....___ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ ___. Andréa
ISAAC DEUTSCHER
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A lire
Deutscher, on découvre combien les nouveaux
«déçus du communisme » innovent peu
Traduction de Philippe
Le texte d'Isaac Deutscher qu'on lira ci-dessous est extrait d'un ouvrage publié par l'auteur en 1957, intitulé Russia in Transition. L'auteur de la biographie classique de Trotsky y analyse un ouvrage collectif qui venait alors d'étre publié, The God That failed (le Dieu des ténèbres, dans l'édition française), où Koestler, Silone, Gide, Louis Fischer, Richard Wright et Stephen Spender, tous anciens compagnons de route ou militants du stalinisme, reviennent sur leur engagement et en font l'autocritique.
Nous avons été frappés par l'extréme actualité de ce texte écrit il y a une trentaine d'années. Deutscher y montre de manière lumineuse sur quelles impasses et quels reniements débouche le travail du deuil de tous les 11 hérétiques et renégats 11 du stalinisme qui, s'émancipant de toute attache au communisme, au marxisme et à la pensée utopique, en arrivent le plus souvent à se faire les avocats les plus acharnés d'une pensée ultra-conservatrice, restaurationniste, réconciliée avec le monde bourgeois. A lire Deutscher, nous découvrons combien les nouveaux 11 déçus 11 de Mai 68, de l'URSS, de la Chine, de l'autogestion et du 11 socialisme 11 version 1981 innovent peu : inlassablement ils ressassent Koestler et les clichés 11 antitotalitaires 11, rejouant sans imagination le jeu du 11 grand retournement 11,
A. B.
Ignazio Silone rapporte qu'il dit un jour en plaisantant au dirigeant communiste italien Togliatti: " La lutte finale aura lieu entre les communistes et les ex-communistes. " Il y a un zeste de vérité, même si elle est amère, dans cette plaisanterie. Dans les batailles de propagande contre l'URSS et le communisme, l'ex-communiste ou l'ex-compagnon de route est le tireur d'élite le plus actif. Avec la mauvaise humeur qui le distingue de Silone, Arthur Koestler dit la même chose : " C'est toujours la même chose avec vous, les anticommunistes angle-saxons, insulaires, bien installés. Vous détestez nos cris de Cassandre et vous nous considérez comme des alliés, mais quand tout est dit, nous les ex-communistes sommes les seuls à vos côtés, qui savent de quoi il est question ... " Maintenant six écrivains -Koestler, Silone, André Gide, Louis Fischer, Richard Wright et Stephen Spender - se sont mis ensemble pour démasquer et détruire les dieux déchus.
La légion des ex-communistes ne marche pas en ordre serré. Elle est éparpillée et très différenciée. Ses membres se ressemblent beaucoup les uns les autres, mais ils diffèrent aussi. Ils ont des traits communs et des caractéristiques individuelles. Tous ont abandonné une armée et un camp, certains comme objecteurs de conscience, d'autres comme déserteurs, et d'autres encore comme maraudeurs. Certains s'en tiennent tranquillement à leur objection de conscience, tandis que d'autres exigent des galons dans une armée qu'ils ont combattue. Tous portent des vêtements rapés et des morceaux de leur ancien uniforme, agrémenté de nouvelles guenilles dépareillées. Et tous portent avec eux leur ressentiment commun et leurs réminescences personnelles. Les dieux déchus
Certains ont rejoint le parti à un moment, les autres plus tard ; la date à laquelle ils l'ont rejoint est en rapport avec toute leur expérience. Ceux, par exemple, qui y adhéraient dans les années vingt sont entrés dans un mouvement très ouvert. Les structures du parti étaient fluides ; ils n'entraient pas alors dans un moule totalitaire. L'intégrité intellectuelle était encore une valeur chez un communiste; elle n'avait pas encore été abandonnée au profit de la raison d'Etat [en français dans le texte, NDT] imposée par Moscou. Ceux qui ont rejoint le parti dans les années trente ont commencé leur expérience à un niveau bien inférieur. Depuis le début, ils furent manœuvrés comme des recrues par des sergents-majors dans les quartiers du parti.
