Les nouveaux étudiants partir de la fin des années soixante-dix, les préoccupations des étudiants se sont profondément modifiées sous les effets d'une triple crise : crise économique, crise des références idéologiques autour desquelles s'étaient structurées les aspirations étudiantes, crise du mouvement ouvrier. .. Les étudiants face à la crise
Si la crise a accru une des vocations de l'université en retardant l'insertion sur un marché du travail déprimé, elle a aussi favorisé le repli sur soi. En l'absence de débouchés crédibles, il y a une base matérielle solide pour l'accoutumance à une crise avec laquelle les étudiants d'aujourd'hui ont toujours vécu (ils avaient entre huit et douze ans en 197 4 ). Une des conséquences en est le rétrécissement des espaces de mobilisation : les étudiants des années soixante-dix étaient, bien souvent, à l'initiative des mouvements sociaux, des luttes anti-hiérarchiques, de la remise en cause des finalités de la production. Aujourd'hui, pour l'ensemble de la jeunesse, la première préoccupation est de trouver un emploi. Ce déplacement est pourtant à relativiser : pas plus aujourd'hui qu'hier les étudiants ne sont satisfaits des débouchés et des postes offerts. Il n'y a pas, en dehors de franges limitées, une sacralisation du travail qui permettrait aux patrons d'exiger tout et n'importe quoi de leurs futurs subordonnés. Le brouillard pour référence
La crise économique et celle du mouvement ouvrier, ajoutées à l'offensive idéologique de la droite, ont entraîné un recul significatif des références portées par les mobilisations des années soixante-dix. La crise du stalinisme, la répression en Pologne ou en Afghanistan, au lieu d'entraîner l'exigence d'un socialisme autogestionnaire et antibureaucratique, se traduisaient par un scepticisme vis-à-vis de toute nouvelle révolution. L'attitude à l'égard de la révolution sandiniste contraste avec le mouvement de soutien à la révolution vietnamienne des années soixante-dix. Même s'il ne faut pas, avec le temps, magnifier un mouvement qui fut d'abord le refus ( « humaniste ») du napalm, et, pour une frange plus limitée de jeunes, le soutien au FNL. Il n'empêche que le décalage demeure: le marxisme a laissé la place à l'empirisme et à l'humanisme, les notions de faim dans le monde ou de « nouveaux pauvres » se substituent largement à celle d'impérialisme et d'exploitation de la classe ouvrière 1•
Ne voir dans ces modifications qu'un processus de recul est inopérant car elles expriment aussi la recherche, par les jeunes, de nouvelles voies pour faire face au vide idéologique et à l'absence de modèle de référence. Ces modifications doivent être resituées dans un cadre plus global : celui du désarroi du mouvement ouvrier et de montée de l'extrême droite. En ce sens, les mobilisations antiracistes ne doivent pas être sous-estimées : en se mobilisant contre Le Pen ou l'apartheid, les jeunes n'ont pas seulement exprimé un sentiment humaniste, ils ont été à la pointe d'un combat contre un des aspects les plus barbares de cette société. Avec les initiatives de SOS-Racisme et des associations de jeunes issus de l'immigration, c'est toute une génération qui fait sa première expérience de l'action collective. Alors que la crise avait engendré une « destruction de l'identité juvénile», l'antiracisme a permis de forger une référence commune aux différentes couches de la jeunesse (le Front national n'est crédité parmi les étudiants que de 3 % des voix selon l'ensemble des études réalisées récemment 2 ).
Si les étudiants n'ont pas été à l'avant-garde de ce mouvement, (SOS-Racisme se construisant surtout dans les lycées, et les associations dans les cités), il a irrigué le milieu étudiant et la génération lycéenne de 19 8 3- 19 8 5 se retrouve pour partie aujourd'hui dans les facultés.
