<<URSS : Si on parlait vrai?» est bizarrement titré le numéro spécial d'été de Critique communiste (n° 55). Serait-ce que nous parlions « faux » sur le sujet
Nul besoin, pourtant, de chercher loin ce que les maîtres d'œuvre du numéro, Alain Brossat, Vera Lapotchkine et Eric Laurent, ont sous-entendu par le titre. Si l'on écarte l'article sur l'Afghanistan, le« document »de Nikolaï
Petrov et le chapitre de Victor Zaslavsky (dont il est précisé qu'il «diverge de notre courant par des éléments essentiels d'analyse et sur de nombreux concepts))), le numéro présente une convergence de voix vers les conclusions qu'Alain
Brossat développe dans le débat sur « Terreur et consensus de Staline à
Gorbatchev>> et dans son article «Misère et grand-peur de l'idéologie du totalitarisme>>. Les trois militants ont écrit ces contributions comme un ensemble explicite qu'ils tendent à donner pour le « vrai >> qui aurait échappé jusqu'ici à la LCR et à la JV• Internationale.
A jusqu'à ce numéro ?
VANT d'en examiner le fond, constatons que leur manière de nous rèvèler cette vèritè cachée pose un problème de méthode. Il est dans notre usage de marxistes révolutionnaires d'avancer à visage découvert dans les questions théoriques, et non de biais. Or, la LCR a ouvert une discussion publique sur les problèmes, à nouveau reposés, de la nature de l'URSS et les problèmes de la transition au socialisme 1 et ces camarades n'y participent pas.
Il est vrai que c'est visiblement cette discussion qu'Alain Brossat désigne comme (( talmudisme )) et ((abstraction totale )) (page 60). Quant à la théorie de l'Etat ouvrier dégènèré, qui est celle de la w· Internationale, c'est un ((dinosaure)). Daniel Bensaïd l'admet-il? En tout cas, il n'a pas protesté. Ce n'est pas nous qui le ferons qui demandons ouvertement qu'elle soit abandonnée. Mais pourquoi, alors, nos trois camarades ne participent-ils pas, pour la redresser, à la discussion publique?
Parce que cette discussion a lieu entre (( ignorants )) et que f( ceux parmi nous qui connaissent un tant soit peu la réalité des pays de l'Est pour y avoir séjourné )) doivent d'abord apporter des informations et des lumières nouvelles aux profanes pour les tirer de leurs abstractions.
Malheureusement, - les informations et les coups de projecteur apportés par le groupe n'offrent aucune nouveauté pour ceux qui, sans « avoir séjourné ... », se tiennent informés de ce qui s'y passe et en connaissent l'histoire ; - la théorie est aussi rusée que l'histoire.
Chassée à coups de pied par la porte, en tant que « talmudisme », elle rentre par la fenêtre dans les contributions des trois camarades en tant que vieille connaissance, théorie du rôle relativement progressiste du stalinisme et de la transition lente - lente mais continue - du système bureaucratique vers le socialisme. Une conception connue
Nos trois camarades sont-ils bien aussi innocents qu'ils ne se soient pas aperçu de leurs conclusions « théoriques » implicites ? On peut en douter à voir leur choix « documentaire»: Isaac Deutscher, dont l'opposition à la théorie trotskyste consistait précisément à considérer Staline et le stalinisme comme ayant« parachevé » la révolution, et le système comme continuant à évoluer vers le socialisme.
Cette conception théorique eut beaucoup de succès à la fin de la Seconde Guerre mondiale. David Rousset en fut le brillant théoricien, suivi par Gilles Martinet, Charles Bettelheim et autres qui en firent l'assise de la Revue internationale. Dans son numéro de septembre-octobre 194 7, la revue Quatrième 1 nternationale dénonçait ce courant comme néo-stalinien. Encore plus illustre représentant de cette théorie de la « justification noire » du stalinisme, fut Jean-Paul Sartre qui en fit le sujet de ses Mains sales (pièce, certes, honnie par les staliniens de stricte obédience qui ne
peuvent accepter une justification cynique dans l'aveu des crimes), et la défendit encore dans son inconséquente dénonciation « humaniste >> de la répression russe de la révolution hongroise de 1956, proclamant (et c'était nous, trotskystes, qui étions visés là) : rr Faut-il appeler socialisme ce monstre sanglant qui se déchire lui-même ? Je réponds franchement: oui. C'était même le socialisme à sa phase primitive, il n y en avait pas d'autre, excepté peut-être au ciel de Platon et il fa/lait vouloir celui-/à ou n'en vouloir aucun 2. ))
Certes, l'article de Deutscher choisi par nos camarades est plus modéré. il se contente de conseiller aux intellectuels << ex-communistes >> le repli au-dessus de la mêlée - olympien, comme celui de Goethe, ou poétique, comme celui de Shelley-, au-dessus des « deux camps>>. Est-ce le message que nos camarades font passer aux dissidents, dont bon nombre, il est vrai, sont à tel point obnubilés par l'ennemi dont ils ont terriblement eu à souffrir qu'ils ne voient plus, derrière la façade « démocratique>>, les mains sanglantes de ceux qui se prétendent leurs alliés.
Mais est-ce là le choix marxiste révolutionnaire? Notre ligne n'est-elle plus de nous battre sur deux fronts, rr contre Wa/1 Street et le Kremlin )), comme le titrait le Manifeste de notre n• Congrès mondial, justement face aux Sartre, Rousset et Martinet de l'époque ?
