« Nous vivions et travaillions en vrais camarades, animés par la même conception du monde.»
L---------------~ Dessin de V. Syssoïev.
Ce texte est extrait des mémoires de f'likolaï Petrov, ouvrier communiste soviétique, intitulés Notes d'un cc trotskyste n. Déporté en Sibérie comme 11 trotskyste " en 1937, Petrov n'a retrouvé la liberté qu'après la mort de Staline et a alors repris son travail de fraiseur en usine. Il émigre en Autriche au début des années soixante-dix où il sera encore ouvrier pendant plusieurs années. Ses mémoires seront publiés en 1987 par les éditions Slovo (en langue russe). Retraité, f'likolaï Petrov vit aujourd'hui à Vienne.
Au tout début de l'année 1930, le comité central du parti lança une campagne pour la mobilisation de " mille " ouvriers qualifiés et je fus envoyé, avec vingt autres Odessites, à l'usine de tracteurs de Stalingrad où je travaillai d'abord comme ajusteur puis, pendant cinq années, comme contremaître en chef dans une division d'un énorme atelier d'assemblage mécanique.
La mise en place de la première usine de tracteurs de la Volga n'avait alors pas pour seul but d'accélérer les rythmes de collectivisation de l'agriculture du pays. Destinée à produire des véhicules massivement et à la chaîne, elle devait ouvrir la voie au développement ultérieur de branches industrielles aussi importantes que celles de la construction d'automobiles et de machines-outils. C'est pourquoi l'on attachait une importance aussi considérable à sa construction. Il suffit de mentionner que des gens comme Mejliaouk, Kalinine, Lounatcharsky, Jdanov, Ordjonokidzé, Gorki, Kossarev l'honorèrent d'une visite et même .. . Staline en personne : lui qui pas une seule fois n'avait mis les pieds dans une usine fit en voiture le tour de l'énorme territoire de celle-ci, alors qu'il rentrait de Sotchi à Moscou, sans toutefois se risquer à en franchir le seuil... Construit dans des conditions extrêmement dures mais pourvu de l'équipement américain le plus moderne, le premier-né de l'industrialisation du pays, cette usine géante de tracteurs continuait à piétiner lamentablement deux ans après sa mise en service, incapable de maîtriser la production en masse. Bien évidemment, l'usine se trouvait au centre non seulement de l'attention de tout le pays, mais du monde entier. De nombreux articles lui étaient consacrés, y compris dans la presse étrangère.
Sans doute est-ce ce facteur qui précisément tourmentait tant Staline, le rendait si nerveux. A l'été 1931, sur son ordre personnel, une brigade de journalistes de premier plan de la Pravda arriva à l'usine, avec pour mission de tirer au clair les raisons des à-coups de la production, d'aider le collectif à surmonter ces dysfonctionnements et à augmenter de façon conséquente le volume de production des tracteurs. Cette brigade était dirigée par Tai, alors rédacteur en chef de la
Pravda et fusillé plus tard par Staline. Grand, maigre, le nez chaussé de lorgnons, il était selon la mode d'alors toujours vêtu d'une chemise bleu foncé boutonnée sur le côté, ceinte à la taille d'une étroite ceinture de cuir. Le bas de sa chemise tombait sur des pantalons bouffants qu'il faisait rentrer dans ses bottes. Sur le côté gauche de sa poitrine creuse était fixé l'ordre militaire du Drapeau rouge. La silhouette caractéristique de cet homme âgé, aux traits typiquement juifs, était familière à beaucoup d'entre nous. Tai participait activement à d'innombrables réunions, courait d'un atelier à l'autre, recueillait les données qui l'intéressaient et informait chaque jour Moscou, sur une ligne directe, de la situation de l'usine.
C'était sans doute un journaliste érudit et une assez bonne plume. Mais en l'absence des connaissances les plus élémentaires dans le domaine de la construction des machines-outils, il était incapable de s'orienter dans les questions d'organisation du travail d'une grosse entreprise moderne fonctionnant selon un processus technologique très complexe et de désigner les véritables raisons de cette stagnation. C'est pourquoi ses notes et les articles qu'il publiait régulièrement dans la Pravda, toujours truffés d'une quantité de citations creuses de Staline - il n'y avait pas moyen de faire autrement-, passaient à côté de l'essentiel, sans mettre en évidence les véritables raisons de l'irrégularité de la production. L'usine se trouvait toujours dans une situation de profonde désorganisation ; les ateliers croulaient sous une telle quantité de pièces et d'assemblages inachevés bons à mettre au rebut que le transport entre les ateliers ne parvenait pas à les en débarrasser à un rythme satisfaisant et qu'on finit par avoir recours à ... des chameaux. Pendant ce temps, le volume de casse quotidien de ce coûteux matériel d'importation atteignait des proportions menaçantes et Staline ne cessait de gronder et de tempêter ... « Est-ce donc vrai ?