Cette différence pèse sur la qualité des souvenirs des ex-communistes. Silone, qui rejoint le parti en 1921, se rappelle avec chaleur son premier contact; il rapporte bien l'excitation intellectuelle et l'enthousiasme moral qui animaient le communiste de ces premiers temps. Les réminescences de Koestler et de Spender, qui rejoignirent le parti dans les années trente, montrent l'absence totale de morale et la stérilité intellectuelle de leur premier contact avec lui. Silone et ses camarades étaient intensément concernés par des idées fondamentales avant et après avoir été absorbés par les tâches quotidiennes fastidieuses. Dans l'histoire de Koestler, son " affectation " au parti, et cela depuis le début, effaça toute espèce de conviction personnelle et d'idéal. Le communiste des premiers recrutements était un révolutionnaire, avant de devenir, ou qu'on espéra qu'il devînt, un pantin. Le communiste des recrutements plus tardifs avait peu de chance de respirer le véritable souffle de la révolution.
Néanmoins, les raisons à l'origine de leur engagement étaient semblables, sinon identiques, dans presque tous les cas: l'expérience de l'injustice sociale ou de l'avilissement, la compréhension de l'insécurité qu'entraînent les crises économiques et sociales et le désir ardent d'un idéal ou d'un but ou d'un guide intellectuel sûr pour se sortir du labyrinthe vermoulu de la société moderne. Les nouveaux venus ressentaient les
misères de l'ancien ordre capitaliste comme intolérables, et la lumière incandescente de la Révolution russe faisait ressortir ces misères avec une acuité extraordinaire.
Le socialisme, la société sans classes, le dépérissement de l'Etat: tout cela semblait au coin de la rue. Peu parmi les nouveaux venus avaient une idée prémonitoire du sang, de la sueur et des larmes à venir. L'intellectuel converti au communisme avait l'impression d'être un nouveau Prométhée, avec cette différence qu'il n'était pas attaché à un rocher par les chaînes de Zeus. " Rien désormais [c'est ainsi que Koestler se rappelle son état d'esprit d'alors] ne peut troubler la paix et la sérénité intérieure du converti, excepté à l'occasion, la peur de perdre à nouveau la foi ... ,
Notre ex-communiste dénonce maintenant amèrement les trahisons de ses espoirs. Cela lui apparaît comme étant presque sans précédent. Malgré tout, comme il décrit avec éloquence ses espoirs et ses illusions d'autrefois, on peut détecter un ton étrangement familier. C'est de la même manière que Wordsworth et ses contemporains, quand ils eurent perdu leurs illusions, regardaient en arrière leur premier enthousiasme plein de jeunesse pour la Révolution française :
" Le bonheur était de vivre cette nouvelle aube
Et être jeune était un don du ciel. ,
L'intellectuel communiste qui rompt émotionnellement avec son ancien parti peut se réclamer d'un noble héritage. Beethoven déchira en morceaux la page de garde portant le titre " Héroïque , , par laquelle il dédiait sa symphonie à Napoléon, dès qu'il apprit que le premier consul était prêt à monter sur un trône. Wordsworth appela le couronnement de Napoléon " un triste revers pour l'ensemble du genre humain , . Partout à travers l'Europe, les partisans enthousiastes de la Révolution française furent abasourdis de découvrir que le libérateur corse des peuples et l'ennemi des tyrans était lui-même un tyran et un oppresseur.
De la même manière, les Wordsworth de notre temps furent choqués à la vue de Staline fraternisant avec Hitler et Ribbentrop. Si aucune nouvelle " Héroïque , n'a été créée de nos jours, il n'empêche que des pages de dédicaces de symphonies non écrites ont été déchirées avec beaucoup de prétention.
Dans les Dieux déchus, Louis Fischer essaie d'expliquer avec quelques remords et de manière pas très convaincante pourquoi il avait adhéré si longtemps au culte de Staline. Il analyse les diverses raisons, certaines prenant forme lentement, d'autres plus rapidement, qui déterminent le moment où les communistes se remettent de leur engouement pour le stalinisme. La force du désillusionnement européen envers Napoléon était à peu près aussi inégale et capricieuse. Un grand poète italien, Ugo Foscolo, qui avait été soldat de Napoléon et avait composé une Ode à
Napoléon le Libérateur, s'est retourné contre son idole après la paix de CampoFormio, paix qui dut abasourdir un " jacobin , de Venise, tout comme le pacte germano-soviétique put abasourdir un communiste polonais. Mais un homme comme Beethoven resta sous le charme de Napoléon pour sept ans encore, jusqu'à ce qu'il voie le despote jeter bas son masque républicain. Ce fut un révélateur semblable aux purges de Staline dans les années trente.