Examinons-les donc, ces « faits ,, que n'aperçoivent pas les talmudistes, parmi lesquels nous sommes bien obligés de nous ranger de par notre participation au débat ouvert. Retour préalable sur le passé
Le retour sur le passé de nos camarades commence par une sorte d'autocritique, généreusement étendue en « autrui -cri tique>>. 1. Le concept de Thermidor
Brossat écrit (page 68): rr J'ajouterai que notre génération [souligné par nous] -ce/le de 1968 - a donné une coloration particulière à cette opposition. Nous avons forgé une image des années vingt, les 'fameuses années Vingt", comme dit Adorno de manière sarcastique, qui en sélectionnait les aspects les plus messianiques, utopistes, bref ce qui correspondait le mieux à notre "sentiment du monde" du moment (dans l'avant et l'après-Mai 68), notamment, bien sûr, tout ce qui tournait au:our de la "révolution du mode de vie·: etc. ))
La nouvelle analyse part donc d'un aveu d'ignorance ... de ce qui fondait la théorie de Trotsky, et base ainsi la ré-vision de l'histoire sur la correction de sa mauvaise lecture au travers d'un héritage de mémoire sentimentalement faussée, avec rr le souvenir des camarades fusillés, liquidés, insultés, avec la mémoire encore vivante ou transmise des grandes trahisons et des faillites du "chef génial" et de ses séides. Comment notre mémoire-histoire du stalinisme ne serait-e//e pas chargée de ressentiment, de haine et d'émotions ? )) (page 65). N'est-ce pas un peu balayer hâtivement, non seulement une littérature fort peu idyllique, de Babel et Pilniak à Serge, mais des Mémoires publiés avant et dans l'immédiat après-guerre, y compris par des « renégats >>, mais tout simplement les écrits de Trotsky lui-même, avant son exil, et ses explications ultérieures, dont celle-ci, si parfaitement nette sur le plan théorique : rr Si l'Etat, au lieu de dépérir, devient de plus en plus despotique ; si les mandataires de la classe ouvrière se bureaucratisent, tandis que la bureaucratie s'érige au-dessus de la société rénovée, ce n 'est pas pour des raisons secondaires, te/les que les survivances psychologiques du passé, etc., c'est en vertu de l'inflexible nécessité de former et d'entretenir une minorité privilégiée, tant qu'il n 'est pas possible d'assurer l'égalité rée/le. ( ... ) Les tendances bureaucratiques qui étouffent le mouvement ouvrier devront se manifester partout après la révolution prolétarienne. Mais il est tout à fait évident que plus est pauvre la société née de la révolution et plus cette "foi" doit se manifester sévèrement, sans détour; et plus le bureaucratisme doit revêtir des formes brutales ; et plus il peut devenir dangereux pour le développement du socialisme 3 • )) [Passages soulignés par nous.]
Mais, de ce que la rr bureaucratisation )) ait commencé en même temps que la révolution triomphait, cela permet-il de supprimer la coupure dialectique de Thermidor, puis celle de contre-révolution ? Ce problème du rr Thermidor soviétique )) a souvent été mal compris. Sans doute son incompréhension tient-elle en grande partie aux « retouches successives >> que Trotsky a apportées au concept. A nous, il apparaît au contraire comme un élément décisif de la compréhension du phénomène bureaucratique, hautement éclairant si on le délimite strictement comme phénomène historique. Trotsky, l'assimilant à la contre-révolution, le croyait encore à venir dans le début des années trente, mais il comprit plus tard que le Thermidor de 1794 n'était qu'une . contre-révolution politique, faisant passer le pouvoir d'une «fraction de classe>> (de « gauche >>) à une autre « fraction >> de la même classe (de «droite>>) 4 • C'est pourquoi il situa celui de l'URSS dix ans en arrière.
De ce point de vue, l'analogie de 1794 avec le basculement du pouvoir de 1924 est parfaitement pertinente. Mais elle se limite là. Pourquoi ? Parce que la Révolution française est bourgeoise, que la contre-révolution politique libère la bourgeoisie de la pression des masses prolétaro-plébéiennes qu'exprimait encore la gauche jacobine petite-bourgeoise. Bien loin d'arrêter la révolution proprement bourgeoise, la contre-révolution de Thermidor permettait au contraire de la parachever sur le double plan économique et social.
L'effet est inverse dans le cas du Thermidor soviétique. Le courant bureaucratique n'a pas d'abord de perspective socio-économique propre. Une fois coupé de l'aile prolétarienne du parti, sa politique va «tituber>>. Le nouveau pouvoir est menacé aussi bien de droite que de gauche, aussi bien par les automatismes économiques de
<<Pour la défense de Petrograd .. , 1919. reconstitution du capital et par les infiltrations souterraines des vieilles forces réactionnaires, que par la dynamique des forces révolutionnaires qu'il faudra la plus effroyable des terreurs jamais vue dans l'histoire pour briser.
Il y a donc bien coupure entre les quatre premières années vingt et la période de 1924 à 1934-1937, mais ce n'est pas effectivement de l'ordre de la «bureaucratisation » de la société qui est de croissance quantitative, mais de l'ordre du renversement politique, qui est qualitatif: le pouvoir thermidorien ne va pas s'efforcer d'enrayer la bureaucratisation, mais au contraire de l'organiser. L'Etat demeure prolétarien, mais dégénère, pourrit avec la vitesse d'un poisson tiré hors de l'eau.
Sous cet Etat, dont les assises politicosociales vont subir une mutation dont les agents sont inconscients, les fondations établies par les six premières années de la révolution imposent un choix limité de solutions, entre lesquelles le pouvoir thermidorien va vaciller, chaque coup de barre le jetant dans une catastrophe qu'il tente de pallier par un coup de barre inverse qui le jette dans une catastrophe pire. Ainsi sera sa reprise monstrueuse de programme d'industrialisation de l'Opposition de gauche, et sa collectivisation forcée des campagnes conduite en un véritable génocide. Sans ignorer les caractéristiques individuelles de Staline, nous sommes si peu subjectivistes que nous pensons que ce qui le conduisit à cette politique monstrueuse eut la rigueur d'un rail. Celui dessiné par les contradictions où le mettait l'impossibilité de conserver le pouvoir s'il laissait quelque jeu que ce fut aussi bien aux forces « restaurationistes » capitalistes, qu'à celles de la révolution.
Tout sentiment humain mis à part, n'était-ce pas malgré tout une façon de « parachever » la révolution, et, donc, objectivement, jouer un rôle progressiste quant aux résultats ?
C'est la conclusion- ancienne- de ce qu'on pourrait appeler la droite communiste antibureaucratique, que redécouvrent nos trois camarades.
Mais conclure ainsi, c'est considérer que l'objectif de la révolution prolétarienne est d'abord, sinon essentiellement, de transformer le système économique. Or, c'est là un des aspects du pseudo-marxisme « économiste ». Le but de la révolution prolétarienne est l'établissement d'une société sans classes, sans exploitation de l'homme par l'homme. L'économie collectiviste n'en est que le moyen. Et ce moyen ne détermine pas mécaniquement la fin. C'est dialectiquement que le mouvement social et politique de la révolution et la transformation de l'économie peuvent se déterminer en se combinant.
