L'autre colonisation aux missions jésuites du Paraguay
Il est rare qu'un film d'aventures à grand spectacle révèle au public de masse un problème historique oublié, sauf de rares spécialistes. C'est le cas du film Mission 1•
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Du film « Mission »
E sujet de Mission résume l'histoire de ce qu'il est convenu d'appeler la « République jésuite du Paraguay». Bien que celle-ci n'ait jamais été un Etat reconnu comme tel et que la localisation du phénomène se soit étendue sur beaucoup plus que le Paraguay actuel, ait englobé une partie de l'Uruguay et une large zone du nord de l'Argentine actuelle, en particulier la province qui s'appelle encore des Missions.
Bien entendu, comme c'est toujours le cas, le film prend des libertés avec l'histoire, mais celle-ci a été si prodigieuse que la réalité de ce passé -comme c'était le cas avec le film Aguirre, la Colère de Dieu 2 - dépassait de beaucoup la fiction actuelle. Ainsi, si les jésuites ne varapaient pas pieds nus les prodigieuses chutes des fleuves, en solitaires et armés d'une simple flûte, leur évangélisation n'en fut pas moins héroïque, semée de martyrs et... elle utilisa la musique comme moyen de séduction.
Les spectateurs non avertis du film ile peuvent deviner que les « Missions » ou « Réduction » du Paraguay groupèrent plusieurs centaines de milliers de personnes, organisées en communautés agricoles et artisanales vivant dans de gros bourgs, s'autoprotégeant, bien armés et entraînés, et où l'on fabriqua jusqu'à des canons, ni que leurs troupes vinrent délivrer les Espagnols bloqués par les Portugais à l'embouchure de La Plata en 1680. Mais quand, en 1750, Espagne et Portugal conclurent un traité abandonnant au second le territoire situé à l'est de l'Uruguay où se trouvaient sept « réductions » jésuites, au lieu d'obéir au roi d'Espagne qui leur ordonnait d'abandonner ces missions et de se retirer avec leurs Indiens, au
Michel LEQUENNE nombre d'une trentaine de mille, de l'autre côté du fleuve, jésuites et Indiens firent la sourde oreille. Six ans plus tard, deux armées, une espagnole et une portugaise, entrèrent dans le pays pour faire exécuter le traité. Ils trouvèrent en face d'eux Indiens et jésuites dans des forts munis de canons. Ceux -ci furent vaincus, brûlèrent les « réductions » et passèrent à la guérilla, appelant les auxiliaires indiens des troupes royales à la fraternisation et entraînant force désertions, grève des porteurs, abattage des arbres à pain. Les troupes portugaises durent se retirer et, quatre ans plus tard, le règlement de frontière fut révoqué, le territoire rendu à l'Espagne.
L'étonnante vérité, c'est bien que les jésuites avaient là une colonisation pacifique unique en son genre et qui mérite l'attention des militants aussi bien que celle des historiens. Trois systèmes de colonisation, dont une utopique
Les caractéristiques du début de la colonisation de l'Amérique ne sont pas «socialement pures». On peut y distinguer quatre forces mêlées et trois systèmes.
La colonisation « féodale » vise essentiellement l'extraction de richesses (avant tout de métaux précieux) aux fins des objectifs stratégiques européens, et elle s'appuie sur l'attribution à ses soldats de fortune de fiefs (les encomiendas) comportant la propriété à la fois du sol et de leurs habitants, plus esclaves que serfs. La colonisation «bourgeoise» lui est, dès le début, inex-
tricablement mêlée. Sans la bourgeoisie, d'ailleurs, alors essentiellement marchande, on peut dire que la découverte de l'Amérique n'aurait pas eu lieu si tôt. Mais comme la colonisation coïncide avec l'essor des monarchies centralistes, dites absolues, la bourgeoisie travaille sous l'aile protectrice de celles-ci, les diverses formes du servage et de l'esclavage étant pratiquées à la fois par bourgeois et féodaux.