Ainsi, alors que les mouvements contre la loi Savary avaient traduit un incontestable mouvement vers la droite des étudiants, les mobilisations antiracistes et contre les premières mesures du gouvernement (bavures policières, chasse au faciès, politique répressive face à la drogue ... ) ont rapidement inversé cette tendance. La crise du mouvement ouvrier
La défiance par rapport aux organisations du mouvement ouvrier, présente dans l'ensemble de la société, est amplifiée chez les étudiants. De ce point de vue, Mai 68 marque une rupture durable qui a ébranlé pour longtemps l'hégémonie que pouvaient exercer ces organisations. Mais, depuis lors, l'expression de la défiance s'est largement modifiée. On est passé d'une volonté de transformer le mouvement ouvrier dans les années soixante-dix (construction des organisations d'extrême
gauche, émergence des mouvements sociaux) à une indifférence et à un rejet de celui-ci. Le refus persistant, et positif, de ce que sont ces organisations 3 ne se traduit plus par la volonté de construire « autre chose » en politique... Les organisations d'extrême gauche, leurs erreurs aidant bien souvent, étant elles-même amalgamées au «jeu politique ».
Le milieu étudiant ne peut donc pas être analysé à travers le seul prisme du poids respectif des organisations politiques sur les campus. Depuis plusieurs années le développement de celles-ci est à son automne ... L'effondrement du PCF
L'état du PCF dans les facultés s'apparente à une marginalisation croissante (le PCF est crédité de 3 à 4 % chez les étudiants et ses forces militantes fondent). Cette crise se reflète dans le succès des oppositionnels au sein de l'Union des étudiants communistes (UEC), notamment par le biais de la revue M, et par des distorsions importantes dans l'UNEF-SE 4 • L'exigence de démocratie interne, d'indépendance à l'égard du PCF, et la recherche d'un syndicalisme unitaire et de mobilisation traversent, de plus en plus, une organisation qui s'était transformée entre 1981 et 1984 en simple coopérative de services et de soutien fervent à la politique de Savary. Débats favorisés par le bilan peu réjouissant de l'UNEF-SE qui, pour la première fois lors des dernières élections universitaires, fut nettement devancée par l'UNEF-ID, qui au niveau national dispose d'une implantation militante amplement supérieure. Les étudiants rose bonbon?
Le PS, bénéficiant à la fois du déclin du PCF et de l'absence d'alternative crédible, ce qui favorise d'autant l'adaptation à la gestion de la crise est maintenant la première force politique à l'université (environ 40 % des intentions de votes 5 ). Mais cette adhésion reste largement platonique. Le vote pour le PS se fait plus par défaut que par adhésion militante aux thèmes et au fonctionnement d'un parti victime, comme les autres, de la défiance du milieu étudiant. Le seul renforcement significatif est celui de Convergences socialistes 6 , qui apporte troupes, expériences... et la direction de l'UNEF-ID.
Le PCI a été brutalement affaibli par la scission de Convergences socialistes, qui a emporté la grande majorité de son secteur, la totalité de sa direction étudiante et une bonne partie de ses enseignants. Il tente, en ce moment, de se régénérer par le sectarisme et l'inflation verbale. Mais, comme à l'habitude, la violence des attaques contre les ex-camarades ne va pas sans un certain opportunisme. La direction de l'UNEF-ID de Nantes (une des seules à être majoritairement restée au PCI) a, par exemple, refusé de condamner la thèse de Rocques (celui qui nie l'existence des chambres à gaz) ... au nom de l'indépendance des jurys d'examen!