Il est probable que le Staline des années vingt et les staliniens « vieux bolcheviks » (qu'il tua dans les années trente), marxistes vulgaires, pensaient avancer vers le socialisme en forçant l'histoire et, donc, en y conduisant le peuple au knout. Mais les « moyens » de la socialisation forcée transformaient la fin. Ce à quoi ils aboutissaient c'était à une exploitation de l'homme par l'homme à un niveau jamais atteint avant eux dans l'histoire et à plus de dix millions d'esclaves pesant sur le reste de la société.
Cependant, la collectivisation totale de la terre et l'industrialisation pharaonique ne représentent-elles pas un avantage pour l'avenir ? Même cinquante ans après, cela reste une hypothèse douteuse. Pour établir une économie véritablement socialiste, il semble bien qu'il faudra souvent commencer par revenir en arrière en de nombreux domaines avant de pouvoir gérer « les choses » autrement. C'est, par exemple, le point de vue du Manifeste du Mouvement
pour un renouveau socialiste, écrit pourtant par des gens qui approuvent les assises du systeme, visent à le réformer en douceur et proposent une nouvelle NEP 5• N'est-ce pas l'enseignement qu'ont tiré des expériences révolutionnaires antérieures les sandinistes du Nicaragua, dont la politique d'« économie mixte » n'a pas l'encerclement capitaliste comme seule justification ? 2. De Thermidor à la contre-révolution
Le concept de Thermidor, et celui de « terreur >> ne sont cependant pas suffisants pour rendre compte du bouleversement des années trente. Quand Trotsky le constata en 19 35, le Thermidor était en arriere de dix ans. Phenomene politique, il n'est pas extensible ; il est limité dans le temps, et ce sont les thermidoriens eux-mêmes qui vont laisser leur tête entre 1934 et 1937, en commençant par celui d'entre eux qui voulut arrêter le cours des choses, Kirov.
La terreur est un phenomene politique qui se mesure aussi à son ampleur. La terreur de 1793-94, celle des «radicaux», qui precede Thermidor, s'exerça contre des résistances politiques (de droite et de gauche). Ses victimes totales n'atteignirent pas le dixiéme des morts d'une bataille napoléonienne. Le génocide de la paysannerie, avec ses millions de morts et de déportés, suivi de la destruction du parti révolutionnaire, c'est un au-delà de la terreur, c'est une contre-révolution sociale, la pire jamais vue dans l'histoire. Pour le Parti bolchevik, rappelons les chiffres : sur trois millions de membres avant les purges, 1 635 000 fusillés ou déportés, soit plus de la moitié, dont tous les secrétaires de comités qes régions, territoires, républiques dont l'ancienneté remontait à une période antérieure à la révolution. Parmi ceux nommés depuis 1917, trois seulement sont saufs : Khrouchtchev, Beria et Baguirov. Tous les membres des comités centraux de l'époque de Lénine, à l'exception de Staline lui-même et de Molotov, furent liquidés ; 110 des 139 membres du comité central « stalinien >> élus au XVII" Congres en 1934; tous les membres du bureau politique de 19 2 4 (sauf Staline), prés de la moitié de ceux de 1934. Tous les organismes d'Etat furent ravagés, y compris le NKVD. Le haut état-major de l'Armée rouge détruit 6•
C'est là un peu plus que les camarades dont le souvenir douloureux aurait obscurci notre compréhension du stalinisme. Mais s'il est vrai que cela appartient plus à notre mémoire qu'à l'histoire, c'est que non seulement l'histoire soviétique a gommé ces « détails sentimentaux >> mais que les manuels scolaires du monde bourgeois eux-mêmes peuvent parler de 11 deuxième révolution bolchevique )) et balancer par les 11 opinions )) de Cholokhov et Aragon celles de dissidents et témoins. Une certaine mémoire nous semble plus fiable qu'une histoire 11 objective JJ, juste milieu dont il nous semblait que le marxisme avait fait la critique radicale. 3. << Consensus >> ou mystification dans la terreur
Mais, nous disent nos camarades, nous oublions qu'il y a eu un 11 consensus )) dans la terreur, que, pour les Soviétiques eux-mêmes, la révolution continuait malgré et au travers des purges et du génocide de la paysannerie.
Il est vrai que, sous cette pire des terreurs contre les masses, il n'y avait pas de révolte de masse de la part d'un prolétariat qui avait pourtant fait la plus dure des révolutions et des guerres civiles.
Justement à cause de cela, expliquons-nous depuis longtemps.
Est-ce que l'on peut appeler cela un << consensus >> ?
Cela nous semble encore un curieux jeu avec les mots, même compte tenu de l'existence d'un certain enthousiasme dans la lutte pour l'industrialisation dont le texte de Nikolaï Petrov, reproduit dans la revue, n'est qu'un entre de nombreux égrenés au long des décennies, et tous, d'ailleurs, avec au bout des douches glacées. Par exemple, en 1948, Kravchenko lui-même, dans son J'ai choisi la liberté.
C'est là un phenomene aussi dépourvu de précédents que la révolution elle-même. Ces années trente sont vécues comme un véritable jeu de dupes qui trompe non seulement les masses prolétariennes, mais, dans une grande mesure, une masse des maîtres d'œuvre de la politique bureaucratique qui vont le payer de leur vie.
Par centaines de milliers, par millions, cadres communistes, ouvriers, paysans vont être 11 staliniens)). En effet ! Nous en ignorions la raison ? Pas du tout ! Trois hommes differents parmi quantité d'autres, de trois générations, l'ont expliqué de façon semblable.
Barmine, d'abord, officier de l'Armée rouge, ambassadeur en 1936, dans son Vingt ans au service de l'URSS, paru en France en janvier 1939, disait comment, malgré son admiration pour Trotsky, il fut convaincu par les articles de Staline intitulés la Révolution permanente et le camarade Trotsky. Il vota la ligne de la troïka, puisque Trotsky 11 s 'obstinait dans ses erreurs )).
Fils d'un cheminot révolutionnaire de 1905, l'ouvrier V. A. Kravchenko, devenu ingénieur, puis haut fonctionnaire, avait vingt-quatre ans en 1929. Il expliqua comment son expérience du gâchis l'amena à participer dans l'enthousiasme à la terreur. .. avant qu'elle ne l'atteignit, puis ... l'entrainat, quand il le put, à passer à l'Ouest.