Il ne peut y avoir de plus grande tragédie que celle d'une grande révolution succombant par la force armée qui devait la défendre contre ses ennemis. Il ne peut y avoir de spectacle plus répugnant que celui d'une tyrannie post-révolutionnaire revêtue des bannières de la liberté. L'ex-communiste est aussi moralement justifié que l'était l'ex-jacobin en révélant et en se révoltant contre ce spectacle. One étreinte mortelle
Mais est-il vrai, comme le prétend Koestler, que les " ex-communistes sont les seuls ... qui savent de quoi il est question , ? On pourrait risquer que l'affirmation inverse est la seule vraie : de tout le monde, les ex-communistes sont ceux qui en savent le moins.
De toute manière, les prétentions pédagogiques des hommes de lettres ex-communistes semblent tout à fait exagérées. La plupart d'entre eux (Silone est une exception notable) n'ont jamais été à l'intérieur du véritable mouvement communiste, au plus profond de son organisation légale ou clandestine. En règle générale, ils appartenaient à la frange littéraire ou journalistique du parti. Leurs notions de l'idéologie et de la doctrine communistes provenaient de leur propre intuition littéraire, parfois pénétrante, mais souvent erronée.
Encore pire est l'incapacité caractéristique de l'ex-communiste à prendre une certaine distance. Sa réaction émotionnelle contre son environnement précédent le tient dans une étreinte mortelle et l'empêche de comprendre le drame dans lequel il fut en partie impliqué. L'image du communisme et du stalinisme qu'il en retire est celle d'une gigantesque chambre d'horreurs intellectuelles et morales. En voyant cela, les non-initiés ont l'impression qu'il ne s'agit pas de politique mais de pure démonologie. Parfois l'effet artistique peut être fort, l'horreur et la démonologie font évidemment partie de nombreuses œuvres poétiques, mais c'est politiquement incertain et même dangereux. Naturellement l'histoire du stalinisme abonde en horreurs. Mais ce n'est qu'un de ses éléments; et même celui-ci doit être traduit en terme de motifs, d'intérêts humains. L'ex-communiste ne tente même pas cette traduction.
Dans un rare éclair de véritable autocritique, Koestler fait cet aveu : " En règle générale, nos mémoires romancent le passé. Mais quand on a renoncé à une croyance ou été trahi par un ami, le mécanisme opposé se met en marche. A la lumière de cette nouvelle connaissance, l'expérience originelle perd son innocence, devient entâchée et sent le rance. J'ai essayé dans ces pages de retrouver l'esprit dans lequel les expériences (dans le Parti communiste) rapportées avaient été originellement vécues - et je sais que j'ai échoué. L'ironie, la colère et la honte n'ont pas manqué de venir masquer la réalité ; les passions de ce temps semblent transformées en perversions, les certitudes intérieures les plus fortes en univers de drogué; l'ombre des barbelés traverse la cour de récréation abandonnée de la mémoire. Ceux qui ont partagé la grande illusion de notre époque, et ont vécu sa corruption morale et intellectuelle, tombent dans les travers exactement opposés, ou sont condamnés à le payer d'une convalescence qui durera toute leur vie. "
Cela n'est peut-être pas vrai de tous les ex-communistes. Certains peuvent très bien avoir l'impression que leur expérience a été libre de toute tonalité morbide telle que Koestler la décrit. Néanmoins Koestler a donné ici une caractérisation honnête et véridique du type d'ex-communiste auquel lui-même appartient. Mais il est difficile de faire cadrer cet autoportrait avec son autre prétention d'une confraternité, au nom de laquelle il fait partie des " seules personnes ... qui savent de quoi il est question ". Une victime d'un choc traumatique pourrait, de la même manière,
Presque tous les ex-communistes ont jeté l 'eau sale de la Révolution russe pour sauver le bébé. prétendre être la seule personne à vraiment comprendre les blessures et la chirurgie. Le maximum qu'un intellectuel ex-communiste sait, ou plutôt ressent, c'est sa propre maladie ; mais il ignore la nature de la violence extérieure qui l'a produite, sans parler du traitement.