Dans les marges de cette colonisation indifférenciée principale, il y a une avant-garde et une arrière-garde, au sens militaire de ces mots. En avant, la racaille, les bandits de tous les bas-fonds de l'Europe, nobles et roturiers, purs pillards et massacreurs, marchands d'esclaves. Ils peuvent, comme dans la province brésilienne de Sao Paulo, dominer, dans une quasi-indépendance, monnayée auprès du souverain du petit Portugal. Leurs bandes reçoivent le nom de « mameluks», du fait que les Turcs sont, dans les fantasmes populaires, la figure même de la férocité. Ce sont ces « mameluks », ou« Paulistas », qui vont être les ennemis numéro 1 des jésuites des Missions, lesquels vont être amenés, pour la défense de leur œuvre, à armer et exercer leurs Indiens.
Derniers venus ont été les religieux, dominicains, puis jésuites, d'abord comme auxiliaires idéologiques des colonisateurs, mais parmi lesquels vont se trouver nombre d'hommes qui prennent au sérieux leur mission évangélique, distinguant cette Inde occidentale, à l'inverse de l'Afrique, peuplée de « fils de Cham », comme terre ayant été écartée de la Révélation. A son premier voyage de découverte, Colomb développait cette idée, lui dont on peut dire qu'il portait en lui les trois colonisations à la fois . Mais le plus célèbre des premiers évangélisateurs sincères, c'est le père Bartolomé de Las Casas, qui mérita le nom d'Apôtre des Indiens, et se battit toute sa vie contre les atrocités de la colonisation 3 .
Ce qui peut étonner notre scepticisme, c'est que les rois d'Espagne accordèrent longtemps - quoique avec éclipses- leur soutien aux évangélisateurs. C'est que l'Amérique était loin, qu'ils étaient très au-dessus de ses réalités complexes, et qu'ils auraient bien voulu avoir à la fois le beurre et l'argent du beurre, c'est-à-dire les trésors des Indes et le Salut éternel. Isabelle la Catholique, 1a première, refusa la mise en esclavage des Indiens, y compris des Caraibes anthropophages pour lesquels Christophe Colomb proposait de faire une exception. C'est qu'ils n'étaient que des religieux. Ce fut autre chose avec les jésuites.
La Compagnie de Jésus n'est pas un ordre comme les autres : une étrange armée-parti. Ces « soldats du Christ » couvrent, sous une obéissance formelle au pape, qu'ils ont été rassemblés pour servir, une autonomie secrète au service d'un dessein politique grandiose, démesuré: réaliser l'unité chrétienne du monde entier sous leur domination théocratique.
C'est dire que leur utopie dépasse de beaucoup ce qu'ils vont réaliser au Paraguay. Mais ce n'est qu'au Paraguay qu'ils vont réussir avant que... cette réussite américaine ne soit l'occasion même de leur chute en Europe, et, par là même, le commencement de leur déclin mondial. Un communisme chrétien et bureaucratique
Le film indique correctement, bien que succinctement, l'abandon de la colonisation jésuite par le Vatican - voire par la direction de la Compagnie elle-même - pour tenter de sauver sa cause en son centre vital, l'Europe où ils contrôlaient les rois en les confessant, et en faisant assassiner ceux qui voulaient leur échapper (de Henri IV en France au roi du Portugal en 1758). Mais ils ne pouvaient plus faire la part du feu. L'Europe vit une alliance de fait de leurs ennemis les plus opposés, du ministre Pombal, au Portugal, représentant machiavélien du pouvoir politique « absolu » de l'Etat monarchique, au courant anticlérical philosophique des «Lumières», et du Parlement français, «janséniste», gallican, tous violemment hostiles les uns aux autres, mais tous ligués contre le pouvoir cosmopolite à visée théocratique de la Compagnie.
La colonisation jésuite dura un siècle et demi, de 1609, date où Philippe III d'Espagne accorde aux jésuites le droit de « conquête spirituelle » des 15 0 000 Indiens de Gaira, à 1 7 6 7, date du commencement de la destruction des Missions.
