Les premiers du ·chiraquisme tion, et les illusions qu'elles ont pu . tion de l'autorisation administrative de
C
ENT jours de gouvernement Chirac ! Il vaut la peine de faire le point. Cent jours, cela suffit à lever bien des illusions. On avait dit que la cohabitation ne serait pas possible. Elle vit et dure. Ceux qui n'y croyaient pas considéraient que la présence de Mitterrand à l'Elysée interdirait à Chirac d'appliquer, à Matignon, sa politique. Que l'un devrait se soumettre, ou l'autre se démettre. Et vice versa. Certains pensaient qu'une éventuelle cohabitation conduirait la coalition de droite ou le Parti socialiste, voire les deux , à la cassure ou au reniement. D'autres, enfin, prévoyaient une expérience inédite accouchant d'une politique qui, empruntant à la gauche et à la droite, dégagerait un nouvel espace politique et maintiendrait l'équilibre entre l'une et l'autre. Les plus prudents s'aventuraient parfois à proposer un cocktail multicolore mêlant ces diverses hypothèses.
Comme toujours, la vie s'avère plus originale que les équations : Chirac applique sa politique, Mitterrand est toujours à l'Elysée, ni la coalition RPR-UDF ni le PS ne s'en trouvent bousculés, le clivage gauche-droite est plus prégnant que jamais .. .
Ces paradoxes apparents permettent d'éclairer quelques données de la situation. La réaction en avant toute!
La nature du gouvernement Chirac doit être référée, non pas au cadre institutionnel, mais au contexte politique et aux rapports de forces. Quelles que soient les « bizarreries )) de la cohabitaentretenir un temps, ce gouvernement est né de la faillite politique de l'expé. rience de gauche engagée en 1981. Il s'appuie sur la dégradation du rapport cent jours
Francis SITEL de forces entre les classes qui en résulte pour les travailleurs. Et se nourrit de la désorientation que provoque la désintégration du cadre de l'Union de la gauche, réponse stratégique ayant dominé le mouvement ouvrier depuis les années soixante.
Pompidou et Giscard avaient axé la présentation de leur politique sur la modernisation politique et sociale. Afin d'apparaître comme gouvernant «au centre )) et pour tenter de contenir la montée de l'Union de la gauche. Chirac inaugure ce qu'il escompte être le prélude de son septennat sur des lignes de force bien différentes. Il s'agit pour lui de tourner la page qui vit la gauche portée irrésistiblement par une dynamique de changement social. Et de mettre la France au diapason du néo-libéralisme exacerbé qui domine aujourd'hui dans les métropoles impérialistes. Compte tenu des coordonnées politiques présentes, le projet est cohérent et, au sens propre du terme, réactionnaire.
Les trois premiers mois de mise en œuvre de cette politique font apparaître un bilan fort clair. Le thème de la prétendue priorité à l'emploi -cette « nouvelle frontière )) aussi consistante qu'un mirage - a fait long feu. Dans la balance des dures réalités, les élans rhétoriques et les suppliques au patronat ne pèsent pas lourd face à la suppression de l'autorisation administrative de licenciement (sous la houlette de Séguin, l'alibi social du gouvernement) et à l'asphyxie des chantiers navals (sous la férule de l'hystérico-libéral Madelin).
Le vrai bilan du gouvernement tient en trois mesures emblématiques : la suppression de l'impôt sur les grandes fortunes et l'amnistie des fraudeurs du fisc~ la privatisation de TF 1, l'abrogalicenciement. Trois décisions qui, par leur forte charge symbolique,. permettent de répondre à un double objectif . D'abord, de marquer avec édai que
Ces · premières mesures doivent · prétend au rôle d'outsider ... Il est vrai
« Chirac applique sa politique ». Ensuite, de baliser le terrain. Le premier est décisif pour le Premier ministre qui se doit de démontrer que, n'étant prisonnier ni de la cohabitation ni des divisions de la droite, il reste un « fonceur». Et ce, à peu de frais, puisque les terrains choisis permettent de donner des gages sur l'essentiel sans aborder précipitamment celui-ci. Là est le second objectif : donner des signes clairs de quoi sera fait le chiraquisme triomphant : avantages aux privilégiés, privatisation, soumission aux exigences patronales ... donc être comprises comme les points d'appui, posés de façon assez maîtrisée, d'une politique d'ensemble visant à mettre l'économie et la société françaises à l'heure du néo-libéralisme: pression à la baisse par rapport aux salaires, individualisation croissante de ces derniers, réduction des budgets sociaux et désinvestissement de l'Etat, refonte des systèmes de protection sociale, remise en cause des acquis et des statuts, etc.