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Je me souviens qu'un jour, en arrivant le matin à l'atelier, un ingénieur américain qui travaillait dans la même allée que moi (un groupe de spécialistes américains et allemands hautement qualifiés avaient été embauchés sous contrat à l'usine de tracteurs de Stalingrad) me montra avec un sourire bienveillant une coupure de journal, tirée, si ma mémoire est bonne, du New York Times. On y voyait une immense chariot, chargé de pièces détachées, était attelé un " vaisseau du désert ... La tête fièrement levée, il avançait, imperturbable, le long d'une grande chaîne de l'atelier de montage. La photographie était accompagnée d'une légende laconique : " Les réalisations les plus modernes du progrès technique et à côté: l'Asie. " Cet animal accom-
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• modant semblait dire d'un air moqueur : " Le progrès technique, c'est le progrès technique, mais vous ne pouvez quand même pas vous en sortir sans moi! " L'Américain qui avait envoyé cette coupure de journal à son ami travaillant à l'usine de Stalingrad écrivait : " Je t'en supplie, écris-moi : tout cela est-il vrai?»
Jusqu'à mon départ d'Odessa, je n'avais jamais vu de chameau vivant. Dans ces années-là, il n'y en avait même pas au zoo de la ville et je n'avais pu observer ce ruminant que dans des livres ou au cinéma. Lorsque nous fûmes arrivés à Stalingrad et que l'on nous expédia au campement de l'usine, à dix-sept kilomètres de la ville, dans un wagon plein à craquer de passagers, j'aperçus par la fenêtre, pour la première fois de ma vie et de manière tout à fait inattendue, un grand troupeau de vrais chameaux, chargés, de couleur gris-jaune. Sous le choc, mon premier réflexe fut de crier à travers tout le wagon : " Eh les gars ! Regardez ! Y'a des chameaux ! '' L'éclat de rire fut général parmi les passagers habitant le coin et vingt Odessites fraîchement débarqués se ruèrent comme des fous vers les fenêtres pour observer, avec une curiosité non déguisée, ces habitants du désert ...
Lors de la construction de l'usine, on avait désigné comme chef de chantier un certain Vassili lvanovitch lvanov, ancien marin de la Baltique et combattant de la guerre civile, homme d'une nature volontaire mais fort mal dégrossi et qui n'avait aucune expérience dans ce domaine.
Affiche de propagande sous Staline. • Nouvel essor de l'industrie socialiste. • Braillard et très grossier, il disait " tu '' à tout le monde et ne parlait " tout bas " qu'à Ordjonikidzé, qui devint plus tard commissaire du peuple à l'Industrie lourde et se suicida en 1937. Je me souviens que lorsque la délégation de notre usine était passée près du cercueil d'Ordjonikidzé exposé dans la salle des colonnes de la Maison des syndicats à Moscou, on nous avait expliqué qu'il était mort d'une crise cardiaque, et nous y avions cru ...
La situation ne faisait qu'aggraver le très fort penchant d'lvanov pour l'alcool. Il pouvait, sans manger, avaler d'un trait un verre d'alcool pur et, à vrai dire, il était rarement à jeun. Les gens craignaient comme la peste de tomber sur lui au travail car ils essuyaient alors immanquablement des sorties grossières, parfois dignes d'un hooligan. Le gros de la main-d'œuvre du chantier, qui exécutait pour un salaire de misère les travaux les plus pénibles, était composé de paysans pauvres qui avaient fui les villages affamés et qui s'étaient regroupés en artels 1• Chaque artel avait à sa tête un véritable rapace, un " staroste 2 '' qui, lui, s'engraissait et aidait autant que faire se peut l'administration du chantier à exploiter jusqu'au bout ces êtres déshérités, dépourvus de tout droit. Afin de les tenir en main plus solidement et de les piller plus facilement, le salaire n'était pas distribué à chaque travailleur séparément, mais il était versé dans une marmite commune. C'est donc le staroste qui recevait en mains propres tout l'argent gagné et qui procédait à un partage " à
:_.j façon ", se réservant la plus grosse part.