Piotr Grigorenko, qui devint général, était fils de paysan, plus petit que moyen, et il se fit ouvrier dans son enthousiasme de jeune communiste, à dix-sept ans, en 1924. Il raconte ses hésitations, puis comment Staline le tira de tous les doutes : 11 Oui, on pouvait construire le socialisme dans un seul pays.))
Toutes ces explications convergentes sont-elles celles d'un 11 consensus )) ou celles d'une énorme mystification réussie ?
Et réussie jusqu'à nos rives. L'aveuglement conforté par le mensonge - et son revers : la calomnie, à une échelle jamais vue - mus par les moyens de corruption d'un Etat géant.
Des têtes, qui n'étaient pas toutes mauvaises, pensérent qu'il fallait peut-être en passer par là aprés une révolution prolétarienne dans un pays socio-économiquement arriéré et isolée dans un seul pays. Et,
Staline: de ces statues qu'on n'a jamais fini de déboulonner ...
au fond, la théorie de Trotsky, postulant un écart, qui, pour lui, ne pouvait être que momentané, dans le développement du processus révolutionnaire mondial, était parallèle à l'idée de ceux qui vivaient courbés sous le stalinisme, attendant l'heure de son dépassement. La différence était que, pour Trotsky, le dépassement devait passer par l'élimination de la bureaucratie, tandis que les autres attendaient sa « réforme » des conséquences de ses succès futurs.
Mais Alain Brossat de demander (page 65) : «De quelle matière était fait le militant communiste polonais qui, en dépit de la dissolution de son parti en 1938, de la liquidation à Moscou de ses dirigeants, des effets sur la terre polonaise du pacte germano-soviétique, est néanmoins aux avant-postes de la lutte antifasciste pendant la guerre puis retourne "construire le socialisme" à Varsovie après 1945? Ce sont des questions que ne nous sommes guère posées jusqu 'alors. Peut-être serait-il temps que nous commencions à nous les poser, au-delà des incantations de la mémoire, comme des questions d'histoire ... 11
Nous ne savons pas explicitement la réponse que Brossat donne à cette question insidieuse, mais est-ce une question (( amazonienne ou mélanésienne 11 - comme il dit - que de lui demander en retour : et que pouvaient-ils faire, sinon ruser, et espérer que les conditions de la veille de la guerre et de la montée du fascisme ayant changé, changeraient également les conditions qui avaient produit le stalinisme ? Eux aussi, comme Trotsky et nous, pensaient que cela ne pouvait durer. Eux aussi pensaient que l'histoire retomberait sur ses rails. Et Trepper - dont Brossat vient de faire le portrait-robot - rentrait en URSS ... et était mis immédiatement en prison.
Mais pourquoi A. Brossat ne fait-il pas une petite place dans son histoire du « consensus 11 à l'armée révolutionnaire ukrainienne, dont Arthur Wilkins nous rappelle l'histoire et le programme dans le dernier numéro de la revue Quatrième Internationale, qui se battit sur deux fronts, contre les nazis et contre les staliniens et ne fut exterminée qu'en 1950, sans qu'on en ait beaucoup parlé en Occident, même après la rupture de l'idylle de Yalta ? Pourquoi ne donne-t-il pas une explication de la folle aventure, du pari criminel de Vlassov, le héros soviétique de la lutte contre l'Allemagne en 1941 ; un des rares généraux qui ne fut pas défait dans l'effondrement du début de la guerre, et qui, en 1942, forma la ROA (Armée russe de libération) et tenta l'impossible : s'appuyer sur les nazis pour renverser Staline, et qui durent, lui et ses hommes, être jugés à huis-clos et furent sauvagement massacrés parce qu'ils refusèrent de passer aux aveux de trahison ? Quelle effroyable haine accumulée sous le (( consensus 11 il avait fallu à ces Soviétiques pour en arriver là !
Pourquoi ignore-t-il aussi ceux qui ont réussi... à briser le (( consensus » de la soumission : Tito et ses compagnons, rusant avec Staline, le défiant, réussissant à fermer la Yougoslavie à l'Armée rouge puis à l'arracher à la remise sous la coupe capitaliste à laquelle Staline l'avait vouée à Yalta. Staline savait si bien ce que valait le (( consensus 11 des illustres staliniens devenus chefs d'Etat en Europe de l'Est ! Le « complot)) Tito-Dimitrov tentant d'opposer à l'URSS une confédération balkano-danubienne provoqua la rupture de 1948 et coûta la vie à Dimitrov, puis à tous ceux que Staline jugea complices réels ou potentiels de cette dissidence projetée, à savoir ces cadres anciens qu'il avait mis là où il leur devenait possible de lui échapper.
Il est vraiment étrange de voir glisser le (( consensus » dans le Stalingrad de Vie et
destin. L'espoir tenace qu'on y lit encore et qui se fonde sur les changements attendus de la fin de la guerre trouve sa dernière désillusion à la fin de ce magnifique roman.
En dessous de la foi en l'histoire des intellectuels et militants, le (( consensus )) ne fut que celui d'esclaves dociles, à la volonté brisée, atomisés par la contre-révolution.
Mais, nous disent encore nos camarades, la participation des masses soviétiques à la guerre n'a pas été passive. Y a-t-il eu là un (( consensus » ?
Dans la guerre, des éléments nouveaux apparaissent en effet, mais fort contradictoires: 1. Ce qui a coûté si cher à édifier, il faut maintenant le défendre contre le pire ennemi. Mais la dictature stalinienne a été si lourde que certains douteront que les nazis soient de pires ennemis, en Ukraine par exemple. Il fallut l'expérience de ce qu'était le fascisme pour que la population se retourna. 2. Paradoxalement, la guerre justifiait les efforts titanesques et le prix inouï payé pour se préparer à y faire face. II fallait des connaissances et des informations que n'avaient pas les masses pour savoir que la terreur avait détruit la supériorité militaire de l'URSS face à l'Allemagne, en armement, défense et surtout cadres militaires 7• 3. La lueur d'espoir d'avenir, amenuisée à quasi rien dans la terreur des années précédant la guerre, réapparaissait au bout du tunnel, et l'on ne pouvait savoir qu'il s'agissait d'un nouveau leurre. 4. Le tournant patriote-chauvin allait chercher de nouvelles ressources de forces dans les couches culturelles enfouies, mais, fondamentalement réactionnaires, ces forces venaient consolider et parachever. .. le nouveau système construit dans la victoire de la contre-révolution.