Des sentiments irrationnels dominent l'évolution de nombreux ex-communistes. "La logique de l'opposition à n'importe quel prix, dit Silone, a entraîné beaucoup d'ex-communistes loin de leur point de départ, jusqu'au fascisme dans certains cas. " Quels étaient ces points de départ ? Presque tous les ex-communistes ont rompu avec leur parti au nom du communisme. Presque tous se sont dressés pour défendre l'idéal du socialisme contre les abus de la bureaucratie subor-
donnée à Moscou. Presque tous ont commencé par jeter l'eau sale de la Révolution russe pour sauver le bébé.
Plus ou moins rapidement ces intentions sont abandonnées ou oubliées. Ayant rompu avec la bureaucratie au nom du communisme, l'hérétique en arrive à rompre avec le communisme lui-même. Il proclame avoir découvert que les racines du mal étaient beaucoup plus profondes qu'il ne l'avait d'abord imaginé, même si son travail pour découvrir ces " racines " peut avoir été très paresseux et très superficiel. Il ne défend plus alors le socialisme contre les abus et le manque de scrupules ; il défend maintenant l'humanité contre les mythes socialistes. Il ne se contente plus de jeter l'eau sale du bain de la Révolution russe pour sauver le bébé ; il découvre que le bébé est un monstre qu'il faut étrangler. L'hérétique devient un renégat. On stalinien retourné
La distance qu'il franchit par rapport à son point de départ, qu'il devienne, comme se le demande Silone, fasciste ou non, dépend de ses inclinations et de ses goûts - et la stupide chasse à l'hérésie menée par les staliniens porte souvent les ex-communistes aux extrêmes. Mais quelles que soient les attitudes individuelles, il est de règle que l'intellectuel ex-communiste cesse de s'opposer au capitalisme. Souvent il milite à sa défense et il met dans ce travail un manque de scrupules, un esprit borné indifférent à la vérité et cette immense haine qu'il a appris du stalinisme. Il reste un sectaire. Il devient un stalinien à l'envers. Il continuera à voir le monde en noir et blanc, mais les couleurs seront attribuées différement. Comme communiste il ne voyait pas la différence entre fascisme et social-démocratie. Comme anticommuniste il ne voit pas la différence entre nazisme et communisme. Autrefois, il acceptait la prétention du parti à l'infaillibilité ; maintenant il se croit, lui, infaillible. Ayant été victime de " la plus grande illusion ", il est maintenant obsédé par le plus grand désillusionnement de notre époque.
Son illusion précédente impliquait au moins un idéal positif. Son désillusionnement est totalement négatif. Son rôle intellectuel et politique est désormais stérile. En cela aussi il ressemble aux ex-jacobins aigris de l'époque napoléonienne. Wordsworth et Coleridge étaient fatalement obsédés par le " danger jacobin " ; leur peur ternit même leur génie politique. C'est Coleridge qui dénonça devant la Chambre des Communes une loi punissant la cruauté contre les animaux, comme étant "le meilleur exemple d'une législation jacobine ". L'ex-jacobin était devenu le plus empressé des réactionnaires antijacobins anglais. Directement ou indirectement, son influence se retrouve derrière la loi contre les actes séditieux et la correspondance traître, la loi sur les pratiques de trahison, la loi sur les rassemblements séditieux ( 1792-1794), la défaite de la réforme du Parlement, la suspension de l'Habeas corpus, et le report pour une génération de l'émancipation des minorités religieuses en Angleterre. Comme le conflit avec la France révolutionnaire ne permettait pas " de faire des expériences hasardeuses ", la traite des esclaves obtint aussi un sursis ... au nom de la liberté !