lvanov, le chef du chantier, arrogant et sûr de lui comme l'étaient tous les autres fonctionnaires bien nourris qui l'entouraient, n'entretenait aucune relation avec ces gens-là et ne s'intéressait guère à ce qui avait été et ce qu'était leur vie. Il ne reconnaissait que les starostes qu'il avait eu soin de choisir parmi les éléments déclassés et crapules finies. Ces protégés d'lvanov, profitant du système de cartes de rationnement alors en vigueur dans le pays, revendaient aux spéculateurs les cartes de pain qui appartenaient à ces paysans. Ces derniers, à demi-affamés, étaient dès lors privés de toute possibilité d'aider, fût-ce un petit peu, leurs malheureuses familles restées au village. Ceux qui travaillaient sur le chantier vivaient dans des cahutes à demi-enterrées, humides, surpeuplées, grouillantes de punaises et de parasites. Ni bains, ni coiffeur, ni club ; les distractions quotidiennes consistaient, une fois saoûls, à se bagarrer et à jouer au couteau. Et les nombreuses prostituées, attirées par le chantier comme des mouches par le miel, offraient impitoyablement en prime syphilis et blennorragie à tous les jeunes sans exception, sans oublier les hommes mûrs, les vieux ...
La plus petite tentative d'exprimer le désir d'améliorer la situation de ces travailleurs, arriérés et terrorisés, ou de réfréner les méthodes esclavagistes d'lvanov, était immédiatement étouffée dans l'œuf. L'auteur du livre, très officiel, intitulé le Premier Tracteur et publié en 1968 a lui-même été contraint de le reconnaître. Au mois de janvier 1930, quatre instructeurs du comité de région du Komsomol de Stalingrad furent détachés sur le chantier de l'usine. Parmi eux, " Nikolaï Bielsky et Vladimir Ovtcharov furent envoyés au comité de chantier où la présence de cadres politique était devenue plus que nécessaire, la direction ayant été démise la veille pour cause d"'égarements trade-unionistes": elle se faisait mener par des éléments arriérés s'efforçant de s'approprier tout ce qu'ils pouvaient et de donner le moins possible ". La défense des intérêts matériels des travailleurs était considérée comme un acte contre-révolutionnaire ... Comme dans les camps ...
Staline paya aux Américains des millions de roubles-or pour l'équipement des futurs ateliers de l'usine mais il ne daigna acquérir aucune machine de terrassement qui aurait pu alléger le labeur des ouvriers du chantier. Staline savait que les moujiks y arriveraient sans ça. Sur cet immense chantier, s'étendant sur six cents hectares, pas une excavatrice ...
Il fallut donc travailler dans des conditions atroces. Le gigantesque travail de terrassement fut entièrement exécuté à mains nues. L'unique " technique " dont les hommes disposaient ne différait en rien de celle des détenus dans les camps du NKVD : " la voiture à une roue ", le pic et la pelle. Ils travaillaient de l'aube à la tombée de la nuit, jusqu'à l'extrême limite de leurs forces, sans un jour de congé. Aucune plainte, aucun contrôle, l'arbitraire le plus total! La situation de ces travailleurs était terrifiante. Lorsque par la suite je racontais à Boris Reznikov, et sans l'embellir, la véritable histoire de la construction de l'usine de Stalingrad, entrée dans l'histoire soviétique comme le" modèle d'édification socialiste du premier plan quinquennal stalinien ", et que je le conduisis non loin de l'usine, là où coule la Metchetka dont un bras se jette dans la Volga, pour lui montrer les endroits et les cahutes où avaient vécu les ouvriers saisonniers du chantier, il en fut bouleversé et, hochant la tête d'un air ému, il laissa échapper ces mots: " Le servage, cela s'appelle le servage ! "
Les maisons-communes orgamsees par unités de production ont été à l'usine de tracteurs de Stalingrad, et plus particulièrement lorsque la construction du géant était loin d'être terminée, vitales pour la direction de l'usine qui, sans aucun scrupule, exploitait impitoyablement ces jeunes enthousiastes, attirés en grand nombre par l'idée utopique de la construction accélérée d'une société sans classes ... A la fin de leur journée de travail, tous les " communards " se rassemblaient au premier appel du " dispatcher " et accomplissaient, gratuitement est-il besoin de le dire, et sans rechiger, les travaux de réparation les plus pénibles, ne bénéficiant pour cela d'aucun privilège. La période du montage, lorsqu'arrivèrent les wagons de matériel américain, fut particulièrement dure. En l'absence de moyens techniques les plus élémentaires, il fallut décharger à mains nues les lourdes machines-outils et les placer dans les ateliers. Tout ce travail ingrat reposait donc sur les épaules des pauvres " communards"· Les vêtements en commun
