait pas apparaissent, entendant bien jouer leur propre rôle et non celui qu'on leur dévoluait du bout des lèvres: être, au mieux, un moyen de pression.
Dire que la société bourgeoise s'est développée à l'intérieur de la société féodale, que la bourgeoisie possédait déjà avant la révolution une large part de la richesse sociale est fondamentalementjuste, même si ce n'est guère une nouveauté 13 • Ceux qui firent la révolution étaient pleinement conscients de cette force. Bien avant Tocqueville, dont Furet se réclame largement pour cette analyse, Barnave, député de la Constituante, le proclame en 1791 : « Une nouvelle répartition des richesses de la nation appelle une nouvelle répartition du pouvoir 14 • »Là se trouve la clé de la Révolution française. Consciente d'être la force vive de la nation, la bourgeoisie ne voulait plus être écartée d'un pouvoir politique qu'on lui refusait Son but n'était pas, loin de là, d'ébranler l'Europe mais tout simplement d'avoir la place qui lui revenait de droit. 1789 marque le moment où« ceux d'en haut ne pouvaient plus gouverner comme avant» et où «ceux d'en bas ne le voulaient plus», et où s'effectue une prise de pouvoir politique basée sur un pouvoir économique qui lui est antérieur. Mais «ceux d'en bas» n'étaient pas un, même s'ils furent pour un court laps de temps réunis dans le Tiers Etat. Une fois le Tiers disparu, restèrent des classes et des couches sociales distinctes, voire antagoniques. Du point de vue de la bourgeoisie et de ses objectifs, la révolution est achevée dès août 1789. Accéder au pouvoir par le biais d'une monarchie constitutionnelle, briser les barrières désuètes qui entravaient son plein épanouissement économique, elle ne souhaitait rien d'autre et, sûrement pas, une révolution qui mette le pays sens dessus dessous pendant quatre ans. La bourgeoisie ne voulait rien de plus qu'un compromis à l'amiable avec feue l'aristocratie. Prenons la question des « droits feodaux » qui pesaient sur la paysannerie. Comme le souligne Alfred Cobban, en émettant à raison des réserves sur le terme, parler de « feodalité » à la veille de la révolution est absurde :
« Jusqu'au 14 juillet 17 8 9, les bourgeois n'avaient jarQais eu le désir ou l'intention d'attaquer tes droits seigneuriaux et il ne leur était pas venu à l'idée d'appeler les paysans à la révolte ou à l'abolition des droits seigneuriaux sans compensation 15 • >> Au mieux, en effet, ce n'était pas leur problème, au pire, ils en possédaient eux-mêmes, une partie
ugement des Cahiers de doléances du baillage de Mirecourt, en Lorraine, est parlant : « Ici, le cahier original de la ville ne porte aucune mention des droits seigneuriaux, mais d'un autre côté, le cahier rural est plein de protestations et d'exigences pour leur suppression, parfois avec, parfois sans compensation. » De son côté, Furet parle, un tantinet méprisant, « de la longue litanie des revendications rurales».
C'est le mouvement paysan tel qu'il se développe en juillet 1789 et lui seul, et non un quelconque élan de générosité comme le dépeint Michelet, qui oblige l'Assemblée nationale à abolir les « droits féodaux » dans la nuit du 4 août. Mais elle ne fait alors que les transformer en belle et bonne propriété bourgeoise en les proclamant rachetables ! Guidée par cette recherche de l'accord avec la noblesse, elle n'entendait pas léser cette dernière. Et ce n'est que le 17 juillet 1793, c'est-à-dire après la défaite des Girondins et les quelques péripéties qui ont pour noms la guerre et la chute de la monarchie, entre autres, que ces droits seront supprimés sans indemnités. Ainsi, ces simples « vestiges » anachroniques de la féodalité ne seront totalement détruits que par l'accélération formidable de la révolution.
Il ne fait aucun doute, comme l'affirme Betteilheim que « si cette dernière [la bourgeoisie] avait été capable de "manœuvrer", elle aurait sans doute pu s'installer plus solidement et plus rapidement aux commandes qu'elle ne l'a fait avec la révolution de 1789 ». Tout l'intérêt est de savoir pourquoi elle n'en a pas été capable. Mais aussi, avant toute chose, pourquoi 1789 même fut nécessaire. La recherche du compromis a ëchoué pour deux raisons : l'aristocratie, la cour le refusaient, le mouvement populaire, paysan et urbain, l'empêchait. Ces deux facteurs se nourrissaient l'un l'autre. La bourgeoisie sera obligée de dévier de son projet initial à son corps défendant, et parce qu'elle n'avait pas le choix. Ou plutôt parce que le choix était entre le retour des anciens privilégiés dans les bagages de l'Europe coalisée, et par là même la perte de ses conquêtes, ou des mesures drastiques qui allaient à l'encontre de sa conduite traditionnelle. C'est le sens profond de la Terreur. La guillotine et les juridictions d'exception ne sont qu'une facette de l'ensemble des mesures qui ont formé la Terreur, mesures coercitives sur le plan politique, militaire et économique, à la fois exigées par le mouvement populaire urbain et imposées par la situation militaire dramatique à l'intérieur et aux frontières.