C'est presque de la même manière que notre ex-communiste, pour les meilleures raisons, va accomplir les choses les plus indéfendables. Il prend bravement la tête de toute chasse aux sorcières. La haine aveugle qu'il porte à son ancien idéal est un levain pour le conservatisme contemporain. Il n'est pas rare qu'il dénonce le plus petit élément de Welfare state comme une " législation bolchevique ". Il contribuera grandement au climat moral dans lequel éclôt l'équivalent moderne de l'antijacobinisme anglais. Ses performances risibles reflètent l'impasse dans laquelle il se trouve. Cette impasse n'est pas seulement la sienne, mais elle est celle de toute une génération dont la vie est incohérente et sans but.
Le parallèle historique esquissé ici peut être étendu à l'arrière-fond historique des deux époques. Le monde est divisé entre le stalinisme et une alliance antistalinienne d'une manière très semblable à la scission entre la France napoléonienne et la Sainte-Alliance. Il s'agit d'une scission entre une révolution " dégénérée ", exploitée par un despote, d'un côté, et un groupe à majorité, mais non exclusivement, conservateur. En terme de pratique politique, le choix semble être maintenant, comme à l'époque précédente, confiné à cette alternative. Le faux et le vrai dans cette controverse sont si désespérément confus que, quel que soit le choix que l'on puisse faire, et ses raisons, on est quasi certain qu'il sera faux dans le long terme, au sens historique.
Un homme honnête et ayant un esprit critique pouvait aussi peu se réconcilier avec Napoléon qu'il est possible de le faire avec Staline aujourd'hui. Mais, en dépit de la violence de Napoléon et de ses impostures, le message de la Révolution française survivait, avec un écho puissant tout au long du xix• siècle. La Sainte-Alliance libéra l'Europe de l'oppression napoléonienne, et pour un moment sa victoire fut saluée par la plupart des Européens. Il apparut vite que tout ce que Castlereagh, Metternich et Alexandre le' avaient à offrir à l'Europe " libérée " n'était que la défense du vieil ordre en décomposition. Ainsi les abus et l'agressivité d'un Empire engendré par la Révolution donnèrent une nouvelle vie au féodalisme européen. Ce fut le triomphe le plus inattendu Jour l'ex-jacobin. Mais le prix qu'il paya fut que lui-même et sa cause antijacobine devinrent un anachronisme ridicule et indéfendable. L'année
de la défaite de Napoléon, Shelley écrivait à Wordsworth:
" Dans une noble pauvreté, ta voix faisait entendre
Des chants consacrés à la vérité et à la liberté.
Désertant cela, tu m'as laissé en pleurs,
Tu as cessé d'être, tu n'est plus comme avant. "
Si notre ex-communiste avait le moindre sens historique, il réfléchirait sur cette leçon ... La philosophie du moindre mal
" Encore plus abject est ton ennemi ", aurait pu être le texte pour les Dieux déchus et pour la philosophie du moindre mal exposée dans ses pages. L'ardeur avec laquelle les auteurs de ce livre défendent l'Ouest contre la Russie et le communisme est quelquefois refroidi par l'incertitude ou par une inhibition idéologique résiduelle. L'incertitude apparaît entre les lignes de leurs confessions, ou dans de curieuses digressions.
Silone, par exemple, décrit encore l'Italie prémussolinienne contre laquelle, en communiste, il s'était rebellé, comme" pseudo-démocratique ". Il a du mal à croire que l'Italie d'après Mussolini vaille mieux, mais il voit le stalinisme ennemi comme " encore plus abject ". Plus que les autres auteurs de ce livre, Silone connaît sûrement le prix déjà payé par les Européens de sa génération pour avoir accepté les philosophies du moindre mal. Louis Fischer se fait l'avocat du "double rejet" du communisme et du capitalisme, mais son rejet du dernier semble une formule destinée à sauver la face ; et le nouveau culte qu'il vient d'adopter, pour le gandhisme, impressionne autant qu'une fuite maladroite. Mais c'est Koestler qui, à l'occasion, au milieu de sa frénésie anticommuniste très affectée, montre les plus curieuses réserves :
" Si nous regardons l'histoire [c'est lui qui parle] et comparons les objectifs élevés au nom desquels les révolutions commencèrent, et la fin regrettable à laquelle elles aboutirent, on voit encore et encore comment une civilisation corrompue corrompt ses propres enfants. "[C'est moi, 1. D., qui souligne.] Si ces "enfants .. , le communisme, ont été vraiment "corrompus" par la civilisation contre laquelle ils étaient dirigés, alors, quel que soit le caractère répugnant que puissent avoir ces enfants, la source du mal n'est pas en eux, mais dans cette civilisation elle-même. Et cela est alors bien inconséquent avec l'attitude zélée prise par Koestler lui-même quand il se fit l'avocat des " défenseurs " de la civilisation comme Chamber Whitaker.