Une telle politique, qui voudrait se présenter parée des plumes du modernisme, chemine nécessairement bras dessus, bras dessous avec l'archaïsme réactionnaire. Peu importe que Chirac pense « ne pas avoir une tête à attaquer les libertés», comme il l'a dit à «L'heure de vérité», sa politique est profondément liberticide. L'offensive idéologique de grande ampleur engagée sur le double terrain de l'immigration et de la sécurité a commencé à enclencher une logique implacable. Celle-là même dont Le Pen, le premier, avait compris «l'efficacité: l'amalgame du racisme et de la trouille, qui ne peut que nourrir les pires poisons et qui représente une menace grave pour les libertés.
Il convient de noter que la résurgence de la question de la peine de mort et la pression pour supprimer le remboursement de l'NG - deux questions qui ont été écartées de la plate-forme RPR-UDF- témoignent des pressions qui, venues des secteurs les plus rétrogrades, s'exercent aujourd'hui sur une majorité et un gouvernement fort perméables à celles-ci.
Pourtant, Chirac est obligé de réfréner ses ardeurs et de résister à ces pressions, parce qu'il se trouve soumis à un double impératif: le premier, nous venons de le voir, est d'appliquer sa politique, le second est de ne pas provoquer une épreuve de forces susceptible de déboucher sur une crise ouverte. Les limites de ses marges de manœuvre renvoient au rapport de forces global qui, bien que dégradé, n'autorise pas la droite à. renoncer à toute prudence ni mesure. C'est en ce sens que Chirac, s'il puise aux mêmes sources que Reagan et
Thatcher, à la différence de ces derniers, n'engage pas encore l'offensive frontale et brutale visant au démantèlement du mouvement ouvrier. On ne comprendrait pas autrement la tentative d'esbrouffe autour de la question de l'emploi, présentée comme guidant les choix du gouvernement.
Et ce, d'autant que les divisions internes de la droite, loin de s'atténuer, ne font que s'approfondir. Chirac, les yeux rivés sur la ligne bleue des futures présidentielles, se sait guetté de toutes parts : par Barre, sur la réserve, par 'Giscard, en touche, et Léotard, qui que ce dernier, en bon amateur de marathon, ne doit pas se sentir dépaysé puisque sur la ligne de départ des présidentielles, à droite, c'est d'ores et déjà la cohue.
C'est pourquoi Chirac n'a pas intérêt, dans les conditions actuelles, à précipiter l'échéance présidentielle. Quitte à laisser Mitterrand disposer seul de cet atout maitre dans la partie engagée : le choix du moment de ces élections qui constituent le pivot des institutions et de la vie politique françaises. Le Parti socialiste, force immobile
L'atout mitterrandien est incontestablement de taille. Mais est-il suffisant pour autoriser le PS à poursuivre, immobile, sa mue, dans l'attente de futures échéances (électorales) dont les termes sont médités par le seul cerveau du président?
Certains ont cru parfois que la cohabitation pourrait poser au PS des problèmes insurmontables. Parce qu'il lui faudrait ou cautionner une politique de droite, et y perdre son âme, ou la combattre, au risque de bousculer le cadre institutionnel dans lequel ses cinq années de gouvernement lui ont permis de se lover.
En fait, les problèmes sont ailleurs. La cohabitation n'est qu'un épisode transitoire au regard du véritable problème qui est celui de « l'alternance ». Le projet du PS, d'ores et déjà bien entamé, est de se contituer en partenaire obligé d'un système d'alternance à froid. Ce qui suppose de gommer définitivement de son identité toute aspérité. pouvant laisser prise à une dynamique de transformation sociale.
Il lui fa11t donc convaincre les militants et les travailleurs qu'il n'est d'autre ligne de partage que celui qui oppose la coalition conservatrice et le PS, grand parti social-démocrate modeme. Cette mue du PS, « parti du changement», moteur du «front de
classe », en un parti social-démocrate «moderne » s'est largement réalisée à travers la gestion gouvernementale, ce Bad-Godesberg à combustion lente ... II est aisé de faire l'addition des abandons par rapport au programme du PS, au Projet socialiste et au Programme commun de gouvernement. Abandons sur la politique économique et sociale, sur les question internationales, sur les problèmes militaires, sur les institutions, abandon de tout projet de changement de société ... L'ensemble dessine le profil d'un nouveau PS: profil en creux, celui d'un parti porteur d'une politique de gestion des intérêts bourgeois qui, sur le plan social et sur celui des libertés, prétend à un coût moindre que celle de la droite néo-libérale.