Les critiques du film ont abondamment rappelé celles que firent les philosophes français de cette colonisation. La vérité est plus complexe. Voltaire, peut-être le plus déterminé ennemi des jésuites, est en même temps celui qui rend la plus sereine justice à la colonisation du Paraguay, dans son Essai sur les Mœurs 4 : (( Les conquêtes du Mexique et du Pérou sont des prodiges d'audace; les cruautés qu'on y a exercées, l'extermination entière des habitants de Saint-Domingue et de quelques autres iles, sont des excès d'horreur: mais l'établissement dans le Paraguai par les seuls jésuites espagnols parait à quelques
égards Je triomphe de l'humanité ; ils semblent expier les cruautés des premiers conquérants. » Il nuance cependant : (( Les jésuites se sont à la vérité servis de la religion pour ôter la liberté aux peuplades du Paraguai : mais ils les ont policées ; ils les ont rendues industrieuses, et sont venus à bout de gouverner un vaste pays, comme en Europe on gouverne un couvent. Il paraît que les primitifs ont été plus justes, et les jésuites plus politiques. ))
II explique le début de l'affaire :
(( Ces missionnaires pénétrèrent de proche en proche dans l'intérieur du pays au commencement du XVII' siècle. Quelques sauvages, pris dans leur enfance, et élevés à Buenos-Aires, leur servirent de guides et d'interprètes. Leurs fatigues, leurs peines, égalèrent celles des conquérants du Nouveau-Monde. Le courage de religion est au si grand pour le moins que le courage guerrier. Ils ne se rebutèrent jamais ; et voici enfin comme ils réussirent. ))
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Bougainville, qui se trouva à point nommé bloqué au rio de La Plata au début de son voyage autour du monde, au moment de l'exécution de la liquidation des Missions, en parle sur le ton de J'objectivité diplomatique, balançant les hommages et les critiques 6 : (( Les jésuites entrèrent dans la carrière avec le courage des martyrs et une patience vraiment angélique. Il fallait l'un et l'autre pour attirer, retenir, plier à l'obéissance et au travail des hommes féroces, inconstants, attachés autant à leur paresse et à leur indépendance. Les obstacles furent infinis, les difficultés renaissaient à chaque pas ; le zèle triompha de tout, et la douceur des missionnaires amena enfin à leurs pieds ces farouches habitants des bois. En effet, ils les réunissèrent dans des habitations, leur donnèrent des lois, introduisirent chez eux les arts utiles et agréables ; enfin, d 'une nation barbare, sans mœurs et sans religion, ils en firent un peuple doux, policé, exact observateur des cérémonies chrétiennes. Ces Indiens, charmés par l'éloquence persuasive de leurs apôtres, obéissaient volontiers à des hommes qu 'ils voyaient se sacrifier à leur bonheur. ( ... ) C'est une société qui habite une terre fertile sous un climat fortuné, dont tous les membres sont laborieux et où personne ne travaille pour soi ; les fruits des cultures communes sont rapportées fidèlement dans les magasins publics, d 'où l'on distribue à chacun ce qui lui est nécessaire pour sa nourriture, son habillement et l'entretien de son ménage. ( ... ) Les maisons particulières sont commodes, les édifices publics sont beaux ; le culte est uniforme et scrupuleusement suivi; ce peuple heureux ne connaît ni rangs ni conditions, il est également à l'abri des richesses et de l'indigence. ))
Autre côté du tableau : ((Les Indiens avaient pour leur curé une soumission tellement servile que non seulement ils se laissaient punir du fouet à la manière du collège, hommes et femmes, pour les fautes publiques, mais qu 'ifs venaient eux-mêmes solliciter le châtiment des fautes mentales. ))
Et Bougainville de conclure plus loin : (( On voit par ce détail exact que les Indiens n 'avaient en quelque sorte aucune propriété et qu 'ils étaient assujettis à une uniformité de travail et de repos cruellement ennuyeuse. )) En somme, J'utopie réalisée est aussi inhumainement robotique que J'utopie des ouvrages du genre, de Thomas More et Campanella à Louis-Sébastien Mercier et... Sade.