Le sang des millions de morts, dont peut-être une majorité sont dus à la politique et à la stratégie irresponsable, inhumaine, démente de Staline et de ses généraux-bouchers, vivifia son despotisme et c'est ce sang qui coula en larmes dans les folles cohues suicidaires que provoquèrent sa mort. Mais maintenant? Vera Lapotchkine a rencontré (page 8) la (( convergence dans fe culte de Staline)) de bureaucrates et de certaines couches de la classe ouvrière. Zaslavsky, nous rapporte-t-elle (page 16), l'explique par le ((succès de certains romans ou mémoires pro-staliniens )). Ne faut-il pas d'abord expliquer pourquoi ces livres, téléguidés par les brejnéviens, en réaction à la déstalinisation khrouchtchévienne, peuvent avoir un certain succès, et ne pas prendre l'effet pour la cause. Celle-ci est évidente. Elle ressemble au bonapartisme des ouvriers sous la Restauration en France. Les souffrances des parents sont loin en arrière. Faute d'histoire, la mémoire est déformée. On explique maintenant que Staline tuait les mauvais bureaucrates et les traîtres, et que les épreuves qu'il imposait servaient à marcher dans le bon sens. Aujourd'hui c'est la grisaille, l'immobilisme, la perte de toute perspective. Là est la source de l'illusion d'optique. Mais pour certaines couches seulement. Y voir une confirmation du fameux ((consensus)), c'est participer à l'illusion, y contribuer. Et elle est réactionnaire.
En appelant ((consensus )) l'acceptation semi-résignée, semi-illusionnée du despotisme stalinien, Alain Brossat a fait passer par une rectification (( terminologique )) sa saisie du passé en renversement de l'analyse de Trotsky et de notre mouvement. L'idéologie du totalitarisme, voilà l'ennemi !
C'est en partant en guerre contre une autre (( terminologie )), celle du (( totalitarisme)) qu'il tente de faire passer la saisie de la société soviétique actuelle et l'appréhension de son devenir comme un (( moindre mal )) social actuel, dont notre critique devrait être relative, modérée, compréhensive, en révélant les aspects ((positifs )) de ce qui serait une (( transition fente)) vers le socialisme.
Cette lutte terminologique est menée contre les (( soviéto/ogues occidentaux )) rassemblés par l' (( idéologie totalitaire )). La globalité d'une telle offensive ressemble assez à la pratique de l'amalgame. Quels sont les caractères qui permettraient de dégager l'unité de ladite idéologie ? Ils sont quatre, si nous comptons bien : 1. L'immobilisme supposé des systèmes totalitaires ; 2. Sa reproduction du « même » en tous temps et en tous lieux ; 3. Son expansionnisme ; 4. La nécessaire conclusion campiste, pro-impérialiste, fondant le bellicisme.
Voyons cela de plus près : 1. L'URSS immobile de Brejnev à Gorbatchev.
Pourquoi depuis Brejnev seulement ? Parce que la seule périodisation acceptée par nos trois camarades, qui, comme on l'a vu, estompe Thermidor et contre-révolution mêlés, est celle du saut entre Staline et ses successeurs, entre stalinisme et post-stalinisme (page 62). Qu'est-ce qui change entre les deux périodes? Ce que l'on comprend entre les dits et les non-dits de nos camarades, c'est qu'avant il y avait le ((consensus de fa terreur)) édificatrice, tandis qu'après et jusqu'à aujourd'hui, il n'y a plus de terreur et que, de ce fait, la société libérée de son poids a retrouvé les moyens d'une action spontanée qui fait pression sur la bureaucratie et la fait bouger. Les (( soviétologues )) en procès refuseraient de voir ce mouvement progressiste.
Mais avant tout, est-il vrai que le concept d' ((immobilisme)) est commun à tous les (( soviéto/ogues )) ? Non, un Avtorkhavov, par exemple, analyse les modifications de la société soviétique et en prévoit même la révolution 8 .
Cette cible de l' ((immobilisme)) n'est-elle pas un moulin à vent? Nulle société n'est immobile. L'immobilisme ou stagnation, dont il est question en soviétologie, concerne la résistance organique du système à toute réforme, parce que toute réforme menace son existence même. Depuis trente-trois ans, on constate que les
57' anniversaire de la révolution d'Octobre. La parade militaire.
amplitudes de balancier du système ont ètè faibles. Nos trois camarades ne nous démontrent pas que Gorbatchev va réussir là où tous ses prècècesseurs ont èchouè quand ils ont tenté de réformer, surtout en reprenant pour l'essentiel des projets dont aucun n'est absolument nouveau. L'article de Zaslavslcy pose bien le problème (page 30). C'est l'approfondissement de sa problématique qu'il faut poursuivre : un technocratisme soviétique peut-il desserrer quelques-uns des freins de la pesanteur bureaucratique? Etant entendu qu'il ne peut s'agir d'une démocratisation. Plutôt que de se pencher sur ce problème réel, il est plus facile de condamner quelqu'un comme Lubomir Sochor 9 qui pense que Gorbatchev échouera, ce qui est un pronostic, non pas fondé sur le dogme d'une société immobile, mais sur une analyse de ses blocages, qu'on ne peut simplement récuser par un anathème.
Inversement, il y a une autre « soviéto/ogie >> qu'Alain Brossat ne s'est pas permis de traiter de réactionnaire, bien qu'elle tombe sous le coup du péché d'immobilisme : c'est celle qui procède de la théorie de l'Etat ouvrier dégénéré, dont la dégénérescence n'aurait pas bougé depuis cinquante ans. Brossat s'est contenté, d'un trait de plume, de la renvoyer à la paléontologie. 2. La reproduction du Même
Toutes les théories de la nature des nouveaux Etats bureaucratiques, que ce soit celles du capitalisme d'Etat ou d'une nouvelle classe dominante, sans en excepter la théorie structuraliste de l'école de Budapest 11 , postulent la reproduction du Même. Ce n'est donc pas un caractère des théories du « totalitarisme >> réactionnaire pro-impérialiste. La plupart ne sont d'ailleurs pas des théories de la reproduction du phénomène n'importe où, n'importe quand. Quasi tout_es, maintenant, et à la différence des théories-mères (qui y voyaient un phénomène promis à des sociétés économiquement les plus développées : Allemagne, Etats-Unis ... ) le limitent à des sociétés sous-développées. Que des théoriciens et courants de gauche et d'extrême gauche regardent toutes les révolutions du siècle comme débouchant sur des Etats de type identique montre, pour le moins, que le concept d'Alain Brossat est -pour employer une formule dont il raffole - « non opératoire >> pour qualifier la réaction << antitota/itaire >>. Que des conclusions théoriques semblables se retrouvent à gauche comme à droite révèle à. coup sûr un état misérable de la théorie sociale de notre temps, mais on n'y remédie pas par une dénonciation amalgamante.