L'enjeu de la phase de cohabitation pour le PS est de confirmer ce profil. En démontrant que, renvoyé à l'opposition, il demeure parti de gouvernement, modéré, responsable et réaliste. La façon dont il a mené l'action contre la privatisation de TF 1, ainsi que son attitude concernant les lois gouvernementales sur la sécurité, constituent de bons exemples de ce choix fondamental.
D'où l'inlassable et lassant discours du PS selon lequel la droite doit appliquer sa politique, les invitations faites à Chirac de gouverner... Ce qui signifie qu'à ses yeux, les travailleurs doivent « faire l'expérience » de ce qu'est la droite. Lui-même, en tant que parti prédominant à gauche, affirmant sa vocation à« représenter» l'opposition à cette politique ... C'est-à-dire: non pas empêcher son application, mais la contester sur le plan parlementaire et dans l'opinion, afin d'inviter celles et ceux qui en payent le prix quotidiennement à se prononcer, le moment venu, pour l'alternance.
Bref, le PS d'hier, qui s'était affirmé comme le parti du changement et de l'union, sacrifie allégrement aujourd'hui toute perspective de mobilisation unitaire à la sereine perspective de l'alternance électorale. Reste un monumental problème, qui hypothèque la crédibilité d'ensemble du dispositif : le PS est totalement incapable de dire comment il est possible de reconstituer une majorité électorale et de dessiner un possible débouché politique.
Le problème est tout d'abord strictement arithmétique. Les scores électoraux du PS ont mordu essentiellement sur l'électorat anciennement communiste. Un recul aggravé de ce dernier, et un laminage accentué de l'extrême gauche, peuvent éventuellement améliorer encore ceux-ci, sans que Je total des voix de gauche permette de dépasser les 45 % et d'arracher une majorité.
La seule hypothèse réaliste, selon cette logique, serait de gagner sur la droite, c'est-à-dire de rallier des composantes significatives de celle-ci au projet d'alternance social-démocrate. La direction du PS a grand mal à assumer explicitement un tel objectif. Car toutes les tentatives antérieures ont montré les difficultés à faire émerger un « centre droit » apte à jouer ce rôle. En outre, compte tenu de la réalité des rapports de forces, afficher clairement un tel projet risquerait fort de réouvrir un espace à gauche du PS, voire de déstabiliser celui-ci. L'appel répété à une nouvelle candidature de Mitterrand pour les prochaines présidentielles n'a-t-il pas pour fonction de masquer cette dernière contradiction ? Enfin, qu'ille veuille ou non, le PS est obligé de s'appuyer sur un semblant de« front de classe», pour reprendre une vieille formule du PS , bien passée de mode. Celui-ci, pour relativisé et perverti qu'il soit par la politique présente du PS, risquerait fort de se désagréger et de jeter bas des projets ambitieux; mais fragiles, si la direction s'engageait trop ouvertement dans des manœuvres aventureuses.
Mais le cœur du problème gît au-delà de la stricte arithmétique électorale. Le PS, de fait, cherche à convaincre que le temps travaille pour la gauche. Selon ce raisonnement, plus la droite applique sa politique, plus la gauche a de chances de reprendre les rènes du pouvoir. Il suffirait donc de se reposer sur la sagesse de Mitterrand pour le choix du juste moment.
Or, ce calcul est parfaitement fallacieux. La double absence de ripostes réelles aux attaques du pouvoir et d'une perspective politique de pouvoir et de changement social constitue un puissant facteur d'affaiblissement et de stérilisation des forces de changement. Le pari du PS - celui de l'alternance sans changement - est un leurre ! Le piège de la division
Face à cette politique catastrophique de la direction du PS, l'alternative proposée par celle du PCF apparaît tout aussi désastreuse. Tandis que la première, au nom de sa perspective d'alternance, dilue la ligne de partage des classes, la seconde se comporte comme si celle-ci passait entre le PCF et le reste du monde.