Débarrassée de l'image de marque manœuvrière du PCI, l'UNEF-ID est à présent la première force syndicale étudiante. Son existence ne peut plus se réduire à la somme des courants politiques qui y militent. La défiance par rapport aux organisations frappe beaucoup moins le syndicalisme: la crise et les conditions d'études sévèrement dégradées renforcent chez les étudiants la nécessité d'un cadre collectif de défense de leurs intérêts. A l'occasion des inscriptions universitaires, lorsque de nombreux étudiants se trouvent sans information ou sacrifiés sur l'autel de la clôture des inscriptions, l'UNEF-ID parvient à se faire reconnaître comme un outil efficace. Ces interventions se traduisent, dans certaines universités, par des taux de syndicalisation indéniables. L'UNEF-ID en plein recentrage
Reste l'orientation de sa direction. L'adhésion de celle-ci au PS est aussi le résultat d'une pratique syndicale recentrée autour de trois axes : D Une capacité certaine de mobilisation, accompagnée du souci constant de canaliser les mouvements et d'empêcher toute unité syndicale. D Une orientation de plus en plus gestionnaire, par le développement de services strictement corporatifs, et dans les conseils d'université, sous couvert « d'indépendance syndicale », la pratique des négociations de couloir avec des forces peu progressistes. Le dernier exemple en date étant le vote d'élus de l'UNEF-ID pour un candidat de droite à la présidence de l'université de Paris III. D Un fonctionnement peu démocratique, la direction ayant, en février 1986, modifié les statuts de l'organisation. Désormais, seul un tiers de la direction est élu à chaque congrès ! Décision qui fut prise, sans consultation ni débat des syndiqués, à la faveur d'un collectif national transformé en « congrès extraordinaire », ce que peu de bureaucraties syndicales ont osé faire.
Cette orientation freine le développement d'un syndicalisme de masse (le taux de syndicalisation chez les étudiants reste très faible), unitaire et démocratique. Combat que mène la minorité syndicale de l'UNEF-ID, dont l'audience a progressé ces derniers mois avec l'arrivée d'une nouvelle génération de militants soucieux d'indépendance et de démocratie syndicale. Le test Devaquet
Pour l'UNEF-ID, comme pour l'ensemble des organisations à l'université, le test décisif est désormais la lutte contre le projet Devaquet.
Les mobilisations significatives qui se sont déroulées en mai 1986 contre la proposition de loi du GERUF, ont montré que le milieu étudiant pouvait renouer avec les luttes d'ampleur. A Montpellier, Caen, Marseille, Brest, etc., ont alors eu lieu des grèves, des manifestations ou des assemblées générales massives. De même, depuis la rentrée, à Caen, Dijon, Limoges, des luttes contre le projet Devaquet ont commencé.
D'ores et déjà, trois leçons peuvent en être tirées. D Les organisations syndicales, lorsqu'elles apparaissent combatives et démocratiques, sont des instruments dont se saisissent les étudiants. Ce qui prouve que la défiance initiale vis-à-vis des organisations peut être surmontée à la faveur de démonstrations pratiques de l'utilité d'un syndicat. D Dans le même temps, la volonté de prendre en charge et de contrôler le déroulement des luttes souligne le refus des étudiants de déléguer la direction des mobilisations à quelques responsables. L'auto-organisation, comme garantie de la démocratie du mouvement, est ainsi affirmée. D Les attaques que représente le projet Devaquet ne pourront être combattues faculté par faculté, d'où un problème évident de 'coordination nationale des mobilisations.
C'est pour répondre à ces préoccupations que les étudiants de Caen, réunis en assemblée générale, ont lancé un appel national, soutenu localement par les deux UNEF, et qui très rapidement d'ores et déjà repris en charge dans la plupart des universités en France. Les JCR à l'université
Les étudiants des JCR sont partie prenante du combat contre le projet Devaquet, avec une double préoccupation. D Celle de développer les mobilisations en articulant l'intervention dans les organisations syndicales - pour que celles-ci adoptent un profil de combat et d'unité -et le développement de structures d'auto-organisation, associant l'ensemble des étudiants, qu'ils soient syndiqués ou non. L'objectif étant que les étudiants eux-mêmes reprennent en charge, activement, la lutte autour d'un axe unifiant : le retrait du projet Devaquet. D L'apparition politique des JCR pour dénoncer la cohérence du projet Devaquet avec l'ensemble des attaques du gouvernement (mise en place d'un dispositif sécuritaire et raciste, développement du chômage des jeunes ... ) et offrir des réponses permettant de transformer l'université.
Pour les JCR, il ne s'agit pas, en luttant contre le projet Devaquet, de soutenir l'université d'aujourd'hui, mais bien de créer les conditions de sa transformation. Une telle perspective peut s'appuyer sur un ensemble de revendications offensives.