Mais quelle est la théorie de Brossat sur ces Etats ? Son silence lui sert à une implicite identification, parallèle mais de sens contraire à celle qu'il pourfend : le Nicaragua devient la caution de l'URSS : systèmes similaires en dépit de la différence de lieux et de temps. Le scandale de l'union sacrée reaganienne pro-contras de certains soviétologues devient le scandale de la dénonciation du régime soviétique dont le Salvador s'appelle Afghanistan. 3. L'expansionnisme
Est-il faux de dire l'URSS expansionniste ? Comment Alain Brossat explique-t-il les « protectorats » de l'Europe de l'Est ? Comment explique-t-il l'invasion de l'Afghanistan?
Le fait que le moteur de cette expansion ne soit pas celui du capital financier est une chose qui ne dispense pas d'expliquer cet expansionnisme-là.
Ce n'est certes pas Trotsky qui aurait
fait de ce thème un axe de bataille qui écrivait : (( Même un Etat ouvrier sain tendrait à une expansion dont les limites géographiques coïncideraient inévitablement avec celles de l'expansionnisme tsariste, car, d 'ordinaire, les révolutionnaires ne changent pas les conditions géographiques. Ce que nous reprochons au gang du Kremlin n'est pas son expansion, pas plus que les directions géographiques de son expansion, mais bien les méthodes bureaucratiques, contre-révolutionnaires, qu 'il emploie dans ce but 12 • 11
Qu'ajouter à cela? Que ce troisième concept de la définition d'Alain Brossat est, lui aussi, << non opératoire ». 4. Le campisme
Enfin, voici le reproche majeur : les << Etats totalitaires » étant constitués en bloc par les soviétologues réactionnaires, ils sont opposés comme un tout au bloc des << Etats démocratiques >>. Il n'y a que deux camps, celui du Mal et celui du Bien. La guerre entre eux est fatale et nécessaire. Le campisme mène au bellicisme.
Certes, ce courant-là existe. Mais cela justifie-t-il un amalgame où tous ceux qui verront l'URSS comme un Etat totalitaire tomberont ipso facto dans le << camp >> de Reagan-Pasqua-Pandraud? Il y a là comme une réminiscence de la pratique stalinienne de polémique : si vous ne nous approuvez pas de A à Z, vous êtes un anticommuniste !
Le problème réel de la lutte contre les <<va-t-en-guerre >> du monde libre de Pinochet et des contras justifie-t-il... le << campisme >> d'Alain Brossat qui s'indigne que l'on rappelle trop, à son goût, la période du pacte Hitler-Staline et des demandes polies faites à la Gestapo de légaliser l'Humanité, qui serait lavée par l'héroïsme des combattants de la MOI dans la Résistance française ? N'est-ce pas du << campisme >> que de voler au secours des malheureux staliniens accusés d'avoir liquidé le réseau Manouchian en le livrant à la Gestapo, et qui n'ont pas répondu de façon convaincante à ces accusations ? Alain Brossat est (( déconcerté 11 de nous voir (nous devons être de ces <<amis très chers >> de sa page 62) (( nager dans le sens du courant 11 anticommuniste sans rivage. Jusqu'ici, nous pensions que les communistes, c'était nous, et eux, les staliniens, et que mettre à jour leurs crimes n'était pas de l'anticommunisme, mais de la salubrité publique. Il n'est pas sûr qu'ils aient commis ce crime-là, soit ! Mais on ne prête qu'aux riches. Etions-nous en mauvaise compagnie avec ceux qui demandent toute le lumière ? Alain Brossat préfère quant à lui être dans le << camp >> du PCF avec ... Chaban-Delmas, Pineau et Bourdet qui préfèrent qu'on ne remue pas certaines boues sanglantes. Après avoir attaqué les moulins oà vent, Don Quichotte délivre les forçats et fut roué de coups. Au moins Don Quichotte était-il fou, et naïf. ·
Alain Brossat a adopté la définition du <<totalitarisme >> d'Hannah Arendt, qu'il juge (( stimulante 11 (sic!), peut-être parce qu'elle ne s'applique pas à l'URSS actuelle, et il y oppose le « montage 11 que nous venons d'examiner et qui serait (( l'idéologie du totalitarisme 11. En fait, il y a plusieurs définitions du totalitarisme, et ceux qui les utilisent ne sont pas tous sur la même longueur d'onde. Ce n'est pas ici le lieu de les rappeler, d'autant que cette diversité même prouve que le terme n'est guère susceptible de recevoir un contenu scientifique. La théorie marxiste a d'autres exigences. Mais voilà ! Alain Brossat répudie la théorie comme talmudisme. Il a choisi l'empirisme et la linguistique. Mais la théorie se venge : dans le vide du refus de tout examen théorique, Alain Brossat accepte celle du (( socialisme réel 11, étape nécessaire donc, qu'il faut vouloir et accompagner si l'on ne rêve pas au communisme trotsko-platonicien. Tout ne va pas si mal en URSS
Et notre << camp >> du << socialisme réel >> non seulement n'est plus l'enfer stalinien, d'ailleurs pavé de si bonnes intentions et réalisations, mais même pas un purgatoire, un paradis tempéré. Les autres articles du groupe des Trois en donnent l'illustration.