En affirmant que la droite ne fait rien de plus que poursuivre la politique du <<gouvernement socialiste >•, en établissant un trait d'égalité dans les responsabilités concrètes de l'une et de l'autre, en préconisant une ligne de division syndicale pour présenter la seule CGT comme porteuse des intérêts ouvriers, la direction du PCF propose une vision catastrophiste de la situation et une politique d'isolement et de désarmement des travailleurs et des éléments les plus combatifs. De fait, la perspective qu'elle propose est, à tout point de vue, une impasse.
L'acharnement à bloquer toute perspective unitaire constitue de sa part un remarquable soutien objectif aux propres manœuvres de division de la social-démocratie et des directions syndicales influencées par celle-ci.
Le remodelage de fond du mouvement syndical que laissent présager les opérations de la direction de la FEN constitue une splendide illustration de cette situation qui voit s'approfondir la division, sous les efforts conjugués des différentes bureaucraties qui, au nom de leurs intérêts propres, sont prêtes à faire subir au mouvement ouvrier français un formidable recul.
Confirmation supplémentaire que, dans les conditions présentes, le temps
ne joue pas pour les travailleurs. On peut même aller plus loin et dire que, faute de réactions puissantes pour contrecarrer les évolutions à l'œuvre, on risque de voir se réunir les éléments constitutifs d'une équation ne pouvant conduire qu'à une nouvelle défaite. Ce qui sera le cas si, face aux attaques croissantes du gouvernement et du patronat, ne sont opposés que les modèles, aujourd'hui proposés par le PS et le PCF. Modèle disqualifié pour le PCF : celui d'une stratégie politique qui a fait faillite et qui se réduit à présent à l'isolement et à la division. Modèle en trompe-l'œil pour le PS, qui se propose de tout raboter en matière de mobilisation et de changement social pour préconiser le ralliement au projet de l'alternance social-démocrate et attendre les réultats, bien aléatoires, des prochaines présidentielles, anticipées ou non. Les voies de la riposte de classe
Une telle évolution n'est pourtant en rien fatale. Depuis le 16 mars, les premières évolutions de la situation ont fait apparaître des données politiques et sociales nouvelles qui peuvent constituer les points d'appui pour une recomposition des forces du combat de classe. Pour ce faire, deux malentendus qui devaient être préalablement levés sont largement en voie de l'être.
Le premier est l'illusion que le cadre de la cohabitation, c'est-à-dire la présence de Mitterrand à l'Elysée, pourrait constituer en tant que tel un frein aux attaques de la droite. Il convient de ne pas écarter la possibilité, à tel ou tel moment, sur tel ou tel point, d'engager une bataille visant à exiger de Mitterrand qu'il jette son poids dans la balance, use des pouvoirs dont il est censé disposer encore pour faire barrage à telle ou telle mesure réactionnaire. Mais il faut combattre les illusions qui pourraient conduire à voir en lui le principal et ultime recours face à ces attaques. Attitude qui ne pourrait conduire les travailleurs qu'à l'attentisme et à déléguer à de fantomatiques généraux la direction d'un combat qui ne peut être que le leur. Il faut être conscient que Mitterrand n'usera de ses pouvoirs qu'au moment choisi par lui, en fonction des préoccupations tactiques et électorales quî sont les siennes. L'objectif des travailleurs est autre: trouver les voies de la mobilisation pour riposter aux attaques gouvernementales. Tel est bien l'unique point d'appui sur lequel s'appuyer et l'unique critère pour juger des initiatives à· prendre : non point les questions d'ordre institutionnel et électoral, mais la mobilisation unitaire des travailleurs eux-mêmes.
Le second est la nécessité d'analyser correctement la politique de la droite et de lever certains faux-semblants. Le premier consiste à considérer que, compte tenu de ce qu'a été la politique de la gauche au gouvernement, celle-ci doit être comprise comme la simple continuation de cette dernière, à peine aggravée. Le second, à l'inverse, revient à ne plus voir que les menaces présentes par rapport à ce que Mitterrand a appelé les « acquis sociaux » de son régime. Deux façons, opposées, de ne pas prendre la mesure exacte de la politique gouvernementale et de ne pas proposer les moyens réels de s'y opposer.
Il faut considérer que la politique gouvernementale de la gauche, au-delà des quelques faméliques « acquis » de
l'immédiat après-mai 1981, a été fondamentalement une politique anti-ouvrière qui, par ses effets directs et indirects (en termes de désorientation des travailleurs), a préparé les conditions pour une politique d'attaques beaucoup plus graves. Le contexte politique et social a radicalement changé avec la victoire de la droite : du ralliement honteux des socialistes au néo-libéra· lisme, on est passé à une politique néo-libérale pleinement assumée, qui peut se développer progressivement compte tenu de l'affaiblissement du camp ouvrier, et s'aggraver de façon permanente sous la pression de la radicalisation à droite d'une bonne partie de la bourgeoisie et de ses secteurs les plus réactionnaires et fascisants.