Transformer l'université passe notamment par le contrôle des usagers (enseignants, étudiants, personnels) sur la formation. Le recul des mobilisations étudiantes,
l'offensive idéologique de la droite et l'incapacité du mouvement ouvrier à paraître crédible ont entraîné, ces dernières années, un retour de la « culture d'entreprise» à l'université. Remettre en cause cette logique, c'est exiger une formation pluraliste et critique, l'objectif n'étant plus de réduire le rôle de l'étudiant à celui d'un scribouillard, mais de développer ses capacités de prise en charge de sa formation et du contenu de celle-ci. Il s'agit, dans le même temps, de remettre en cause la finalité actuelle de l'université, notamment en termes de recherche. Le gouvernement, par sa réforme du CNRS, cherche à asphyxier toute recherche indépendante. Mais, dans le même temps, la recherche militaire ne cesse de s'accroître: 40% du budget actuel de la recherche sert à perfectionner des engins de mort 7 , la France étant d 'ores et déjà la première puissance exportatrice d'armements par tête d'habitant. Au total, le solde des militaires dans le budget de la recherche s'élève à 30,8 milliards de francs. L'austérité imposée aux étudiants, loin d 'être une fatalité de la crise, résulte donc de choix politiques rarement discutés au grand jour. Les étudiants, pour leur part, ont vu leurs droits d'inscription multipliés par cinq en cinq ans ... C'est peu pour certains, à peine 1 % du budget de la recherche accordé aux généraux, mais c'est beaucoup pour de nombreux étudiants.
Rompre avec l'université d'aujourd'hui, c'est se donner les moyens de lutter contre la sélection sociale et la situation de dépendance dans laquelle se trouve l'étudiant vis-à-vis de sa famille. Le système actuel des bourses, outre la faiblesse des crédits, est établi en fonction des revenus des parents et, par là même, pérennise cette dépendance. Exiger une allocation d'études pour tous les étudiants, c'est faire un pas vers la reconnaissance du statut de jeune travailleur en formation , ce que sont les étudiants dans leur grande masse. C'est garantir l'indépendance des étudiants, et rompre avec une situation d 'assistés à l'égard des parents, ou des petits boulots.
Plus de 90% des fils d'ouvriers sont aujourd'hui exclus de l'université 8• L'aspect financier de cettre sélection est indéniable, et d'ailleurs Devaquet se propose de l'accentuer. Mais les barrages financiers n'expliquent pas tout : plus globalement, cette sélection est le fruit d'une université qui, malgré les apparences, n'est pas coupée de la société. Elle est, au contraire, imprégnée de ses divisions sociales, notamment en termes d'accès à la culture. Commencer à briser cet édifice, c'est imposer l'ouverture des universités aux travailleurs, en particulier par le biais d'un véritable système de formation permanente contrôlé par les travailleurs.
Populariser ces réponses c'est aussi disputer aux gouvernements et à la droite l'initiative des changements.
1. Cf. les Nouveaux Jeunes par Carmel Camilleri et Claude Tupia, collection Epoques, éditions Privat, 1983.
2. Cf. le Monde du 6 mars 1986, Libération du 16 mars 1986, l'Etudiant, février 1986.
3. Cf « Les qualités qui définissent le mieux les hommes politiques sont : dépassés, menteurs, tous indentiques et politiciens >> l'Etudiant, de février 1986. De même le sondage du Monde du 6 mars 1986 note que 58% des étudiants sont trés ou assez intéressés par la politique, que 72 % ont une opinion négative des partis politiques (21 % ont une opinion positive).
4. UNEF-SE: UNEF-Solidarité étudiante, UNEF-ID: UNEF Indépendante et démocratique.
5. Mêmes références que supra (voir note 2). 6. Convergences socialistes : groupe né d'une scission du PCI qui vient d'adhérer au Parti socialiste, voir Critique communiste de novembre 1986.
7. Cf. le Monde du Il octobre 1986. 8. Cf. C. Baudillot, R. Benobel, H. Cukrowicz, R. Establet : les Etudiants, l'Emploi, la Crise, petite collection Maspero 1981.
Bastille s 6.