Vera Lapotchkine justifie les passeports intérieurs et les ((villes fermées 11. C'était obligé. Sans l'obligation administrative de résidence, comment pourrait-on contrôler le flux démographique anarchique ? Les Soviétiques n'ont pas le droit de grève? Ce n'est pas grave, il y a plein emploi et quand ils ne sont pas contents de leur emploi, ils en changent. Et la littérature (( réaliste socialiste Ji, quels ignorants en sont restés à Pasternak, à Siniavski et Daniel, Soljenitsyne et Chalamov, et prétendent que la vraie littérature soviétique, la littérature soviétique soviétique (sic) n'a pas de valeur ? Preuve du contraire : elle est lue par des millions de gens. Quels petits-bourgeois jugent de la valeur des œuvres par des critères << esthétiques >> et non pas selon les statistiques de la << sociologie de la littérature >> ! (Du coup, cela va nous permettre de changer l'ordre de valeur de nos publications occidentales, de renvoyer Michaux, Michel Leiris et" Nathalie Sarraute aux cénacles petits-bourgeois et reconnaître la valeur prolétarienne de la collection Harlequin, de SAS et de San Antonio). Selon la camarade Vera, les (( canons esthétiques et la fonction socio-politique de la littérature 11 ne sont plus (( imposées d'en haut 11. C'est vrai, il n'y a plus un Jdanov qui dicte publiquement ce que l'on doit écrire et comment. Mais c'est qu'il n'y en a plus besoin, que le mécanisme marche tout seul, qu'il n'y a plus en bas d'écrivains formés avant et hors de la machine. Vera Lapotchkine assure qu'il y a circulation dans les deux sens entre écrivain/maison d'édition/censeur du Glavlit. C'est une pure affirmation optimiste. L'écrivain ne connait même pas son censeur, qui, s'il lui fait savoir, par l'intermédiaire des services de rédaction, qu'il lui faut remanier son texte, n'a qu'à s'exécuter. Certes, malgré ce contrôle, de petits messages anodins peuvent encore couler. Mais à qui fera-t-on croire qu'une littérature de qualité peut sortir d'un pareil système ? Là,
Mikliaïl Gorbatchev. Vera Lapotchkine a ses exemples : le «discours écologique)), expression d'une opinion publique contestataire. Les récents événements auraient pourtant dû lui dessiller les yeux. Le principal porte-voix du (( discours écologique)) a été la revue Eko, dont le rédacteur en chef, Aganbegian, est un homme de Gorbatchev. La polémique sur ce thème, comme d'ailleurs sur les autres, n'était que le reflet du conflit interbureaucratique entre les clans que Zaslavsky désignent comme celui des (( néo-staliniens)) et celui des (( technocrates )), et Avtorkhavov comme celui des (( dogmatiques)) et celui des ((pragmatiques)), qu'on peut préciser comme les clans, d'une part, de Brejnev-Tchernenko et, d'autre part, Andropov-Gorbatchev. A peine ce dernier a-t-il assis son pouvoir que la revendication écologique, poussée depuis le règne de Brejnev, était satisfaite. Le 25 août dernier, le politburo décidait l'arrêt ((immédiat et complet)) des travaux de détournement des fleuves d'Asie et d'Europe. Les ((amis de l'URSS)) de tout temps nous avaient habitué à l'admiration de pareilles marques de docilité démocratique à l'opinion publique soviétique, mais il était de notre usage de mieux voir le dessous des apparences.
Sur ce thème de la littérature, Vera Lapotchkine est allée plus loin : elle réhabilite même la littérature (( réaliste socialiste)) du passé. Elle contresigne le propos d'une certaine K Clark qui écrit qu'il est aussi grotesque de considérer que la (( langue )) du réalisme socialiste oblige les écrivains à dire la même chose que de considérer que tous les locuteurs anglais ne peuvent exprimer des idées différentes sous prétexte qu'ils parlent la même langue. Nous croirions insulter nos lecteurs en répondant à une telle idiotie, en quelque langue qu'on l'énonce (mais qui, sans doute, est une pensée profonde en << réalisme socialiste » ce qui marque assez la différence).
Eric Laurent s'est contenté d'étudier la critique journalistique de l'expérience des brigades de travail, système destiné à augmenter la productivité du travail par une augmentation du salaire obtenue collectivement par une équipe engagée sur une sorte de contrat. La formule contenait un piège, chaque membre de l'équipe devenant le contrôleur et le garde-chiourme de l'autre. Là où les ouvriers n'ont pas réussi à déjouer le piège, elle a échoué, et c'est pourquoi la presse a dû l'étudier pour fournir aux bureaucrates les bases de réflexion susceptibles de la corriger, les moyens tendant à atteindre une amélioration de la productivité sans démocratie étant fort limités. C'est également à la fin du règne de Brejnev et sous les courts règnes d'Andropov et de Tchernenko que le clan Gorbatchev a mené campagne pour les brigades de travail et a fait mener des études de leurs problèmes. Le saupoudrage de souci de démocratie économique et de justice sociale qui accompagne ces études semble prometteur à Eric Laurent. Ceci nous ramène aux possibilités de réforme de Gorbatchev, mais avant, rappelons que, sans partager les conclusions politiques d'Alain Besançon, on ne peut qu'approuver l'analyse qu'il fit du caractère réactionnaire de la revendication de justice, qu'il oppose à celle du droit et de la loi 13 • Les (( soviétologues réactionnaires )) peuvent parfois être d'une lecture ((stimulante )). V ers la réforme du système
Après le constat qu'en URSS non totalitaire, ça ne va pas si mal, voici l'annonce de
lendemains où ça va aller encore mieux.
On a vu Vera Lapotchkine et Eric Laurent détailler la presse critique qui préconise des réformes hardies. Mais est-ce nouveau ? Pas tellement ! Sans revenir à Staline qui était un grand pourfendeur de bureaucrates, surtout quand il se préparait à une purge, les nomenklaturistes ne sont pas stupides au point de faire silence sur les maux visibles par tous et dont tout le monde parle dans la rue. Ils ne cessent de chercher des solutions et de proclamer bien haut que ça va changer. Par ailleurs, comme nous venons de le voir à propos des problèmes dits « écologiques )), il existe une marge d'expression des conflits interbureaucratiques de sommet, par le biais des clientèles classiques. Ces marges sont d'autant plus grandes que des faiblesses apparaissent dans la direction suprême, ce qui est le cas dans les fins de règne et les interègnes.
Mais, fo nt remarquer nos camarades, cela représente des risques. C'est vrai ! Mais ils sont en général calculés. Khrouchtchev les calcula mal et le paya du trône ; il fut déposé. Gorbatchev, instruit par l'expérience, semble plus prudent, avance à pas comptés, et, déjà, l'application des mesures préconisées par ses porte-parole est amputée de tout ce qui pouvait risquer de favoriser l'initiative de base.
Premier jeune dictateur technocrate de l'URSS, Gorbatchev ira-t-il plus loin? Dans le sens d'une certaine rationalisation, peut-être, en remplaçant lentement des bureaucrates incapables par des plus jeunes et plus qualifiés. Cela n'a guère de chance d'être suffisant ; les blocages du système lui sont intrinsèques, et, comme le dit Zaslavsky, aucune réforme n'ira dans le sens d'une démocratisation de la société. Nous voilà au cœur du désaccord avec nos trois camarades.