Encore plus saisissant est cette autre réflexion... par laquelle Koestler termine de manière inattendue sa confession : " J'ai servi le parti communiste pendant sept ans - le même temps que celui pendant lequel Jacob soigna les moutons de Laban, pour gagner sa fille Rachel. Quand ce temps fut écoulé, la fiancée fut amenée dans sa tente sombre; c'est seulement au petit matin qu'il découvrit que ses ardeurs n'avaient pas été partagées avec la belle Rachel mais avec l'horrible Leah. J'aimerais savoir comment il a pu se remettre du choc de cette nuit passée avec cette illusion. Put-il arriver à y croire ? Je me demande si la fin heureuse de cette légende peut se répéter ; au prix de sept autres années de travail, Rachel fut donnée à Jacob et l'illusion se fait chair. Et les sept années lui parurent quelques jours, tant il l'aimait. ,,
On pourrait penser que Jacob-Koestler se demande, avec gêne, s'il n'a pas cessé trop rapidement de tondre les moutons de Laban-Staline, au lieu d'attendre avec patience que son " illusion se fit chair ". Je n'écris pas tout cela pour blâmer ou pour distribuer des peines. Mon objectif, répé-
L'ex-communiste devient un stalinien à l'envers ... tons-le, est de montrer la confusion dans les idées, confusion dont les intellectuels ex-communistes ne sont pas les seuls à souffrir.
Dans un article récent, Koestler manifestait son irritation contre ces bons vieux libéraux que choquait l'excès de zèle anticommuniste de l'ex-communiste et qui le regardaient avec le dégoût des gens ordinaires pour le " prêtre défroqué qui invite une fille à danser ••.
Après tout, il est possible que les bons vieux libéraux aient raison : ce type particulier d'anticommunistes peut leur apparaître comme un prêtre défroqué invitant une fille qui de plus est une prostituée. La confusion intellectuelle et morale totale de l'ex-communiste le rend inapte à une quelconque activité. Il est hanté par un sentiment vague de trahison envers ses anciens idéaux et envers les idéaux de la société bourgeoise ; comme Koestler il peut même avoir le sentiment ambivalent d'avoir trahi les deux. Il essaie ensuite de supprimer ce sentiment de culpabilité et d'incertitude, ou de le camoufler en faisant preuve d'une extraordinaire sûreté de soi et d'une agressivité frénétique. Il insiste pour que tout le monde reconnaisse sa conscience
malheureuse comme une conscience des plus claires qui soient. Il peut très bien ne plus se sentir concerné par aucune cause à l'exception d'une seule: son autojustification. Et c'est le motif le plus dangereux de toute activité politique.