En dépit de l'existence d'une certaine hiérarchie des salaires, tout argent allait dans une caisse commune. Nous n'en voyions pas la couleur et le considérions avec une parfaite indifférence. Le jour de paye, c'était le trésorier de la commune qui signait pour nous à la comptabilité. Nous n'accordions aucune importance aux stimulants matériels. Par contre, il était important pour nous de se distinguer d'une manière ou d'une autre au travail : dans la compétition qui nous opposait aux autres communes, il fallait se retrouver au tableau d'honneur ou bien être remarqués par la presse. Certes, un ingénieur, un
contremaître, un ouvrier qualifié apportait davantage au fonds de la commune qu'un simple ouvrier, mais cela ne lui donnait pour autant aucun privilège. L'égalité matérielle de tous ses membres était le principe fondamental de la commune. Ainsi il n'était pas rare de voir un ingénieur en pantalon déchiré et un ouvrier sur son " trente et un ,. et vice versa le lendemain. S'il s'avérait que tel vêtement ou telles chaussures étaient totalement inutilisables et irréparables, le soviet de la commune décidait auquel des "communards,. on achèterait d'abord de nouvelles " nippes ,. . A la différence des autres, nous souscrivions aux emprunts d'Etat - parfois pour deux mois de salaire _,.. si bien que la caisse de la commune était fort maigre.
Nous vivions tous ensemble près de la Volga, au campement de l'usine, dans une grande maison-foyer de quatre étages, où se trouvait notre " maison-commune ,. . Dans chaque petite chambre, dépourvue de tout confort, s'entassaient deux ou trois personnes. C'était des temps de disette, nous mangions très mal. Nous déjeunions au travail. La cantine de notre atelier était située dans une grande cave. A l'entrée, nous présentions un ticket et recevions une précieuse cuillère de bois qu'il fallait absolument rendre à la fin du repas, faute de quoi on nous interdisait tout simplement de sortir. Le déjeuner était standard : un peu de brouet chaud fait de pommes de terre et de poisson séché, puis de la bouillie d'avoine.
Personne ne se plaignait, ne récriminait. Les " communards ,. se devaient de supporter stoïquement les difficultés et d'être un exemple pour les autres ouvriers. Nous n'avions pas honte de notre mode de vie spartiate, au contraire ! " Communard ,. , cela sonnait haut à l'usine ! Aucune difficulté ne nous rebutait, nous ne nous plaignions pas et n'enviions pas ceux qui s'empiffraient à la cantine du parti. Staline n'avait pas encore montré son vrai visage et ses crocs ; idéalistes, nous croyions au triomphe de la justice, et ces communes primitives incarnaient, nous semblait-il, nos rêves chimériques d'édification d'un avenir radieux ...
Notre gloire retentissait dans tout le pays, la presse nous consacrait des articles, des portraits ; de tous les centres industriels convergaient des visiteurs dans le but d'échanger des expériences. Tou tes sortes de délégations venaient alors à l'usine de tracteurs de Stalingrad, y compris de l'étranger et, quel que soit l'interlocuteur, nous lui montrions avec fierté notre maison-commune. Moscou débloqua des crédits spéciaux et les studios de Léningrad reçurent pour mission de commencer sur le champ le tournage d'un long métrage. Le metteur en scène, le scénariste et l'opérateur arrivèrent sans tarder. Soucieux de se familiariser mieux et plus vite avec le mode de vie des " communards ,. , ils s'installèrent dans notre maison-commune. Le tournage dura trois mois à l'usine même, puis ils sélectionnèrent cinquante
" communards " qu'ils emmenèrent à Léningrad pour achever en studio le tournage du film. Egalitarisme répugnant
Tou te cette agitation eut lieu parallèlement à un autre grand remue-ménage soulevé par le fameux décret du comité central du parti au sujet des stimulants matériels et de la lutte contre l'égalitarisme. Les principes d'organisation et d'activité des communes sur les lieux de production s'avéraient donc directement contradictoires avec ce décret de première importance : ne recevant pas d'argent en mains propres, les membres de la commune (où régnait une égalité totale entre l'ingénieur et le manœuvre, qui mettaient en commun leur bien) ne pouvaient être concernés par les " stimulants matériels ". Cet état de fait contredisait manifestement le décret du comité central sur la lutte contre l'égalitarisme ... chose dont on ne s'avisa qu'au bout d'un certain temps ! Finalement, Moscou se ressaisit et Staline ordonna à Kossarev de tirer cette affaire au clair et d'y " mettre bon ordre "·