C'est là qu'il faut situer le point cardinal de la situation actuelle : la menace immédiate et grave que repré· sente ce gouvernement pour la majorité de la population et pour les libertés. En fonction de quoi, il est possible de situer l'enjeu central : la mobilisation des travailleurs pour riposter aux attaques et enrayer la logique de régression sociale dont elles sont porteuses. L'exigence de la mobilisation unitaire
La nécessité centrale est bien celle de la mobilisation. C'est aussi en fonc· tion d'elle qu'il est possible d'enrayer la spirale de la division.
Unité dans et pour les luttes, avant tout. Au niveau des entreprises, des localités, des régions, des branches et, nationalement, sur les revendications centrales. Les actions des derniers mois, dans la RATP, à la SNCF, dans la fonction publique et les chantiers navals, en particulier, ont témoigné des nouvelles possibilités de mobilisation et ont fait apparaître combien était grande l'aspiration à l'unité. Les travailleuses et les travailleurs savent bien que telle est la condition pour engager une action ayant une quelconque chance d'aboutir.
Face à cette exigence, les directions syndicales opposent leurs querelles et leurs manœuvres, qui n'ont de justifications qu'au regard de projets politiques souvent inavouables. La pression uni· taire peut les bousculer si celle-ci s'organise à partir des travailleurs et des syndiqués eux-mêmes, pour la mobilisa· tion. L'heure est de plus en plus à des réunions du personnel pour débattre démocratiquement des revendications et des formes de lutte, et exercer une pression sur les fédérations et confedé· rations syndicales afin qu'elles agissent dans l'unité; il s'agit, en même temps, de préparer les conditions de la lutte elle-même, pour que celle-ci soit de bout en bout contrôlée par les travail· leurs.
C'est aussi sur la base de la mobili· sation qu'il sera possible de poser en termes concrets la question de l'unité sur les autres terrains.
En ce qui concerne, par exemple, le mouvement syndical. Les grandes opérations menées autour de la FEN ten· dent à créer les conditions d'un reclas· sement généralisé qui, dans les condi· tions actuelles, ne pourrait se traduire que par davantage de division, de « réalisme » revendicatif, de distanciation des appareils par rapport aux syndiqués et aux travailleurs. A ces ma· nœuvres, il convient d'opposer la seule vraie perspective unitaire : la défense efficace des revendications et l'action de classe, qui appellent la perspective d'une centrale unique des travailleurs, donc réellement unitaire, donc authentiquement démocratique et indépen·
dante... Ceux qui usurpent le drapeau de l'unité pour mieux masquer leurs opérations de division se complaisent dans le clair-obscur et l'air confiné des bureaux. Aux syndiqués d'ouvrir grand les fenêtres, d'engager ce débat décisif pour l'avenir du mouvement ouvrier, de le porter devant les travailleurs eux-mêmes. Il consiste à savoir comment ces derniers veulent s'organiser, sur quelles bases et pour quels objectifs. Dégager un débouché politique
C'est également sur la base de la mobilisation qu'il sera possible de résoudre le problème de l'unité de la lutte sur le terrain politique et du débouché possible de celle-ci au plan central.
Si le problème se pose sur le plan électoral, sans qu'une telle mobilisation ait permis d'améliorer le rapport de forces et de poser en termes qualitativement différents le problème, contrairement à la direction du PCF qui cherche à noyer le poisson, il convient d'affirmer en toute clarté la nécessité de se mobiliser pour battre la droite. Sans illusion sur ceux pour qui on sera amené à voter dans ce cas au second tour, il faudra malgré tout rassembler le maximum de voix ouvrières pour faire barrage à la horde des repus et autres racistes ...
Mais il est décisif que le sens de ce vote · soit alors parfaitement clair : il ne saurait être d'obéir à une logique de « moindre mal » qui obligerait, face à la droite, de rallier le réalisme social-démocrate. Ni d'une conversion amenant à considérer qu'on ne peut espérer beaucoup plus que ce que le PS est prêt à faire et que, dans ces conditions, il faut s'ériger en conseilleur de celui-ci...