Présenter la lutte du printemps 1794 entre Indulgents et robespierristes sur l'arrêt de la Terreur comme un débat entre humanistes et fanatiques relève de la plaisanterie. L'humanisme de Danton s'arrêtait là où commençait son réalisme politique, c'est-à-dire très vite. La question était de savoir si la révolution était désormais irréversible ou pas, savoir si l'on pouvait revenir à la normale ·sans crainte. Thermidor y donne une réponse· positive. C'est, comme le remarque Furet, « une autre révolution cachée par la précédente, distincte d'elle, puisqu'elle lui succède, et inséparable d'elle puisqu'elle n'aurait pas vu le jour sans elle : la révolution des intérêts. Les paysans . sont devenus acquéreurs de biens nationaux, labourgeoisie est aux affaires et fait des affaires. Le soldat S"èrtrichit .et. frut carrière à la guerre 16 ». La phaSe d'exception de la révolu!ion ·peut s'achever puisque la
révolution a été menée à son terme.
En ce sens, le terme de Restauration qui désigne le régime mis en place après la défaite napoléonienne est faux: le retour de la monarchie ne signifie pas le retour de 1' Ancien Régime. La noblesse, qui demeure une classe politiquement et économiquement forte - sa grande majorité s'est prudemment terrée pendant l'orage révolutionnairen'est plus une classe privilégiée dans le sens où elle l'était avant la révolution.
Elle est à égalité avec la bourgeoisie, elle partage désormais avec elle le seul privilège qui ait cours dans la société bourgeoise: celui que confère la richesse. Il est tout de même un peu difficile de suivre Furet quand, emporté par sa volonté de démontrer la non- existence de la Révolution française, il atfmne : « Rien ne ressemble plus à la société sous Louis XVI que la société sous Louis Philippe», sans hésiter d'ailleurs à se contredire quand il fait l'analyse de la société thermidorienne.
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Ariane Merri 1. C'est en 1886 que s'ouvre le «cours» d'histoire de la Révolution française à la Sorbonne. Il deviendra la «chaire>> qu'occuperont, après Aulard, Mathiez, Lefebvre et enfin, jusqu'à sa mort, Albert Soboul. Les trois derniers se réclamaient du marxisme, Mathiez et Soboul ayant été membres du PC.
2. Cet adjectif, péjoratif il va sans dire, est donné par Albert Soboul aux historiens qui remettent en question l'interprétation « classique >> de la Révolution française comme révolution bourgeoise. ln Albert Soboul, Comprendre la révolution, Maspero, 1979.
3. François Furet, Penser la Révolution française, Gallimard, 1978, édition Folio, 1985, p. 28.
4. Pierre Chaunu. Préface de la Jeunesse sous Thermidor de François Gendron, Presses universitaires de France, 1983, p. 8. Pierre Chaunu, qui délire littéralement lorsqu'il parle de certains sujets, notamment la chute de la natalité, est tout de même l'auteur d'ouvrages fort intéressants sur la Réforme.
5. Furet, op. cit., p. 29. 6. La même remarque vaut pour Cuba : en proclamant l'île« premier territoire libre d'Amérique latine >> et donc premier maillon d'une révolution continentale, la révolution cubaine devenait le symbole d'un monde nouveau pour des générations de révolutionnaires, dépassant largement sa taille « physique>>. ·
7. Hannah Arendt, le Sens de la révolution, Gallimard, 1963, p. 160-161.
8. Hannah Arendt, op. cit., p. 202. 9. Hannah Arendt, op. cit., p. 133 . 10. Furet, op. cit., p. 40. Il. Furet, op. cit., p. 55. 12. Charles Bettelheim, interview donnée aux Temps modernes n° 472, novembre 1985.
13. Et c'est bien là aussi une des différences fondamentales avec la révolution prolétarienne : contrairement à la bourgeoisie, la classe ouvrière est assujettie politiquement et économiquement avant qu'elle prenne le pouvoir.
14. Barnave, Introduction à la Révolution française.
15. Alfred Cobban, The Social Interprétation of the French Revolution, Cambridge, University Press, 1964.
16. Furet, op. cit., p. 123-124.