Il semble que la seule attitude digne que puisse adopter l'intellectuel ex-communiste est de se mettre au-dessus de la mêlée [en français. NDT]. Il ne peut ni rejoindre le camp stalinien, ni la Sainte-Alliance anticommuniste, sans se faire violence dans ce qu'il a de meilleur. Aussi, qu'il reste en dehors des deux camps, qu'il tente de retrouver un sens critique et un détachement intellectuel, qu'il dépasse l'ambition à bon marché consistant à avoir une petite part du gâteau politique, qu'il soit en paix avec lui-même au moins, si le prix à payer pour une paix illusoire avec le monde est une renonciation à lui-même et son autodénonciation... Cela ne signifie pas que l'homme de lettres, ou l'intellectuel ex-communiste doive se retirer dans une tour d'ivoire (son mépris pour les tours d'ivoire est une réminiscence de son passé). Mais il peut se retirer dans une tour d'observation. Pour observer avec détachement et vigilance le chaos d'un monde remuant, être très attentif à tout ce qui surgit, et l'interpréter sine ira et studio (sans colère et en étudiant. NDT] - voilà désormais le seul service honorable que l'intellectuel ex-communiste peut rendre à une génération chez qui l'observation scrupuleuse et l'analyse honnête sont devenues tristement rares. (N'est-il pas frappant de constater combien on trouve peu d'observations et d'interprétations dans les livres écrits par cette pléiade d'écrivains ex-communistes, et comment, en revanche, ils aiment les sermons et les discours philosophiques?) L'autre tradition
Mais l'intellectuel peut-il aujourd'hui être réellement un observateur détaché du monde ? Même si en prenant position il s'identifie à des causes qui ne sont pas vraiment les siennes, ne doit-il pas toujours s'engager dans le même sens ? En fait, on peut rappeler de grands " intellectuels ,. qui, dans une situation semblable, dans le passé, ont refusé de s'identifier à une cause établie. Leur attitude a semblé incompréhensible à beaucoup de leurs contemporains, mais l'histoire a montré que leur jugement avait été supérieur aux phobies et aux haines de leur époque. Trois noms doivent être mentionnés ici : Jefferson, Goethe et Shelley. Tous les trois, à leur manière, ont été confrontés à un choix entre Napoléon et la Sainte-Alliance. Tous les trois, chacun à leur manière, ont refusé de choisir.
Jefferson fut un ami à toute épreuve de la Révolution française dans sa période initiale héroïque. Il était même prêt à pardonner la
Terreur, mais il se détourna avec dégoût du " despotisme militaire ,. de Napoléon, tout en refusant de s'associer avec ses ennemis, avec les " libérateurs hypocrites ,. de l'Europe comme il les appelait. Son détachement ne fut pas seulement dicté par les intérêts d'une jeune république ; il résultait naturellement de sa conviction républicaine et de sa passion démocratique.
A la différence de Jefferson, Goethe vivait au milieu de la tempête. Les troupes de Napoléon et les soldats d'Alexandre s'installèrent tour à tour dans sa ville de Weimar. Comme ministre du Prince, Goethe s'inclina de manière opportuniste devant chaque envahisseur. Mais comme penseur et comme homme, il resta indépendant et distant. Il connaissait bien la grandeur de la Révolution française et était choqué par ses horreurs. Il entendit le son des canons français à Valmy comme l'ouverture d'une époque nouvelle et meilleure, et il regarda d'un œil clairvoyant les folies de Napoléon. Il acclama la libération de l'Allemagne de J'occupation napoléonienne, mais il était aussi très conscient du caractère " misérable ,. de cette libération. Sa distance, ici et dans d'autres événements, lui fit sa réputation d'" olympien ,. , qualificatif qui n'était pas toujours un compliment. Mais son apparence olympienne était d'abord due à son indifférence intérieure au destin de ses contemporains. Il cachait un drame ; son incapacité et sa répugnance à s'identifier avec des causes, toutes composées de manière inextricable de bien et de mal.
Finalement, Shelley observa le choc entre les deux mondes avec la passion brûlante, la colère et l'espoir dont sa jeune âme pleine de grandeur était capable: il n'était certainement pas olympien. Néanmoins, pas un seul moment il n'accepta les autoproclamations et prétentions d'un quelconque des belligérants. A la différence des ex-jacobins, plus âgés que lui, il croyait en l'idéal républicain jacobin. C'est comme républicain, et non pas comme patriote de l'Angleterre de George Ill, qu'il applaudit à la chute de Napoléon, cet " esclave vraiment sans ambition ,. qui " dansa et fit ripaille sur le tombeau de la liberté ,. . Mais comme républicain il savait aussi que la " vertu possède un ennemi encore plus grand ,. que la force et la fraude bonapartiste dans " l'ancien droit, le crime légal, et la foi sanglante ,. incarnés dans la Sainte-Alliance.
Tous les trois, Jefferson, Goethe et Shelley, ont été dans un certain sens étrangers aux grands conflits de leur temps, et à cause de cela ils comprirent leur époque avec plus de vérité et de pénétration que ne le firent de chaque bord les partisans effrayants pleins de haine ...
Quelle pitié et quelle honte de voir la plupart des intellectuels ex-communistes choisir la tradition de Wordsworth et de Coleridge plutôt que celle de Goethe et Shelley. Note : les intertitres sont de la rédaction.