Pas de doute pourtant qu'entre leurs frères des forêts, leurs pareils de la veille, et les tueurs esclavagistes de Sao Paulo, les Indiens des Missions préférèrent leur sort et défendirent leur « Etat »
avec la dernière énergie. Avant de détruire les Missions par le fer et le feu, les représentants de l'Espagne utilisèrent la ruse : Bougainville raconte : << Le gouvernement se détermina à temporiser et se contenta d'écrire dans les missions qu'on lui envoya sur le champ le corrégidor et le cacique de chaque peuplade pour leur communiquer des lettres du roi. Il expédia cet ordre avec la plus grande célérité afin que les Indiens fussent en chemin et hors des réductions avant que la nouvelle de l'expulsion de la société pût y parvenir. Par ce moyen, il remplissait deux vues, l'une de se procurer des otages qui l'assurerait de la fidélité des peuplades lorsqu 'il en retirerait les jésuites ; l'autre de gagner l'affection des principaux Indiens par les bons traitements qu'on leur prodiguerait à Buenos-Aires et d'avoir le temps de les instruire du nouvel état dans lequel ils entreraient lorsque, n'étant plus tenus par la misère, ils jouiraient des mêmes privilèges et de la même propriété que les autres sujets du roi. >>
Bougainville ne vit pas la fin de l'affaire. Les jésuites arrêtés dans la colonie espagnole en un seul coup de filet, ceux des Missions résistèrent. Si les jésuites étaient connus pour leur obéissance, c'était d'abord obéissance à leur général, et, au-delà, au principe le plus élevé de leur cause. Certains s'inclinèrent. Mais le film ne ment pas en montrant que d'autres, sans doute la majorité - et à coup sûr plus nombreux que le cas particulier qui nous est montré par le cinéaste - combattirent et moururent avec leurs Indiens. « Les Pères vaincus furent traités avec une brutalité extrême, écrit Pierre Dominique 7• Pour les Indiens, trompés, divisés, désarmés, on finit par en faire des esc/aves. Les troupes qui remplacèrent les jésuites se déshonorèrent par des actes de vandalisme qui semblent avoir été commandés et exécutés méthodiquement si l'on en juge par le sort qui fut partout réservé aux bibliothèques fondées par les misssionnaires. >>
Si cette colonisation n'était pas idéale -et ne pouvait l'être, par définition - l'on n'y tuait pas, et un avenir original des peuples autochtones aurait pu naître de ce communisme primitif, paternaliste, moraliste et bureaucratique. Sa destruction ignoble, bien montrée par le film, est une des pages, hélas innombrables, de la sauvagerie coloniale européenne qui, dans ce cas particulier, jetait le masque de l'idéologie religieuse puisque les Indiens massacrés étaient des chrétiens. Très peu d'Indiens des missions retournèrent à la « vie sauvage » des forêts.
Michel Lequenne l. Mission, film de Roland Joffe, avec Robert de Niro, Jeremy Irons.
2. Aguirre, la Colère de Dieu, film de Werner Herzog, avec Klaus Kinski, Helena Rojo, Ruy Guerra.
3. Bartolomé de Las Casas, Très brève relation de la destruction des Indes, éditions Maspero-La Découverte.
4. Voltaire, Essai sur les Mœurs, chap. CLIV.
5. Diderot, «Les jésuites chassés d'Espagne », in Œuvres complètes tome 13, éditions Club français du livre.
6. Bougainville, Voyage autour du monde, chap. V, éditions La Découverte.
7. Pierre Dominique, la Politique des jésuites, éditions Grasset. Une description complète, aisément accessible, de l'histoire et de la << sociologie >> des missions peut se trouver dans la Relation des missions du Paraguay, de Ludovico Antonio Muratori, avec sa solide introduction de Girolamo Imbruglia, éditions La Découverte.