Non ! Le sens d'un tel vote anti-droite ne peut être que de favoriser le mouvement d'unité des travailleurs face aux attaques qu'ils subissent et de préparer la riposte à celles-ci, sur son véritable terrain : celui des luttes et de la mobilisation unitaire.
Les nouvelles conditions du jour ne doivent pas, en effet, faire oublier les leçons de la veille : ce que fut la politique effective du PS et du PCF lorsqu'ils étaient au gouvernement. Au-delà des péripéties électorales, il ne peut y avoir de perspective politique réelle pour les travailleurs hors de leur mobilisation. Seule celle-ci est à même de recréer les conditions d'une dynamique ouvrant la voie à une perspective de changement social et, par là, permettant une nouvelle majorité et contraignant le PS et le PCF à rompre avec leur politique actuelle d'attentisme et de division.
Entendons-nous bien : il serait illusoire de penser qu'il est possible de changer fondamentalement la politique de ces partis. Mais les travailleurs ont les moyens, par leur mobilisation, de modifier radicalement les conditions politiques dans lesquelles ces partis agissent. Et, ainsi, d'engager un processus de lutte qui, les bousculant, les oblige à agir dans un sens différent de ce qu'ils voudraient.
De grandes batailles vont devenir de plus en plus nécessaires sur les questions de l'emploi, du pouvoir d'achat, de la protection sociale ... A ces occasions, dès lors qu'elles se concrétiseront, il faudra se battre pour un large front uni de toutes les organisations ouvrières, syndicales et politiques, afin d'unifier ce combat, de lui donner les moyens de se développer et de s'approfondir. Jusqu'à être en mesure de poser pour de bon le problème du gouvernement responsable au premier chef de ces attaques, et son remplacement par un gouvernement obligé de s'engager devant les travailleurs mobilisés.
Une telle perspective peut apparaître aujourd'hui bien lointaine, voire utopique. Il n'en est rien. Elle se pose objectivement au regard de la défense des intérêts des travailleurs qui appelle aujourd'hui le combat défensif face à l'offensive gouvernementale, mais celle-ci, demain, posera ce problème. Ce qui la rend peu crédible c'est le poids de l'expérience d'une gauche faillie, la défaite du 16 mars, la division, l'électoralisme plat et le pseudo réalisme que déversent à pleins tonneaux toutes les directions majoritaires du mouvement ouvrier. C 'est également le faible poids dont pèsent aujourd'hui les forces qui maintiennent une claire perspective de classe: l'intransigeance sur les revendications, une ferme volonté d'unité et de mobilisation, la perspective d'une société qui ne soit plus fondée sur le profit de quelques-uns mais sur les intérêts du plus grand nombre.
C'est pourquoi la construction d'une force capable de porter un tel combat est plus que jamais à l'ordre du jour. Sans être séparée des autres éléments signalés plus haut mais, au contraire, profondément intégrée à eux, une telle construction appelle des initiatives spécifiques. Il s'agit en effet de rassembler toutes celles et tous ceux qui refusent les divisions et les capitulations, le repli et l'isolement sectaires, comme la fuite en avant dans le grand gris social-démocrate, qui ne renoncent pas au combat de classe, qui n'acceptent pas qu'il n'y ait pas d'autre perspective sociale que celle du capitalisme, qui ne renoncent pas au socialisme.
Ces militantes et militants sont à l'heure actuelle dispersés, issus d'horizons différents : communistes qui refusent que la direction du PCF conduise une nouvelle fois les travailleurs à l'échec, socialistes qui résistent à la dérive social-démocrate, syndicalistes attachés à la lutte des classes, militants ou ex-militants des organisations d'extrême gauche ... La question est de trouver les voies et moyens c;ui permettent à toutes celles-là et à tous ceux-là de prendre conscience qu'ils sont une force, qu'ils ont les capacités de changer le cours des choses. D'où l'importance des cadres de débat et d'action unitaires qui existent ou se créent. C'est en effet à travers un tel processus qu'il sera possible de retrouver les voies de la mobilisation, de clarifier le contenu de l'alternative anticapitaliste, de poser le problème de la construction d'un nouveau parti, instrument nécessaire pour permettre aux travailleurs de diriger leur combat jusqu'au bout.
A travers les multiples combats présents et à venir, c'est cette force nouvelle qu'il faut forger. Elle est indispensable à l'animation des luttes, au mouvement d'unité qu'il faut développer, à la reconstitution d'un projet de changement de société donnant la nécessaire perspective d'ensemble.
Francis Sitel