Dans le numéro 1227 de Rouge du 9 octobre, donnant une petite suite au numéro spécial de Critique communiste, Alain Brossat a laissé cours à son admiration de la convivialité des queues à la porte des magasins soviétiques où se nouent amitiés, amours, et où l'on fronde le pouvoir ... des miliciens. Il ne s'est pas aperçu que cet esprit frondeur est le refuge de maigre revanche dans tous les régimes de dictature. Réforme ou révolution ?
Tout le monde sait que les peuples de l'URSS ont de l'humour, du courage et que, pas plus que n'importe quel groupe humain, il n'est possible de les transformer en robots. Mais le système mis en place par Staline et entretenu par ses successeurs est tel qu'il ne pourra céder qu'à une explosion extrêmement puissante que nous sommes en usage de nommer révolution. Le mot est passablement absent de l'ensemble des textes du groupe de nos trois camarades.
Tous les observateurs sérieux de l'URSS postalinienne savent que ce qui a interdit, jusqu'ici, l'explosion dans les conditions de gigantesque mise sous filet de contrôle policier et de répression savamment sélective, ça a été la capacité du système à assurer une lente et minime amélioration du niveau de vie des masses. Or, on sait aussi que, du fait de la baisse du taux de croissance, d'investissement, de la faible productivité du travail, etc., la croissance du niveau de vie ne continue pas, sans parler de son retard, lui croissant, avec celui des Etats capitalistes avancés. De ce fait, la pression s'élève sous le couvercle du système administrativo-policier.
C'est parce qu'à de telles difficultés économiques s'ajoutait le sentiment d'oppression nationale que les explosions d'Europe de l'Est ont eu lieu, culminant avec celle de la Pologne de 1980-1981. En URSS, c'est aujourd'hui dans les nationalités musumalnes que les premiers prodromes de telles explosions se font lisibles. Nos trois camarades dédaignent cet aspect des choses. Leur ensemble de textes esquisse le film du mouvement de la société obligeant les bureaucrates à un réformisme qui doit faire progresser ce qu'ils appellent le <<socialisme réellement existant)).
Périodiquement, le retour du climat de guerre froide s'accompagne de campagnes antimarxistes virulentes et de démoralisation des milieux intellectuels qui prennent la tangente dans les deux directions opposées. Certains, certes, se replient frileusement sous l'aide protectrice de la classe dominante, mais, depuis les années trente, d'autres, réguliérement, font passer leurs espoirs du mouvement ouvrier révolutionnaire en recul aux Etats de l'autre « camp » qu'ils se plaisent à idéaliser. Leur « réalisme » leur fait proclamer que ces Etats ne peuvent pas être autre chose que ce qu'ils sont ; leur sens de la mesure qu'il faut faire le pont des choses, distinguer le positif du négatif, et qu'il faut en passer par cette seule voie, la transition dût-elle durer des siécles.
Cette démoralisation petite-bourgeoise débouche sur le désespoir au compte de la révolution prolétarienne.
En 1952, ce choc en retour atteignit nos rangs et cassa l'Internationale en morceaux pour dix ans. Son retour insidieux dans une période difficile, suivant la capitulation devant le stalinisme du SWP australien et l'engagement théorique dans cette voie du SWP des Etats-Unis, peut avoir des effets plus graves encore.
Quant à nous, au-delà des désaccords théoriques sur la nature sociale des Etats bureaucratiques, et surtout de l'URSS, notre accord en dernier ressort avec la majorité de l'Internationale tient sur cette question à ce qui n'a jamais cessé d'être la position de Trotsky : « La nécessité de renverser la bureaucratie par un soulèvement révolutionnaire des travailleurs. )) Tout abandon de cette perspective et de ce programme est un abandon des positions du marxisme-révolutionnaire.
François Dietrich Michel Lequenne 1. Cf. Nos spéciaux suppléments à Critique communiste, numéros 50 et 53 de mars et juin 1986: << Sur le problème de la transition et la nature de l'URSS » en particulier Dietrich, « L'URSS et nous >>, n° 50 ; et M. Lequenne : « De la nature des Etats bureaucratiques », réponse à Veria, n° 53.
2. J.-P. Sartre,« Le fantôme de Staline», in les Temps modernes, n° 120, 130 et 131 de novembre-décembre 1966 et janvier 1957, cité par M. Lequenne, « Sartre et le fantôme», in Tribune marxiste n° 1, octobre 1957.
3. L. Trotsky, la Révolution trahie, chap. «Programme et réalité», cité par M. Lequenne, «Sur la nature des Etats bureaucratiques », revue Quatrième Internationale, n° 13, avril 1984.
4. Cf. « L'Etat ouvrier, Thermidor et bonapartisme» ( 1.2. 1935), in Trotsky, Œuvres, tome 5, p. 68 à 89.
5. Cf. Inprecor n° 228 du 20 octobre 1986.
6. Pour le détail, cf. R. Medvedev, le Stalinisme, éditions du Seuil, chap. 6, « L'anéantissement des principaux cadres du parti et de l'Etat (1937-1939) ».
7. Cf. P. Grigorenko, Mémoires, Presses de la Renaissance, p. 510-5 13.
8. A. Avtorkhavov, la Méthode de Brejnev, éditions Fayard, « Epilogue, la Russie est-elle menacée d'une révolution? (1974-1979) ».
9. L. Sochor, «L'idéologie soviétique actuelle et ses métamorphoses possibles », in la Nouvelle Alternative, n° 2-3, juin-septembre 1986, (à remarquer que le titre même de l'article s'oppose à l'idée d'un pur« immobilisme »).
10. Op. cit. in Quatrième Internationale, n° 13.
Il . Cf. Agnès Helier, Ferenc Feher et Georgy Markus, in les Temps modernes, n° 468-469, juillet-août 1985. Notre propre théorie est fort proche de la leur, mais elle est «génétique », donc ne tombe pas sous le reproche de la « reproduction du Même ».
12. Trotsky, Œuvres, t. 22, p. 92. 13. A. Besançon, Préface à L 'Union soviétique survivra-t-e/le en 1984? d'Andréï Amalrik, chap. «Loi et justice», p. 62 à 73, Livre de poche, série « Pluriel ».
14. Trotsky Œuvres, t. 22, p. 43.