Accompagné d'une nombreuse suite, Kossarev se rendit à la maison-commune. La direction de l'usine et de la ville avait été très peinée par la visite de Gorki qui avait ensuite parlé de nos communes d'une manière totalement négative, les dépeignant comme "des tableaux tragicomiques d'un communisme de bas étage "· Elle ne doutait pas un instant du fait que le secrétaire général du comité central du Komsomol, lui, ne ménagerait pas ses louanges envers ces " débuts prometteurs ". Inspectant le foyer, Kossarev écoutait en silence, s'abstenant de toute question, les explications de ceux qui l'accompagnaient. Mais lorsqu'à la commune " Komsomolskaïa Pravda " on lui montra l'armoire renfermant les vêtements bien entretenus que les " communards " utilisaient à tour de rôle les jours de congé, une expression de mécontentement apparut sur le visage de Kossarev. Il y avait de l'orage dans l'air. Il hocha la tête et dit d'un ton chargé de dérision :
" Un ingénieur et un ouvrier spécialisé possèdent en commun les mêmes biens et mettent ces nippes à tour de rôle les jours de fête ?
-Oui, Alexandre Vassiliévitch, l'égalité matérielle est le principe de base de nos communes ", répondit vivement Simon Narinian qui boitait fortement d'une jambe.
Quand on proposa à Kossarev de monter aux étages supérieurs pour découvrir la vie des autres communes, il fit un signe de dénégation. Piotr Listovski avait en détail discuté préalablement avec lui de la question, et Kossarev était paré. Il jeta un regard chargé de reproche à sa suite et lança : " Se peut-il que vous soyez à ce point aveugles politiquement que vous n'ayez pas saisi combien tout cela est malsain et que vous traîniez ces communes comme un imbécile traîne sa musette ? Mais vous agissez ouvertement contre les décisions du parti, vous prônez un égalitarisme répugnant ! Tout ce que j'ai vu ici n'est qu'une épouvantable caricature du communisme. J'espère que vous comprenez ce que ça veut dire. "
Tous le regardèrent sans comprendre, personne ne voulait en croire ses oreilles. La suite attendit en silence, personne n'éleva d'objection. Kossarev rompit le silence, énonçant d'un ton autoritaire : " Au nom du comité central du parti, je propose de dissoudre les communes dès aujourd'hui ! " Le jour même commença le partage des " biens " et les communes cessèrent d'exister. Des jours merveilleux
Aujourd'hui -j'ai déjà plus de soixante-dix ans et je m'approche du "finish " -, je me rappelle avec tristesse ces années certes difficiles mais inoubliables et magnifiques du premier plan quinquennal. Ces temps-là ont été durs mais heureux ! Cette usine de tracteurs de Stalingrad où s'est déroulée ma jeunesse de komsomol était toute ma vie et celle de mes camarades. Nous vivions pour le travail. Nous vivions et travaillions en vrais camarades, animés par la même conception du monde. Aucun d'entre nous ne se considérait comme russe, ukrainien, juif ou tatar. Nous nous sentions membres à part égale d'un œuvre commune, soudés par une idée. Et malgré la dureté des temps et la faim, nos cartes nous permettaient d'avoir du pain et de temps à autre un peu de linge. Nous étions habillés de vieux vêtements démodés depuis longtemps, nos chaussures étaient trouées, nous ne connaissions pas le goùt du chocolat, et pourtant chacun d'entre nous éprouvait à sa manière un sentiment de satisfaction, chacun d'entre nous était content de cette existence spartiate et de lui-même! Il n'y avait pas de maudite cinquième colonne stalinienne, pas d'antisémitisme ni de discrimination nationale. Nous nous sentions d'authentiques prolétaires internationalistes. Ce furent des jours d'une joie extraordinaire ! Aujourd'hui encore, il m'arrive d'avoir la nostalgie de ces jours-là. Jusqu'en 1937, j'ai conservé le naïf espoir que ces temps reviendraient. Mais ils sont passés, ils sont passés à tout jamais, ces temps merveilleux ...
1. Artel : coopérative dont la propriété est collective. 2. Staroste : dans l'ancienne Pologne, noble qui recevait en fief un domaine de la couronne.